Mai 15, 2021
Par CQFD
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Illustration de 20100

Le regard captivĂ© de Pierre scanne le sol couvert de feuilles couleur cuivre, de mousse et de bois mort. S’il scrute si mĂ©ticuleusement la forĂȘt, c’est qu’il est Ă  la recherche de brisĂ©es [1] qui doivent l’emmener Ă  Francis, organisateur d’un atelier de pistage animal auquel participent quelques habitants du coin. Oui, mais Francis s’est bien planquĂ© et Pierre piĂ©tine. Pas grave. Il y a d’autres marques Ă  glaner. L’Ɠil aiguisĂ©, il me glisse : « Ă‡a a Ă©tĂ© grattĂ© lĂ   ! Â» me dĂ©signant un peu de terre retournĂ©e. Probable signature d’un des nombreux chevreuils qui logent dans ce bois du PĂ©rigord.

Du chasseur au philosophe

Le pistage, c’est l’acte de repĂ©rer et d’interprĂ©ter les signes laissĂ©s par des animaux. Empreintes donc, mais aussi crottes, coulĂ©es [2] et autres poils. Parmi ceux qui utilisent ces savoirs, il y a Ă©videmment les chasseurs, mais aussi les naturalistes et certains ruraux, qui cĂŽtoient des bĂȘtes sauvages dans leur environnement immĂ©diat. Mes camarades de formation ne sont pourtant pas ici pour compter la faune protĂ©gĂ©e ou rĂ©colter des trophĂ©es de chasse.

En ce week-end d’équinoxe de printemps, c’est l’association Je suis la piste qui organise la formation d’une journĂ©e Ă  laquelle je participe. Son objectif : diffuser des pratiques « ancestrales Â» pour permettre aux participants d’avoir une connaissance plus riche des ĂȘtres vivants sauvages et des environnements dans lesquels ils Ă©voluent.

Effet direct de l’expĂ©rience : peu Ă  peu, la perception humaine s’éveille et les bois se repeuplent. À mesure que notre attention s’affine et que le monde autour de nous se complexifie, l’« angoisse du silence du monde et de la solitude cosmique Â» s’estompe, note Baptiste Morizot dans son livre Sur la piste animale [3]. À l’heure oĂč la biodiversitĂ© s’effondre Ă  vitesse grand V et oĂč nos interactions avec les autres vivants sont rĂ©duites Ă  peau de chagrin, le philosophe pisteur nous invite Ă  sortir de l’isolement qui imprĂšgne les imaginaires des humains modernes coupĂ©s de relations quotidiennes et signifiantes aux vivants.

« You’ll never walk alone Â»

Retour aux sous-bois. Ça y est, Ă  force de galoper nez sur les brindilles, on a fini par trouver le formateur. ConstituĂ© de Pierre, Max et Ben, le petit groupe Ă©coute attentivement le speech de Francis. « Le pistage c’est l’art de trouver, identifier, interprĂ©ter et suivre des sĂ©ries de traces laissĂ©es par quelque chose sur le paysage Â», explique-t-il. Le message est clair pour les apprentis pisteurs, qui doivent Ă  prĂ©sent se lancer dans le grand bain forestier et Ă©laborer leurs premiĂšres hypothĂšses. À quelques mĂštres de lĂ , le groupe est penchĂ© autour d’un trou passablement large. Les suppositions s’enchaĂźnent. « Ă‡a serait pas l’entrĂ©e d’une galerie  ? Â», tente l’un. Mauvaise pioche, le trou ne dĂ©bouche sur aucune cavitĂ©. Des racines mĂąchouillĂ©es et des traces de petites griffes resserrent le panel des possibilitĂ©s. « Et si c’était l’Ɠuvre d’un blaireau  ? Â», lance un autre. Pas bĂȘte : l’animal aurait la corpulence et la force nĂ©cessaires pour retourner la terre de la sorte. Et puis, il a un mobile : il se rĂ©gale des vers de terre, que l’on dĂ©busque en fouillant le sol. MĂȘme si cette hypothĂšse est la plus plausible, Francis prend garde de tempĂ©rer : « Chaque piste est un puzzle. Il y a plein de piĂšces et il ne faut pas directement sauter aux conclusions. Â» Cette fois-ci, les indices semblent concorder et mener vers le mustĂ©lidĂ©. Le premier des quelques animaux sauvages que les participants vont identifier au cours de la journĂ©e.

