Août 16, 2022
Par Partage Noir
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Ce numéro d’Anarchisme et non-­violence présente exclusivement des textes d’un auteur peu connu des lecteurs français, l’Autrichien Pierre Ramus. Pourquoi Ramus ?

Si le problème de la violence est très fréquemment, sinon toujours, posé par les anarchistes, rares sont ceux qui ont résolument pris parti pour la non-violence. La critique du monopole de la violence détenu par l’État, l’antimilitarisme géné­ral, l’existence d’une harmonie entre les moyens et la fin n’ont gé­néralement pas fait admettre la nécessité de la stratégie non vio­lente. Souvent elle a été considérée comme un stade idéal, une perfec­tion impossible pour celui qui est lui-même objet du système autori­taire et violent, aliéné par l’exploi­tation capitaliste et la répression policière ; nous tentons depuis quel­ques années de le démentir, de proposer des alternatives dans cette revue.

Pierre Ramus

Seul le courant individualiste de l’anarchisme refuse la violence avec une grande constance ; mais l’on sait que les individualistes ne cher­chent pas en priorité à transfor­mer la société, ils s’en retirent sou­vent et adoptent un mode de vie où la non-violence est chose naturelle.

Plus rares sont ceux qui, directe­ment impliqués dans les conflits sociaux, dans le combat socialiste, ont refusé la violence. Pierre Ra­mus est de ceux-là : dans le con­texte de la propagande par le fait et des attentats individuels des an­nées 1900, il choisit une attitude totalement opposée à la violence, sans pour autant désavouer jamais l’action des camarades.

Cette attitude est loin d’être pas­sive, puisqu’il défend toutes sortes d’actions directes, puisqu’il organise des grèves, puisqu’il paie de prison et d’exil sa propagande orale et écrite. Intellectuel, il lutte aux cô­tés du prolétariat, dénonçant au nom du socialisme la trahison de la social-démocratie. Il expose les thèses de l’anarchisme-communisme dans une série de brochures et de livres, appliquant ses études écono­miques à l’ensemble de la produc­tion et des services, s’essayant à ce qu’aujourd’hui l’on appelle la « prospective ». A ce point de vue ­là, ses écrits nous paraissent dé­suets ; aussi avons-nous préféré pu­blier des textes militants, touchant aux principes de l’anarchisme et du refus de la violence.

Pierre Ramus (de son vrai nom Rudolf Grossmann) était un anar­chiste autrichien qui vécut de 1882 à 1942. Tout jeune, il combattait déjà pour les idées anarchistes et antimilitaristes, ce qui l’obligea à quitter l’empire austro-hongrois pour se réfugier en Angleterre, puis aux États-Unis.

Luigi Galleani.

Le mouvement anarchiste améri­cain du tournant du siècle est vi­vace ; encore violemment marqué par l’exécution des six ouvriers de Haymarket, il est soumis à une surveillance policière d’autant plus sévère qu’il est dans sa grande ma­jorité composé d’étrangers venus chercher refuge dans une terre en­core de pionniers : ce sont les Ita­liens de Barre et de Newark avec Luigi Galleani, les Allemands de New York autour de Johann Most et de son important journal Frei­heit (Liberté), les Russes de Chi­cago avec Emma Goldmann et Alexandre Berkman.

Si les restrictions à l’activité mili­tante sont sévères, la liberté de presse est grande dans le pays d’ac­cueil ; et Ramus aussitôt collabore à plusieurs journaux et en publie un lui-même : Der Zeitgeist (L’esprit du temps).

L’exil cependant ne dure pas : Ramus regagne l’Europe en 1904, et en 1907 on le voit au congrès socia­liste de Stuttgart. A quel titre y participe-t-il ? car les anarchistes sont exclus depuis 1893 des congrès de la IIe Internationale. Une des questions principales évoquées à ce congrès est celle de la guerre ; dans le parti social-démocrate alle­mand, seul Karl Liebknecht défend le point de vue antimilitariste, et, naturellement, Ramus est à ses côtés.


1907 : Congrès socia­liste de Stuttgart.

En 1907, la distinction entre « socia­listes » et « communistes » ne s’est pas encore faite ; mais le congrès admet seulement les associations qui adhèrent aux principes essen­tiels du socialisme : socialisation des moyens de production et d’é­change ; union et action interna­tionales des travaileurs ; conquête socialiste des pouvoirs publics par le prolétariat organisé en parti de classe et qui déclarent reconnaî­tre la nécessité de l’action politi­que, donc législative et parlemen­taire. Si l’on exclut donc les anar­chistes, on admet tous les réfor­mistes, les trade-unionistes, etc.

Est-ce la distance entre les prin­cipes du socialisme et l’idéologie des partis social-démocrates qui fait découvrir à Ramus ce qu’il appellera plus tard la fausse doctrine du marxisme ? L’avait-il déjà comprise aux États-Unis, aux côtés de Johann Most, transfuge de la social-démocratie ? Mais Most était devenu stirnérien, individua­liste convaincu, tandis que Ramus est résolument anarchiste-commu­niste. S’il peut être avec Liebk­necht, c’est que celui-ci défend un marxisme non autoritaire, non cen­traliste, avec d’autres militants comme Rosa Luxemburg et Franz Mehring [1].

Au retour du congrès de Stuttgart, Ramus écrit le Manifeste anar­chiste  : ce n’est en rien une dé­marcation de Marx, mais un texte précis, image d’un mouvement en­core en plein essor. On peut le comparer : à l’ABC de l’anar­chisme qu’Alexandre Berkman écrivit en 1929, non pour imiter servilement Boukharine et Préobra­jenski, mais pour doter le mouve­ment anarchiste d’un texte de base à large diffusion. Nous publions ci-­après de larges extraits du Ma­nifeste, en ne supprimant que quelques pages d’utopie kropotki­nienne qui n’enrichissent pas le texte.

