Juillet 12, 2021
Par Lundi matin
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L’écologie de la restauration vise à faire retourner à leur état originel des écosystèmes dégradés. En apparence simple pratique issue de l’écologie scientifique, elle recèle des enjeux politiques importants.

Prenons un exemple. La commune de Lille a mené un projet de restauration de l’habitat des abeilles sauvages terricoles [1]. Ce projet a consisté à appauvrir les sols en nutriments afin de permettre le développement d’une flore typique des sols pauvres, capable de fournir la nourriture nécessaire aux abeilles. Les procédés d’appauvrissement des sols sont très courants en écologie de la restauration. Ils peuvent se faire par étrépage, qui consiste à enlever les horizons superficiels du sol, plus fertiles, pour laisser apparaître les horizons profonds et infertiles. Ils peuvent également se faire par des fauches successives, lors desquelles on exporte la végétation qui contient les nutriments. Ces pratiques d’appauvrissement sont justifiées par le fait que le 20e siècle a été marqué par un enrichissement généralisé des sols, dû principalement aux engrais minéraux. Même les sols non fertilisés sont concernés, puisqu’ils reçoivent les retombées atmosphériques de l’azote qui s’est volatilisé dans les champs cultivés. Cet enrichissement a conduit à des modifications majeures des populations végétales, mettant en péril les espèces spécialistes des écosystèmes pauvres.

Les prairies calcaires sont un autre exemple d’écosystème fréquemment concerné par les pratiques de restauration. Ce sont des habitats pauvres, qui concentrent une biodiversité végétale importante et qui font partie des habitats protégés au niveau européen. Les exemples les plus connus en France sont la plaine de la Crau et les causses de l’Aveyron et de la Lozère. Ce sont des habitats fortement menacés suite à la déprise agricole, qui voit disparaitre le pâturage et se réimplanter la forêt. La restauration des prairies calcaires est assurée par la mise en place de pratiques de fauche ou de pâturage extensif, avec dans certains cas des pratiques plus poussées comme des transfert de sol ou des transferts de graines [2].

Ces deux exemples de restauration d’écosystèmes pauvres se justifient car ils concernent l’habitat d’espèces très menacées au niveau européen. Ils posent cependant quelques questions. Les sols pauvres où nichent les abeilles terricoles sont la conséquence de 6 000 ans d’appauvrissement des sols par les pratiques agricoles. Les prairies calcaires sont la conséquence du déboisement agricole et de l’érosion des sols, qui commencent à une large échelle en Europe à partir de -2 000, mais sont aussi liées au large développement des troupeaux de moutons à partir du 15e siècle, lui-même conséquence de la grave crise qui frappe les sociétés européennes au 14e siècle. De puissantes guildes d’éleveurs se forment à cette époque dans plusieurs pays et les états d’Europe occidentale et centrale soutiennent le développement de cet élevage. L’accroissement des populations de moutons attendra un pic vers 1850, avec le développement de l’industrie textile, avant de connaître un effondrement rapide suite à la concurrence du coton et des laines du nouveau monde. La diversité exceptionnelle des prairies calcaires est par conséquence liée à l’histoire des sociétés humaines et à l’évolution de leur structure socio-économique. On peut ainsi montrer que la composition en espèces de plantes de ces prairies dépend des pratiques agricoles anciennes qui leur ont été appliquées. La diversité génétique de certaines plantes prairiales peut être expliquée par les routes de transhumance du 19e siècle, lorsque les moutons transportaient les graines, accrochées à leurs poils, de prairie en prairie [3].

Dans ces conditions, la restauration écologique n’est pas le retour à leur état initial d’écosystèmes dégradés par les activités humaines mais correspond plutôt à la reconstruction d’écosystèmes du 19e siècle, précédent les bouleversements de l’époque industrielle. On l’a vu, la structure de ces écosystèmes dépend fortement de la structure de la société qui les a habités. Mais ces écosystèmes ont également rendu possible l’existence de sociétés particulières en fournissant les ressources nécessaires à la reproduction de leurs structure sociale, économique et politique, et en absorbant leurs déchets. Tout changement de l’écosystème entraine des ajustements de la société. Et toute modification de la structure interne de la société modifie plus ou moins profondément l’écosystème [4].

