Août 17, 2022
Par Partage Noir
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Que veulent les anarchistes-communistes ?

Nous, qui dĂ©fendons la thĂ©orie de l’anarchisme-communisme, sommes adversaires de toute religion reposant sur une rĂ©vĂ©lation inexpli­cable et de toute mystique thĂ©ologico-clĂ©ricale ; nous sommes adver­saires de l’État ; nous sommes adversaires de la propriĂ©tĂ© privĂ©e ; nous sommes adversaires de toutes lois imposĂ©es par des hommes Ă  d’autres hommes ; nous dĂ©testons franchement toute union d’hom­mes imposĂ©e par la violence, et donc aussi l’institutionnalisation des relations sexuelles par le mariage.

L’anarchisme est une conception du monde dont le principe social repose dans le concept de l’anti-autoritĂ©. L’autoritĂ© est un fait historique, non originel. Elle est nĂ©e avec la pensĂ©e mĂ©taphysique de l’homme primitif et fut seulement fondĂ©e, dans l’ancienne orga­nisation tribale, par la domination des prĂȘtres qui en ont fait une institution durable. Toute autoritĂ© est toujours violence, et l’apparition de son concept prĂ©parait son assise matĂ©rielle. Sous la conduite des prĂȘtres, qui furent aussi les premiers rois, la croyance ignorante et la soumission Ă  un ĂȘtre transcendant, surnaturel, appelĂ© Dieu mena Ă  la croyance en son autoritĂ© temporelle. Ainsi naquit l’État. Pour justifier cette autoritĂ© temporelle, il fallait un privilĂšge, le monopole de la propriĂ©tĂ©, qui trouva sa forme provisoire dans la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Et pour protĂ©ger ce monopole en faveur d’une oligarchie, le droit de propriĂ©tĂ© privĂ©e, qui jusque-lĂ  ne rĂ©gissait que des cas particuliers, fut Ă©rigĂ© en norme et trouva son couronne­ment dans la jurisprudence romaine, dans le code romain.

Avec la crĂ©ation de la propriĂ©tĂ© privĂ©e par la violence politique, par l’État, s’ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de l’humanitĂ©. BientĂŽt ce qu’il y avait d’originellement naturel entre les hommes disparaĂźt presque entiĂšrement. Dans toutes les circonstances de la vie tant individuelle que publique, c’est maintenant l’État et l’intĂ©rĂȘt personnel des propriĂ©taires privĂ©s qui prononcent les paroles dĂ©ci­sives. L’humanitĂ© souffre ainsi de deux flĂ©aux : l’autoritĂ© et le monopole de la propriĂ©tĂ© privĂ©e.

L’anarchisme fonde sa thĂ©orie sociale, son but idĂ©al sur l’individu libĂ©rĂ©, sur la libre individualitĂ© de l’homme. Il ne voit dans l’his­toire universelle, dans toutes les Ă©poques de vie Ă©tatisĂ©e, que la dĂ©gradation et l’écrasement de cette individualitĂ©, l’extinction vio­lente de toutes les possibilitĂ©s de dĂ©veloppement qui reposent en chacun. Des millĂ©naires de violence ont fait de l’homme un fauteur de violence, et le libĂ©rer des violences exercĂ©es contre lui doit commencer par l’homme lui-mĂȘme. Il doit se libĂ©rer des innom­brables carapaces de la violence Ă©rigĂ©e en morale, du goĂ»t du pouvoir, des basses envies de possession, des convictions mĂ©diocres et atrophiantes qui font apparaĂźtre l’homme actuel comme un estro­piĂ© mental et caractĂ©riel, Ă  l’opposĂ© d’un homme vrai, totalement dĂ©veloppĂ© et actif. Le jour oĂč la justice et l’égalitĂ© sociale sont instaurĂ©es, oĂč l’évolution permet des progrĂšs de toutes sortes, s’ouvrent de nouvelles possibilitĂ©s Ă©conomiques ; l’esprit et l’instinct de libertĂ© de l’homme accĂ©lĂšrent la destruction inĂ©luctable des ins­titutions actuelles de la sociĂ©tĂ© tyrannique. Cet itinĂ©raire de la libertĂ© que l’homme doit parcourir ne peut passer que par un chemin : par l’exclusion logique de toutes les puissances de violence Ă©tatiques de la sphĂšre de l’action de paix humaine et de vie sociale.

Ainsi l’anarchie, c’est la sociĂ©tĂ© sans État. L’anarchie, c’est l’ordre et l’organisation de la vie individuelle, sociale, collective selon l’accord unanime des participants, cependant sans la pression vio­lente d’aucune puissance extĂ©rieure.

