Octobre 6, 2022
Par Partage Noir
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Les hommes en gĂ©nĂ©ral n’aiment point les femmes d’esprit et cela probablement par la mĂȘme raison que les prĂȘtres et les tyrans haĂŻssent les philosophes. Un instinct secret les avertit les uns et les autres que le rĂšgne des prĂ©jugĂ©s cesse quand celui de la raison s’établit. Constance de Salm.

Proudhon et les femmes…, vaste sujet d’autant qu’il s’inscrit dans un siĂšcle oĂč « la

question Â» des femmes occupe nombre d’esprits. Romanciers, poĂštes, philosophes ou hommes politiques l’aborderont en effet comme une nĂ©cessitĂ© brillante. Proudhon sera de ceux-lĂ  et, d’une note en bas de page dans Qu’est-ce que la PropriĂ©tĂ© ? en 1840 Ă  la publication posthume en 1875 de De la Pornocratie ou les Femmes dans les temps modernes, la question de la destinĂ©e sociale des femmes restera prĂ©sente dans ses Ă©crits ; dans le SystĂšme des contradictions Ă©conomiques en 1846, mais aussi dans deux Ă©tudes de De la Justice dans la RĂ©volution et dans l’Eglise en 1858.

A ces rĂ©flexions s’ajouteront nombreux articles de journaux oĂč Proudhon sera mis en demeure de s’expliquer tant bien que mal face aux attaques en rĂšgle des fĂ©ministes… Devant l’ampleur des dĂ©bats et des Ă©tudes, nous nous bornerons Ă  exposer briĂšvement l’analyse proudhonienne. Aussi conviendra-t-il de « replacer Â» l’idĂ©e de la femme dans le systĂšme proudhonien et dans les pratiques sociales de son Ă©poque ; ne pas nĂ©gliger, enfin, les rĂ©actions suscitĂ©es par le discours masculin. Le fĂ©minisme qui retrouve alors un nouveau souffle (Seconde RĂ©publique) ne manquera pas de rĂ©pliquer aux contradictions masculines.

Proudhon et ses contemporains

Avant d’aborder point par point l’idĂ©al proudhonien, il nous semble utile de resituer Proudhon parmi les hommes de son Ă©poque. Force est de constater en effet que de Proudhon Ă  Hegel, du pĂšre de l’anarchisme au thĂ©oricien de l’État, unanimitĂ© est faite autour de la question des femmes. Le principe d’une « essence Â», d’une « identitĂ© Â» fĂ©minine est admis par tous. Si la fonction sociale de la femme est restreinte Ă  « sa Â» vocation maternelle et nourriciĂšre, c’est que son corps la condamne Ă  ĂȘtre l’unique instrument de reproduction. L’humanitĂ© est mĂąle et, du mĂȘme coup, l’homme dĂ©finit la femme relativement Ă  lui : jamais concurrente, donc jamais Ă©quivalente, la femme est l’autre de l’homme ; ses fonctions « complĂštent Â» celles de l’homme : il pense, elle aime, il conçoit, elle met au monde.

A ce titre, le partage des rĂŽles se fait non selon les compĂ©tences individuelles (ce qui constituera le leurre de Fourier), mais selon l’appartenance Ă  l’un ou l’autre des sexes. La fonction naturelle de la femme — la maternitĂ© — lui interdit du mĂȘme coup de participer Ă  tout acte « social Â». La justification de cette partition repose sur cette « identitĂ© Â» naturelle entre mythes et rĂ©alitĂ©s. Ainsi du procureur Chaumette qui s’adressait aux femmes venues assister aux discussions de la Convention nationale : Femmes imprudentes qui voulez devenir des hommes n’ĂȘtes-vous pas assez bien partagĂ©es ? Que vous faut-il de plus ? Au nom de la nature restez ce que vous ĂȘtes, et loin de nous envier les pĂ©rils d’une vie orageuse, contentez-vous de nous la faire oublier au sein de nos familles [1]. Le mot est lancĂ© ! Et pourtant, l’épisode rĂ©volutionnaire est marquĂ© par l’émergence des femmes sur la scĂšne publique. Leur participation active au mouvement bousculera l’univers masculin : il est vrai qu’elles rĂ©clameront plus pour l’amĂ©lioration de leur condition qu’elles n’en avaient jamais sollicitĂ© en plusieurs siĂšcles. En septembre 1791 paraissent sous l’égide d’Olympes de Gouges les Droits de la femme et de la citoyenne oĂč elle clame pour les femmes le droit de monter Ă  la tribune comme celui de pĂ©rir sur l’échafaud (pour toute rĂ©ponse, elle sera guillotinĂ©e le 3 novembre 1793 !).

