Janvier 18, 2021
Par Lundi matin
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La paix n’est pas l’absence de conflit, c’est la capacitĂ© Ă  gĂ©rer le conflit par des moyens pacifiques.

Ronald Reagan

L’Empire n’existe positivement que dans la crise, c’est-à-dire de manière encore négative, réactionnelle.

Tiqqun, Introduction Ă  la guerre civile

Il n’est pas nĂ©cessaire d’ĂȘtre radical pour reconnaĂźtre que les discours prononcĂ©s ce soir ne sont que la derniĂšre tentative de la dĂ©mocratie pour masquer sa mort lente et douloureuse par de grandioses dĂ©clarations d’invulnĂ©rabilitĂ©. On nous dit que la dĂ©mocratie est durable, forte, qu’elle triomphe inĂ©vitablement, alors mĂȘme que nous la voyons se dĂ©chirer. Personne ne croit plus au caractĂšre sacrĂ© de la politique. Ni les spectateurs, horrifiĂ©s par la dĂ©cadence irrĂ©versible qu’ils ont vu se dĂ©rouler en direct Ă  la tĂ©lĂ©vision, ni mĂȘme les politiciens, dans leur stupeur alimentĂ©e par l’adrĂ©naline, bĂ©gayant quelques platitudes et de quoi se rassurer. MĂȘme les libĂ©raux, Ă©branlĂ©s par cette atteinte Ă  la puretĂ© de leur ordre, montrent des signes d’usure. Entre le public et les participants, tout le monde commence Ă  se rendre compte que la piĂšce touche Ă  sa fin.

Alors que divers sĂ©nateurs dĂ©bitent des conneries sur le caractĂšre sacrĂ© de leurs fonctions et la saintetĂ© de la dĂ©mocratie, il semble que la politique, en tant que jeu de dĂ©signations Ă©thiques, soit peuplĂ©e de participants qui ont Ă  peine le courage d’y jouer. Dans une certaine mesure, c’est vrai – le politicien est redevable de deux siĂšcles de tradition dont la seule stabilitĂ© rĂ©side dans la projection d’une paix inexistente sur un passĂ© imaginĂ©. Mais ce serait une erreur de considĂ©rer cette lĂąchetĂ©, ce refus de prendre des positions autres que rĂ©actives, sans substances, comme une fausse piste. La politique est conçue pour neutraliser chaque corps qu’elle touche, pour absorber toute charge Ă©thique et confĂ©rer une neutralitĂ© absolue Ă  ses spectateurs. Cette caractĂ©ristique a Ă©tĂ© qualifiĂ©e d’aliĂ©nation politique, d’atomisation ou de vie nue. En plus d’ĂȘtre un jeu de dĂ©signations Ă©thiques, la politique est un mĂ©canisme de suspension, de dislocation et de sĂ©paration brutale. La vie nue, l’exclusion du politique, est le produit naturel de la politique. L’aliĂ©nation n’est pas un accident.

Cela ne veut pas dire que la politique s’est effectivement sĂ©parĂ©e de la violence qui la prĂ©cĂšde. Au contraire, elle nous sĂ©pare de notre violence, de notre Ă©nergie, de notre Ă©lan, tout en menant en notre nom une guerre sans fin de neutralisation totale. Discours aprĂšs discours, chaque sĂ©nateur a attirĂ© l’attention sur le mĂȘme Ă©vĂ©nement impensable, inimaginable, sans prĂ©cĂ©dent : la violence avait fait irruption dans les couloirs du CongrĂšs, une foule avait franchi la ligne de dĂ©marcation, dĂ©pouillĂ© ce “temple de la dĂ©mocratie” qu’est le Capitole. Ce que les porte-paroles de l’ordre social ne pourront jamais admettre, ce face Ă  quoi ils se sont montrĂ©s totalement dĂ©munis, c’est que la violence est lĂ  depuis le tout dĂ©but. Que sont les lois sur le dĂ©placement des Indiens, les lois sur les esclaves fugitifs, sinon de la violence brutale ? Comment ce corps gouvernant qui a approuvĂ© un nombre incalculable de lois de dĂ©fense dĂ©cenales pour financer des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Syrie peut-il se dĂ©clarer innocent ? Parce que la vanitĂ© de la politique consiste Ă  faire passer pour naturelle la violence quotidienne qu’elle gĂ©nĂšre – un chĂšque de 600 dollars de ’relance’ est mieux que rien, et quant aux dĂ©penses de dĂ©fense, prĂ©fĂ©reriez-vous que les terroristes viennent frapper Ă  nos portes ? La crise est devenue « l’ultima ratio de ce qui règne. La modernité mesurait tout à l’aune de l’arriération passée à laquelle elle prétendait nous arracher ; toute chose se mesure dorénavant à l’aune de son proche effondrement. Â» La politique est animĂ©e par la crise qu’elle gĂ©nĂšre, une instabilitĂ© perpĂ©tuelle qui lui permet de persister dans un Ă©tat d’exception permanent.