En anarchie la loi, qui ne reprĂ©sente que la dictature de l’État, disparaĂźt de la vie sociale, de mĂȘme que l’État. Et ce sont les mĂȘmes causes qui provoquent sa disparition, les mĂȘmes motifs qu’invoquent les anarchistes pour ĂȘtre adversaires de toute loi faite par des hommes pour et contre d’autres hommes.

Dans l’histoire de l’humanitĂ©, l’État a toujours Ă©tĂ© une force usurpĂ©e dont l’efficacitĂ© reposait sur une volontĂ© autoritaire. L’État, abso­lutisme, monarchie, rĂ©publique ou dĂ©mocratie, est toujours le mĂȘme État : l’instrument d’une catĂ©gorie de personnes qui ont eu le pouvoir en main soit par un processus historique de violence, soit par la crĂ©dulitĂ© et l’inconscience des autres, et qui, par la suite, pour leur profit et pour celui de la clique dirigeante, brandissent le flĂ©au de l’exploitation et de la tyrannie sur la tĂȘte des peuples subjuguĂ©s. Et c’est la loi qui leur a servi Ă  faire de leurs mesures arbitraires et artificielles des actes saints. La loi joue sur le plan temporel le mĂȘme rĂŽle que l’« Ecriture sainte Â» ou les « Comman­dements divins Â» dans la religion. La loi sanctifie le crime des dirigeants contre les opprimĂ©s et justifie tout ce qui se fait sous

le couvert du droit. Combien la loi est rĂ©actionnaire, ennemie de toute pensĂ©e rationnelle, un seul exemple peut le prouver : nĂ©e du droit usager et de la tradition, elle entraĂźne encore ses consé­quences nĂ©fastes, elle venge et chĂątie encore mĂȘme quand, depuis longtemps caduque, elle ne correspond plus en rien aux conceptions nouvelles d’un peuple ou de ses reprĂ©sentants les plus Ă©clairĂ©s.

Le fondement Ă©conomique de l’anarchisme, c’est le socialisme dans son sens le plus large, en particulier le systĂšme Ă©conomique le plus logique et le plus consĂ©quent du socialisme, c’est-Ă -dire le communisme.

Le systĂšme de la propriĂ©tĂ© privĂ©e sous sa forme monopolistique n’est pas une chose naturelle. Si cela Ă©tait, il n’aurait pas besoin de l’État pour le protĂ©ger, il pourrait subsister complĂštement de lui-mĂȘme. Mais la propriĂ©tĂ© privĂ©e ne s’obtient que par l’État, et provoque la compĂ©tition entre les hommes, la chasse aux richesses. Le combat pour la propriĂ©tĂ© matĂ©rielle exclusive (le monopole) serait chose explicable si l’humanitĂ© se trouvait dans la dĂ©plorable situation de manquer de produits et de richesses naturels au point de ne pouvoir subsister. Mais c’est juste le contraire : la produc­tivitĂ© naturelle peut encore ĂȘtre augmentĂ©e de façon colossale, grĂące aux techniques de perfectionnement admirables comme celles de la culture intensive du sol. C’est donc uniquement pour l’enri­chissement personnel de ceux qui participent Ă  ce vol organisĂ© que la propriĂ©tĂ© privĂ©e est conservĂ©e. Par consĂ©quent, elle n’a aucune raison d’ĂȘtre dans une sociĂ©tĂ© anarchiste. (…)

*

L’anarchiste n’est pas un fanatique irrĂ©aliste. Il sait bien que, lorsqu’on poursuit un idĂ©al et que l’on veut vraiment l’atteindre, on doit combattre pour lui, lui sacrifier son Moi, son Tout. L’anarchiste est infiniment plus rĂ©aliste que l’autre tendance du socialisme qui l’avoisine : la social-dĂ©mocratie. L’anarchiste ne fait aucun dĂ©tour dans ses moyens et ses mĂ©thodes, il vise directement son but qui est l’abolition de l’autoritĂ© de l’État et de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Il conforme Ă  ce but ses moyens et ses actions propagandistes et tactiques.

La sociĂ©tĂ© moderne offre Ă  l’homme trois sources de revenus. D’abord la rente que rapporte la propriĂ©tĂ© du sol ; elle n’englobe pas seulement la rente fonciĂšre, mais aussi les divers avantages que l’État et l’industrie confĂšrent aux parasites ; deuxiĂšmement le profit, rendu possible dans l’industrie par une Ă©conomie de mono­pole basĂ©e sur lĂ  propriĂ©tĂ© privĂ©e ; troisiĂšmement le revenu du travail, rĂ©parti par ceux qui dĂ©tiennent les revenus dĂ©crits ci-dessus entre les vrais producteurs, les ouvriers, et qui tend vers le mini­mum vital pour la bonne raison que les deux sources de revenu obtenu sans travail veulent se tailler une part aussi grosse et complĂšte que possible.