Le 20 octobre 1793, les clubs fĂ©minins liĂ©s Ă  la fraction la plus radicale de la rĂ©volution sont interdits. Le 4 prairial an 111 (1795) enfin la Convention nationale dĂ©crĂšte : Toutes les femmes se retireront jusqu’à ce qu’autrement soit ordonnĂ©es dans leur domicile respectif, celles qui une heure aprĂšs le prĂ©sent dĂ©cret seront trouvĂ©es dans les rues attroupĂ©es au-dessus d’un nombre de cinq seront dispersĂ©es et mises en Ă©tat d’arrestation jusqu’à ce que la tranquillitĂ© publique soit rĂ©tablie dans Paris [2]

Les lendemains de la RĂ©volution française marqueront ainsi les jours les plus sombres de l’histoire des femmes : interdites de citĂ©, leur sort est dĂ©sormais rĂ©glĂ© par le Code civil. NapolĂ©on, aidĂ© et entourĂ© d’une commission de quatre membres, y stigmatise le rĂŽle de la femme. Code civil que Proudhon saluera en ces termes : Le Code civil, interprĂšte de la RĂ©volution, est admirable en la matiĂšre ; et de citer :

Art. 212 : les Ă©poux se doivent mutuellement fidĂ©litĂ©, secours et assistance.

Art. 213 : le mari doit protection Ă  sa femme, la femme obĂ©issance Ă  son mari

Art. 214 : la femme est obligĂ©e d’habiter avec le mari et de le suivre partout oĂč il juge Ă  propos de rĂ©sider [3].

TrĂšs peu d’hommes s’opposeront en fait Ă  cette conception de la femme Ă©ternelle mineure. Seuls quelques-uns, de Condorcet aux disciples de Saint-Simon ou de Fourier, prĂ©coniseront une voie nouvelle pour les femmes. Les autres s’attacheront Ă  une image mythique oĂč l’individualitĂ© sera niĂ©e, mais oĂč l’entitĂ© fĂ©minine sera adulĂ©e. Cette croyance en une inĂ©galitĂ© naturelle de l’homme et de la femme va entraĂźner dans son sillage une consĂ©cration de la « fĂ©minitĂ© Â». Ainsi du discours proudhonien qui se veut ĂȘtre celui d’une cĂ©lĂ©bration de la nature.

Raillant les penseuses qui tuent leur progĂ©niture par leurs baisers qui sentent l’homme [4], il ne cesse de cĂ©lĂ©brer les femmes pour leur beautĂ©, leur sensibilitĂ©. A celles qui s’opposent, il rĂ©pond : Mesdames, si le droit de la femme Ă©tait la seule chose qui vous tint au cƓur, voici tout ce que vous aviez Ă  me dire : Monsieur Proudhon, vous ĂȘtes jusqu’à prĂ©sent le premier de nos dĂ©fenseurs et nous sommes heureuses de vos excellentes dispositions. (…) Il y a en vous l’étoffe d’un fervent adorateur de la femme, d’un fĂ©al chevalier de la reine du ciel [5].

De nombreux auteurs seront trĂšs proches de Proudhon sur la question des femmes. A propos de Michelet, Jeanne Calo remarque : Le misogyne est par dĂ©finition celui qui hait la femme tandis que l’antifĂ©ministe peut l’admirer sous ses aspects essentiellement fĂ©minins et mĂȘme en faire une idole. Il la cantonne pourtant dans ses rĂŽles de procrĂ©atrice et d’épouse dĂ©vouĂ©e (…). S’il lui attribue des qualitĂ©s de cƓur et de sensibilitĂ©, il lui refuse les facultĂ©s intellectuelles qu’il croit propres Ă  l’autre sexe. Il est toujours de maniĂšre plus ou moins consciente imbu de la suprĂ©matie masculine, convaincu que la femme a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e pour le bonheur de l’homme et que c’est Ă  ce dernier qu’incombe la tĂąche de diriger la famille et la nation [6].