Dans la foulĂ©e, une nouvelle Ă©nigme. Une petite pente dĂ©voile une grosse empreinte d’ongulĂ© [4]. La terre meuble est creusĂ©e sur une grosse dizaine de centimĂštres, donnant l’impression d’une glissade. Max met dĂ©licatement ses doigts dans la marque afin de mieux sentir ses dĂ©tails. Pour identifier l’espĂšce, on se met en quĂȘte de traces de gardes [5]. Francis en dĂ©busque une en forme de demi-lune, caractĂ©ristique du sanglier. Prochaine Ă©tape, trouver l’empreinte suivante, ce qui donnera, en mesurant la distance entre les deux, une idĂ©e de la taille de la bĂȘte. Une fois l’écart Ă©valuĂ©, on peut dĂ©nicher les autres empreintes en recalquant la distance sur le sol Ă  partir de la derniĂšre, et ainsi dessiner la trajectoire de l’animal, son allure, etc.

Un peu plus haut, de nouveaux Ă©lĂ©ments rebattent les cartes : lĂ  encore des traces de glissades, mais dans la direction opposĂ©e. Est-ce que l’interprĂ©tation faite en aval Ă©tait fausse ? Est-ce un autre individu ? Qu’est-ce qui a pu provoquer le comportement, apparemment de fuite, de ces animaux ?

La matinĂ©e se poursuit sur ce rythme, de signes en traces, de terriers en crottes, conduisant le groupe tantĂŽt vers des buissons, tantĂŽt vers des coulĂ©es animales. La forĂȘt, monde mystĂ©rieux et muet en dĂ©but de journĂ©e, s’emplit peu Ă  peu de prĂ©sences, se parant de voies de circulation, d’enjeux territoriaux et de stratĂ©gies animales. TrĂšs vite, on comprend que nous ne sommes jamais exclusivement entre humains et que les interactions avec les autres vivants sont constantes, que nous en ayons conscience ou pas. Dans la forĂȘt pĂ©rigourdine, les chevreuils n’ont pas attendu que nous les remarquions pour dĂ©taler et les passereaux ont lancĂ© leurs cris d’alarme bien avant que nous ne levions les yeux vers eux.

Dialogue de bĂȘtes

Pour Francis, l’humain en milieu naturel est souvent l’équivalent d’« un Ă©crivain qui ne sait pas lire Â». Nous serions de piĂštres locuteurs d’un systĂšme linguistique commun aux vivants. Tous les signes que nos amis pisteurs ont appris Ă  repĂ©rer et Ă  dĂ©chiffrer sont en effet le produit de ce rĂ©seau dans lequel chaque espĂšce – et mĂȘme chaque individu – Ă©crit et lit selon ses caractĂ©ristiques et capacitĂ©s propres. C’est en ce sens que la majoritĂ© d’entre nous est illettrĂ©e. Les urbains sont souvent des lecteurs maladroits, puisqu’ils cĂŽtoient un nombre limitĂ© d’espĂšces animales et ne font guĂšre attention aux signes qu’ils laissent. De mĂȘme, nous avons rarement conscience d’écrire. Pourtant, comme tout animal, l’humain Ă©met des signes, d’autant plus s’il ne le rĂ©alise pas. Il laisse des odeurs, plie des branches, marque des sols, fait des mouvements, Ă©met des sons, renvoie des couleurs. Tout cela est senti et interprĂ©tĂ© par les ĂȘtres vivants qui se trouvent Ă  proximitĂ©.

VoilĂ  sans doute une piste Ă  explorer si l’on souhaite Ă©tablir des relations moins agressives vis-Ă -vis du vivant et particuliĂšrement des animaux sauvages. Les situations conflictuelles et problĂ©matiques avec les bĂȘtes sauvages ne manquant pas, notamment chez les Ă©leveurs et agriculteurs, il faudrait donc apprendre Ă  y rĂ©pondre par le dialogue. L’objectif, in fine : dĂ©velopper notre comprĂ©hension des signes animaux pour dĂ©crypter leurs langages spĂ©cifiques et affiner notre Ă©criture afin d’adapter les messages qu’on leur envoie. Le mot de la fin Ă  Baptiste Morizot : « Les animaux ne sont pas seulement dignes d’une attention infantile ou morale : ils sont les cohabitants de la terre avec lesquels nous partageons une ascendance, l’énigme d’ĂȘtre vivant, et la responsabilitĂ© de cohabiter dĂ©cemment  [6]. Â»

Antoine Souquet


- Cet article fait partie de notre dossier “Demain les bĂȘtes !”, publiĂ© dans le numĂ©ro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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Source: Cqfd-journal.org