Septembre 27, 2021
Par Partage Noir
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Pierre Kropotkine est, sans aucun doute, un de ceux qui ont contribuĂ© le plus —peut-ĂȘtre mĂȘme davantage que Michel Bakounine et ElisĂ©e Reclus— Ă  l’élaboration et Ă  la propagation de l’idĂ©e anarchiste. Et il a, pour cela, bien mĂ©ritĂ© l’admiration et la reconnaissance que tous les anarchistes ont pour lui.

Mais, en hommage Ă  la vĂ©ritĂ© et dans l’intĂ©rĂȘt supĂ©rieur de la cause, il faut reconnaĂźtre que son Ɠuvre n’a pas Ă©tĂ© exclusivement bienfai­sante. Ce ne fut pas de sa faute : au contraire, ce fut l’éminence mĂȘme de ses mĂ©rites qui produisit les maux que je me propose d’indiquer.

Naturellement, Kropotkine, comme tout autre, ne pouvant ĂȘtre indemne d’erreur ni connaĂźtre toute la vĂ©ritĂ©, on aurait dĂ» profiter de sa prĂ©cieuse contribution, et continuer la recherche pour atteindre de nouveaux progrĂšs. Mais il y avait une tentation trop grande Ă  admirer sans plus ses talents littĂ©raires, la valeur et la masse de sa production et son infatigable activitĂ©. Le prestige du militant Ă©tait alimentĂ© par sa renommĂ©e de grand savant ; par le fait qu’il avait sacrifiĂ© une position hautement privilĂ©giĂ©e pour dĂ©fendre, au prix de bien des souffrances et de bien des dangers, la cause populaire ; enfin par le charme de sa personne, qui enchantait tous ceux qui avaient le bonheur de l’approcher. Tout cela lui donna une telle notoriĂ©tĂ© et une telle influence, qu’il parut, et en grande partie fut rĂ©ellement le maĂźtre reconnu de la grande majoritĂ© des anarchistes.

Ainsi il advint que la critique fut dĂ©couragĂ©e devant lui. Et il se produi­sit un arrĂȘt du dĂ©veloppement de l’idĂ©e. Durant bien des annĂ©es, malgrĂ© l’esprit iconoclaste et progressif des anarchistes, la plus grande partie d’entre eux ne fit, en tant que thĂ©orie et propagande, qu’étudier et rĂ©pĂ©ter Kropotkine. Dire autrement que lui fut, pour beaucoup de camarades, presque une hĂ©rĂ©sie.

Il serait grand temps de soumettre les enseignements de Kropotkine Ă  une critique sans Ă©gards, comme sans prĂ©ventions. Ainsi nous pourrons distinguer ce qui en eux est toujours vivant et vrai, de ce que la pensĂ©e et l’expĂ©rience postĂ©rieures ont dĂ©passĂ© et controuvĂ©. Ce passage au crible, d’ailleurs, ne concernerait pas seulement Kropotkine : car les erreurs que l’on peut lui reprocher furent dĂ©jĂ  professĂ©es par les anarchistes avant que lui-mĂȘme ait acquis dans le mouvement une position de premier plan. Sans doute il confirma ces erreurs et les fit durer, en leur donnant l’appui de son talent et de son prestige ; mais nous, les vieux militants, nous avons tous, ou presque tous, notre part de responsabilitĂ© dans la stagnation de l’idĂ©e.

En parlant aujourd’hui de Kropotkine, je n’ai pas l’intention d’exami­ner Ă  fond sa doctrine entiĂšre. Je veux seulement Ă©voquer quelques impressions ou quelques souvenirs qui pourront servir, je crois, Ă  faire mieux connaĂźtre sa personnalitĂ© morale et intellectuelle, et Ă  mieux com­prendre ses mĂ©rites el ses dĂ©fauts.

Mais, tout d’abord, je dirai quelques mots qui me viennent au cƓur ; parce que je ne peux penser Ă  Kropotkine sans ĂȘtre Ă©mu par le souvenir de son immense bontĂ©. Je rappellerai ce qu’il fit Ă  GenĂšve —dans l’hiver de 1879— pour aider, dans leur lutte contre une extrĂȘme misĂšre, un groupe de rĂ©fugiĂ©s italiens dont j’étais. Je rappellerai les soins, en quelque sorte maternels, qu’il eut pour moi Ă  Londres, alors que, victime d’un accident, je frappais une nuit Ă  sa porte. Je rappellerai ses actes de gentillesse envers tous ; je rappellerai l’atmosphĂšre de cordialitĂ© que l’on respirait autour de lui.