Proudhon, d’ailleurs en correspondance avec Michelet, note :

Bruxelles, 23 janvier 1859,

Cher maĂźtre,

J’ai reçu, chacune en son temps, vos bonnes lettres et votre Amour, La Femme ne m’est pas encore parvenue et je garde l’exemplaire de notre ami, M. JonquiĂšres.

Vous ĂȘtes toujours vous-mĂȘme, fidĂšle dans votre vie et marchant toujours dans votre progrĂšs. (…) J’ai lu l’Amour, ce n’était pas la peine que vous prĂ©tendissiez diffĂ©rer d’opinion avec moi. Nous voulons tous les deux la mĂȘme femme forte, la famille sacrĂ©e, le mariage inviolable. L’époux et le pĂšre souverains parce qu’il est dĂ©vouĂ© comme le Christ, Deus quia passus [7].

L’idĂ©al proudhonien

Si Proudhon aborde rĂ©guliĂšrement ce qu’il est convenu d’appeler la « question Â» des femmes, c’est dans De la Justice qu’il s’explique le plus clairement. A ce titre, les dixiĂšme et onziĂšme Ă©tudes (Amour et Mariage) ne se veulent pas ĂȘtre uniquement consacrĂ©es aux femmes. Proudhon y souhaite Ă  la fois justifier son opinion et replacer le rĂŽle dĂ©volu aux femmes au travers d’une problĂ©matique beaucoup plus large… vers la Justice. Son discours se fera moins coupant : il s’agit pour lui de faire la dĂ©monstration du bien-fondĂ© du statut fĂ©minin. Aussi s’il conclut dans le premier chapitre de la onziĂšme Ă©tude Ă  la triple infĂ©rioritĂ© des femmes, du point de vue physique, moral et intellectuel (p. 181), c’est pour affirmer que la femme est supĂ©rieure Ă  l’homme non par le travail, le gĂ©nie et la justice oĂč l’homme est Ă  la femme comme 27 est Ă  8 mais par les grĂąces de la figure et de l’esprit, par l’amĂ©nitĂ© du caractĂšre et la tendresse du cƓur, oĂč elle est Ă  l’homme comme 27 est Ă  8 (p. 271) [8].

Affirmant donc l’infĂ©rioritĂ© fĂ©minine et son incapacitĂ© Ă  s’illustrer dans le domaine de la pensĂ©e ou de l’action, Proudhon applaudit bien fort aux qualitĂ©s d’amour et de tendresse qui la caractĂ©risent. Son propos consiste ainsi Ă  opposer inlassablement des aptitudes dites fĂ©minines et masculines. De la mĂȘme façon, il dĂ©clare que du cĂŽtĂ© masculin on note brutalitĂ©, paresse Ă©goĂŻste, lĂąche tyrannie ; que de crapule ! et chez la femme on remarque lĂ©gĂšretĂ©, folie, parfois insolence !, mais aussi ineptie et bavardage et noblesse, ordure sous sa vaine coquetterie (p. 279).

Son but est de prouver que si l’un a reçu de la nature la puissance et l’autre la beautĂ©, ils peuvent Ă  eux deux exprimer une forme achevĂ©e de l’humanitĂ©. Point d’égalitĂ© et d’équivalence, mais complĂ©mentaritĂ© qui mĂšne Ă  l’union naturelle. Tout en rĂ©novant d’avec le mythe platonicien de l’androgynie selon lequel l’humanitĂ© aurait comptĂ© un ĂȘtre androgyne avec deux tĂȘtes, quatre bras et quatre jambes, Proudhon cherche Ă  garantir et la nĂ©cessitĂ© du mariage et l’incommutabilitĂ© des « qualitĂ©s Â» masculines et fĂ©minines. (D’autres comme Fourier et Enfantin y verront au contraire un facteur de mobilitĂ© sexuelle !)

Le mariage devient ainsi l’union de deux Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes, la puissance et la grĂące car toute la crĂ©ation qui, de la mousse aux mammifĂšres, a prĂ©parĂ©, par la distinction des sexes, l’ineffable mystĂšre, applaudit au mariage (p. 275). Si l’homme et la femme ne sont pas Ă©gaux devant la sociĂ©tĂ©, dans la pratique extĂ©rieure et dans tout ce qui concerne les travaux et la direction de la vie, l’administration et la dĂ©fense de la RĂ©publique reste nĂ©anmoins qu’au point de vue de leur dignitĂ© et de la fĂ©licitĂ©, dans le secret de la chambre nuptiale et dans leur for intĂ©rieur, oui ! ils sont Ă©gaux ! (p. 278).

