Extrait de la une du livre “Les heures indociles”, d’Éric Marchal, aux éditions Broché

Alors que l’actualité féministe est marquée par des mobilisations autour des violences sexistes et sexuelles, du mouvement #Metoo aux manifestations contre les féminicides, Le Poing a décidé de s’intéresser à une approche proposant des perspectives concrètes face aux violences : l’autodéfense féministe. À Montpellier, l’association Loreleï propose désormais une offre régulière de formation à cette discipline qui suscite dernièrement un intérêt renouvelé.

Une discipline ancrée dans l’histoire du mouvement féministe

La notion d’autodéfense n’est pas nouvelle dans le féminisme. Déjà dans les années 1910, les suffragettes britanniques, qui revendiquaient le droit de vote des femmes, apprenaient le ju-jitsu pour se défendre face à la police. Dans les années 1970, les féministes autrichiennes vont à nouveau s’inspirer des arts martiaux japonais et développer une pratique dans le cadre spécifique de la lutte contre les violences faites aux femmes.

Dans cette continuité, l’association belge Garance va voir le jour dans les années 2000 et donner naissance à une nouvelle génération de formatrices d’autodéfense féministe, parmi lesquelles les fondatrices de l’association Loreleï. L’évolution des méthodes se fait au fil du développement du mouvement féministe et de ses différentes vagues ; l’association est ainsi ancrée dans une histoire politique au fil de laquelle les techniques se précisent pour répondre aux réalités du patriarcat.

Une pratique émancipatrice

Si l’on s’en tient à la vision stéréotypée des violences sexistes, les femmes seraient par nature fragiles, et il faudrait les protéger d’agresseurs déséquilibrés par des mesures sécuritaires. Mais deux victimes sur trois connaissaient personnellement leur agresseur ; dans 30% des cas, il s’agit du conjoint ou d’un ex. Le mythe du violeur fou sorti de nulle part tient donc une place démesurée dans l’imaginaire collectif. Il pousse à concevoir la surveillance et la répression comme des solutions valides et les seules possibles.

Le patriarcat est un système global, les femmes peuvent être confrontées à des agressions sexistes de différentes natures dans toutes les sphères de leurs vies. Le harcèlement au travail, par exemple, met en exergue l’importance de méthodes d’autodéfense qui ne soient pas uniquement physiques, mais aussi verbales, émotionnelles et mentales. Ce sont les quatre piliers sur lesquels repose la méthode Loreleï.

Il s’agit d’en finir avec le scénario qui enferme les femmes dans une position de victime nécessairement impuissante, cet imaginaire étant nocif à la foi dans la construction d’un discours politique autour de la sécurité des femmes et en termes d’émancipation individuelle. Le principe central est que les techniques soient « simples, rapides et efficaces ». L’objectif est de trouver une issue face à une situation d’agression et non pas de « gagner » face à l’agresseur ou de lui donner une leçon.

Une pédagogie féministe

Le Poing a rencontré Idaline Lortiga, la formatrice qui anime désormais la branche montpelliéraine de l’association Loreleï en plus de son activité à Boulogne-sur-Mer et Paris. Installée à Montpellier depuis un peu plus d’un an, elle s’implante dans le paysage associatif local. Des stages ont déjà été organisés en collaboration avec le Planning Familial, La Maille, le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles ou bien encore les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active. La transmission des techniques se fait entre personnes concernées : toutes les formations ont lieu en non-mixité choisie, avec différents formats proposés, par exemple « femmes cis et trans » ou « sans mec cis » (être cis, c’est quand son identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance). Des critères d’âges viennent aussi délimiter les publics : enfants-ado (dès huit ans et par tranches d’âges de deux ans) ; adultes et plus de soixante ans.

Idaline Lortiga se qualifie de « formatrice paire pour les lesbiennes, queer et handi », elle estconcernée par les non-mixités proposées. Cet élément est une base essentielle pour pouvoir qualifier sa pratique de féministe. Elle est actuellement en formation pour travailler avec un public concerné par des handicaps visuel, auditif, moteur, maladies chroniques, des programmes spécialisés sont donc à venir.

La pédagogie féministe implique des efforts pour créer un espace le plus « safe » possible : un espace adapté à des personnes marginalisées, opprimées, pouvant être touchées par des traumatismes ou autres difficultés liés à leur position sociale. En effet, la mise place d’un cadre bienveillant, basé sur le respect de soi et des autres et le partage d’un vécu commun sont des précautions nécessaires au vu de la dureté des thématiques traitées.

Ce sont tout ces éléments, de la non-mixité à l’héritage des luttes passées, qui font de l’autodéfense féministe une pratique réellement militante. Ces méthodes présentent de réelles perspectives d’émancipation individuelle et collective en permettant aux personnes subissant le patriarcat de reprendre le contrôle sur des situations d’agressions malheureusement trop fréquentes.

Pour aller plus loin et s’introduire à l’autodéfense émotionnelle, nous recommandons les capsules audio « J’Kiffe Mon Style » présentant des réflexions et outils pratiques.

Pour suivre Loreleï, suivez l’association sur facebook ou sur leur site internet. À Montpellier, un atelier découverte est prévu le 12 octobre (de 19h à 22h) et les prochains « stages barrières » auront lieu les week-end du 7-8 novembre et du 5-6 décembre (contacter lorelei.autodefense[at]gmail.com pour s’inscrire ou demander plus d’informations).


Article publié le 30 Sep 2020 sur Lepoing.net