La poésie peut accompagner les désirs révolutionnaires. Mais la créativité et la spontanéité doivent primer sur une banale utilisation de la poésie comme un vulgaire outil de propagande. 

La poésie ne se réduit pas à des comptines pour manuels scolaires. De nombreux poètes ont accompagné les soulèvements révolutionnaires. Lamartine, Maïakovski ou André Breton ont mis leur poésie au service de la révolution.

Des artistes se contentent de se soumettre à une logique de propagande avec une poésie idéologique qui vise à imposer un discours militant. Mais il existe également des formes de révoltes poétiques qui accompagnent les bouleversements révolutionnaires et aspirent à renverser tous les piliers de l’ordre existant. La poésie ouvre la sensibilité et un autre regard sur le monde. Jacques Guigoupoète et co-fondateur de la revue Temps critiques, propose ses réflexions dans le livre Poétiques révolutionnaires et poésie.

                                        Poésie et révolution 

 

Poésie et romantisme révolutionnaire

 

La poésie accompagne les révolutions républicaines et démocratiques. Elle attaque l’ordre monarchiste et l’aristocratie comme classe dirigeante. Dès la révolution anglaise du XVIIe, Milton valorise la liberté d’expression et le nouveau régime parlementaire. Les poèmes et les chansons des Levellers et des Diggers expriment une radicalité politique en faveur de l’égalité. « Y sont célébrés les vertus d’une sorte de communisme chrétien basé sur les communautés agraires strictement égalitaires », décrit Jacques Guigou. Pendant la Révolution française, aucun courant poétique ne se distingue. Mais les révoltés écrivent évidemment des chants et des textes. La poésie n’est pas une activité séparée mais se confond avec la révolution.

Le romantisme allemand permet l’émergence de la poétique révolutionnaire. Pour Novalis, la poésie doit conduire le monde. Elle dévoile la réalité. Elle est remise au centre de l’histoire humaine. « Les relations entre les hommes cessera d’être celle de maître à esclave, de patron à domestique, pour devenir communion poétique », observe Octavio Paz. Le romantique anglais William Blake exprime également cette fusion entre poésie et communauté humaine du futur.

Les avant-gardes littéraires et artistiques s’identifient à la révolution. « Je suis la révolution », affirme Maurice Blanchot. Le poète ne veut pas « faire la révolution » dans la littérature et dans l’histoire, mais veut devenir la révolution. Yves Bonnefoy rapproche la poésie et la gnose des chrétiens hérétiques. Les poétiques révolutionnaires peuvent exprimer un certain messianisme. La révolution devenue poésie sauvera le monde.

 

                        

Poésie situationniste

 

La poétique révolutionnaire accompagne les mouvements révolutionnaires. Les surréalistes restent liés à la révolution russe et au nouveau Parti communiste. La contestation de la fin des années 1960 est incarnée par le mouvement situationniste. Pour André Breton et Guy Debord, la poésie doit réaliser l’unité de la théorie et de la pratique. « Pour tous les deux, le bouleversement de la vie et l’ébranlement du monde sont les buts communs de la poésie et de la révolution », souligne Jacques Guigou. L’insurrection invente un nouveau langage, avec une poésie sans poème.

L’Internationale situationniste incarne « la révolution poétique » qui doit permettre le bouleversement de la vie quotidienne. En 1963, le texte « All the King’s men » attaque le surréalisme et la poésie séparée à travers le poème. La suppression de l’art et de la poésie doit permettre sa réalisation dans le bouleversement de la vie quotidienne. Les situationnistes veulent inventer un nouveau langage, à travers des pratiques comme le détournement.

Le langage et l’écriture poétique contribuent à figer la parole orale. Le texte littéraire reste enfermé dans des contraintes langagières. La poésie est d’abord une explosion qui exprime une subjectivité instinctive. « Dès son jaillissement initial, la poésie aspire, comme à un terme idéal, à s’épurer des contraintes sémantiques, à sortir du langage, au-devant d’une plénitude où tout serait aboli qui ne soit simple présence », estime Paul Zumthor.

