Octobre 31, 2021
Par Contretemps
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MĂȘme dans le camp de l’émancipation, le militantisme ne rime souvent pas avec la joie. Comment est-ce possible et comment dĂ©passer des formes d’organisation et d’action qui, bien souvent, reproduisent les traits de la sociĂ©tĂ© contre laquelle nous luttons ? C’est Ă  ce problĂšme que se confrontent carla bergman et Nick Montgomery dans leur livre Joie militante (Éditions du commun, 2021), traduit par Juliette Rousseau. 

« Ă€ ceux et celles qui, dans les espaces exigus et les atmosphĂšres Ă©touffantes, laissent entrer de l’air frais et trouvent de l’espace pour se dĂ©hancher ; embrassent tout Ă  la fois les erreurs et le dĂ©sordre ; apprennent Ă  se mouvoir, entre amour fĂ©roce et incertitude, nous rendant capable de nouveautĂ©. Â» (Épigraphe, Joie militante, carla bergman et Nick Montgomery, Ă©ditions du commun, page 11)

Il aura fallu dĂ©passer un a priori de dĂ©part pour entrer dans la lecture du livre de carla bergman et Nick Montgomery. La formule-titre « Joie militante Â» apparaissait comme une association d’idĂ©es bien audacieuse. Des manifestations aux grĂšves, en passant par les rĂ©unions de collectifs, il nous a toujours semblĂ© que le militantisme s’entretenait avec des affects aussi particuliers que divers qu’il Ă©tait difficile d’associer Ă  la « joie Â».

Le militantisme ne va pas nĂ©cessairement avec la joie. Il y a une part d’obligation quasi-scolaire dans le travail militant, qu’il s’agisse d’une association, d’un syndicat, d’un parti, d’un « mouvement Â», d’une ZAD. C’est aussi, souvent, la prise d’une Ă©nergie considĂ©rable. On puise dans une source qui s’assĂšche (bien vite) Ă  la mesure du temps investi face Ă  des situations toujours plus insoutenables. Faire du lien semble ĂȘtre une des perspectives permettant de contrebalancer l’épuisement gĂ©nĂ©ral : se retrouver, s’entendre, s’enlacer (entre autres) pour retrouver un peu de force.

Les personnes Ă  qui s’adressent ce livre ont dĂ», Ă  un moment donnĂ©, ressentir cette puissante prĂ©sence : celle d’ĂȘtre uni·es Ă  quelque chose de plus grand et de plus intense – qui nous a donnĂ©, un certain temps, une force unique en son genre. Joie militante parle pourtant peu de ces instants et de ce qu’ils produisent (Ă©tat difficile  Ă  dĂ©crire briĂšvement avec des mots justes), ou encore de l’ingratitude ponctuelle du travail militant. Il s’agit davantage d’une rĂ©flexion (d’une recherche, en fait), parfois hĂ©sitante, sur la maniĂšre dont les dĂ©sirs Ă©mancipateurs les plus subversifs peuvent produire des formes de rigiditĂ© mortifĂšres, et les façons de s’en sortir (ou pas ?).

Le point de dĂ©part est un constat simple et non moins dĂ©primant, que nous avons tou·tes vĂ©cu d’une maniĂšre ou d’une autre dans nos expĂ©riences de lutte, Ă  ce moment oĂč, au lieu de nous libĂ©rer, elle nous enferme. Elle nous rend triste, elle nous stresse, et pire que tout, nous avons le sentiment de ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur. Ce ne sont pas des belles paroles qui peuvent nous rassurer (« tu es merveilleux·se, tu es indispensable Â») : il ne s’agit pas lĂ  d’un problĂšme personnel de confiance en soi, mais bien de la rĂ©alitĂ© d’affects nĂ©gatifs qui circulent dans nos milieux militants.

En dehors des mots, c’est bien parfois les gestes qui manquent, et la rĂ©elle prise en charge du collectif et de ses membres dans toutes leurs dimensions qui peinent Ă  se mettre Ă  l’Ɠuvre. Souvent, c’est le sentiment d’urgence qui vient alors dicter les comportements : pour faire vite, pour faire au mieux, on omet parfois de prendre la mesure du dĂ©sarroi de chacun·e autant que du possible Ă©puisement, voire du burn-out qui s’invite Ă©galement.

Sous le monde qui brĂ»le, y a-t-il vraiment la possibilitĂ© de s’extasier encore ?

