Avril 18, 2022
Par Lundi matin
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Ses petits plagiats pourraient n’avoir l’air de rien, de mauvaises blagues dont on avait pris l’habitude. Mais quand Emmanuel Macron s’approprie un slogan du Nouveau Parti Anticapitaliste (« Nos vies valent plus que leurs profits [1] Â»), quand il cite JaurĂšs ou quand il dĂ©fend maintenant lui-mĂȘme, sans ciller, l’idĂ©e que « le front rĂ©publicain n’existe pas [2] Â» – il remontre sans fard le visage bien net qu’il avait dĂ©jĂ  montrĂ© comme candidat en 2017 : celui d’un politicien non seulement sans honneur, sans dĂ©cence et sans humilitĂ©, mais aliĂ©nĂ© par le cynisme et une relation tordue aux mots et Ă  leur sens, mĂȘme les plus graves. Il remet Ă  nu les mĂ©canismes profonds d’un rapport au langage, Ă  la pensĂ©e et au pouvoir, qui auraient dĂ» disqualifier sa posture aux yeux de tous les ĂȘtres parlants dĂšs ses premiers discours de campagne il y a cinq ans.

Ce n’était pas faute d’avoir annoncĂ© la couleur. Le 1er mai 2017, en meeting entre les deux tours des prĂ©sidentielles, le candidat Macron avait racontĂ© cette anecdote Ă©difiante :

« Ă€ Nanterre, un Ă©tudiant avait renversĂ© une poubelle sur la tĂȘte de Paul Ricoeur qui Ă©tait alors prĂ©sident de l’UniversitĂ©. L’étudiant avait eu une phrase caractĂ©ristique de 1968, il lui avait dit : “Mais d’oĂč me parlez-vous ? D’oĂč vient votre autoritĂ© ?”. Ricoeur avait eu une phrase admirable que je n’ai jamais oubliĂ©e tant elle lui ressemble ; il lui avait dit : “mon autoritĂ© vient de ce que j’ai lu plus de livres”. [3] Â»

Donc c’était dit. Dans cette histoire, la seule chose qui est plus ridicule que la rĂ©ponse de RicƓur est le fait de s’en revendiquer. Peu importe d’ailleurs l’authenticitĂ© de l’épisode, peu importe qu’il s’agisse de RicƓur ou d’un personnage allĂ©gorique, ce qui compte, c’est la grotesque gĂ©nĂ©alogie de l’autoritĂ© dressĂ©e par le rĂ©cit qui en est fait. Ici le prĂ©sident de l’UniversitĂ© n’est pas seulement montrĂ© dans une posture bouffonne, drapĂ© dans une lĂ©gitimation paternaliste de son autoritĂ© assez mal Ă  propos compte tenu du contexte. Il renvoie aussi franchement l’image du petit professeur fat, hissĂ© sur un savoir quantitatif, qui a bien empilĂ© les livres lus comme les points de son crĂ©dit social. Et qui les a empilĂ© dans quel but ? Dresser un mur entre lui et le lieu d’un dialogue oĂč se joueraient justement les vrais enjeux de la connaissance : ceux qui sont risquĂ©s, parce qu’ils remettent toujours Ă  plat les illusions d’une autoritĂ© prĂ©alable qu’on pourrait se croire sur le monde ou sur les autres. La candidat n’a pas eu trop l’air de s’apercevoir que le seul vĂ©ritable attribut du philosophe dans cette scĂšne, c’est la poubelle qu’on lui a renversĂ©e sur la tĂȘte. Mais pour savoir l’effet que produit quelquefois la quĂȘte de vĂ©ritĂ©, encore faut-il avoir dĂ©jĂ  eu pour elle un dĂ©but d’intĂ©rĂȘt.