*

Tous les deux de tempĂ©rament optimiste (je crois toutefois que l’optimisme de Kropotkine dĂ©passait de beaucoup le mien, et peut-ĂȘtre avait-il une autre source) ; nous voyions les choses du bon cĂŽtĂ© ; nous les voyions bien plus belles, hĂ©las ! qu’elles n’étaient. Nous comptions, il y a dĂ©jĂ  plus de cinquante ans, sur une rĂ©volution prochaine, qui aurait rĂ©alisĂ© notre idĂ©al. Ce fut une longue pĂ©riode d’attente avec bien des moments passagers de doute et de dĂ©couragement. Je me rappelle, par exemple, qu’une fois Kropotkine me dit : Mon cher Errico, je crains que nous ne soyons les seuls, toi et moi, Ă  croire Ă  l’imminence d’une rĂ©volution. Mais bien vite la confiance revenait. On s’expliquait, d’une façon quelconque, les difficultĂ©s prĂ©sentes et le scepticisme des camarades ; et l’on continuait Ă  travailler et espĂ©rer.

Kropotkine et moi, nous n’avions pas en tout les mĂȘmes opinions. Au contraire, beaucoup d’idĂ©es fondamentales nous divisaient. Nous n’avions guĂšre de rencontres sans des oppositions tranchĂ©es et sans discussions irritantes. Mais, comme Kropotkine se sentait toujours sĂ»r d’avoir raison, et ne pouvait supporter avec calme la contradiction, et comme, d’autre part, j’avais beaucoup de respect pour son savoir, et beaucoup d’égards pour sa santĂ© chancelante —on finissait toujours par changer de conversation pour ne pas trop s’échauffer.

Cela ne nuisait en rien Ă  l’intimitĂ© de nos rapports. Car, nous nous aimions —et nous collaborions— pour des raisons sentimentales plutĂŽt qu’intellectuelles. Quelle que fĂ»t la diffĂ©rence dans notre façon d’interprĂ©ter et d’expliquer les faits ; quels que fussent les arguments opposĂ©s par lesquels nous entendions justifier notre conduite —en pratique, nous voulions les mĂȘmes choses, et nous Ă©tions poussĂ©s par le mĂȘme dĂ©sir intense de libertĂ©, de justice, de bien-ĂȘtre pour tous. Nous pouvions donc aller de l’avant d’un commun accord.

En fait, il n’y eut jamais entre nous de conflit sĂ©rieux, jusqu’au jour oĂč se prĂ©senta, en 1914, une question de conduite pratique d’une importance capitale pour moi et pour lui ; celle de l’attitude que les anarchistes devaient prendre face Ă  la guerre. Dans cette funeste occasion, se rĂ©veillĂšrent et s’exaltĂšrent, en Kropotkine, ses anciennes prĂ©fĂ©rences pour tout ce qui est russe ou français ; et il se dĂ©clara partisan passionnĂ© de l’Entente. Il parut oublier qu’il Ă©tait internationaliste, socialiste et anarchiste. Il oublia ce que lui-mĂȘme avait, peu de temps avant, dĂ©noncĂ© et proclamĂ© au sujet de la guerre que les capitalistes prĂ©paraient. Il se mit Ă  admirer les pires buveurs de sang, parmi les hommes d’État et les gĂ©nĂ©raux de l’Entente ; Ă  traiter de lĂąches les anarchistes qui refu­saient de rentrer dans l’union sacrĂ©e ; Ă  dĂ©plorer que l’ñge et la santĂ© ne lui permissent point de prendre un fusil et de marcher contre les Alle­mands. Il n’était donc plus possible de s’entendre : pour moi, c’était un vrai cas pathologique. De toutes façons, un des moments les plus tristes, les plus tragiques de ma vie (et j’ose dire aussi, de la sienne) fut celui oĂč, aprĂšs une discussion pĂ©nible outre mesure, nous nous sĂ©parĂąmes —­comme des adversaires, presque comme des ennemis.