Ce sont aussi les grandes années du syndicalisme révolutionnaire. Ramus lit et admire Griffuelhes, Pouget, Lagardelle ; il publie en 1908 Critique et éloge du syndi­calisme. Mais son activité princi­pale est la rédaction de deux pé­riodiques, une revue mensuelle : Die Neue Generation (La Nou­velle Génération), qui sera reprise après guerre par d’autres rédac­teurs, et un journal bimensuel : Wohlstand für Alle (Le Bien-­être pour tous). Il y pose, infa­tigablement, les principes d’une nouvelle organisation de la société selon le communisme-anarchisme et —bien avant Gandhi— y dé­fend l’idée de la révolution sociale obtenue par l’action directe et la résistance passive, seuls moyens d’atteindre le but final : tout sou­lèvement militaire est d’avance condamné à la défaite [2].

Quand éclate la guerre en 1914, Ramus est un des rares objecteurs de conscience autrichiens. Ses an­nées de prison et de camp, pendant lesquelles il écrit une grande partie de ses œuvres, sont bien décrites dans l’article d’Olga Misar.

La guerre de 14-18 marque un tour­nant de grande importance dans les mouvements et l’idéologie anti­militariste. Avant 1914, les brochures de propagande sont merveilleu­sement enthousiastes, il n’y aura plus de guerre, l’internationalisme prolétarien fera ses preuves, les dé­penses d’armement des gouverne­ments augmentent mais nous ne nous battrons jamais plus les uns contre les autres…

Et puis, la guerre.

A peine est-elle terminée que les mouvements antimilitaristes retrou­vent une activité nouvelle, se mul­tiplient : les années 20 voient se créer le Mouvement international de la Réconciliation, le Service civil international, l’Internationale des résistants à la guerre… Cette fois, on croit a voir pour de bon surpassé les frontières.

György Lukács.

L’optimisme renaît, grâce aussi à la Révolution russe de 1917 qui, croit­-on, ébranle le capitalisme mon­dial : elle est suivie de révolutions en chaîne pendant l’année 1918, à Budapest (avec Bela Kun et cette pléiade de jeunes intellectuels marxistes aux postes dirigeants : Lukacs, Ferenczi, Roheim…), à Munich (avec les anarchistes Lan­dauer et Mühsam, les marxistes Karl Liebknecht et Rosa Luxem­burg), à Vienne (avec Max Adler). L’espoir cependant est de courte durée : toutes les révolutions sont cruellement écrasées, ouvriers et leaders meurent en prison, sur les barricades, dans la rue.

La révolution viennoise, pour brève qu’elle ait été, a tiré Ramus de prison ; aussitôt il se lance à nou­veau dans la lutte, et rassemble autour de son hebdomadaire Er­enntnis und Befreiung (Connais­sance et libération) un groupe ap­pelé l’Union des socialistes anti-autoritaires (« Bund Herrschafloser Sozialisten »). Y participent, entre autres, le psychanalyste Sigmund Freud, l’écrivain pacifiste Franz Kobler, l’historien de l’anarchisme Max Nettlau.

Ramus est à la fois journaliste, écrivain, orateur, traducteur ; il poursuit sans relâche son activité de propagande, publie des traduc­tions de Kropotkine et de Tolstoï, un roman écrit en prison, deux livres théoriques : Die Neuschop­fung der Gesellschaft im Bereich des Sozialismus (La recréation de la société à portée du socialisme) en 1921, et Die Irrlehre des Mar­xismus (La fausse doctrine du marxisme) en 1927.

La montée du fascisme limite le domaine de ses activités, l’expose à la répression : il manque par deux fois d’être victime d’attentats ; en 1934, li est condamné à 14 mois de prison pour sa propagande en faveur de la vasectomie.

Emile Armand

A sa sortie de prison, il ne peut plus agir librement pendant long­temps : l’Anschluss de l’Autriche avec l’Allemagne nazie l’oblige à quitter à nouveau son pays, après s’être caché pendant plusieurs se­maines, changeant chaque nuit de domicile ; il parvient à gagner la France par la Suisse. Il n’y sera pas isolé : il est lié depuis long­temps avec les anarchistes français, avec E. Armand en particulier, qui a traduit ses brochures. La guerre d’Espagne le préoccupe et l’in­quiète ; on trouve des articles de lui dans Cultura proletaria de New York, en 1938, mais il n’a malheureusement pas l’occasion de développer ses idées, les problèmes que lui pose la participation des anarchistes à une guerre civile.

Lorsque la guerre éclate, il est en­voyé en camp de concentration, considéré comme un « étranger dangereux » ; il faut tous les efforts des plus influents de ses amis pour arriver à l’en faire sortir. Peu de temps après, les armées allemandes entrent en France, et Ramus conti­nue de fuir : par l’Espagne et Tan­ger, il arrive au Maroc.

Entre-temps, sa famille s’est éta­blie en Amérique (sa veuve et sa fille vivent encore aujourd’hui aux États-Unis) et tente tout son pos­sible pour le faire venir. Enfin le Mexique veut bien l’accepter, et il s’embarque en mai 1942. Mais il est malade, épuisé : il meurt en mer le 27 mai, sans revoir sa fille ni sa compagne.

Il laisse un grand nombre de ma­nuscrits, qui se trouvent aujour­d’hui à l’Institut international d’histoire sociale à Amsterdam ; aucun inédit n’a été publié depuis sa mort.




Source: Partage-noir.fr