Pierre Bourdieu influence la sociologie, mais aussi les intellectuels critiques et les militants. Ses analyses permettent de remettre en cause la domination. En revanche, le sociologue laisse peu de place aux luttes sociales et à l’auto-émancipation des opprimés.

En France, Pierre Bourdieu reste la référence incontournable de la sociologie critique. Il propose une analyse de la domination qui influence l’ensemble de la gauche. Les critiques du sociologue proviennent très souvent du camp néolibéral. En revanche, il existe peu de critiques de Bourdieu d’un point de vue marxiste.

Le sociologue développe une critique des dominations de classe, de race et de genre. Il dialogue avec les textes de Frantz Fanon sur l’antiracisme et de Simone de Beauvoir sur le féminisme, parfois de manière méprisante. Michael Burawoy propose une discussion politique et intellectuelle dans des Conversations avec Bourdieu.

 

                 

 

Sociologie de la domination

 

Pierre Carles consacre un documentaire à Pierre Bourdieu intitulé La sociologie est un sport de combat. Mais l’universitaire n’est pas vraiment confronté à des combattants et à des critiques. Ceux qui discutent avec lui finissent par ne pas trop le contredire. Même si la fin du film montre des jeunes prolétaires qui préfèrent l’action et la révolte plutôt que le bavardage sociologique censé leur expliquer la domination. « De manière significative, le seul moment d’affrontement a lieu quand des jeunes issus de l’immigration lui disent que ses réflexions sur l’oppression ne les intéressent pas – après tout ils savent bien qu’ils la subissent –, déclenchant une tirade de Bourdieu sur leur anti-intellectualisme », observe Michael Burawoy.

Néanmoins, le sociologue français montre son goût pour la polémique intellectuelle. Il joue un rôle important dans le débat public. Il tente de rapprocher la sociologie de la population. Ensuite, Bourdieu s’appuie sur des enquêtes empiriques et sur la réalité concrète de la vie quotidienne. Ses théories peuvent alors être mobilisées par des chercheurs qui se penchent sur des sujets précis comme la peinture, la littérature, le sport, la stratification sociale, l’Etat ou le langage.

La domination symbolique, imperceptible et diffuse, se situe au cœur de la sociologie de Bourdieu. « C’est une domination qui n’est pas reconnue comme telle, ou bien parce qu’on pense qu’elle va de soi (elle est naturalisée), ou bien parce qu’on pense qu’elle est perçue comme autre chose que de la domination », résume Michael Burawoy. La domination s’inscrit dans des pratiques quotidiennes. Ainsi, les dominés semblent inconscients de la domination qui les entoure. L’école reproduit les inégalités sociales sous couvert de méritocratie. Les classes dominantes sont plus à l’aise à l’école en raison de leur milieu social. De même, la culture légitime reste valorisée et permet de se distinguer du reste de la population. Le rôle du sociologue consiste alors à dévoiler la véritable fonction du monde symbolique, et la domination qu’il cache. Les dominés n’ont pas la capacité et le savoir sociologique pour percer à jour cette domination.

Bourdieu relie sa carrière académique et son engagement politique. Entre 1955 et 1960, il se penche sur la vie quotidienne de la population algérienne, en pleine guerre coloniale. Il analyse ensuite la reproduction de la domination de classe à travers l’éducation. Devenu professeur au Collège de France, il soutient les luttes sociales et notamment la grande grève de 1995. Mais il se retrouve alors à défendre l’Etat et l’éducation contre le néolibéralisme.

Bourdieu impose sa domination dans le domaine académique. « Il est plus facile pour les intellectuels et les universitaires d’attaquer les excès du marché que de se confronter à la domination symbolique qu’ils exercent au sein de la société au nom de l’autonomie qu’ils défendent si résolument », observe Michael Burawoy. Bourdieu s’appuie sur un style intimidant. Surtout, il ne cesse de disqualifier ses critiques, plutôt que de les discuter, au nom de son autorité académique. Le sociologue refuse d’analyser sa propre position sociale et la domination qu’il impose. Bourdieu refuse de débattre avec les marxistes qui considèrent que les dominés peuvent s’auto-émanciper sans l’aide d’un sociologue.

 

             Pierre Bourdieu face au marxisme   

Sociologie et marxisme

 

La classe ouvrière a disparu des discours politiques et intellectuels. Ce qui provoque en partie son affaiblissement et un reflux des luttes sociales. Karl Marx évoque peu cette dimension symbolique des forces sociales. Mais il rejoint Bourdieu dans la critique de la philosophie. Tous les deux dénoncent la tendance des philosophes à rejeter tout engagement pratique dans le monde réel. Bourdieu et Marx insistent sur les conditions sociales et économiques dans lesquelles les intellectuels produisent des connaissances. Marx critique la séparation entre le travail manuel et le travail intellectuel. Les philosophes accordent alors un rôle central à la pensée qui reste le seul monde qu’ils connaissent.