Avec le recul on ne s’étonne plus qu’une phrase si misĂ©rable ait pu servir de mantra Ă  un homme qui a poussĂ© si loin la traĂźtrise tĂ©lĂ©vangĂ©lique et l’arrogance de classe. Nicolas Sarkozy, au moins, avait la franchise d’afficher clairement son aversion pour toute forme de culture, source assez mal dissimulĂ©e chez lui d’un complexe apparemment tenace [4]. Macron est donc bien « Sarkozy en mieux [5] Â» : il a gardĂ© le mĂ©pris, mais il s’est dĂ©barrassĂ© du complexe.

En rĂ©alitĂ©, l’une des marques de fabrique de l’esprit « marcheur Â» est de faire passer ce mĂ©pris pour de la maĂźtrise. Mais la gravitĂ© dangereuse de l’opĂ©ration tient au fossĂ© toujours plus grand qu’elle creuse entre ce qui est dit et ce qui est. Cette facultĂ© Ă  dĂ©valuer le sens rĂ©vĂšle sa nocivitĂ© Ă  mesure qu’elle s’empare de mots qui en sont trĂšs chargĂ©s. Que Macron ait pu titrer son livre « RĂ©volution Â» avait dĂ©jĂ  bien fait grincer des dents. Faire de la « solidaritĂ© Â» le mot d’ordre d’une politique sanitaire orwĂ©lienne Ă©tait du mĂȘme ressort. À chaque nouveau coup on se demande si le but n’est pas tout simplement d’éteindre les concepts [6], pour s’assurer que la rĂ©alitĂ© derriĂšre le mot – rĂ©volution, solidaritĂ© – n’ait plus la moindre chance d’advenir. Sans surprise, celui qui rĂ©pĂšte six fois « nous sommes en guerre Â» quand Ă©clate une Ă©pidĂ©mie se retrouve mal dotĂ© pour obtenir la paix, quand la vraie guerre vient. La premiĂšre fois il joue au gĂ©nĂ©ral, la deuxiĂšme il se dĂ©guise [7], tout cela n’a pas vraiment d’importance car derriĂšre les mots ne se tient qu’une image – la sienne, ou celle du Projet avec lequel il se confond.

Et si ce mĂ©pris pour et par les mots est aussi grave, et si c’est alarmant qu’il n’alarme pas encore plus qu’il ne le fait dĂ©jĂ , c’est parce que ce n’est pas le mĂ©pris d’un ignare mais le mĂ©pris d’un « sachant Â», pour le dire dans sa propre langue. C’est peut-ĂȘtre ce qui explique que ceux qui aiment se parer de ce titre soient bien reprĂ©sentĂ©s parmi ses soutiens, ou parmi ceux qui s’accommodent. En vrai cet homme et sa caste n’ont rien Ă  faire de ce que les mots veulent dire, ce qui compte, c’est comment les mots les servent. Mots, signes ou symboles, peu importe. Malheureusement c’est beaucoup plus qu’un trait de caractĂšre, qu’on pourrait dire propre Ă  la politique, c’est un projet, « leur Â» fameux « projet Â» sans nom, et un vice qui tient lieu d’idĂ©ologie au macronisme en gĂ©nĂ©ral. Les militants des « Jeunes avec Macron Â» l’ont trĂšs bien illustrĂ© pendant la campagne en posant l’un de leurs refrains (« Oh Emmanuel / Toi notre prĂ©sident / Tu le seras encore longtemps Â») sur l’air de « Bella Ciao [8] Â». Cynisme ou folie obscĂšne, on s’interroge, mais apparemment l’art s’en transmet bien.

Ne pas s’affoler de ce rĂ©flexe d’appropriation sĂ©mantique et symbolique sans limite, c’est ne pas voir qu’il est totalitaire, en ce sens au moins qu’il est justement sans limite. Si le prĂ©fet Lallement lui-mĂȘme s’en remet Ă  Trotsky [9], il n’y plus aucune raison de penser que demain les « JAM Â» ne reprendront pas des slogans maoĂŻstes en affirmant droit dans les yeux : « C’est notre projet Â», et qu’aprĂšs-demain le prĂ©sident ne citera pas des livres de Zemmour dans ses discours sur l’identitĂ© nationale. À vrai dire ce serait la moindre des choses, s’il persiste Ă  vouloir le consulter sur ses thĂšmes de prĂ©dilection [10].

