Juin 30, 2022
Par CQFD
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Le combat pour les droits des personnes handicapĂ©es a pris un vrai tournant ces derniĂšres annĂ©es, avec lÊŒĂ©mergence de collectifs militants apportant de nouvelles dimensions Ă  la lutte. Zoom sur trois dÊŒentre eux.

C’était une loi pour « l’égalitĂ© des droits et des chances, la participation et la citoyennetĂ© des personnes handicapĂ©es Â». En 2005, l’État s’engageait, entre autres, Ă  rendre accessibles Ă  toutes et tous les transports collectifs dans un dĂ©lai de dix ans. Espoir déçu : en 2014, le gouvernement actait par ordonnance le report des Ă©chĂ©ances de mise aux normes. Les grandes entreprises de transport se voyaient ainsi octroyer une Â« rallonge Â» allant jusqu’à neuf nouvelles annĂ©es…

En 2021, le constat est sans appel : certes, il y a eu une amĂ©lioration sur l’accessibilitĂ© aux bĂątiments publics et aux commerces, mais en matiĂšre de transports, on n’est pas loin de la catastrophe. Pour les personnes handies, se dĂ©placer en autonomie en milieu urbain demeure une Ă©preuve physique et psychologique, accĂ©der au mĂ©tro reste une utopie (une ligne Ă©quipĂ©e sur quatorze Ă  Paris) et prendre le train solo est toujours une gageure. Le rapport de 2019 de la SNCF sur le sujet s’enorgueillit de moult succĂšs, mais lorsque l’on se plonge dans le dĂ©tail le rĂ©sultat donne envie de hurler : seules 30 % des 968 gares concernĂ©es par la loi sont dĂ©sormais accessibles aux personnes Ă  mobilitĂ© rĂ©duite.

Pour le militantisme handi, la trahison de la promesse gouvernementale a eu un effet dĂ©tonateur. Ces derniĂšres annĂ©es, elles et ils sont de plus en plus nombreux Ă  porter, en paroles et en actes, un rageur dĂ©sir d’égalitĂ© et d’autonomie. Entre revendications thĂ©oriques et dĂ©sobĂ©issance civile, de nouvelles voix (souvent jeunes et trĂšs souvent fĂ©minines) sont venues positionner les personnes handies sur le front des combats sociaux et politiques.

Bloquer l’aĂ©roport

CrĂ©Ă©e en 2001, Handi-Social Ă©tait initialement une association d’« entraide et de dĂ©fense des droits des personnes en situation de handicap ou de maladies invalidantes Â», aidant nombre d’handicapé·es Ă  faire valoir leur droit Ă  une allocation. LassĂ©e des multiples atermoiements des politiques, l’asso a radicalisĂ© ses objectifs et annoncĂ© en 2018 qu’elle cessait « la dĂ©fense des droits individuels pour se recentrer sur le militantisme et l’action de dĂ©fense collective Â», sans exclure de recourir Ă  « l’action coup de poing Â».

Le 24 octobre 2018, Handi-Social organisait le blocage du dĂ©part d’un TGV en gare de Toulouse pour protester contre l’inaction de la SNCF. Rebelote deux mois plus tard : des militant·es en fauteuil roulant s’invitaient sur le tarmac de l’aĂ©roport Toulouse-Blagnac. Ces actions fortes auront deux consĂ©quences : une heureuse (la SNCF a accĂ©lĂ©rĂ© son processus de mise en conformitĂ© de la gare), l’autre judiciaire


Ce 23 mars 2021, seize militant·es Ă©taient convoqué·es au tribunal suite aux plaintes de la SNCF, Air France, Airbus et AĂ©roport de Toulouse, dont les avocats rĂ©clament des dĂ©dommagements Ă©quivalents Ă  plusieurs annĂ©es d’allocations adultes handicapĂ©s. Comme le rapporte France 3 Occitanie sur son site internet1, les prĂ©venu·es ont profitĂ© de l’audience pour faire le procĂšs d’une Â« justice incapable de s’adapter aux nĂ©cessitĂ©s d’accueil des handicapĂ©s Â». D’abord, l’ascenseur, « pas aux normes, ne permet pas aux utilisateurs de s’en servir seuls Â». Quelqu’un avait besoin d’un interprĂšte pour s’exprimer : il n’y en avait pas. Aucune assistance prĂ©vue non plus pour aller aux toilettes : « J’ai de la pisse plein les chaussures Â», disait, en pleurs, une des personnes concernĂ©es2. Le procureur a requis des peines de prison avec sursis (entre trois et huit mois). DĂ©libĂ©rĂ© le 4 mai.

Une lutte intersectionnelle

En 2016, le Clhee (Collectif lutte et handicaps pour l’égalitĂ© et l’émancipation) annonce sa naissance dans un manifeste puissant : « Notre combat est politique dans la mesure oĂč nous savons qu’il est indissociable de celui qui vise Ă  transformer en profondeur la sociĂ©tĂ© pour restaurer la justice sociale et l’égalitĂ©. Â» Et les militant·es d’ajouter que leur lutte est « nĂ©cessairement fĂ©ministe, antiraciste, anticapitaliste, anti-impĂ©rialiste, anticolonialiste et internationaliste Â». Aussi, c’est plutĂŽt sur le terrain des mots et des idĂ©es que le Clhee croise le fer en dĂ©construisant les discours institutionnels et mĂ©diatiques, amenant dans le dĂ©bat une rĂ©flexion poussĂ©e sur le validisme.

