C’est parce que je veux la souveraineté nationale dans toute sa vérité que je veux la presse dans toute sa liberté.

Victor HUGO (1802-1885), Assemblée législative, 9 juillet 1850

La liberté de la presse est entière ; il suffit d’avoir les milliards nécessaires.

Alfred Sauvy

Le manque d’argent ne concerne pas tout le monde, la restructuration est pilotée par Le Monde et Le Figaro, avec la bénédiction des autres groupes de quotidiens nationaux, tous dirigés par des personnalités de la finance. 10 milliardaires possèdent 89 % des quotidiens nationaux, auxquels s’ajoutent 55 % des parts d’audience de télévision et 40 % d’audience des radios. Ce sont eux qui redessinent la diffusion de la presse de demain.

Comment en est-on arrivé là ?

1945. Le Conseil National de la Résistance (CNR) propose qu’un projet de distribution démocratique de presse soit créé. La presse régionale et nationale est en pleine recomposition, après 5 ans de collaboration avec l’occupant. Les systèmes de distributions précédents ne peuvent pas être reconduits. Pendant trop longtemps, le groupe Hachette a créé une situation de monopole, destinée à la vente de ses propres titres. L’accès à la presse, ne peut être le résultat d’une concurrence commerciale entre propriétaires de journaux.

Difficilement, la Loi Bichet est votée, elle fixe un cadre juridique et permet la mise en place d’un système de péréquation, où l’ensemble des titres de la presse nationale bénéficient du même système de distribution. Le fonctionnement du système est assuré par le paiement d’une côte part proportionnelle aux ventes effectives. L’ensemble des moyens de distribution, puis, par la suite, des sites d’impression sont mutualisés et permettent à tous les titres d’être distribués, à la même heure, dans tous les points de vente du réseau national.

Ce ne sera pas un service public, mais une mission encadrée par la loi, réalisée par des entreprises privées. Ainsi sont créées les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne (NMPP) regroupant 5 coopératives, détenant 51 % du capital, les 49 % restants sont détenus par Hachette. Ce système original sera assez vite très performant. Dès 1946, ce sont 4,6 millions d’exemplaires de presse nationale qui sont diffusés chaque jour.

L’appétit financier regagne du terrain

Les promesses de la Libération vont vite se fissurer. Bien que la possession de titres de presse soit encadrée et définie par la loi, Robert Hersant, patron au passé collaborationniste, achète plusieurs titres et commence à bâtir un empire, sans que le pouvoir gaulliste ne bronche d’un poil. Hersant détient l’Auto Journal, il va agglomérer autour des quotidiens régionaux , créer la Socpresse, il achètera aussi Le Figaro. Le papivore servira tous les partis qui le souhaitent, il ouvre la voie des empires de presse. Il déclarait en novembre 1976 :

S’il n’y avait pas de journalistes et pas d’ouvriers du Livre, les éditeurs de journaux seraient des gens heureux. (L’Expansion)

Fallait oser !

La publicité entre 1950 et 1960 vient conforter les chiffres d’affaire, et petit à petit , ce n’est plus le lecteur qu’il faut séduire, mais l’annonceur. Entre les années 1960 et 1970, les groupes de presse se constituent, se structurent, et se partagent le marché publicitaire, devenant ainsi de plus en plus dépendant de recettes autres que la vente au numéro ou l’abonnement.

Les affairistes de la presse sont inventifs. Afin de constituer des groupes de plus en plus gros, les titres de presse sont fusionnés. Ainsi Le Figaro rachète L’Aurore qui avait publié et vendu 300 000 exemplaires du « J’accuse de Zola » en une heure… Mais on peut additionner les titres, les lecteurs ne marchent pas dans la combine, ne retrouvant pas la ligne éditoriale qui les avait séduits, un bon nombre cesse de lire une presse fade, qui ne se distingue plus par une ligne éditoriale. Le rédactionnel, les articles , le choix des sujets deviennent identiques, car les journaux sont rachetés par des hommes d’affaires qui ont en commun de ne pas être des gens de presse, mais des professionnels du business.

Marchand d’armes , Lagardère, Matra-Hachette, Dassault, financiers pur jus comme Rothschild, le monde des affaires dessine les contours de l’édition et la distribution de la presse quotidienne nationale. Les années 1970 à 1980 verront l’accroissement des fusions-acquisitions. La publicité devient un marché dominant au point de conditionner la pagination, le contenu des articles, le format des articles. C’est la naissance des publi-reportages. Au cours des années 1980, certains titres, comme Le Figaro dans son édition magazine du week-end, éditent jusqu’à 80 % de contenu publicitaire.