Dans le monde ainsi rĂ©formĂ©, oĂč devenir riche veut dire ĂȘtre pauvre, oĂč subir s’appelle entreprendre, les discours n’ont plus d’autre rĂ©fĂ©rent, les symboles plus d’autre parties, les signes plus d’autre objet que l’origine autotĂ©lique et autocentrĂ©e de leur Ă©nonciation. La disruption annoncĂ©e, c’était ça. Pendant cinq ans elle s’est dĂ©ployĂ©e dans toute sa puissance, avec le mĂ©rite au moins de signer clairement le mandat prĂ©sidentiel comme le relais d’une convulsion plus mondiale, celle d’un ordre Ă©conomique Ă©tabli, rĂ©tabli, et rĂ©tabli encore Ă  chaque secousse par une surenchĂšre de virtualitĂ©. Ce qui arrive au langage pendant ce temps-lĂ  ressemble Ă  la diffĂ©rence entre le sens philosophique et le sens financier du mot spĂ©culation. L’opĂ©ration gĂ©nĂšre au passage un niveau de dĂ©rĂ©alisation des choses dites et dĂ©crites, et donc des choses vĂ©cues, qui peut facilement conduire Ă  la folie ou au dĂ©sespoir ceux qui la subissent, et qui n’a pas manquĂ© de le faire [11]. A minima elle provoque cette torpeur trĂšs particuliĂšre, ce sommeil paradoxal qui semble accompagner certains types de grande violence et leur reconduction [12].

S’il y a bien quelque chose qui ressemble Ă  une verticale du pouvoir, c’est la « transcendance Â» assumĂ©e d’un prĂ©sident qui se sent investi d’une « mission Â» dont il ne renie pas le caractĂšre divin [13]. Sans limite horizontale dans ses objets, puisqu’elle s’approprie jusqu’à son contraire, la pseudo-mystique macroniste est sans limite verticale dans l’autoritĂ© qu’elle prĂ©tend tirer de l’extermination du sens. Parce qu’elle est totalitaire sur le plan du langage, il y a donc un impĂ©ratif moral Ă  craindre qu’elle le devienne plus largement, Ă  mesure qu’elle continuera de façonner une rĂ©alitĂ© qu’elle vide de tout sens. Car le dĂ©sastre qu’on a constatĂ© est bien lĂ  : une langue peut ĂȘtre performative tout en Ă©tant vide. Rien ne permet de faire des prophĂ©ties, mais rien dans le bilan des cinq derniĂšres annĂ©es n’autorise Ă  Ă©touffer cette crainte d’une Ă©volution vers le pire. Le pire passe aussi par l’extinction dans les cerveaux de la facultĂ© Ă  l’identifier.

Pour commencer en tout cas, le dĂ©gommage de la pensĂ©e et la rĂ©cupĂ©ration utilitariste de sa « complexitĂ© [14] Â» sont le cadre logique Ă  ce qui nous attend pour le prochain mandat : la numĂ©risation (c’est-Ă -dire la dĂ©shumanisation) totale du monde et du service publics, largement synonyme de leur disparition, la privatisation de l’enseignement supĂ©rieur puis de l’enseignement en gĂ©nĂ©ral, la fusion de la communication progressiste et des pratiques rĂ©gressives, le couplage des discours d’ouverture et des politiques rĂ©pressives, du marketing d’extrĂȘme-gauche et de la police d’extrĂȘme-droite, du casse de la santĂ© et du passe sanitaire, de la 5G et du moyen-Ăąge.

TancrĂšde RiviĂšre,

11 avril 2022




Source: Lundi.am