La restauration écologique est donc une question hautement politique. Pourquoi recréer les écosystèmes correspondant à une société disparue ? Pourquoi recréer les écosystèmes du début de la période industrielle, plutôt que ceux du haut moyen-âge, ou précédant l’arrivée de l’agriculture ? Cette proposition existe d’ailleurs, au-travers des projets de l’ONG « Rewild Europe ».

Certaines personnes pourraient aussi choisir de ne pas restaurer, parce que l’écosystème dégradé présente pour eux une forte valeur affective, comme les terrils dans les paysages miniers du Pas de Calais. D’autres personnes pourraient être tentées de laisser faire « la nature », pour le plaisir de voir un nouvel écosystème apparaître. Une telle position semble exister parmi les défenseurs de l’ex-ZAD du Carnet, en Loire-Atlantique [5].

Mais pourquoi ne pas se demander de quels écosystèmes a besoin la société actuelle pour affronter les crises du climat et de la biodiversité ? Ou plutôt, de quels écosystèmes nous avons besoins pour construire des sociétés libérées du capitalisme et du patriarcat ?

Les écologues de la restauration sont bien conscients de la diversité des choix possibles pour « l’écosystème de référence » à atteindre lors de la restauration, et d’importants débats ont lieu sur la question [6]. Ce dont les praticiens et les écologues de la restauration ont peut-être moins conscience, c’est que leurs choix techniques sont des choix politiques, pris sans débat public et sans consultation de l’ensemble de la société. Une position d’autant plus problématique quand elle répond à une demande émanant d’acteurs économiques dominants en concertation avec le pouvoir administratif des préfets, lorsque la restauration s’inscrit dans le cadre de la compensation écologique suite à des projets d’aménagement. En réalité, seul un débat politique peut permettre de choisir entre la steppe à Mammouth, la prairie pauvre du 19e siècle ou un arrangement d’écosystèmes utopique pour une société utopique, car le choix de l’écosystème à (re)construire devrait dépendre de la place qu’il occupera dans la société à venir.

Les objectifs de la conservation et de la restauration ont d’ailleurs changé au cours du 20e s. Comme le montrent Marty et Lepart [7]

à propos des Grands Causses d’Aveyron et de Lozère, la période 1900-1970 est marquée par un discours de la communauté scientifique et des pouvoirs publics qui considère la prairie calcaire comme un milieu dégradé à cause de l’inconscience des éleveurs, et qui considère que l’élevage ovin extensif n’a pas d’avenir dans le cadre de la modernisation agricole. Dans ces conditions, il est légitime de remplacer les prairies calcaires par des forêts qui, elles, auront un rôle dans l’économie nationale. Suite aux mobilisations politiques et à l’auto-organisation des éleveurs dans les années 1970, le discours s’inverse progressivement. Et ce sont désormais les prairies qui font l’objet d’importants programmes de préservation contre le reboisement spontané. On voit bien ici comment le choix de l’écosystème à restaurer (d’abord la forêt contre la prairie puis la prairie contre la forêt) est la conséquence de choix de société et de rapports de force économiques et politiques.

Quelques conflits environnementaux récents mettent en évidence ce lien entre écosystème et société. L’opposition au projet d’aménagement de la forêt de Romainville, en Ile-de-France, est exemplaire. Les riverains se sont opposés au défrichement d’une partie d’une forêt périurbaine, sans valeur en termes de biodiversité, qui s’est développée spontanément sur une friche industrielle. Le projet d’aménagement porté par la région prévoit la restauration d’écosystèmes prairiaux et une augmentation de la biodiversité. Mais cette forêt a une valeur pour les populations riveraines, car ils y ont des usages et parce qu’ils ont un attachement affectif aux lieux. Mais aussi et surtout parce que cette forêt se trouve au pied d’un quartier populaire, et que cette restauration s’inscrit dans un projet de gentrification de la zone, qui à terme pourrait entraîner l’éviction des populations les plus pauvres [8].