« Quelque chose circule dans de nombreux mouvements et espaces radicaux, et les vide de leur potentiel de transformation. Quiconque a frĂ©quentĂ© ces espaces l’a ressenti. Beaucoup, (nous compris.es) y ont participĂ© activement, l’ont diffusĂ©, et en ont Ă©tĂ© blessé·e·s. Ce quelque chose alimente la rigiditĂ©, le manque de confiance et l’anxiĂ©tĂ© prĂ©cisĂ©ment lĂ  oĂč nous devrions nous sentir les plus vivant·es. Â» (p. 23)

Ce phĂ©nomĂšne au sens large est qualifiĂ© par les auteur·ices de « radicalisme rigide Â». L’idĂ©e est bien d’en comprendre les rouages, les origines, et les possibilitĂ©s de l’empĂȘcher sans lui opposer un autre systĂšme tout aussi rigide. TĂąche d’ampleur, puisqu’il s’agit d’emblĂ©e d’embrasser ensemble la conflictualitĂ© des diffĂ©rences, la nĂ©cessaire violence de la rĂ©sistance, sans s’enfermer dans un blabla lĂ©nifiant Ă  base de pensĂ©e positive et de communication non-violente. Il s’agit aussi de contrer cette tendance naturelle au radicalisme rigide, par une promotion d’une Ă©thique fondĂ©e sur les liens humains et concrets, l’amour, le soin, la confiance et la responsabilitĂ©. « Waouh Â», on a envie de dire. Pour les auteur·ices, « (
) des liens durables et de nouvelles complicitĂ©s ne sont pas un rĂ©pit ou une Ă©chappatoire, ce sont les seuls moyens de dĂ©faire l’Empire Â» (p. 28).

Le radicalisme rigide ressemble Ă  l’infiltration de l’Empire dans nos champs de lutte les plus intenses. Car cet Empire qu’il s’agit de contre-attaquer, est prĂ©cisĂ©ment identifiĂ© dans Joie militante comme un rĂ©gime permanent de destruction organisĂ©e, qui fonctionne Ă  diffĂ©rents niveaux dans nos vies, de la violence la plus brutale Ă  diffĂ©rentes formes de soft power qui agissent, Ă  bas bruit, de maniĂšre Ă  contrĂŽler nos Ă©motions, nos savoirs, nos dĂ©sirs. Pire, Ă  nous infliger une norme qui Ă©puisera nos forces. Les auteur·ices posent malgrĂ© tout que cet Empire connaĂźt des failles, et que ce sont celles-lĂ  mĂȘmes qu’il faut creuser pour le faire basculer, par ses marges.

Joie militante se lit dans tous ces paradoxes. Sans se faire « guide Â», l’ouvrage se pose plutĂŽt comme une premiĂšre ouverture Ă  de multiples questions rencontrĂ©es en terrain militant. C’est un petit cheminement oĂč les prĂ©cisions viendront se trouver dans les expĂ©riences personnelles de chacun·e. Ainsi, tel un carnet de bord, il permet de questionner nos positionnements autant que nos maniĂšres de faire.

De maniĂšre primordiale, c’est la question de nos relations interpersonnelles qui est mise sur la table. Les auteur·ices s’appuient entre-autres sur les rĂ©flexions de Donna Haraway, Silvia Federici et Jackie Wang pour dĂ©fendre la nĂ©cessitĂ© de crĂ©er des relations solides qui nous permettront d’ĂȘtre mieux paré·es face Ă  l’Empire. Il s’agit alors de crĂ©er des rĂ©seaux, des lieux pour la convivialitĂ©, des amitiĂ©s et donc de nouvelles « familles Â».

« CrĂ©er des rĂ©seaux d’intimitĂ© et de soutien intergĂ©nĂ©rationnels est un acte radical [
] Questionner la famille nuclĂ©aire ne se rĂ©sume pas Ă  un rejet puritain de tout ce qui lui ressemble, il s’agit plutĂŽt de crĂ©er des alternatives Ă  son hĂ©gĂ©monie, au dĂ©membrement des relations sociales, Ă  la division spatiale des gens par la surburbanisation, l’incarcĂ©ration, l’école, la dĂ©possession, et le dĂ©placement. Cela implique la prolifĂ©ration des relations qui peuvent ĂȘtre ou non basĂ©es sur des liens de sang mais sont construites dans le soin et l’amour. Â» (p. 106)

Carla bergman et Nick Montgomery revisitent aussi les thĂ©ories trotskystes, lĂ©ninistes, anarchistes (qui ont leur prĂ©fĂ©rence), Ă  travers un prisme qu’on pourrait rĂ©sumer ainsi : « When and how dit it go wrong ? Â» (« Quand et comment cela a-t-il mal tournĂ© ? Â»). L’insertion de l’Empire dans nos espaces de lutte et nos thĂ©ories produit ce qu’iels appellent le « militantisme performatif Â», qui est un champ de compĂ©tition des radicalitĂ©s (et des egos). Celui-ci vient reproduire dans le monde militant les normativitĂ©s rigides et Ă©reintantes de l’Empire : obsession de la productivitĂ©, antagonisme, mise en concurrence. Les solutions s’énoncent simplement Ă  travers un objectif : « placer les relations devant les engagements politiques abstraits et les idĂ©ologies Â» (p. 110).