Les paroles lucides de Reagan rendent visible Ă  tous le cƓur hideux de la politique : la paix n’a jamais Ă©tĂ© autre chose que la gestion sans heurts des conflits, l’externalisation de la violence vers un extĂ©rieur qui n’a pas le droit d’exister, qui ne peut mĂȘme pas ĂȘtre reconnu comme tel. Quel meilleur conseiller pourrait-on trouver que l’architecte de la guerre contre la drogue, le boucher de l’AmĂ©rique centrale et du Sud, l’homme qui a laissĂ© le Sida anĂ©antir toute une gĂ©nĂ©ration de pĂ©dĂ©s et qui a supervisĂ© la naissance du nĂ©olibĂ©ralisme ? Si Reagan ne pourrissait pas dans une boĂźte, peut-ĂȘtre que CNN aurait diffusĂ© son dĂ©saveu des troubles actuels – Ă  la place, ils ont choisi une dĂ©claration rĂ©digĂ©e par nul autre que George W. Bush, dont “l’axe du mal” a servi de pierre angulaire impĂ©riale et dont la guerre brutale contre le terrorisme s’est rapidement faite absorbĂ©e par la police intĂ©rieure et le maintien de l’ordre social. Et bientĂŽt, Obama fera une dĂ©claration Ă  la presse, ou prononcera un discours inspirant appelant Ă  l’unitĂ© aprĂšs ces Ă©vĂšnements “tragiques” ou “honteux”. L’homme Ă  l’origine du programme d’attaques de drones militaires responsable d’inombrables victimes civiles poustillonera quelques platitudes quant Ă  la nĂ©cesaire “unitĂ©” et les libĂ©raux de tout le pays pourront se rassurer, leur croyance dans le statu quo ante rĂ©tablie, ne serait-ce qu’un instant. Jusqu’à la prochaine irruption.

Ne mĂąchons pas nos mots – les troubles actuels, avec ses dizaines de milliers de personnes dans tout le pays qui occupent les centres de gouvernement, sont trĂšs mauvais pour nous. Nous avons assistĂ© Ă  la dĂ©signation en temps-rĂ©el d’un hostis – l’escalade d’une guerre latente, la dĂ©signation d’un groupe de gens comme “terroristes”, accompagnĂ©e de promesses de reprĂ©sailles sans pitiĂ©. La promesse du sĂ©nateur Schumer de rĂ©tablir l’ordre public dans la rĂ©publique ne doit pas ĂȘtre nĂ©gligĂ©e. Alors que le fanatisme et le militantisme de la droite reprĂ©sentent une menace sĂ©rieuse, les fascistes qui mĂ©ritent le plus notre attention immĂ©diate sont au pouvoir, promettant un retour Ă  la normale avec l’aide de policiers anti-Ă©meute et de gaz lacrymogĂšnes, de sacs mortuaires et de dĂ©crĂȘts baillons. La mascarade actuelle renforce les deux parties du conflit : la mĂ©nagerie de droite dirigĂ©e par Trump se fait forte d’un Ă©vĂšnement mĂ©morable et de quelques dizaines de patriotes martyrs ; tandis que le centre-droit du parti de l’ordre peut Ă©tendre sa domination brutale et son contrĂŽle silencieux et rampant sur ses citoyens, et surtout sur ceux qui ne sont pas suffisamment neutralisĂ©s sur le plan Ă©thique pour ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme tels – nous.