Grande fut ma douleur pour la perte du compagnon bien-aimĂ©, et pour le prĂ©judice que devait subir la cause, pour tout le trouble qu’allait jeter dans le cƓur de nos camarades une telle dĂ©fection. Et malgrĂ© tout, restĂšrent en moi l’amour et l’estime pour l’homme Ă©garĂ© ; comme aussi l’espoir que, une fois passĂ© l’enivrement du moment, devant les consé­quences prĂ©visibles de la guerre, il reconnaĂźtrait son erreur et reviendrait Ă  nous, le Kropotkine de toujours…

Kropotkine Ă©tait Ă  la fois un savant et un rĂ©formateur social. Il Ă©tait possĂ©dĂ© par deux passions : le dĂ©sir de connaĂźtre et le dĂ©sir de faire le bien de l’humanitĂ© ; deux nobles passions qui peuvent ĂȘtre utiles l’une Ă  l’autre, et que l’on voudrait voir en tous les hommes —sans qu’elles soient pour cela une seule et mĂȘme chose. Mais Kropotkine Ă©tait un esprit Ă©minemment systĂ©matique. Il voulait tout expliquer par le mĂȘme principe et tout ramener Ă  la mĂȘme unitĂ©. Et il simplifiait souvent, selon moi, aux dĂ©pens de la vĂ©ritĂ© et de la logique.

Je n’ai aucune compĂ©tence spĂ©ciale pour juger Kropotkine connue savant. Je sais qu’il a, dans sa premiĂšre jeunesse, rendu de notables ser­vices Ă  la gĂ©ographie et Ă  la gĂ©ologie ; j’apprĂ©cie la grande valeur de son livre l’Entr’aide ; et je suis convaincu qu’un tel cerveau aurait pu, par sa vaste culture et sa haute intelligence, donner une plus grande contribution au progrĂšs des sciences, si l’attention et l’activitĂ© de l’homme n’avaient Ă©tĂ© absorbĂ©es par la lutte sociale. NĂ©anmoins il me semble que quelque chose manquait Ă  Kropotkine pour ĂȘtre un vĂ©ritable homme de science, la capacitĂ© d’oublier ses dĂ©sirs et ses prĂ©ventions pour observer les faits avec une impassible objectivitĂ©. Il me semblait qu’il Ă©tait plu­tĂŽt ce que j’appellerai un poĂšte de la science. Capable par des intuitions gĂ©niales, d’entrevoir de nouvelles vĂ©ritĂ©s ; il aurait dĂ», s’en remettre Ă  d’autres pour les Ă©tablir et les vĂ©rifier ; j’entends Ă  des chercheurs qui sans ĂȘtre douĂ©s de gĂ©nie, auraient Ă©tĂ© mieux pourvus de ce que l’on appelle l’esprit scientifique. Kropotkine Ă©tait trop passionnĂ© pour ĂȘtre un observateur exact.

Habituellement, il concevait une hypothĂšse, et cherchait ensuite les laits qui devaient la justifier. Or, c’est lĂ  une bonne mĂ©thode pour dĂ©couvrir du nouveau ; mais qui ne saurait suffire pour faire Ɠuvre de vĂ©ritĂ©. Trop souvent, il arrivait Ă  Kropotkine, sans le vouloir, de nĂ©gliger les faits qui contredisaient son hypothĂšse, et de la vouloir vĂ©rifier Ă  tout prix.

Il ne savait pas se dĂ©cider Ă  admettre un fait, ni mĂȘme Ă  le prendre en considĂ©ration, aussi longtemps qu’il ne rĂ©ussissait pas Ă  l’expliquer, c’est-Ă -dire Ă  le faire entrer dans son systĂšme.

Comme exemple de cette tendance, je raconterai une anecdote, dont voici le point de départ.

Pendant les annĂ©es 1885 Ă  1889, j’étais dans la Pampa argentine ; il m’arriva de lire quelque chose sur les expĂ©riences hypnotiques de l’école de Nancy, recherches dont jamais je n’avais entendu parler. La chose m’intĂ©ressa beaucoup, mais je n’eus pas alors l’occasion d’en apprendre davantage. Revenu en Europe, je vis Kropotkine Ă  Londres et lui deman­dai s’il pouvait me donner des informations sur l’hypnotisme. Kropotkine me rĂ©pondit carrĂ©ment qu’il ne fallait pas y croire ; que ce n’était qu’im­postures ou hallucinations. Quelques temps aprĂšs, je le revis et la con­versation tomba Ă  nouveau sur l’hypnotisme. A ma grande surprise, je trouvais que son opinion avait entiĂšrement changĂ© : les phĂ©nomĂšnes hypnotiques Ă©taient devenus intĂ©ressants et dignes d’étude Ă  ses yeux. Qu’était-il donc arrivĂ© ? Avait-il Ă©tĂ© mis en prĂ©sence de faits nouveaux ? Avait-il dĂ», sous la pression des preuves convaincantes admettre les faits que tout d’abord il niait ? Rien de tout cela. Il avait tout simplement lu, dans un livre de je ne sais quel physiologiste allemand, une thĂ©orie sur les rapports entre deux hĂ©misphĂšres cĂ©rĂ©braux, Ă©lucubration dont on pou­vait tirer, vaille que vaille, une explication des phĂ©nomĂšnes hypnotiques.