 

Les poétiques révolutionnaires contemporaines restent influencées par les situationnistes. « Mettre la révolution au service de la poésie » reste un mot d’ordre actuel. Vincent Kaufmann observe que les situationnistes se situent autant en continuité qu’en rupture avec les surréalistes et les dadaïstes. Guy Debord reste attaché à la dimension poétique, même lorsqu’il insiste sur la question sociale. Les situationnistes font de l’événement révolutionnaire et de l’événement poétique un seul et même moment : celui du bouleversement de la vie quotidienne. Mais la révolution s’éloigne, avec le reflux de la contestation des années 1968.

Pendant la révolte de Mai 68, les situationnistes occupent la Sorbonne. Ils envoient des messages au monde entier et se réfèrent au courant du communisme de conseils. La révolution est portée par le prolétariat, la classe qui doit abolir l’exploitation et libérer l’humanité de toutes les formes d’aliénations capitalistes. Karl Marx, dans ses écrits de 1843, évoque une « révolution à titre humain ». Les luttes du mouvement ouvrier se sont faites au nom de l’humanité. Mais l’échec du mouvement d’insubordination des années 1968 met un terme à la relation entre poésie et révolution.

Daniel Blanchard, dans Crise de mots, dénonce également l’imposture qui associe poésie et révolution. Le stalinisme incarne cette soumission de la poésie à la révolution. Mais Daniel Blanchard reste attaché au langage et à la poésie normalisée. Ce présupposé langagiste « essentialise la poésie, la rabat sur la discursivité et la normativité alors qu’elle est d’abord parole vive, événement imprévu, existence et instant », souligne Jacques Guigou.

 

     

Poésie politique

 

La performance poétique est devenue à la mode. La revue Action poétique valorise une poésie engagée et résistantialiste. Elle cherche à lier l’action politique révolutionnaire à l’intervention poétique. En 1950, le poème est associé à une grève de dockers à Marseille. Les incantations révolutionnaires doivent faire advenir la révolte du prolétariat. Mais, après le reflux des luttes, l’activisme politique est remplacé par l’activisme poétique. La poésie est devenue sonore, corporelle, visuelle, gestuelle. Elle se mêle au théâtre, au happening et à diverses performances.

Christophe Hanna valorise la poésie comme action directe. Mais il n’interroge pas les dispositifs qui soumettent les individus dans leur vie quotidienne. La forme dispositif devient un opérateur qui se généralise dans la société capitalisée. Ce gauchisme performatif pense que la littérature peut devenir « émancipatrice ». Cette poésie vise à imposer une nouvelle croyance à travers des happenings inoffensifs. « Qu’elle soit corporelle, verbale, textuelle, instrumentale, combinatoire, la performance n’est pas en soi intervention sur le monde, mais un support agité et proféré à la surface des choses, une sorte de publicité de l’existant et de son devenir-même », tranche Jacques Guigou. De nombreux poètes continuent à vouloir relier la poésie et la révolution, mais après l’effondrement de toute perspective révolutionnaire. L’artiste peut même remplacer le prolétariat comme sujet de la révolution.

 

Des poétiques révolutionnaires tiers-mondistes s’apparentent souvent à une propagande grossière et ridicule. Henri Kréa célèbre le nouveau pouvoir en Algérie après la décolonisation. Jean Sénac valorise l’autogestion algérienne sous contrôle de l’Etat. « Je t’aime. Tu es forte comme un comité de gestion/ comme une coopérative agricole/ comme une brasserie nationalisée… », écrit Jean Sénac. Edouard Glissant abandonne toute référence à la révolution tiers-mondiste et à la libération nationale. Il glorifie la créolisation et la poésie du tout-monde. Cette poésie se réfère à l’idéologie de Deleuze qui célèbre les flux, les connexions, les réseaux et les rhizomes dans un gauchisme postmoderne qui épouse la logique du capital.

Jean-Claude Pinson abandonne l’idéologie maoïste et la référence à la révolution culturelle. Il se réfère désormais à Toni Negri qui exalte la Multitude contre l’Empire. Ce sont désormais les artistes et le « poétariat » qui incarnent la contestation. « Il partage les méprises de Negri sur la portée politique des travailleurs de l’immatériel qui croient combattre le capital… en se faisant hackers ! », ironise Jacques Guigou. Les classes sociales ont disparu. La révolution prolétarienne glisse vers le modèle des alternatives porté par une classe de créateurs.