« Cela ressemble à une loi physique. Plus l’ordre social perd de son crédit, plus il arme sa police. Plus les institutions se rétractent, plus elles avancent de vigiles. Moins les autorités inspirent de respect, plus elles cherchent à nous tenir en respect par la force. Et c’est un cercle vicieux, parce que la force n’a jamais rien de respectable. Si bien qu’à la croissante débauche de force répond une efficacité toujours moindre de celle-ci. Le maintien de l’ordre est l’activité principale d’un ordre déjà failli. Â» [1]

Le problĂšme n’est pas que des hordes de fanatiques de Trump s’apprĂȘteraient Ă  renverser le gouvernement, ce n’est pas le cas. C’est que leur colĂšre a rĂ©ussi Ă  occuper le cƓur du pays, et qu’une puissance Ă  bout de souffle est susceptible de rĂ©pondre trĂšs brutalement toute atteinte Ă  son autoritĂ©.

Bien sĂ»r, l’isolement et le fanatisme accrus de la droite ont de quoi inquiĂ©ter, d’autant plus qu’ils sont officiellement Ă©tiquetĂ©s comme des ennemis du pouvoir en place. Aujourd’hui plus que jamais, il est essentiel de pouvoir distinguer l’aile rĂ©actionnaire du Parti imaginaire de son corps rĂ©volutionnaire expĂ©rimental [2]. Il est clair que les manifestants du Capitole ne sont pas des “insurgĂ©s” mais des citoyens, des sujets modĂšles de l’Empire, des auxiliaires surexcitĂ©s d’un ordre Ă©touffant et d’une tradition Ă©reintante, des fantassins de l’ordre social, les citoyens-policiers de la sociĂ©tĂ© civile. Chaque citoyen, chaque porte-drapeau de la rĂ©publique, peut Ă  tout moment prendre le relais de la police. Ce Ă  quoi nous assistons est un conflit interne entre deux parties du mĂȘme camp, un dĂ©saccord sur la meilleure façon de nous dominer.

To properly understand this moment, context is important – Trump, his grasp on political power slipping, has begun to spiral. Whether by overestimating his ability to operate outside the law or simply driven to desperation by the knowledge that his official defeat was imminent, his instigation of tonight’s violence effectively shifted his base, if not his own administration as well, into conflict with the burgeoning post-Trump Republicans and their contingent allies in the Democratic party. His encouragement of tonight’s idiotic and ill-planned violence is especially interesting, because it explicitly identifies the origin of this anti-political violence as within the political, an outright mis-management of violence that offers an unobstructed view of the alternating docility-mobilization cycle that underlies Trump’s political success. The people who flooded the Capitol were not motivated by disgust with the current order of things, but by nostalgia for a present that is quickly drawing to a close, led by a demagogue of reaction to demand the status quo remain exactly the same. And as it stands, they’re more mobilized, equipped and dangerous than us – which makes them dangerous to us.

Ici, ce qui fait) le citoyen c’est la dĂ©monstration de son patriotisme et son soutien Ă  son leader victime d’une cabale politique. Mais, de maniĂšre inattendue, l’autocontrĂŽle et l’harmonisation Ă©thique requis chez le citoyen ce sont retrouvĂ©s balayĂ©s par le mouvement de la foule, jusqu’à dĂ©passer tout ce qu’avait anticipĂ© leur chef.