Marx insiste sur la domination de classe dans le domaine économique. Il analyse l’exploitation et les rapports sociaux de production. Bourdieu se penche sur la domination dans différents champs, comme la science, l’art ou l’éducation. Contrairement à Marx, Bourdieu ne se penche pas sur les dynamiques historiques et sur les évolutions de la société. Le sociologue décrit des structures sociales qui semblent figées et immuables.

Marx évoque peu la domination symbolique. Il analyse l’idéologie bourgeoise. Mais les idées dominantes sont conduites à disparaître avec lutte sociale. La classe ouvrière s’appuie sur son expérience vécue pour comprendre son rôle dans la transformation de la société. Bourdieu semble plus pessimiste. Mais il ne tente pas de penser des formes de résistances à la culture dominante. Les dominés sont condamnés à subir. Seule la sociologie peut permettre d’éclairer les masses opprimées.

 

L’intellectuel italien Antonio Gramsci se penche également sur la domination culturelle. Il théorise l’hégémonie. Pourtant, le sociologue ignore cette figure incontournable de la pensée marxiste. Bourdieu et Gramsci sont issus d’un milieu modeste et rural. Gramsci se tourne vers le journalisme et la politique tandis que Bourdieu s’intègre dans le monde universitaire. Mais tous les deux restent attachés à l’expérience des dominés et des subalternes.

Bourdieu se veut un scientifique tandis que Gramsci demeure un militant communiste. Gramsci participe au mouvement des conseils ouvriers et à l’occupation des usines en 1919-1920. Il devient un des fondateurs du Parti communiste italien en 1921, avant de devenir son dirigeant en 1924. Avec l’arrivée au pouvoir du fascisme, il doit s’exiler. Il est emprisonné en 1928. Il meurt en prison en 1937. C’est derrière les barreaux que Gramsci réfléchit sur la domination et sur l’échec des luttes des exploités. Au contraire, Bourdieu gravit tous les échelons de la carrière académique. En 1981, il est élu à la prestigieuse chaire de sociologie du Collège de France. C’est une fois au sommet de sa carrière qu’il se solidarise publiquement avec les grévistes et les luttes sociales, notamment à partir de 1995.

Gramsci observe que l’économie fonde la division entre les classes sociales. Mais c’est sur le terrain de l’idéologie et de la politique que se nouent les alliances et les affrontements. Bourdieu estime que les classes se forment à partie du capital économique mais aussi du capital culturel.

Gramsci insiste sur le développement de la société civile face à l’Etat. Les partis, les syndicats, les associations, les médias doivent former un contre-pouvoir. Gramsci s’oppose à la stratégie de rupture et de l’insurrection. La révolution française et la révolution russe interviennent dans des sociétés féodales. Mais, dans les sociétés démocratiques, Gramsci insiste sur la guerre de position, avec une longue lutte pacifiste. Le mouvement afro-américain ou le combat contre l’apartheid en Afrique du Sud relèvent de cette stratégie. Bourdieu délaisse la société civile. Il préfère se pencher sur le champ du pouvoir et sur la domination politique. La majorité de la population semble condamnée à la soumission et la lutte politique reste le monopole de la classe dominante.

Bourdieu et Gramsci insistent sur le consentement des exploités à leur domination. Pour sortir de la servitude, les classes populaires doivent être guidées par les intellectuels. Ce qui rejoint la position de Lénine et la posture de l’avant-garde qui dirige les masses. Gramsci défend un intellectuel organique qui débat au sein du mouvement ouvrier. Mais Bourdieu défend la classe des intellectuels dans une démarche corporatiste. Au contraire, Gramsci observe que les intellectuels traditionnels se parent des vertus de l’intérêt général et de l’universel pour mieux défendre les intérêts de la classe dominante.

 

 

Sociologie et luttes des opprimés

 

Bourdieu et Frantz Fanon se penchent sur la colonisation en Algérie. Le sociologue y vit de 1955 à 1960. Il développe une enquête anthropologique sur la population algérienne. Il fait ensuite sa carrière en France, mais reste marqué par cette expérience en Algérie. Fanon vit en Algérie de 1953 à 1956. Il est directeur de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Il observe que les troubles psychologiques sont liés à la misère sociale et à la colonisation. Il s’engage alors dans la lutte pour la libération algérienne aux côtés du FLN. Fanon et Bourdieu partagent des constats communs sur la colonisation. Ils décrivent la violence, la déshumanisation, l’expropriation des terres. La révolution anticoloniale devient alors une nécessité.