Les puissances dominantes avec leurs coteries partisanes s’effor­cent tant et plus de maintenir ces rapports de revenus. Un seul parti prĂ©tend s’opposer au systĂšme en vigueur : c’est la social­dĂ©mocratie [1].

Ce parti a rĂ©ussi Ă  acquĂ©rir une influence notoire auprĂšs des ouvriers. Si aujourd’hui cette influence dĂ©croĂźt naturellement, si elle est Ă©branlĂ©e dans les cercles d’ouvriers Ă©clairĂ©s, la faute en est Ă  prĂšs de quarante-cinq ans d’activitĂ© parlementaire de ce parti, pĂ©riode qui prouva sa stĂ©rilitĂ© et sa corruption totales.

C’est en Allemagne que nous avons eu l’occasion la plus claire d’observer sa montĂ©e et son dĂ©clin tant idĂ©ologique que moral.

A partir d’une conception Ă©conomique fataliste, le socialisme marxiste dĂ©veloppe la nĂ©gation de l’essence de tout vrai socialisme. Le socia­lisme est un systĂšme Ă©conomique qui socialise tous les moyens et services collectifs ; mais la sociĂ©tĂ© n’a rien Ă  voir avec l’État, qui est au contraire le principe de l’« anti-social Â», de la propriĂ©tĂ© privĂ©e et de l’autoritĂ©. Mais le marxisme a socialisĂ© l’État, et c’est ainsi que le socialisme autoritaire —qui est en quelque sorte l’ennemi de la civilisation— a connu sa plus belle prospĂ©ritĂ© dans la social-dĂ©mocratie. A cela s’ajouta la croyance que la sociĂ©tĂ© pou­vait ĂȘtre rĂ©formĂ©e par l’État, ce qui est faux, car toute rĂ©forme rĂ©elle et profonde de la sociĂ©tĂ© dans une direction socialiste suppose la disparition de l’État. Ce n’est pas ce que veut la social­-dĂ©mocratie, qui aspire seulement Ă  un État dĂ©mocratique ; ce n’est donc pas un parti socialiste, mais un parti « conservateur de l’État Â» ; sa faible et stĂ©rile opposition verbale aux reprĂ©sentants de l’État actuel n’y change rien. La tactique de la social-dĂ©mocratie s’est logiquement tournĂ©e vers le moyen de la bourgeoisie, vers le parle­mentarisme ; or ce dernier ne pourra jamais ĂȘtre un moyen de libĂ©ration, mais sera toujours le champ oĂč les reprĂ©sentants des intĂ©rĂȘts des diffĂ©rents groupes sociaux vident leurs querelles en formulant des revendications communes au sujet de l’État, des perceptions d’impĂŽts dans les diverses couches sociales, afin de troubler le moins possible la paix, l’ordre et la tranquillitĂ© de la sociĂ©tĂ© exploiteuse. Cette tactique a portĂ© ses fruits : aujourd’hui dĂ©jĂ , la social-dĂ©mocratie ne reprĂ©sente plus le socialisme qu’en tant que moyen dĂ©magogique mĂ©diocre pour appĂąter les masses ; en vĂ©ritĂ©, elle est devenue un parti dĂ©mocratique rĂ©formiste qui a renoncĂ© depuis longtemps Ă  agir pour la RĂ©volution sociale, pour l’éducation rĂ©volutionnaire du peuple. C’est Ă  peine si elle est Ă  la hauteur du libĂ©ralisme bourgeois, radical-dĂ©mocratique anglais.

Dans les partis social-dĂ©mocrates importants des autres grands États, Autriche, France, etc., le marxisme n’a jamais jouĂ© un rĂŽle essentiel. Ils sont devenus aujourd’hui des partis exclusivement dĂ©mocrates et rĂ©formistes, qui ont enterrĂ© tout Ă©lan rĂ©volution­naire du socialisme et du prolĂ©tariat sous la tourbe de la course aux mandats parlementaires.