Cet ĂȘtre familial est, selon Proudhon, le garant de la justice dans la mesure oĂč il faut une dualitĂ© formĂ©e de qualitĂ©s dissemblables et complĂ©mentaires (p. 264). La justice s’exprimerait en fait par trois degrĂ©s de juridiction : le mariage, qui unit deux ĂȘtres complĂ©mentaires, en est le premier degrĂ©. Vient ensuite la famille oĂč l’enfant recevrait par l’amour la rĂ©vĂ©lation de la justice. Cette communautĂ© de conscience serait l’embryon de toute rĂ©publique. Au troisiĂšme degrĂ© enfin se trouve la citĂ©. Au bout du compte, Proudhon cherche Ă  se laver des attaques et des accusations des fĂ©ministes. Dans De la Justice, il justifie la subordination de la femme sans cesser cependant de la louer. Quand il s’interroge sur le sort de la femme (chapitre III de la 11e Ă©tude), il ne peut que conclure Ă  une destination « domestique Â».

La nature de la femme, contre laquelle elle ne peut lutter, la conduit Ă  la maternitĂ© oĂč elle « excelle Â» par dĂ©finition. Malheur donc Ă  celles qui chercheront une voie nouvelle ou rivaliseront avec l’homme car s’il y a antagonisme, joute, agiotage, discorde, guerre (p. 258), il n’y a plus d’entitĂ© androgyne, plus de famille et enfin la justice se trouverait compromise.

Proudhon polémique

Jeanne Deroin.

FidĂšle Ă  ses Ă©crits, Proudhon ne manquera pas de rĂ©agir dĂšs qu’objection lui sera faite. Son fameux mĂ©nagĂšres ou courtisanes des Contradictions illustrera, jusqu’à sa mort, son propos. L’annĂ©e 1848 fera date dans l’histoire des femmes. Il s’agit tout d’abord de leur « retour Â» sur la scĂšne rĂ©volutionnaire oĂč elles seront prĂ©sentes comme en 1789. Mais la question du droit de vote universel va raviver dĂ©bats et polĂ©miques. DĂšs fĂ©vrier, certaines journalistes de la Voix des femmes, organe des intĂ©rĂȘts de toutes, vont rĂ©clamer le droit de citĂ©. Le 28 mars, Jeanne Deroin publie une PĂ©tition au gouvernement provisoire pour demander les droits politiques des femmes.

En 1849, aprĂšs avoir fondĂ© son propre journal, la premiĂšre « suffragette Â» clame que le moment est venu pour la femme de prendre part au mouvement social et Ă  l’Ɠuvre de rĂ©gĂ©nĂ©ration sociale [9]. Elle revendique enfin le droit de participer aux travaux de l’AssemblĂ©e lĂ©gislative et pose sa candidature. Le 10 avril 1849, elle proteste : Vous ĂȘtes dĂ©mocrates socialistes, vous voulez l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme et de la femme par l’homme, vous voulez l’abolition de tous les privilĂšges de sexe, de race, de naissance, de caste et de fortune, vous voulez sincĂšrement toutes les consĂ©quences de nos grands principes : libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ© ? C’est au nom de ces principes qui n’admettent pas d’exclusion injuste que je me prĂ©sente candidat Ă  l’AssemblĂ©e lĂ©gislative et que je viens demander votre appui au moins pour obtenir de votre justice que je ne sois point Ă©cartĂ©e de cette liste au nom d’un privilĂšge de sexe qui est une violation manifeste des principes d’égalitĂ© et de fraternitĂ© [10].

Parmi ses nombreux dĂ©tracteurs, nous trouvons tout naturellement Proudhon qui s’expliquera dans deux articles du Peuple sur cette candidature qui fut, malgrĂ© un long et acharnĂ© combat, jugĂ©e inconstitutionnelle. Proudhon y affirmera une fois de plus que le rĂŽle de la femme est au foyer et que, quoi qu’il en soit, le vote ne saurait uniquement rĂ©soudre la question sociale. D’autres comme Michelet notent que la femme est un ĂȘtre superstitieux, naturellement « conservateur Â» et craignent ainsi que donner le droit de vote aux femmes revienne Ă  faire tomber dans l’urne 80 000 bulletins pour les prĂȘtres [11].