Mais Fanon propose une analyse un peu plus fine. Il observe des clivages de classe au sein du camp nationaliste. Les petits commerçants, les enseignants, les fonctionnaires et les professions libérales ne partagent pas les mêmes intérêts que les ouvriers et les paysans. Fanon distingue « d’un côté, ceux qui suivent la bourgeoisie nationale qui se bat pour remplacer les colonisateurs, et, de l’autre, les militants du mouvement de libération nationale qui se battent également pour transformer la structure de classe », souligne Michael Burawoy. Fanon se méfie de la bourgeoisie nationaliste qui veut prendre le pouvoir après la colonisation pour imposer une nouvelle forme d’exploitation. Mais il ne voit pas que cette bourgeoisie militaire dirige le FLN.

 Bourdieu propose une critique de l’école liée à la reproduction sociale. Peu après, en 1974, Paulo Freire développe une Pédagogie des opprimés. L’enseignant doit dialoguer avec les élèves à partir de problèmes concrets de la vie quotidienne. Bourdieu critique les pédagogies alternatives comme « populistes » et se contente de proposer une diffusion plus large de la culture bourgeoise. Bourdieu observe que ces pédagogies alternatives nient la domination de classe.

Mais le sociologue considère surtout que la domination ne peut pas être dépassée. Au contraire, Freire ou Fanon pensent que c’est la lutte qui permet de sortir de l’oppression. L’action collective permet la conscientisation. Bourdieu ne cesse de nier les capacités d’auto-émancipation des dominés. Freire estime au contraire qu’il est possible de contester et de lutter contre l’oppression.

 

Bourdieu se penche sur la question féministe dans La domination masculine. Mais il occulte l’importance de Simone de Beauvoir et du Deuxième Sexe. Celle qui influence toute la génération du féminisme de la deuxième vague est réduite à la compagne supposée soumise de Jean-Paul Sartre. Bourdieu et Beauvoir partagent des critiques communes de l’essentialisme, du féminisme différentialiste et des politiques identitaires.

Beauvoir analyse la naturalisation des inégalités entre hommes et femmes. Les différences biologiques sont censées déterminer des caractéristiques différentes. Au contraire, Beauvoir insiste sur la socialisation différente des hommes et des femmes. L’école, la religion ou l’Etat deviennent des structures de reproduction de la domination masculine. Bourdieu ne fait que reprendre cette théorie sans s’y référer directement.

Mais, contrairement au sociologue, Beauvoir tente de penser des perspectives de libération. La domination masculine n’est pas immuable. Malgré leurs différences, les hommes et les femmes doivent vivre dans l’égalité. « Entres les sexes naîtront de nouvelles relations charnelles et affectives dont nous n’avons pas d’idée », annonce Beauvoir. Elle estime que l’amour doit reposer sur l’égalité. Elle insiste sur l’accès à l’avortement et à la contraception. Elle évoque également la coparentalité. Mais elle estime que les femmes ont trop intériorisé la domination masculine et ne peuvent créer de mouvement spécifique pour leur libération. Même si les écrits de Beauvoir influencent fortement les luttes féministes.

    

Sociologie critique

 

Charles Wright Mills, sociologue américain des années 1950 semble proche de Bourdieu, dans un contexte différent. Tous les deux viennent de la philosophie avant de se tourner vers l’observation concrète de la réalité. Ils tiennent à se démarquer du marxisme, incarné par le Parti communiste, tout en empruntant des analyses à Marx. Ils n’hésitent pas à critiquer le monde académique, mais conservent une posture élitiste. Ils influencent le débat intellectuel et interviennent dans l’arène politique.

Mills étudie la société américaine des années 1950. Il se penche sur le mouvement syndical et ses dirigeants, sur la nouvelle classe moyenne et sur la classe dominante. La société semble dirigée par une élite sociale et politique. Une nouvelle classe moyenne se compose d’experts, de managers, de commerciaux et de bureaucrates. La classe ouvrière subit la trahison de ses dirigeants. Mills décrit une domination économique et politique. Bourdieu privilégie l’étude de la domination symbolique à travers les goûts culturels. Néanmoins, les deux sociologues évoquent peu les classes populaires. Ils préfèrent décrire les manipulations de la classe dirigeante. Mills reste attaché à un socialisme démocratique. Il s’oppose au communisme autoritaire tout comme au réformisme des syndicats et de la social-démocratie.