Elena Chamorro, l’une des fondatrices du Clhee et rĂ©dactrice d’un blog Mediapart sur le sujet, rappelle la dĂ©finition qu’en donne Fiona Campbell, une chercheuse australienne en Ă©tudes critiques du handicap : « Un rĂ©seau de croyances, de processus et de pratiques qui produit un type particulier de soi et de corps (norme physique) et le projette comme parfait, spĂ©cifique Ă  l’espĂšce, et donc essentiel et complĂštement humain. Le handicap est alors un Ă©tat infĂ©rieur de l’ĂȘtre humain.3 Â» Au mĂȘme titre que le racisme ou le sexisme, le validisme impose ainsi « une infĂ©riorisation construite Ă  partir d’un idĂ©al ou d’une norme Â».

En dĂ©coule toute une logique du traitement des personnes handies que le Clhee entend remettre en cause. Au premier chef de ses revendications, la lutte pour la dĂ©sinstitutionnalisation : le placement en institut, systĂ©matiquement privilĂ©giĂ© par les pouvoirs publics faute d’alternative, constitue pour le Clhee « une sĂ©grĂ©gation sociale et spatiale inacceptable [qui], par son fonctionnement en vase clos et la faiblesse des contrĂŽles extĂ©rieurs, favorise Ă©galement les situations d’abus, d’exploitation salariale, d’atteintes Ă  la vie privĂ©e et de maltraitance. Â» La lutte du collectif pour la dĂ©fense de la vie autonome passe donc en partie par la dĂ©nonciation du rĂŽle des associations gestionnaires4, qui « ont amplement dĂ©montrĂ© les limites de leurs actions, si ce n’est leur inefficience Â» et sont, selon le Clhee, coupables de ne pas « dĂ©noncer l’incurie des politiques publiques en matiĂšre de handicap Â» et d’avoir choisi « de rĂ©guler et de main tenir l’ordre social existant Â».

Antivalidisme et féminisme

Suivant la piste tracĂ©e par le Clhee, un autre collectif voit le jour en 2018, dans l’effervescence des manifestations en soutien aux femmes victimes de violences sexuelles et sexistes. Constatant l’absence de femmes handicapĂ©es, les huit fondatrices des DĂ©valideuses s’entendent alors pour porter « la parole des femmes handica pĂ©es : forte, fiĂšre, nĂ©cessaire, politique Â». Dans leur texte fondateur, elles revendiquent leur opposition Ă  une Â« sociĂ©tĂ© inadaptĂ©e Ă  nos particularitĂ©s, [oscillant] entre mĂ©connaissance, rejet, paternalisme et charitĂ©, et [refusant] en rĂ©alitĂ©, sans l’admettre, de nous considĂ©rer comme Ă©gales, adultes, capables d’autodĂ©termination Â».

La lutte des DĂ©valideuses s’affiche, entre autres, sur les rĂ©seaux sociaux avec la publication en 2020 d’une sĂ©rie de 31 Â« bonnes rĂ©solutions5 Â» accompagnĂ©es de textes incisifs et Ă©clairants pour battre en brĂšche autant d’idĂ©es reçues hĂ©ritĂ©es de la pensĂ©e validiste. De « Je demande l’accord d’une personne handicapĂ©e avant de l’aider Â» Ă  « Je respecte l’espace personnel des personnes handicapĂ©es Â» en passant par « Je renouvelle mon stock d’insultes Â», les plumes des DĂ©valideuses interrogent et bousculent les comportements vis-Ă -vis du handicap.

Celles et ceux qui ne sont pas handicapĂ©s pourront ainsi mĂ©diter sur la bonne rĂ©solution n° 20, « Je ne change pas de “regard” sur le handicap  Â» : «  Parmi les expressions les plus Ă©culĂ©es au sujet du handicap, le sempiternel “changer de regard” mĂ©rite la palme d’or. Sous des apparences bienveillantes et ouvertes Ă  la diffĂ©rence, son usage rĂ©pĂ©tĂ© est devenu Ă  force un running gag dont on se passerait bien.[
] Vous pouvez bien nous regarder sous tous les angles que vous voudrez, avec une loupe ou un objectif grand angle, notre handicap sera toujours le mĂȘme, et nos difficultĂ©s seront toujours dues avant tout Ă  la non-adĂ©quation de nos environnements de vie.[
] Dire qu’il faut “changer de regard sur le handicap”, cela sous-entend qu’il n’y a pas de problĂšme structurel, et que la majoritĂ© des problĂšmes viennent de l’absence de sensibilisation du public aux questions du handicap. De fait, on individualise le problĂšme du validisme, et on le dĂ©politise.[
] Du coup, forcĂ©ment, on perd un peu patience. Regardez-nous comme vous voulez, de dos, de face ou de travers, mais nous ce qu’on voudrait vraiment, ce sont des actions concrĂštes  ! Â»

Frédéric Peylet




Source: Cqfd-journal.org