Etant donnĂ© cette disposition d’esprit, qui lui faisait accommoder les choses Ă  sa façon dans les questions de science pure —oĂč le dĂ©sintĂ©res­sement est assez grand pour que la passion ne trouble pas l’intellect— on peut imaginer ce qu’il en Ă©tait de Kropotkine lorsqu’une question sociologique touchant de prĂšs Ă  ses plus grands dĂ©sirs et Ă  ses plus chers espoirs Ă©tait en jeu.

*

Kropotkine professait la philosophie matĂ©rialiste qui domina chez les savants dans la deuxiĂšme moitiĂ© du XIXe siĂšcle. C’était la philosophie des Moleschott, BĂŒchner, Vogt, etc. ; une conception de l’Univers rigou­reusement dĂ©terministe et mĂ©canique, et qui n’admettait comme rĂ©el que ce qu’elle rĂ©ussissait Ă  interprĂ©ter.

Celle conception niait l’existence de la volontĂ©, puissance crĂ©atrice dont nous ne pouvons comprendre la nature et la source, pas plus du reste que nous ne comprenons la nature et la source de la « matiĂšre Â» ni de tous les autres « premiers principes Â». Que la volontĂ© des hommes puisse contribuer peu ou prou Ă  dĂ©cider de leur propre conduite et du comportement gĂ©nĂ©ral des sociĂ©tĂ©s, c’était lĂ  pour Kropotkine une illusion, car selon le dĂ©terminisme, tout ce qui fut, est et sera est Ă©crit —la gravitation des astres ; la naissance et le dĂ©clin des civilisations ; l’apparition dans le monde du parfum d’une rose ou du sourire d’une mĂšre ; un tremble­ment de terre ; la pensĂ©e crĂ©atrice d’un Newton : la cruautĂ© des tyrans et la bontĂ© des saints, etc. Tout cela avait dĂ», devait et devra arriver, par une suite fatale des causes et des effets, de nature mĂ©canique, ne lais­sant aucune possibilitĂ© de variation dans les rĂ©sultats. L’illusion de la volontĂ© ne serait elle-mĂȘme qu’un fait mĂ©canique, aussi Ă©troitement dĂ©ter­minĂ© que les autres.

Naturellement, en bonne logique, si la volontĂ© n’a aucune puissance, si tout est nĂ©cessaire et ne peut ĂȘtre autrement, les idĂ©es de libertĂ©, de justice, de responsabilitĂ© n’ont aucune signification, ne correspondent Ă  rien de rĂ©el.

En bonne logique, si la volontĂ© est une illusion il ne reste qu’à con­templer ce qui arrive dans le monde —avec indiffĂ©rence, plaisir ou douleur, selon la nature de notre propre sensibilité— mais sans aucun espoir, sans aucune possibilitĂ© de changer quoi que ce soit .

*

Kropotkine donc —lui qui Ă©tait si sĂ©vĂšre pour le fatalisme « dia­lectique Â» des marxistes— liait sa pensĂ©e au fatalisme « mĂ©canique Â», qui est bien plus paralysant.

Mais la philosophie déterministe ne pouvait tuer la puissante volonté qui était en Kropotkine.

Il Ă©tait trop imbu de son systĂšme pour y renoncer, ou seulement pour supporter tranquillement que sa valeur universelle fut mise en doute ; mais il Ă©tait trop passionnĂ©ment dĂ©sireux de justice et de libertĂ© pour se laisser arrĂȘter par la difficultĂ© d’une contradiction logique et pour renoncer Ă  la lutte. Il s’en tirait en insĂ©rant l’anarchie dans son systĂšme et en en faisant une « vĂ©ritĂ© scientifique Â».