Les auteur·ices proposent ainsi un vĂ©ritable travail sur la(les) relation(s) : prendre soin mais aussi savoir dĂ©nouer et rompre avec ce qui nous Ă©crase. La proposition Ă©thique est Ă©galement celle de la confiance (autant aux autres qu’à soi-mĂȘme) et de la responsabilitĂ©. En restant toujours attentif·ves aux rigiditĂ©s qui s’invitent, se faire confiance tout en restant constamment mĂ©fiant·es de l’idĂ©ologie qui s’installe, des rĂšgles qui s’instaurent
 Il s’agit d’user de « l’incertitude Â» non pas comme source d’angoisses, mais plutĂŽt comme une direction fluctuante qui permet la « crĂ©ation permanente Â» (comme en usait Robert Filliou).

ForcĂ©ment, on se fait sans cesse avoir, on n’est jamais totalement libĂ©ré·es de l’emprise de la sociĂ©tĂ© sur nos imaginaires et nos expĂ©riences, alors parfois (souvent), ça cafouille.

La joie comme remĂšde ?

Pour contrer cela, le remĂšde proposĂ© est la joie. Les auteur·ices s’appuient sur l’usage qu’en fait le philosophe Spinoza (et Ă  sa suite, si l’on peut dire, Deleuze et Guattari notamment), qui exprime une thĂ©orie des affects et de ce qu’ils produisent, en termes d’augmentation ou de diminution de notre puissance de vie. La joie n’est ni un idĂ©al ni un objectif en soi, et elle n’a rien Ă  voir avec le bonheur.

L’idĂ©e est plutĂŽt celle d’adĂ©quation : celle d’agir, et de ne pas ĂȘtre dans la rĂ©action permanente aux injonctions qui nous entourent. Il s’agit d’accepter de changer, de vouloir changer, d’ĂȘtre changé·e, d’accepter l’incertitude, le chagrin, d’accepter de se tromper. On voit pointer ici une forme de philosophie du lĂącher-prise : toute la question reposera sur l’articulation de ces affects avec l’activitĂ© politique. Loin d’une morale normative,

« les rĂ©ponses transformatrices (
) sont joyeuses dans le sens spinoziste du terme, elles ne mĂšnent pas Ă  un accroissement du bonheur mais Ă  un accroissement de notre capacitĂ© Ă  affecter et ĂȘtre affecté·e, avec toute la douleur, les risques et l’incertitude que cela peut comporter Â» (p. 228).

Le livre se pose en forme de recherche ouverte : pour expliciter ces question lancinantes, carla bergman et Nick Montgomery sont allé·es Ă  la rencontre de militant·es dans des luttes aux marges, « aux prises avec le monde Â», et cherchent Ă  questionner les pratiques, les situations, avec une rĂ©flexivitĂ© impressionnante puisqu’iels reviennent souvent sur leurs pas en acceptant de se tromper. Chaque chapitre affronte l’Empire sous des angles diffĂ©rents, au travers de luttes diverses et trĂšs concrĂštes (des luttes autochtones aux expĂ©riences d’émancipation des enfants).

Les exemples foisonnent, se contredisent un peu parfois mais qu’importe, puisque les auteur·ices affirment essentiellement la chose suivante :

« le militantisme n’est pas un idĂ©al fixe dont il faut s’approcher. (
) PlutĂŽt que de rĂ©duire le militantisme joyeux Ă  une façon dĂ©terminĂ©e d’ĂȘtre ou un ensemble de caractĂ©ristiques, nous le voyons apparaĂźtre dans et au travers de relations que les personnes nouent entre elles. Ce qui veut dire qu’il aura toujours l’air diffĂ©rent, en fonction des connexions Ă©mergentes, des relations et des convictions qui l’animent Â» (p. 80).