Mills propose des livres accessibles alors que le style de Bourdieu se révèle davantage ampoulé et hermétique. Néanmoins, Mills refuse de fréquenter les masses et l’engagement politique. Au contraire, Bourdieu multiplie les interventions publiques et part à la rencontre des grévistes. Mais, à la fin de sa vie, Mills soutient la révolution cubaine. Les deux sociologues, comme Gramsci, insistent sur le rôle des intellectuels dans la lutte idéologique contre les classes dominantes.

 

Dans Méditations Pascaliennes, Bourdieu évoque brièvement la question du travail et de l’exploitation. Michael Burawoy, dans Produire le consentement, propose une étude ethnographique dans une usine du sud de Chicago. Il travaille comme ouvrier pendant dix mois de 1974 à 1975. Pour assurer le surtravail, Marx estime que les capitalistes s’appuient sur la contrainte et la peur du licenciement. Michael Burawoy observe que les ouvriers tentent de trouver une dimension ludique à leur travail pour mieux le supporter. « Pour les travailleurs, le jeu compense l’ennui inhérent au travail en apportant des « bénéfices intrinsèques », sous forme satisfactions émotionnelles et de récompenses symboliques », observe Michael Burawoy. Les textes de Bourdieu peuvent permettre de comprendre cette forme de domination.

Mais le sociologue français exagère l’intériorisation de la soumission et se révèle très pessimiste face aux possibilités de révolte et de changement social. Il dénigre les mouvements de lutte qui prétendent remettre en cause l’ordre social. Bourdieu considère que les individus sont plongés dans la domination et la soumission. « Nous sommes tous des poissons dans l’eau, incapables de comprendre le milieu dans lequel nous nageons – à l’exception, bien sûr, de Bourdieu et ses amis sociologues », ironise Michael Burawoy.

Le capitalisme bureaucratique de l’URSS se distingue de la démocratie libérale. La domination n’est pas dissimulée. L’exploitation est même légitimée au nom de l’intérêt général et du Parti communiste qui représente les travailleurs. Mais ce discours est beaucoup trop grotesque pour faire perdurer la domination. Néanmoins, Bourdieu considère comme tout puissant le rouleau-compresseur de la domination. Il n’envisage pas que les dominés se révoltent contre le décalage entre supercherie symbolique et leur vécu. « Il n’a pas non plus produit d’analyse des conséquences de ce décalage, que celui-ci suscite l’accommodement ou, au contraire, la révolte », souligne Michael Burawoy. Bourdieu refuse de théoriser le changement social.

  

 

Critique de la sociologie

 

Michael Burawoy propose une discussion stimulante avec la sociologie de Pierre Bourdieu. Il confronte les théories de la domination à des auteurs marxistes. Michael Burawoy pointe les apports et surtout les limites de la sociologie de Pierre Bourdieu.

La préface étonnante de Juan Sebastian Carbonell, Aurore Koechlin, Ugo Palheta, Quentin Ravelli tient à faire rentrer le propos de Michael Burawoy dans le moule de l’intersectionnalité. Cette théorie à la mode dans les milieux universitaires français insiste sur la domination de race et de genre. Ce gauchisme académique reproduit la posture victimaire de la sociologie de la domination et insiste sur l’assignation identitaire. Au contraire, Michael Burawoy s’appuie sur Fanon et Beauvoir qui restent ancrés dans un marxisme universaliste. Les oppressions spécifiques doivent être détruites dans le cadre d’une lutte globale et d’une révolution sociale.

 

Michael Burawoy insiste sur l’importance des luttes sociales. Les dominés ne sont pas éternellement condamnés à subir la domination et peuvent se révolter. Au contraire, Bourdieu considère que l’ordre social comme une réalité implacable qu’il est impossible de bousculer. Les marxistes s’attachent également à comprendre et à analyser les diverses formes d’oppressions. Mais c’est pour mieux pointer les failles de l’ordre capitaliste. Les dominés peuvent lutter et prendre conscience de la domination qu’ils subissent. Ils ne sont pas condamnés à la passivité mais peuvent prendre leur vie en mains.

Ensuite, contrairement à Marx ou Gramsci, Bourdieu ne pense pas le changement social. Le sociologue peut permettre de comprendre le monde, mais pas de le transformer. Les marxistes s’attachent à discuter des stratégies et des perspectives de lutte. Cette critique pertinente de Michael Burawoy peut s’appliquer à Bourdieu comme à de nombreux ouvrages d’universitaires qui restent au stade du constat accablant sans esquisser la moindre perspective de lutte.