Les anarchistes sont actuellement les seuls vrais socialistes. Ils sont aussi les seuls qui combattent les sources de revenus dĂ©crites plus haut des diffĂ©rentes classes de la sociĂ©tĂ© bourgeoise, de telle façon qu’elles sont tenues de diminuer la rente et le profit usurpĂ©s au profit du salaire du travail, jusqu’à les supprimer entiĂšrement. Les anarchistes sont aussi les seuls Ă  prĂ©parer rĂ©ellement et pratique­ment la « rĂ©forme sociale Â». Ils reconnaissent en effet qu’une amé­lioration de la condition de l’ouvrier ne pourra jamais ĂȘtre menĂ©e Ă  bien par une loi, mais qu’elle sera uniquement le rĂ©sultat du combat Ă©conomique du prolĂ©tariat. Toutes les luttes pour une vie meilleure ne peuvent ĂȘtre menĂ©es avec succĂšs par le prolĂ©tariat qu’en dehors du parlement ; de mĂȘme le dernier combat de la rĂ©volution sociale, qui est appelĂ© Ă  supprimer les rapports d’escla­vage du prolĂ©tariat, ne pourra ĂȘtre menĂ© que par des moyens non parlementaires.

*

Ainsi donc, les anarchistes sont pour la rĂ©forme pratique et la lutte de classe quotidienne du prolĂ©tariat. Toutefois cette lutte de classe ne saurait jamais ĂȘtre menĂ©e au parlement, dans des discours, de principe des dĂ©putĂ©s en habit. La lutte de classe se passe dans l’arĂšne de l’industrie, dans chaque fabrique, dans chaque atelier, dans chaque ferme, oĂč le prolĂ©taire qui s’éveille ressent la possi­bilitĂ© d’une vie nouvelle et lutte pour l’atteindre. Les anarchistes n’ont aucune confiance dans la rĂ©colte des votes par des phrases dĂ©magogiques et des rĂ©unions publiques, mais ils ont confiance dans la solidaritĂ© jusqu’au sacrifice du prolĂ©tariat. Cette solidaritĂ© se rĂ©alise dans la vie de travail par la grĂšve et trouve son expres­sion pratique achevĂ©e dans la grĂšve gĂ©nĂ©rale. Si par celle-ci le prolĂ©tariat conquiert une seule de ses exigences —comme c’est dĂ©jĂ  arrivĂ© plusieurs fois—, le rĂ©sultat d’une tel le victoire est une vĂ©ritable rĂ©forme rĂ©alisĂ©e par le peuple, qui ne l’endort pas mais peut le prĂ©parer Ă  un nouveau combat.

Toute lutte Ă©conomique est une lutte politique, non au sens de l’urne Ă©lectorale, mais au meilleur sens social-rĂ©volutionnaire. En outre, les anarchistes sont aussi Ă©minemment actifs politiquement. Mais ce n’est pas au sens des votations, qui signifient le renforce­ment de l’ordre bourgeois, mais dans un sens antiĂ©tatique. Ils sont les seuls antimilitaristes actifs, car ils savent que la paix est impos­sible, que le militarisme reste une malĂ©diction Ă©ternelle pesant sur les peuples, tant que subsiste l’État. Si l’on veut la paix, il faut supprimer le fauteur de troubles, l’organisateur de la guerre, l’État, et, si l’on veut agir politiquement, l’antimilitarisme consĂ©quent offre un champ d’action de masse bien plus signifiant, bien plus riche que le vote une fois tous les cinq ans ou les stĂ©riles discours parlementaires. L’antimilitarisme est la seule action du prolĂ©tariat qui le rapproche de son but final. Les anarchistes sont des anti­militaristes consĂ©quents, qui ne veulent pas transformer le milita­risme ni conquĂ©rir l’État mais les supprimer tous les deux.

Cela n’épuise pas les moyens d’action des anarchistes. Dans leur tactique commune ils possĂšdent encore les plus signifiants : l’expli­cation et la propagande incessantes de l’idĂ©ologie anarchiste, ainsi que le mode de vie anarchiste qu’adopte logiquement toute personne qui se dit fiĂšrement anarchiste.

C’est dans la rĂ©volte de l’individu et de chaque petit groupe contre la situation actuelle que rĂ©side la premiĂšre impulsion vers le nou­veau. L’anarchiste le sait ; sa rĂ©volte personnelle a lieu quotidienne­ment. Il ne se soumet Ă  aucune loi de la coutume, Ă  aucune tradition, Ă  aucune morale ; il n’obĂ©it qu’à sa raison et Ă  ses principes de vie idĂ©aux. Et comme son comportement est diffĂ©rent mentalement, Ă©conomiquement, moralement, intellectuellement et psychiquement de celui de l’homme du commun, il agit en dĂ©truisant ce qui existe, construisant pour l’avenir, pour la sociĂ©tĂ© affranchie.




Source: Partage-noir.fr