Janvier 4, 2022
Par Les mots sont importants
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À l’occasion d’une opportune ressortie en salles dans une copie rénovée, ce mercredi 5 janvier 2022, alors que son principal interprète masculin, l’immense Jean-François Stévenin, vient de nous quitter, après ses deux acolytes Juliet Berto (en 1990) et Robert Liensol (en 2011), puis le co-réalisateur Jean-Henri Roger en (2012), voici quelques lignes d’hommage aux grands vivants et créateurs qu’ils furent tou·te·s, et à leur chef d’oeuvre : Neige, de Juliet Berto et Jean-Henri Roger. Je m’efforce de n’y rien spolier, mais de simplement inciter à vite découvrir – ou redécouvrir – en salle un film d’une poésie, d’une beauté et d’une force rares.


On devrait plus souvent se fier à soi-même, à sa mémoire, à ses émerveillements d’enfance, d’adolescence et d’après : voilà ce que je me disais il y a peu en sortant de la cinémathèque où je venais de revoir Neige il y a dix ans, déjà revu dix ans auparavant, et découvert dix ans plus tôt, dix ans après sa sortie – nous voici donc quarante ans après la sortie de ce film si singulier, sans âge et pourtant ancré dans son époque. Je me disais cela car j’avais un peu honte d’avoir écrit, en 2010, dans un texte fait pour rendre hommage à Juliet Berto, que Neige (1981) était « une des plus belles séries B des années 80 ». J’avais oublié, ou je n’avais pas fait assez confiance à émerveillement de mes premières visions, et pourtant Neige est toujours, quand on le revoit dix ans, vingt ans, trente ans plus tard, ce que je me souvenais que c’était : beaucoup plus qu’une belle série B, plutôt un des plus beaux films des années 80, ou simplement un des plus beaux films qui soient, tout court.

Neige est un film inquiet comme peu d’autres, au sens physique que Leibniz donnait à ce mot, qui nous met sous tension pendant 90 minutes. Je pourrais énumérer sans fin des moments d’une incroyable force : le long plan-séquence d’ouverture dans le bar d’Anita et toutes les scènes de bar, la poursuite de Bobby par les flics dans le magasin Tati, filmée de l’extérieur, les deux « bavures », la sidérante séquence quasi-finale de l’arrestation qui commence au bar et finit dans les chiottes, les émouvantes interactions amoureuses d’Anita (Juliet Berto) et Willy (Jean-François Stévenin), la rage de Willy qui tente désespérément de sauver Anita et crie au flic « Faut la lâcher maintenant ! », et ce plan final avec Joko (Robert Liensol) qui s’éloigne, hagard, soutenu par sa compagne Boccador (Émilie M.C. Benoit), pendant que les forains ferment boutique et que résonne la chanson de Lavilliers :

« Pigalle devient blanche quand les bronzés sont à l’ombre »

C’est ce qui est alors en train de se passer : ceux qui s’en vont sonnés, abattus, sont les deux personnages noirs du film, en plus de Bobby qui s’est fait abattre au sens propre, par les flics. Pigalle devient blanche : c’est ce processus que nous montre Neige, qui est entre autres choses un formidable documentaire sur Pigalle et le Square d’Anvers en 1980, à une époque où le quartier est encore un prolongement populaire, noir et arabe de Barbès. Gentrification, nettoyage social et racial, via la drogue, le deal, la police, la guerre à la drogue et la bavure… Neige nous montre aussi, au détour d’une courte scène avec Bernard Lavilliers, comment la pègre se blanchit dans la pub. Neige montre en fait une foule de choses qui s’amorcent en 80 et qui mettront une décennie à triompher, et le montre avec une simplicité, une efficacité, une économie de moyens impressionnante.

« Un truc sur le pouvoir »

J’avais raison de dire que Neige parle du manque mais je n’avais pas raison de ne pas dire que Neige parle aussi de deuil, de morale, plus précisément de culpabilité et de rédemption [1], et de politique, plus précisément du « pouvoir » – comme le dit Joko, « le Curé », en s’enfonçant dans la nuit à la toute fin du film, quand Boccador lui demande de quoi va parler sa prochaine prédication. Neige est, pour reprendre littéralement les dernières paroles de Joko, « un truc sur le pouvoir », un grand film politique sur la République et sa police – sur ce redoutable « fil de Marianne », pour reprendre cette fois-ci le lapsus crétin du flic Jean-François Balmer, lourd d’un sens dont il n’a pas idée.

« Vous êtes des belles salopes » résume Bruno, le chauffeur de taxi (Paul Le Person), quand Balmer et son acolyte Patrick Chesnais lui demandent, chantage à l’appui, de tirer sur ledit « fil de Marianne » – autrement dit de devenir une balance. « Ben oui » répond le flic Chesnais, un peu gêné, sans plus, et tout est dit : le volontarisme éthique incarné par Anita (« Elle m’a demandé de lui en trouver, je lui en trouverai ») butera inéluctablement (le film est, au sens le plus classique, une tragédie) sur le politique : sa démarche individuelle est perdue d’avance puisque c’est à un système qu’elle s’affronte [2].

Tout cela, le film le montre de mille manières extrêmement subtiles, y compris par des moments burlesques qui permettent de respirer et de sourire tout en ne cessant pas d’être inquiet-e, tout en ne cessant pas de pressentir la disproportion entre la puissance d’un système et une paire de bras cassés – Joko et Anita – armés de leur seule bonne volonté. Tant et si bien qu’après l’abjecte arrestation finale, les tout derniers mots du films – ceux de la chanson et ceux de Joko sur le pouvoir – nous disent, d’une manière qui ressemble énormément à la réplique finale de La Bonne Âme du Se-Tchouan, que rien n’est réglé et que c’est à nous spectateurs de « trouver une solution, car il le faut » [3]. Et comme dans la pièce de Brecht, une seule chose est sûre : toute démarche seulement morale est une aporie, puisque le problème est politique. Bref : Anita est, à sa manière particulière et bouleversante, la Bonne Âme du Square d’Anvers.





Source: Lmsi.net