Michael Burawoy critique également la démarche élitiste du sociologue. Il critique la posture de l’intellectuel qui prétend éclairer les masses du haut de sa science. Il ironise sur le sociologue qui prétend que les dominés doivent lire ses écrits obscurs pour comprendre leur situation qu’ils vivent pourtant au quotidien. Bourdieu, tout comme Gramsci, reprend la posture de l’avant-garde politique et du socialisme des intellectuels. Il néglige les capacités de lutte des exploités pour mieux se donner un rôle central et incontournable.

Néanmoins, Michael Burawoy semble également séduit par les interventions publiques du sociologue français. Il admire sa capacité à dialoguer avec des acteurs du mouvement social. Il valorise le Bourdieu des années 1995 qui n’hésite pas à se mouiller dans les débats politiques. Mais Michael Burawoy semble occulter que Bourdieu intervient depuis son statut de sociologue reconnu. Il conserve un ton méprisant pour ses adversaires, certes souvent des incarnations de l’idéologie bourgeoise. Mais une démarche égalitaire ne doit pas s’appuyer sur un statut supposé supérieur pour débattre ou pour lutter. C’est depuis une position de classe et un point de vue d’exploité que doit se mener le combat social. Non depuis une chaire au Collège de France. L’action collective des exploités semble bien plus décisive que les conférences et les pétitions des intellectuels.

Michael Burawoy occulte une critique centrale. L’ignorance des luttes et la posture scientiste de Bourdieu relèvent d’une idéologie réformiste. Le sociologue apparaît comme l’incarnation de la gauche du capital. Il invente même le concept de gauche de gauche pour rénover l’idéologie social-démocrate. Bourdieu reste attaché à l’Etat. Il ne veut pas remettre en cause l’exploitation capitaliste, mais simplement l’améliorer. Les mouvements sociaux doivent s’adresser à l’Etat pour demander des réformes sociales. Bourdieu devient alors l’intellectuel expert des mouvements sociaux. Comme la Fondation Copernic ou Attac, il se contente de proposer des réformes qui ne remettent pas en cause le capitalisme. Au contraire, les luttes des exploités doivent briser l’ordre marchand pour réinventer une société nouvelle.

 

Source : Michael Burawoy, Conversations avec Bourdieu, traduit par Juan Sebastian Carbonell, Ugo Palheta, Anton Perdoncin, Quentin Ravelli, Amsterdam, 2019

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Pierre Carles, La Sociologie est un sport de combat, film de 2001 diffusé par Les Mutins de Pangée

Radio : émission sur Pierre Bourdieu diffusées sur France Culture

Radio : Geoffroy de Lagasnerie, 23 janvier 2002, la mort de Pierre Bourdieu, émission diffusée sur France Inter le 1er avril 2018

Radio : Philippe Corcuff, La sociologie critique de Pierre Bourdieu et la philosophie de l’émancipation de Jacques Rancière en tension, conférence mise en ligne sur le site de l’Université Populaire de Lyon le 7 décembre 2011 

Maxime Quijoux, Bourdieu est-il soluble dans le marxisme ?, publié dans la revue en ligne La Vie des idées le 30 septembre 2019

Kevin Toffel, Note de lecture du livre de Michael Burawoy publié dans la revue en ligne Liens Socio le 30 août 2019

Michael Burawoy : « C’est une bonne nouvelle que la sociologie soit attaquée publiquement », publié sur le site de la revue Ballast le 13 avril 2016

Sébastien Antoine, Cécile Piret et François Rinschbergh, Grand entretien avec Michael Burawoy. Entre marxisme et ethnographie : itinéraire d’un sociologue global, publié sur le site de la revue Mouvements le 20 septembre 2017

Articles de Michael Burawoy publiés sur le site de la revue Contretemps

Articles de Michael Burawoy publiés dans le portail Cairn

Michael Burawoy, La domination est-elle si profonde ? Au-delà de Bourdieu et de Gramsci, publié dans la revue Actuel Marx n°50 en 2011

Geoffroy de Lagasnerie, La sociologie publique, une ruse de la raison académique. Contre Michael Burawoy, publié le 30 novembre 2011

Articles sur Pierre Bourdieu publiés sur le site de la revue Contretemps

Dylan Riley, Pierre Bourdieu : l’universitaire qui se rêvait en militant, publié dans la revue en ligne Période le 19 mars 2018 

Gérard Mauger, Politique de l’engagement sociologique, publié dans la revue Mouvements n°24 en 2002

Chloé Leprince, SNCF : quand la réforme jetait Ricœur contre Bourdieu… il y a 23 ans, publié sur le site de France Culture le 13 mars 2018

Site Pierre Bourdieu un hommage


Article publié le 10 Oct 2019 sur Zones-subversives.com