Au bout du compte, la polĂ©mique ne s’arrĂȘte pas lĂ  : exclu en 1848 comme en 1789, le mouvement fĂ©minin, alors proche des rĂ©volutionnaires, va peu Ă  peu s’organiser en mouvement autonome pour finir par se dĂ©solidariser d’avec les luttes ouvriĂšres. InvitĂ©es Ă  subordonner leurs revendications Ă  la lutte des classes, les femmes vont se lancer dans un militantisme fĂ©ministe, dĂ©but d’un long malentendu comme le signale Michelle Perrot : le fĂ©minisme est alors condamnĂ© Ă  ĂȘtre bourgeois quasi par essence [12].

Jenny d’HĂ©ricourt

La rupture consommĂ©e, les fĂ©ministes vont dĂ©sormais lancer des attaques en rĂšgle. La thĂ©orie proudhonienne sur la femme et l’amour se rĂ©vĂšle ĂȘtre une cible offerte tant Proudhon y brasse paradoxes, aberrations scientifiques et misogynie exemplaire. Deux femmes, deux insurgĂ©es aux doigts tachĂ©s d’encre selon ses propres termes, vont lui tenir tĂȘte. En dĂ©cembre 1856, Jenny d’HĂ©ricourt publie dans la Revue philosophique (dont elle est la collaboratrice) un article, « M. Proudhon et les femmes Â». Un mois plus tard, il lui rĂ©pond, suscitant une nouvelle rĂ©plique de d’HĂ©ricourt en fĂ©vrier 1857. Si bien qu’en mars Proudhon s’adresse aux rĂ©dacteurs de la revue en leur signifiant ne plus vouloir poursuivre la polĂ©mique.

Juliette Lamber

En 1858, Proudhon publie De la Justice dans la RĂ©volution et dans l’Eglise oĂč deux Ă©tudes sont entiĂšrement consacrĂ©es Ă  la question des femmes. Il n’aborde cependant rien de la polĂ©mique et des dĂ©bats qui l’oppose Ă  elles. Cette annĂ©e-lĂ  paraissent les IdĂ©es antiproudhoniennes de Juliette Lamber (Juliette La Messine). La jeune romanciĂšre va, dans un style alerte et incisif, mettre en difficultĂ© le vieux Proudhon. Elle s’inquiĂšte de ce que ses doctrines sur la femme (…) expriment le sentiment gĂ©nĂ©ral des hommes, qui Ă  quelque parti qu’ils appartiennent, progressistes ou rĂ©actionnaires, monarchistes ou rĂ©publicains, chrĂ©tiens ou paĂŻens, athĂ©es ou dĂ©vots seraient enchantĂ©s qu’on trouvĂąt le moyen de concilier Ă  la fois leur Ă©goĂŻsme et leur conscience en un systĂšme qui leur permĂźt de conserver les bĂ©nĂ©fices de l’exploitation appuyĂ©e sur la force, sans avoir Ă  craindre les protestations fondĂ©es sur le droit [13].

La saint-simonienne Jenny d’HĂ©ricourt publie en 1860 Ă  Bruxelles deux volumes intitulĂ©s La Femme affranchie, rĂ©ponse Ă  MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin et autres novateurs modernes.

Jenny d’HĂ©ricourt

Et ses deux insurgĂ©es vont se « moquer Â» des arguments avancĂ©s par Proudhon. En particulier de son argumentation prĂ©tendument scientifique : Jenny d’HĂ©ricourt l’enjoint Ă  se mettre au courant des derniers rĂ©sultats de la phrĂ©nologie, de l’anatomie, etc. Que si, comme il l’affirme dans De la Justice, la pensĂ©e en tout ĂȘtre vivant est proportionnelle Ă  la force (p. 191), il ne doit pas ĂȘtre difficile de prouver grĂące Ă  un dynamomĂštre qu’un portefaix pense mieux qu’un philosophe [14].

Enfin, elles lui reprochent sĂ©vĂšrement d’ĂȘtre en contradiction avec ses Ă©crits car s’il soutient que ni la figure, ni la naissance, ni les facultĂ©s, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni rien de ce qui distingue les individus, n’établit entre eux une diffĂ©rence d’espĂšce, tous Ă©tant hommes et la loi ne rĂ©glant que des rapports humains, elle est la mĂȘme pour tous [15], reste Ă  prouver que la femme est hors de l’espĂšce humaine !