Il se confirmait dans sa conviction, en soutenant que toutes les rĂ©centes dĂ©couvertes dans toutes les sciences —de l’astronomie jusqu’à la biologie et la sociologie concouraient Ă  dĂ©montrer toujours plus clairement que l’anarchie telle qu’il la concevait est prĂ©cisĂ©ment le mode d’organisation sociale imposĂ© par les lois naturelles.

Je lui objectais que si de nouvelles dĂ©couvertes venaient dĂ©truire les croyances scientifiques actuelles, lui, Kropotkine, resterait sans doute anarchiste, malgrĂ© la science —de la mĂȘme façon qu’il restait anarchiste aujourd’hui, malgrĂ© la logique. En fait, Kropotkine n’aurait pu admettre la possibilitĂ© d’un conflit entre la « Science Â» et ses propres aspirations sociales. Il aurait toujours imaginĂ© un moyen (logique ou non, peu importe) pour conserver et concilier sa philosophie dĂ©terministe et son anarchisme en tant que croyances. Et c’est ainsi qu’il avail Ă©crit : L’Anarchie est une conception de l’Univers basĂ©e sur l’interpré­tation mĂ©canique des phĂ©nomĂšnes, et qui embrasse toute la Nature, y compris la vie des sociĂ©tĂ©s. (J’avoue que je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  comprendre ce que cela signifie). AprĂšs quoi Kropotkine oubliait carrĂ©ment sa conception mĂ©caniste et se lançait dans la lutte avec toute la verve, l’enthousiasme et la confiance de quelqu’un qui croit en l’efficacitĂ© de sa volontĂ©, et qui espĂšre, par son activitĂ© consciente et volontaire, obtenir un certain rĂ©sultat dĂ©sirĂ©, ou du moins contribuer Ă  l’obtenir .

*

L’anarchisme et le communisme de Kropotkine, avant d’ĂȘtre une question de raisonnement, Ă©taient l’effet de sa sensibilitĂ©. En lui parlait d’abord la passion ; ensuite venait le raisonnement, pour justifier et renforcer les impulsions affectives.

Ce qui constituait le fond de son caractĂšre Ă©tait l’amour des hommes, la sympathie pour les pauvres et les opprimĂ©s. Il souffrait rĂ©ellement pour les autres ; et l’injustice, mĂȘme si elle se manifestait en sa faveur, lui Ă©tait insupportable.

A l’époque oĂč je le frĂ©quentais Ă  Londres, il gagnait assez bien sa vie par la collaboration Ă  des revues et d’autres publications scientifiques, et bĂ©nĂ©ficiait donc de conditions relativement aisĂ©es. Mais il Ă©prouva comme un remords, le fait d’ĂȘtre mieux situĂ© que la plupart des travail­leurs manuels. Il disait souvent, en parlant de lui-mĂȘme et de ceux qui Ă©taient comme lui : Si nous avons pu nous instruire et dĂ©velopper nos facultĂ©s ; si nous avons accĂšs aux joies intellectuelles ; si nous vivons dans des conditions matĂ©rielles acceptables —c’est parce que nous avons profitĂ© par le hasard de notre naissance, de l’exploitation dont souffrent les travailleurs ; donc pour nous la lutte pour l’émancipation des travailleur est un devoir ; c’est une dette sacrĂ©e que nous devons payer.

Par amour de la justice, et comme pour expier les privilĂšges dont il avait joui, Kropotkine avait renoncĂ© Ă  sa position, dĂ©laissant les Ă©tudes qu’il aimait pour se vouer Ă  l’éducation des ouvriers de Saint-PĂ©tersbourg et Ă  la lutte contre le despotisme des tzars. PoussĂ© par les mĂȘmes sentiments, il avait ensuite fait adhĂ©sion Ă  l’Internationale, et acceptĂ© les idĂ©es anarchistes. Enfin, parmi les diverses façons de concevoir l’anarchie, il avait choisi et fait sien le programme communiste-anarchiste, qui, se basant sur la solidaritĂ© et l’amour, dĂ©passe la justice mĂȘme.

Or, joignant l’humilitĂ© Ă  la vertu (et presque Ă  la saintetĂ©), Kro­potkine se cachait Ă  lui-mĂȘme ce que sa conduite avait d’hĂ©roĂŻque en s’imposant une doctrine d’irresponsabilitĂ© absolue. C’était lĂ  un sacrifice de plus, mais bien plus dangereux qu’utile. Car, naturellement, et comme il Ă©tait Ă  prĂ©voir, sa philosophie d’irresponsabilitĂ© ne restait pas sans influence sur sa façon de concevoir l’avenir anarchiste, et de mener la lutte quotidienne du rĂ©volutionnaire.