Le « militantisme joyeux Â» est donc posĂ© comme rĂ©solument en prise avec des contextes locaux (et non une vision d’ensemble de la sociĂ©tĂ©) et arrimĂ© Ă  un assemblage de personnes et d’affects. Il jaillit de la capacitĂ© Ă  s’ouvrir au pouvoir collectif issu de ces affects, ce qui serait une maniĂšre, peut-ĂȘtre, de neutraliser les rapports de pouvoir qui existent au sein de toute relation. Une marge oĂč la vulnĂ©rabilitĂ© ne serait pas une faiblesse, mais une force. OĂč, plutĂŽt, il ne serait ni question de faiblesse ou de force, mais bel et bien (toujours) de relation, de soin, d’affect et de puissance collective.

Cet aspect concret du militantisme radical ne peut pas ne pas rĂ©sonner avec les expĂ©riences de nombre d’entre nous. Il y a une part de bon sens : quand on ne peut pas faire confiance, on ne peut pas ĂȘtre camarade. Le militantisme repose d’abord sur des liens personnels, concrets, des affects et de la parole qui circule. Sinon, ce sont des constructions rigides qui nous donnent envie de pleurer. Or faire confiance n’est pas sans risque. On ne peut pas non plus accorder sa confiance trop facilement dans des relations minĂ©es par des rapports de pouvoir structurels. Il faudrait donc pouvoir se « sentir Â», tĂątonner, « y aller doucement Â» (p. 174) pour expĂ©rimenter ce que serait un vrai rapport Ă©gal avec des familles partagĂ©es.

Il y a ici, de maniĂšre un peu surprenante, un incontestable Ă©cho avec certaines thĂ©ories de dĂ©veloppement personnel, dans l’affirmation de l’importance de la prĂ©sence au monde, du moment prĂ©sent, de profiter de l’environnement, de cesser de se voir comme le nombril du monde pour se sentir appartenir Ă  un tout vivant, et cultiver un vĂ©ritable lĂącher prise.

« Une façon d’ĂȘtre en prise implique d’accroĂźtre la sensibilitĂ© et d’habiter plus pleinement les situations. C’est dans ce sens qu’Amador Fernandez-Savater suggĂšre que l’alternative rĂ©volutionnaire au contrĂŽle consiste Ă  ‘apprendre Ă  habiter pleinement, plutĂŽt qu’à gouverner, un processus de changement. Se laisser ĂȘtre affecté·e par la rĂ©alitĂ©, ĂȘtre capable d’affecter en retour. Prendre le temps de se saisir des possibles qui s’ouvrent dans un moment ou un autre’. Et si la capacitĂ© Ă  ĂȘtre vraiment prĂ©sent·e Ă©tait rĂ©volutionnaire ? Quels potentiels peuvent se rĂ©vĂ©ler lorsque l’on se connecte Ă  l’immĂ©diatetĂ©, dans un monde qui encourage la distraction permanente, les atermoiements, et l’engourdissement ? Â» (p. 255)

Loin d’ĂȘtre facile, l’ouvrage tĂątonne comme nous, et nous livre des pistes locales foisonnantes (un peu d’autopromotion aussi) permettant de rompre les liens imposĂ©s et de recrĂ©er ceux qui nous rendent vivants.

C’est sans doute la une limite des propositions de Joie militante. On comprend bien, on a envie d’essayer, on est soulagĂ© de lire qu’on a le droit de se tromper, mais les propositions faites paraissent en deçà de la catastrophe actuelle que nous vivons. Certes, le postulat est que la dissolution de l’Empire se fera par ses marges et D’ABORD Ă  travers les liens concrets plutĂŽt que l’idĂ©ologie. Il nous faudrait garder cela toujours Ă  l’esprit. Mais si on se reconnaĂźt Ă©normĂ©ment dans nombre de situations, on reste sur un constat doux-amer de tourner un peu en rond. Dans un mouvement d’optimisme, on en vient Ă  se demander si l’on n’étudie pas dĂ©jĂ  ici des façons de faire pour une Ă©ventuelle sociĂ©tĂ© post-capitaliste ; mais dans l’état actuel des choses, quelle place stratĂ©gique pour les pistes tracĂ©es ici ? La posture qui tend Ă  se rapprocher d’une certaine forme de rĂ©silience et d’acceptation n’est-elle pas dangereuse ?

S’aimer, s’autoriser Ă  ĂȘtre vulnĂ©rable, affecter, prendre soin des autres ; oui. Se faire une nouvelle famille, se construire une mini-ZAD et considĂ©rer que cela va dĂ©truire l’Empire, vraiment ?

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Source: Contretemps.eu