               Poésie et révolution

Poésie et perspectives révolutionnaires

 

Jacques Guigou propose des réflexions stimulantes sur la poésie et la révolution. Il explore les diverses formes de poésie révolutionnaire avec un regard critique. Il insiste notamment sur le mouvement situationniste qui incarne ce désir de relier poésie et révolution. Ce qui permet de présenter une démarche originale. Les situationnistes se démarquent de la banale poésie de propagande. Ils ne prêchent pas un marxisme mécanique qui se réduit à la sphère économique. L’art ne doit pas se contenter de diffuser un message idéologique. La poésie s’identifie à la révolution pour bouleverser tous les aspects de la vie quotidienne. Les situationnistes veulent mettre la révolution au service de la poésie.

Mais Jacques Guigou analyse les limites de cette démarche. Il propose une critique originale de la poésie situationniste qui reste enfermée dans le langage. La créativité reste dans la norme du discours rationnel. La poésie situationniste reste très politique et vise à donner du sens. Mais elle rate la dimension émotionnelle, instinctive et spontanée. La poésie doit s’affranchir de tous les codes et de toutes les normes pour devenir sauvage et passionnée.

Ensuite, Jacques Guigou pointe également la grande limite de cette poétique révolutionnaire qui épouse le romantisme anticapitaliste. L’identification de la poésie et de la révolution relève d’un messianisme religieux. La poésie doit alors sauver le monde. Cette démarche peut déboucher vers l’abandon des luttes sociales et de la transformation de la réalité matérielle. La poésie devient une simple invocation spirituelle. Comme la révolution, elle devient incantatoire et magique. Il suffit d’invoquer la poésie pour penser résoudre tous les problèmes du monde.

 

Jacques Guigou observe que la poétique révolutionnaire tourne à vide lorsque la contestation des années 1968 s’effondre. Aucun horizon utopique ne se dessine. Aucune perspective révolutionnaire ne vient aiguiller la poésie. Les artistes sombrent alors dans la bouillie postmoderne. Ils se contentent d’accompagner la logique marchande à grands coups de rhizomes et de micro-résistances. La transformation globale du monde est abandonnée au profit de luttes spécialisées et séparées.

Néanmoins, Jacques Guigou dresse un constat qui devient fataliste. Il semble également abandonner toute perspective révolutionnaire. La « société capitalisée » s’apparente à un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage. Les individus semblent entièrement soumis à la logique marchande et plus aucun espace de contestation ne peut émerger.

La « révolution à titre humain » de la revue Temps critiques devient alors tout aussi incantatoire que la poésie révolutionnaire. Jacques Guigou rejette la notion de lutte des classes. Les prolétaires ne se reconnaissent plus dans la classe sociale des exploités. Néanmoins, les classes sociales et les rapports d’exploitation existent toujours dans la réalité. La révolte s’appuie toujours sur la critique des inégalités sociales, et non sur un humanisme creux. Il faut se garder d’un nouveau déterminisme historique qui condamne définitivement le prolétariat à la défaite et enterre toute possibilité révolutionnaire.

Il semble important de ne pas sombrer dans l’attente messianique de la révolution et de la poésie. Mais il reste toujours indispensable de s’appuyer sur les luttes et les révoltes sociales pour ouvrir une perspective de rupture et bouleverser la vie quotidienne.

 

Source : Jacques Guigou, Poétiques révolutionnaires et poésie, L’Harmattan, 2019

Extrait publié sur le site de la revue Temps critiques

 

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Pour aller plus loin :

Écrits sur la poésie, publiés sur le site de Jacques Guigou

Marc Wetzel, Poétiques révolutionnaires et poésie, Jacques Guigou, publié sur le site La Cause littéraire le 21 mai 2019

Articles de Jacques Guigou, publiés dans la revue Temps Critiques

Articles de Jacques Guigou, publiés dans Le blog de la revue Temps Critiques

Jacques Guigou, Le plaisir capitalisé, paru dans la revue Corps et culture, Numéro 2 en 1997

Patlotch, Dépasser Debord et ses critiques post-prolétariennes, mis en ligne sur le site Inventin

notes poétiques 2003-2015, publiées sur le site de Patloch


Article publié le 13 Juin 2019 sur Zones-subversives.com