Puisque selon sa philosophie, tout ce qui arrive doit nĂ©cessairement arriver, il pensait que le communisme-anarchiste, tel qu’il le dĂ©sirait, devait aussi triompher fatalement. Car de deux choses l’une ; ou bien le communisme-anarchiste Ă©tait impossible, ou bien il Ă©tait inĂ©vitable —et cela, en tant que loi de la nature.

Kropotkine repoussait de tout son cƓur l’impossibilitĂ© du communisme et faisait de l’avĂšnement fatal du communisme un article de foi. Cela lui enlevait toute ombre de doute ; cela cachait toute apparence de difficultĂ©. Le monde bourgeois devait fatalement crouler ; il Ă©tait dĂ©jĂ  en dissolution, et l’action rĂ©volutionnaire ne servait qu’à en accĂ©lĂ©rer la chute. Souhaiter et croire, croire et souhaiter —ne sont qu’une mĂȘme chose pour des esprits comme le sien.

La grande influence de Kropotkine, auprĂšs des masses, dĂ©pendait prĂ©cisĂ©ment du fait qu’il montrait la chose dĂ©sirĂ©e tellement simple, tellement facile, tellement inĂ©vitable que l’enthousiasme de croire se com­muniquait tout de suite Ă  ceux qui l’écoutaient ou le lisaient.

Toutes les difficultĂ©s morales disparaissaient Ă  ses yeux, parce qu’il attribuait au « peuple Â», Ă  la masse des travailleurs toutes les vertus et toutes les capacitĂ©s. Et certes, il exaltait avec raison l’influence morali­satrice du travail, mais il ne voyait pas assez les effets dĂ©primants et corrupteurs de la misĂšre et de la sujĂ©tion. Et il pensait qu’il suffirait de proclamer dĂ©chus les privilĂšges des capitalistes et le pouvoir des gouvernants, pour voir aussitĂŽt tous les hommes s’aimer comme frĂšres et veiller chacun aux intĂ©rĂȘts d’autrui comme aux siens propres.

De la mĂȘme façon, il ne voyait pas les difficultĂ©s matĂ©rielles de la rĂ©volution ou s’en dĂ©barrassait trop aisĂ©ment. Il avait acceptĂ© l’idĂ©e, commune alors chez les anarchistes, que les produits accumulĂ©s de la terre et de l’industrie sont surabondants ; que pour longtemps, il sera inutile d’inciter les hommes Ă  la production ; que le problĂšme immĂ©diat Ă©tait celui de la consommation ; que pour faire triompher les idĂ©es rĂ©volutionnaires, il n’y aurait qu’à satisfaire tout de suite et largement les besoins de tous ; et que l’effort des bras suivrait, de lui-mĂȘme, le rythme des mĂąchoires. De lĂ  cette idĂ©e de la prise au tas, qu’il mit Ă  la mode, et qui est une façon outrageusement simpliste de concevoir le communisme.

Une rĂ©volution Ă©conomique ainsi conçue est plaisante aux oreilles de la foule, mais cette idĂ©e est Ă©galement la plus primitive et la plus dangereuse. Lorsqu’on fit observer Ă  Kropotkine qu’une grande accumulation de produits stockĂ©s Ă©tait impossible, parce que les capitalistes ne font produire que ce qu’ils peuvent vendre avec profit ; lorsqu’on suggĂ©ra que, peut-ĂȘtre, aux premiers temps de la rĂ©volution, il faudrait organiser le rationnement et pousser Ă  la production intensive plutĂŽt que d’inviter Ă  la prise au tas, quand on insinua qu’il n’y aurait, en rĂ©alitĂ©, pas de « tas Â», mais la disette —alors il se mit Ă  Ă©tudier directement la question, il en arriva Ă  la conclusion qu’en effet l’abondance n’existait pas, et que d’immenses Ă©tendues, surpeuplĂ©es Ă©taient continuellement sous la menace de la famine. Mais il se tira d’affaire en Ă©valuant les grandes possibilitĂ©s de l’agriculture aidĂ©e par la science. Il prit comme exemple les rĂ©sultats obtenus par quelques agriculteurs ou agronomes sur des espaces limitĂ©s, et en tira les plu encourageantes consĂ©quences.