Mais on peut faire mieux. L’édition numérique des quotidiens de presse va être mise en place sur la seule base des recettes publicitaires. Le journal n’est plus qu’un support. Les annonceurs publicitaires ne sont pas fous, ils n’investiront pas deux fois, sur le net et sur le papier. Ce manque de financement accentue une crise qui structure un peu plus la profession. Pour sortir de ce marasme, les quotidiens de presse nationale vont adosser les contenus des éditions numériques aux supports multimédias, fragilisant ainsi les rédactions traditionnelles et créant leur propre concurrence. Les banques et divers opérateurs, tous étrangers au monde de la presse, entrent dans la danse. La gestion de la presse devient l’affaire des groupes financiers, des plus grandes fortunes du CAC 40. Bouygues, Bertelsman, Pierre Bergé, François Pinault, Bernard Arnault, Mathieu Pigasse, Bolloré, Xavier Niel….

Stratégie du chacun pour soi et casse de l’outil de péréquation

La presse est ainsi livrée au monde de la finance, qui a en horreur l’héritage du CNR. La philosophie d’après guerre d’une distribution de la presse équitable doit faire place à la concurrence, au marché.

Jusqu’alors, la mutualisation des moyens permettait à la presse de résister. Cinq centres régionaux (Nantes, Nancy, Lyon ,Toulouse et Marseille) impriment au plus près des lecteurs la presse nationale. Ainsi, toutes les nuits, Libération, Le Figaro, France soir, L’Humanité, Les Échos, L’Équipe, etc., sont imprimés à Paris et en province, ce qui limite considérablement les véhicules de livraison sur de grandes distances. Les articles et photographies arrivent par système satellites dans les imprimeries, où le journal est conçu puis imprimé. A la sortie des rotatives, des salariés des NMPP préparent la répartition des journaux qui seront livrés en moins de trois heures aux dépôts de presse dans les départements limitrophes.

Avant le lever du jour, prés de 36 000 points de vente sont approvisionnés en France. Les centres régionaux servent également les pays aux frontières les plus proches, Toulouse pour l’Espagne, Nancy pour Allemagne, Belgique, Luxembourg et Suisse, Nantes pour l’Angleterre, Marseille et Lyon pour l’Italie. Ainsi, la presse nationale française est en vente au jour J dans une partie des pays de l’UE. Des voitures postales, des trains et avions sont servis en priorité pour alimenter des ambassades en dehors de l’UE, mais aussi des kiosques sur d’autres continents à J+1.

Les NMPP ont mis en place un flux de retour pour traiter les invendus, et permettre ainsi de ne pas encombrer les linéaires des distributeurs. Certains centre d’impression impriment également des titres étrangers pour qu’ils soient disponibles au jour J dans les kiosques ; c’est le cas à Marseille avec l’impression du Time le week-end, mais aussi du Herald Tribune à Nantes,. Les centres de diffusion en région sont à moins de deux heures des pays limitrophes, la presse de l’Union Européenne est donc ventilée en kiosque, souvent au jour J. C’est une prouesse qui ne sera jamais égalée, la France est le seul pays à proposer une offre de presse simultanée dans 36 000 points de vente. Ce système est le plus performant, le plus économique, au monde.

Mais les thuriféraires du marché vont mettre leur pattes dans ce système unique. Le marché ne peut pas comprendre que la performance passe par un outil collectif. Il faut donc construire des outils indépendants pour concurrencer les autres journaux , pour être le premier, pour être le seul. Ainsi va la fable du capital triomphant….

Le Figaro, puis Les Échos vont se retirer du système de péréquation, et créer leurs propres réseaux de distribution… Le groupe Hersant (Figaro) possédait les rotatives des centres d’impression régionaux, il va s’en défaire au profit du groupe Amaury (L’Équipe, Aujourd’hui/Le Parisien), qui revendra le tout, plus tard, à Riccobono, imprimeur qui s’est spécialisé dans la traque aux subventions pour créer un patrimoine industriel. Le coût de l’acheminement des autres journaux devient plus cher, logique.

En 2008, le groupe Amaury construit une imprimerie en Vendée, à Bournezeau. L’ambition est d’imprimer Aujourd’hui, Libération, L’Equipe pour la façade ouest de la France. Le centre régional NMPP est à Nantes, à une heure en voiture, pour traiter et regrouper les titres afin de les expédier. Pour servir le sud ouest (Bayonne) il faudra à une voiture quatre heures trente pour se rendre au dépôt , puis une heure de plus pour approvisionner les kiosques du pays basque.

Le pari est plus que risqué, il ne sera pas possible de servir les points de vente en temps voulu. La CGT argumente et plaide pour une modernisation de l’actuel dispositif, dans des implantations qui collent au réseau ferroviaire, à coté des centres postaux pour les abonnements. Rien n’y fait, une usine est construite en 2008 avec son parc de rotatives. L’investissement colossal n’empêchera pas la fermeture du site en 2015, sept ans plus tard. Entre temps, les lecteurs de la façade ouest, comme disaient les éditeurs, se sont lassés de ne pas trouver leur journal dans les kiosques. Les ventes au numéro périclitent.

