Yves Peyrat réanime le groupe Francs-tireurs partisans (FTP) en même temps que l’action directe au début des années 1990. Douze bombes plus tard, notamment contre le siège et des locaux du FN à Marseille, la petite équipe de deux militants antifa est coffrée en 1999. Verbatim.

« FTP démarre en 1994, mais c’est en gestation depuis deux ou trois ans. On se place dans la continuité d’une pratique politique et militante type Scalp, qui passait par des manifs un peu chaudes, des sessions de collage-tractage, des meetings. Mais tout ça nous semblait de plus en plus limité. De mon côté, j’étais convaincu de la prise imminente par le FN de villes importantes dans la région Paca. Dès lors, il fallait changer de méthode et l’idée du passage à l’action directe s’est imposée.

Le postulat de base de l’antifa, c’est l’opposition frontale au fascisme et pas la résistance pacifique. Chez moi, il y a sûrement en plus une touche de romantisme familial en lien avec la guerre d’Espagne. Mais il y a surtout le contexte marseillo-provençal, avec le développement du FN suivant des voies de plus en plus violentes. Dans les années 1980 et 1990, beaucoup de militants antifascistes se sont retrouvés nez à nez avec des colleurs d’affiche du FN équipés de fusils à pompe et d’armes de poing. Dans les quartiers Nord, terrain hostile, ils montaient à quatre ou cinq voitures, une quinzaine d’affreux en treillis, cagoulés et armés. C’est l’une de ces équipes qui est responsable de l’assassinat d’Ibrahim Ali en 1995.

Le mouvement antifa s’est toujours largement placé dans une logique d’autodéfense. Des tentatives de passage à l’offensive ont pu exister, mais elles sont restées à l’état de projet à cause d’une forte répugnance à incarner le rôle d’une avant-garde éclairée, à se transformer en spécialistes de la violence politique, voire de la violence tout court. Ce qui ne nous a jamais empêché de militer au-delà du combat antifa au sens strict, par exemple contre la double peine ou pour l’indépendance des radios libres. Avec FTP, on n’a jamais essayé d’imposer la pratique de l’action directe, mais on était à côté des mouvements sociaux, comme lors du plasticage, le 1er mai 1994, de la porte de la Direction départementale du travail, revendiqué par des ‘‘chômeurs en pétard ».

Il faut vraiment bien prendre conscience du climat de l’époque. Quand le FN est créé à Marseille au début des années 1970, son organigramme est truffé d’anciens de l’OAS, certains entraînés à l’action contre-insurrectionnelle. Les années 1980, c’est l’époque des commandos Charles-Martel, qui multiplient les attaques anti-immigrés. Et encore l’attentat contre le consulat d’Algérie (quatre morts) et contre un foyer Sonacotra (un mort). En 1988, à Marseille, le FN fait son score le plus élevé avec 100 000 voix, un Marseillais sur huit. Un an auparavant, pendant que Le Pen parade sur La Canebière, ses sbires ratonnent en toute impunité dans le quartier populaire de Belsunce. Quand on est menacé, on réagit. Et clairement, dans ces années-là, on s’est sentis menacés par les militants du FN. Je me souviens de deux potes redskins deux fois ciblés par les nervis du FN, notamment lors d’une tentative de kidnapping avec bande de cagoulés déboulant d’une camionnette juste devant eux, deux fois sauvés par l’arrivée inopinée des flics. De notre côté, il était clair dès le départ que les attentats ne devaient provoquer aucune victime, seulement des dommages matériels.

Aujourd’hui, les fafs sont de nouveau à l’offensive suivant des modes renouvelés, alors que le mouvement antifa se trouve affaibli, divisé. Dans certaines villes, l’implantation des factions d’extrême droite est si ancienne et si profonde que toute opposition y a quasiment disparu. C’est le cas à Nice – on est allés y faire une manif il y a quelque temps et on a évité le lynchage de justesse grâce à l’encerclement des condés… C’est aussi le cas à Lyon, malgré l’intense mobilisation autour des squats dans les années 1990. À Marseille, la violence politique a toujours été moins euphémisée qu’ailleurs et si le mouvement antifa a pu donner l’impression de s’endormir, il se réveille à chaque fois qu’il faut contrer une nouvelle initiative du camp d’en face. Pour l’extrême droite, la capitale phocéenne est surtout celle du cosmopolitisme. Dès lors, tenir un lieu dans une telle ville représente pour elle un défi très motivant. Aujourd’hui, ça prend la forme du ‘‘Bastion social ».

Face à ce nouvel avatar de la propagande d’ultra droite, il faut revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire un combat au quotidien dans les quartiers, dans les entreprises, partout où c’est nécessaire. Et être en capacité de proposer un modèle contre-culturel alternatif et séduisant. Et moins centré sur la seule violence politique que les Black Blocs. Aujourd’hui, le mouvement antifa est plutôt dans le creux de la vague après une remontée en puissance au moment de la mort de Clément Méric. Le parachutage du Bastion social peut avoir un effet mobilisateur. Comment ? On n’en sait rien encore. »

Propos recueillis par Iffik Le Guen