Il ne voyait pas les obstacles qu’auraient crĂ©Ă© l’ignorance et l’aversion des paysans contre toute nouveautĂ©. Il ne songeait pas au temps qu’en tous les cas il faudrait pour gĂ©nĂ©raliser les nouveaux modes de culture et de production ; la libre distribution lui paraissait possible, indispensable, en fonction des rĂ©coltes Ă  venir.

Comme toujours. Kropotkine voyait les choses telles qu’il aurait voulu qu’elles fussent —et telles que nous souhaitons tous qu’elles soient un jour. Et il considĂ©rait comme existant, ou immĂ©diatement rĂ©alisable, ce qui ne peut ĂȘtre conquis que par de longs et durs efforts. Au fond, Kropotkine concevait la nature comme une espĂšce de Providence maternelle, grĂące Ă  laquelle l’harmonie devait rĂ©gner en toutes choses, y compris les sociĂ©tĂ©s humaines.

C’est ce qui a fait rĂ©pĂ©ter Ă  beaucoup d’anarchistes cette phrase d’une saveur dĂ©licieusement kropotkinienne : l’Anarchie c’est l’ordre de la nature.

On pourrait se demander, je pense, comment il se fait que la Nature, s’il est vrai que sa loi universelle suit l’harmonie, ait laissĂ© s’instaurer dans son sein le systĂšme actuel. Pourquoi aurait-elle attendu que viennent au monde les anarchistes, pourquoi attend-elle encore qu’ils triomphent, pour dĂ©truire par son intervention rĂ©paratrice, les terribles et meurtriĂšres discordances dont les hommes ont toujours souffert ? Ne sera-t-on pas plus prĂšs de la vĂ©ritĂ© en disant que l’anarchie c’est la lutte, dans les sociĂ©tĂ©s humaines, contre les discordances de la nature ?

*

J’ai insistĂ© sur les deux erreurs dans lesquelles, selon moi, est tombĂ© Kropotkine. Son fatalisme thĂ©orique et son optimisme excessif m’ont paru devoir ĂȘtre signalĂ©s, parce que je crois avoir constatĂ© les mauvais effets qu’ils ont produit dans notre mouvement.

Il y a eu des camarades qui prirent au sĂ©rieux la thĂ©orie fataliste —que par euphĂ©misme nous appelons dĂ©terminisme— et qui perdirent par consĂ©quent tout esprit rĂ©volutionnaire. La rĂ©volution, dirent-ils, ne se commande pas ; elle viendra en son temps, et il est inutile, antiscientifique et mĂȘme ridicule, de vouloir « la faire Â». C’est avec ces bonnes raisons qu’ils s’éloignĂšrent du mouvement et allĂšrent Ă  leurs occupations. PiĂštre excuse suffisante pour se retirer de la lutte. Il n’y a lĂ  qu’un des multiples malentendus que j’ai combattus toute ma vie.

J’ai connu plusieurs camarades au tempĂ©rament ardent, prĂȘts Ă  tous risques, qui se sont exposĂ©s Ă  de grands dangers, et ont sacrifiĂ© leur libertĂ© et leur vie au nom de l’anarchie, tout en Ă©tant convaincus de l’inutilitĂ© de leur action. Ils l’ont fait par dĂ©goĂ»t de la sociĂ©tĂ© actuelle, par vengeance, par dĂ©sespoir, par amour du beau geste, mais sans croire pour cela qu’ils servaient la cause de la rĂ©volution ; et, par consĂ©quent, sans choisir la cible et le moment et sans s’occuper Ă  coordonner leur action avec celle des autres. Ils servaient ainsi la cause de la rĂ©volution, mais ils la servirent mal.

J’ai fini. Je ne crois pas que mes critiques puissent diminuer la figure de Kropotkine — qui reste, malgrĂ© tout, une de nos gloires, et l’un des caractĂšres les plus purs de notre mouvement. Ces critiques serviront au contraire, si elles sont justes, Ă  dĂ©montrer qu’aucun homme n’est exempt d’erreurs, pas mĂȘme s’il a la haute intelligence et le cƓur hĂ©roĂŻque d’un Kropotkine.

(traduction d’AndrĂ© Prunier d’une Ă©tude publiĂ©e , le 15 avril 1931, dans Studi Sociali.)




Source: Partage-noir.fr