Proudhon, victime et bourreau

Ces attaques, fort bien menĂ©es au demeurant, agaceront Proudhon. Il s’en expliquera dans De la Pornocratie, publication posthume. Dans cet ouvrage, Proudhon s’accrochera Ă  ses thĂšses jusqu’à en sombrer ! Sa rĂ©ponse sera donc presque parfois injurieuse et, sous une apparence d’argumentation mĂ©thodique et ordonnĂ©e, elle demeure confuse, malveillante et sans nulle grĂące [16]. Ainsi de l’introduction :

A Mmes J*** L** et Jenny d’H***,

Je possĂšde vos trois volumes et je les ai lus : ce n’a pas Ă©tĂ© sans effort. Jamais je n’éprouverai pareil mĂ©compte, jamais plus dĂ©testable cause ne fut servie par de si pauvres moyens. (…) et ce qui m’affecte de votre part, c’est l’effronterie mĂȘme de la dĂ©raison (…). Vous figurez, comme dames patronesses, au premier rang de cette pornocratie qui, depuis plus de trente ans, a fait reculer en France la pudeur publique (pp. 326-328).

La pensĂ©e proudhonienne se divise en diffĂ©rentes Ă©poques : la premiĂšre, constituĂ©e des Contradictions et De la Justice, oĂč il s’exprime sur la destinĂ©e sociale de la femme ; la seconde, celle des polĂ©miques qui ternissent sa philosophie auprĂšs de la population fĂ©minine Ă©mancipĂ©e ; et enfin celle de la Pornocratie oĂč il perd, semble-t-il, sa cohĂ©rence et sa crĂ©dibilitĂ©. Une constante demeure cependant : l’antifĂ©minisme, voire la misogynie.

Aussi rĂ©voltantes que soient ses thĂ©ories en la matiĂšre, il s’agit lĂ  d’opinions largement rĂ©pandues et partagĂ©es par la plupart des hommes de son Ă©poque. Le nombre impressionnant d’ouvrages masculins traitant de la question des femmes est lĂ  pour en attester ; ce qui fera dire en 1929 Ă  Virginia Woolf que de tous les animaux de la crĂ©ation, la femme est celui dont on discute le plus. Ces Ă©crits qui sont aussi bien le fait de mĂ©decins, de biologistes ou d’hommes que rien ne semble qualifier en apparence pour parler des femmes, sinon qu’ils n’en sont pas [17], oscillent entre deux opinions contradictoires qui vont du sentiment d’admiration pour la « chose Â» femme (plus particuliĂšrement mĂšre) au mĂ©pris de l’individu « femelle Â». A ce titre, Proudhon n’a rien inventĂ© : il a Ă©tĂ© autant victime d’une tradition sĂ©culaire d’antifĂ©minisme que bourreau de la condition fĂ©minine. Son audience dans le public militant et ouvrier est « rĂ©elle Â» dans la mesure oĂč elle rĂ©pond Ă  une volontĂ©, Ă  un besoin : garder une image « pure Â», quasi mythique, de la femme.

A la fin du siĂšcle, le mouvement anarchiste s’entredĂ©chirera sur ce sujet selon le mĂȘme schĂ©ma, parfois nous trouvons dans le Libertaire des articles qui dĂ©noncent l’égoĂŻsme masculin en s’attaquant aux idĂ©es de Proudhon [18] et d’autres, comme celui de Rodolphe VĂ©ris, affirmant : Que la femme suive donc les instincts de sa nature en demeurant au foyer pour Ă©lever les tout-petits, qu’elle garde intacte Ă  l’abri des vulgaires compromissions sa belle fonction de premiĂšre Ă©ducatrice de tous les hommes [19]. Tous s’accorderont Ă  multiplier des attaques parfois violentes contre les fĂ©ministes qu’ils rangent d’emblĂ©e parmi les bourgeoises et les intellectuelles. Ceux qui adhĂšrent aux luttes de leurs compagnes ne pourront s’empĂȘcher de combattre les femmes qui veulent construire un mouvement spĂ©cifique… Ayant mis Ă  l’écart la femme durant tous les combats du XIXe siĂšcle, ils n’admettront pas que celles qu’ils ont exclues du genre humain puissent salutairement leur livrer bataille.


Gustave Courbet – Pierre-Joseph Proudhon et ses enfants 1853



Source: Partage-noir.fr