Entre 1980 et 1990, au lieu de renforcer l’outil commun, les éditeurs de quotidiens ont construit leurs cathédrales de verres et d’acier, Le Monde à Evry, Le Figaro à Roissy. Le commentaire d’Hersant en 1989 est édifiant : « Je mets mes rotatives au cul des avions ! ». Sans doute pour inonder le monde entier ?

La CGT, encore une fois avait proposé de moderniser les outils existants au lieu de se lancer dans des dépenses inconsidérées. Pour le journal Le Monde, il y avait de réelles perspectives à se faire imprimer également en province. Cela permettait à un journal du soir de bénéficier d’un temps rédactionnel plus long et de servir les lecteurs dans un rayon court de diffusion… Encore une fois, peine perdue, les patrons voulaient leur imprimerie à eux, symbole de toute puissance… Les délires mégalos sont quasi en ruine aujourd’hui et servent de perchoir au corbeaux. Ces constructions pharaoniques, hors des lignes ferroviaires ou postales, ont rallongé les délais de mise à disposition de la presse vers les points de vente, écartant encore un peu plus les lecteurs.

Plus les empires de presse se sont restructurés, plus ils perdaient de lecteurs. Le journal Libération, fondé par Jean-Paul Sartre, est passé dans les mains de Rothschild, pour finir dans le gousset de Patrick Drahi, milliardaire endetté, patron d’Altice, de L’Express, de BFMTV et RMC. Libération en est à son quatrième plan de restructuration, c’est une mutilation qui a ôté l’esprit même du journal, plafonnant à peine à 10 000 exemplaires. La seule utilité de Libération pour Drahi : faire partie d’un (petit) bouquet multimédia coincé entre annonceurs publicitaires et opérateur de téléphonie. La réussite est totale.

Une législation de droit divin

Nous partons de loin. En 1551, Henri III déclare : « Que nul ne soit osé de dire du mal des princes et ceux qui nous gouvernent ». Petit à petit, en cinq siècles, le droit d’expression s’est structuré, inscrit dans la déclaration des Droit de l’Homme. Ce droit a été arraché au cours des révolutions, dans l’accompagnement des combats sociaux, mais aussi au cours des conflits, guerres mondiales, guerre d’Algérie, guerre d’Indochine.

En octobre 2019, les députés godillots Macron-compatibles faisaient la peau à la loi Bichet, renvoyant le statut de la distribution de la presse au XIXème siècle. Aussi désastreux, la loi sur le secret des affaires, votée le 14 avril 2016 sous la mandature de François Hollande, brise la loi de 1881, criminalisant ainsi les journalistes. Désormais, la DGSI convoque des journalistes, la police perquisitionne Médiapart. Ne parlons pas des coups et des gazages des reporters dans les manifs. Ces méthodes avaient été combattues en 1830 et 1848. On progresse !

Presstalis n’entretient plus ses locaux, ses bureaux depuis près de deux ans. Plus de contrat pour faire les photocopies, plus d’entretien sur le matériel informatique, sur la téléphonie. En fait, Presstalis attendait et préparait la cessation de paiement pour liquider la structure.

Le réseau de distributeurs de presse a fondu, de 36 000 diffuseurs il est à peine de 20 000 aujourd’hui. Mais il faut économiser encore. Ainsi Louis Dreyfus, président du directoire du journal Le Monde, annonce le coup de grâce [2].

Que sera la distribution de la presse demain ? Nul ne sait, mieux vaut habiter près d’une gare pour trouver une offre de presse à peu près correcte. Mais le détricotage de la loi, la casse de la structure de diffusion, transforment l’offre de presse en jungle, où, pour le coup, les plus puissants survivraient et décideraient de ce qui doit se vendre. C’est la fable patronale, aux seules logiques de profit qui a amené la presse nationale dans cet état, une gestion par le vide. Les journaux nationaux font des tirages de plus en plus calamiteux, mais les patrons de presse sont riches, très riches. Cherchez l’erreur.

Le dos au mur, les salariés de la Presse et leur syndicat CGT continuent leur lutte, il n’y a pas d’autre alternative que se battre. Ce n’est pas seulement leur emploi, c’est aussi un accès libre à l’information, un choix démocratique, un choix de société.

Michel ANCE

Ouvrier de messagerie de Presse retraité

32 ans aux NMPP (Presstalis)

http://piquetdegreve.blogspot.com/2020/02/plan-social-presstalis-les-salaries.html


Article publié le 19 Fév 2020 sur Larotative.info