Pour bien comprendre la situation, le contexte est important : son emprise sur le pouvoir politique lui Ă©chappant, Trump est parti en vrille. Qu’il ait surestimĂ© sa capacitĂ© Ă  agir en dehors de la loi ou qu’il ait simplement Ă©tĂ© dĂ©sespĂ©rĂ© de voir sa dĂ©faite officielle arriver, ses incitations Ă  la violence ont effectivement fait basculer sa base, voire sa propre administration, dans un conflit avec les rĂ©publicains post-Trump en pleine expansion et leurs alliĂ©s du parti dĂ©mocrate. Son encouragement de la violence idiote et mal planifiĂ©e de ce soir est particuliĂšrement intĂ©ressant, car il identifie explicitement l’origine de cette violence anti-politique comme Ă©tant politique, une mauvaise gestion de la violence qui offre une vue dĂ©gagĂ©e du cycle alternant docilitĂ© et mobilisation qui est Ă  la base du succĂšs politique de Trump. Les gens qui ont fondu sur le Capitole n’étaient pas motivĂ©s par le dĂ©goĂ»t de l’ordre des choses actuel, mais par la nostalgie d’un prĂ©sent qui touche rapidement Ă  sa fin, menĂ©s par un dĂ©magogue de rĂ©action pour exiger que le statu quo reste exactement le mĂȘme. Et en l’état actuel des choses, ils sont plus mobilisĂ©s, mieux Ă©quipĂ©s et plus dangereux que nous – ce qui nous les rend dangereux.

Ici, ce qui fait) le citoyen c’est la dĂ©monstration de son patriotisme et son soutien Ă  son leader victime d’une cabale politique. Mais, de maniĂšre inattendue, l’autocontrĂŽle et l’harmonisation Ă©thique requis chez le citoyen ce sont retrouvĂ©s balayĂ©s par le mouvement de la foule, jusqu’à dĂ©passer tout ce qu’avait anticipĂ© leur chef.

Pour bien comprendre la situation, le contexte est important : son emprise sur le pouvoir politique lui Ă©chappant, Trump est parti en vrille. Qu’il ait surestimĂ© sa capacitĂ© Ă  agir en dehors de la loi ou qu’il ait simplement Ă©tĂ© dĂ©sespĂ©rĂ© de voir sa dĂ©faite officielle arriver, ses incitations Ă  la violence ont effectivement fait basculer sa base, voire sa propre administration, dans un conflit avec les rĂ©publicains post-Trump en pleine expansion et leurs alliĂ©s du parti dĂ©mocrate. Son soutien aux violences idiotes et mal prĂ©parĂ©es du capitole est particuliĂšrement intĂ©ressant, car il situe explicitement l’origine de cette violence anti-politique Ă  l’intĂ©rieur de la politique ; cette gestion calamiteuse de la violence rĂ©vĂšle au plein jour ce qui est Ă  la base du succĂšs de Trump, Ă  savoir une alternance d’appels Ă  la docilitĂ© et Ă  la mobilisation. Celles et ceux qui ont pris d’assaut le Capitole n’était pas motivĂ©s par leur dĂ©goĂ»t de l’ordre actuel des choses mais par la nostalgie d’un prĂ©sent qui touche Ă  sa fin et une volontĂ© farouche que le status quo perdure. Et en l’état actuel des choses, ils sont plus mobilisĂ©s, mieux Ă©quipĂ©s et plus dangereux que nous – ce qui nous les rend dangereux.

Ce n’est pas le moment d’espĂ©rer – l’espoir, cette grande neurotoxine paralysante sĂ©crĂ©tĂ©e par tout architecte de l’aliĂ©nation politique, par tout appareil de capture et de confinement. L’espoir est une arme de report, une maladie rĂ©pandue par les politiciens, une vertu de ceux qui regardent et non de ceux qui agissent. Il ne sert plus Ă  rien d’attendre, il est temps de s’organiser, de se prĂ©parer Ă  la rĂ©pression et aux fragmentations dont l’avenir nous menace. Non pas pour Ă©tablir un nouvel ordre juridique dans la coquille de l’ancien, mais pour dĂ©clarer notre rupture avec celui-ci.




Source: Lundi.am