Les luttes politiques qui lient un écosystème et une organisation sociale sont courantes. Dans ce cadre, il serait souhaitable que les praticiens et les écologues de la restauration donnent eux-mêmes la parole à la population pour recueillir son opinion. Etant donné le cadre juridique contraignant qui assure la protection de l’environnement en Europe, il est possible que les praticiens de la restauration se sentent légitimés par les choix politiques inscrits dans les directives européennes et les arrêtés préfectoraux. Mais ces décisions politiques ont une légitimité démocratique assez faible. En réalité, les praticiens de la restauration sont régulièrement confrontés à l’hostilité des populations riveraines, mais la réponse qu’ils y apportent ressemblent plus souvent à une opération de « pédagogie » qu’à une négociation politique.

C’est probablement aux mouvements sociaux que revient la responsabilité de s’emparer des questions de restauration, et plus largement des questions de génie écologique. La tradition héritée des combats écologistes du 20e siècle complique peut-être la situation, car jusqu’à maintenant les mouvements militants ont dû continuellement défendre la « Nature », la simple possibilité d’existence des écosystèmes, contre des opérations de pure destruction.

Mais si chaque société existe parce qu’il existe un écosystème qui la soutient, alors les mouvements sociaux doivent prendre position et dire explicitement de quel écosystème ils ont besoin pour réaliser leur projet de société.

[1Y. Tison, “Actions en faveur des abeilles sauvages. Cas d’un petit groupe d’abeilles terricoles et sabulicoles,” in Conférence Sols Urbains et Biodiversité, 2017.

[2S. Muller, T. Dutoit, D. Alard, and F. Grévilliot, “Restoration and Rehabilitation of Species-Rich Grassland Ecosystems in France  : a Review,” Restor. Ecol., vol. 6, no. 1, pp. 94–101, 1998.

[3P. Poschlod and M. F. WallisDeVries, “The historical and socioeconomic perspective of calcareous grasslands — lessons from the distant and recent past,” Biol. Conserv., vol. 104, pp. 361–376, 2002.

Y. Rico, R. Holderegger, H. J. Boehmer, and H. H. Wagner, “Directed dispersal by rotational shepherding supports landscape genetic connectivity in a calcareous grassland plant,” Mol. Ecol., vol. 23, pp. 832–842, 2014.

[4H. Haberl, V. Winiwarter, K. Andersson, R. U. Ayres, C. Boone, A. Castillo, G. Cunfer, M. Fischer-kowalski, R. William, E. Furman, R. Kaufmann, F. Krausmann, E. Langthaler, H. Lotze-campen, M. Mirtl, C. L. Redman, A. Reenberg, B. Warr, and H. Zechmeister, “From LTER to LTSER  : Conceptualizing the Socioeconomic Dimension of Long-term Socioecological Research,” Ecol. Soc., vol. 11, no. 2, 2006.

[5Mediapart, 03/12/2020, “ A la jeune ZAD du Carnet, la divergence des luttes écolos”

[6F. Oliveira-Santos, L. Fernandez, “Pleistocene Rewilding, Frankenstein Ecosystems, and an Alternative Conservation Agenda,” Conserv. Biol., vol. 24, no. 1, pp. 4–6, 2009.

L. Balaguer, A. Escudero, J. F. Martín-duque, I. Mola, and J. Aronson, “The historical reference in restoration ecology  : Re-defining a cornerstone concept,” Biol. Conserv., vol. 176, pp. 12–20, 2014.

[7P. Marty and J. Lepart, “Forêts et milieux ouverts  : anciennes et nouvelles légitimités,” Bull. l’Association des géographes français, vol. 2, pp. 177–189, 2001.

[8Mediapart, 08/12/2018, “A Romainville : « La base de loisirs, c’est un projet de bourges » ”

S. Piron, 2018, “Risque d’effondrement à Romainville”, lundimatin




Source: Lundi.am