Peuple des ombres,

mangé ton pain blanc,

mangé ton pain noir,

mangés tes poings,

mangée ta gloire,

mangée ta Victoire,

mangée ta chute,

mangée ta débâcle,

mangés tes aieux,

mangés tes enfants,

mangée ta réserve

de la cave au grenier,

mangés le ventre de la terre,

les cieux, ton sol, ton air, ton monde,

mangée ta demeure.

Peuple des ombres,

le chant rauque,

à gorge déployée, à gorge éraillée, à gorge éructée,

à gorge enflammée,

à gorge étouffée, suffoquée, étranglée,

à gorge percée, déchirée,

à gorge assoiffée, asséchée,

à gorge perdue,

à gorge éperdue,

essoufflée,

de ton appel.

Peuple des ombres,

tu sillonnes la foule,

tu sillonnes les rues,

tu sillonnes les places,

tu sillonnes les carrefours,

tu sillonnes les prisons, les cimetières,

tu sillonnes tes artères,

tu sillonnes ton cœur,

tu sillonnes tes méninges,

tu sillonnes sous tes pieds

la terre de ton chagrin,

tu sillonnes sous tes pieds

les ravins de ta rage,

tu sillonnes sous tes pieds

le torrent de ta colère,

tu sillonnes les méandres

de ton delta,

tu sillonnes le désert marin

de ton espoir.

Peuple des ombres,

la lumière te saisit,

la lumière t’envisage,

la lumière te brûle,

la lumière te souille,

la lumière te noircit,

la lumière te transperce et t’enchaîne,

la lumière te floute, te diffracte, te diffuse,

la lumière te redoute,

la lumière te recherche, te suspecte,

la lumière te déforme, te dissout,

la lumière t’ensevelit,

la lumière t’éteint.

Peuple des ombres,

sous l’œil du cyclope

le marteau du sadique,

sur l’enclume de ton crâne

la ferraille des lâches,

sous la peau de ton dos

les mèches enflammées.

Peuple des ombres,

ton échelle de Jacob

les barreaux dispersés,

ton corps en morceaux

qui ne fut pas

Ton corps,

ta chair en lambeaux

qui ne fut pas

Ta chair,

ton image en charpie

qui ne fut pas

Ton image.

Aux rapaces du multiple

ta dépouille déchirée,

ton unique défroque

qui ne fut pas

à Toi.

Peuple des ombres,

ils te refusent

sépulture,

cadavre abandonné

sous le soleil de plomb,

ils trahissent leur désir

de ton Unicité,

ils renient ta figure,

honnie, défigurée,

et te crachent

à la gueule

en guise de baiser.

Peuple des ombres,

mangée la nuit,

tout au fond

de ta gorge enchantée, clarifiée,

lavée à l’eau de tes rêves,

fleurissent les sillons,

sang de ta chair,

sous la lumière échappée de tes yeux,

aveuglés

par l’étincelant noir cramé

de l’Immonde

transfiguré.

Au trou du cul du monde,

un poème se la pète.

Patrick Condé


Article publié le 17 Fév 2020 sur Lundi.am