Mai 16, 2023
Par Lundi matin
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Présentation de soi et mise à distance du politique

On est lundi. Il pleut et je ne sais pas trop ce que je fais lĂ .

LĂ , c’est au milieu de la grande salle d’une prestigieuse universitĂ© scandinave, sur les hauteurs de la ville, entre mer et nuages.

Dans cette salle, les tables sont dressĂ©es comme pour un mariage. Les gens sont habillĂ©s comme pour un mariage. L’ambiance est Ă  la fois cordiale et gĂȘnante, comme pour un mariage. Pourtant, nous ne cĂ©lĂ©brons aucune union, nous sommes tou·tes rĂ©unis pendant deux jours pour parler, au contraire, d’un sujet plutĂŽt sombre : le changement climatique.

L’évĂšnement est lancĂ© par une annonce : des scientifiques de plus de vingt pays Ă  travers le monde sont rĂ©unis pour dĂ©montrer que les sciences humaines et sociales sont capables de penser le dĂ©fi contemporain de la transition Ă©cologique. Tonnerre d’applaudissements.

Comme pour beaucoup de cĂ©rĂ©monies de ce type, l’objectif est moins de rĂ©flĂ©chir directement Ă  la question que de se rencontrer, faire du rĂ©seau et nouer des alliances pour permettre Ă  ces rĂ©flexions d’émerger par la suite. La taille de nos colliers-Ă©tiquettes comprenant nos noms et institutions ne laisse pas vraiment de doute sur la question.

La premiĂšre journĂ©e sera consacrĂ©e Ă  des confĂ©rences de prestigieu·ses invité·es, sous forme de panels ou de keynotes. La reprĂ©sentante de la TV nationale vante le bon traitement journalistique du sujet climatique par sa chaĂźne ; des psychologues parlent d’éco-anxiĂ©tĂ© ; des politologues de conflits d’usages locaux ; des sociologues de l’engagement des jeunes.

L’organisation est millimĂ©trĂ©e et les pauses sont aussi importantes que les interventions elles-mĂȘmes puisque rĂ©seau doit ĂȘtre fait.

Plusieurs choses me marquent dans ces premiĂšres interventions : certains Ă©lĂ©ments politiques importants sont souvent Ă©voquĂ©s en introduction, sans jamais ĂȘtre rĂ©ellement traitĂ©s.

Le pĂ©trole, d’abord. C’est un problĂšme Ă©cologique majeur. C’est d’autant plus un problĂšme que la rĂ©gion en produit en quantitĂ© industrielle et que les richesses visuellement constatables (au nombre de Tesla garĂ©es dans les rues, notamment) reposent en majoritĂ© sur cette ressource naturelle. Si, aux dires de tou·tes, les habitant·tes de cette rĂ©gion sont trĂšs Ă©colos (les Tesla sont Ă©lectriques), ils et elles doivent donc vivre avec le paradoxe du pompier pyromane. La justice sociale, ensuite. Un consensus paraĂźt Ă©tabli sur cette question : la justice climatique et la justice sociale doivent ĂȘtre pensĂ©es en symbiose puisque les catastrophes climatiques augmentent la pauvretĂ© et que la pauvretĂ© tend Ă  rendre inopĂ©rante les politiques publiques environnementales. Les riches, enfin. TrĂšs en lien avec le consensus prĂ©cĂ©dent, les chiffres sont clairs, c’est le mode de vie des 10% les plus riches qui dĂ©truit la planĂšte. Nier ce constat est de plus en plus difficile et il est donc, au contraire, de bon ton de le reconnaĂźtre.

Mais on aimerait en savoir plus et ces constats dépassent rarement les limites des chapeaux introductifs.

Par moments, j’ose espĂ©rer que si ces Ă©lĂ©ments ne sont que vaguement citĂ©s – ou, du moins, sont esquivĂ©s politiquement – c’est parce que, pour ce premier jour, le fond compte moins que la forme. Cette journĂ©e est l’occasion de se prĂ©senter, de se mettre en scĂšne, d’échanger cordialement avec ses pairs autour des belles tables rondes qui jalonnent la salle.

D’ailleurs, les questions posĂ©es sont rarement pertinentes et fusent directement aprĂšs la fin des prĂ©sentations. « Avez-vous pensĂ© Ă  intĂ©grer les entreprises dans votre recherche ? Â», assĂšne un chercheur de l’universitĂ© du Texas. Elles sont surtout l’occasion pour celui ou celle qui les pose d’évoquer son nom et son origine. Un « monsieur d’Oxford Â» en pause rĂ©guliĂšrement et s’évertue Ă  rĂ©pĂ©ter le nom de sa prestigieuse institution Ă  chacune d’entre elles. Et cela fonctionne. À ma table, il se murmure : « j’aimerais bien aller voir ce monsieur d’Oxford
 mais je ne sais pas quoi lui dire Â».

Globalement donc, je trouve peu d’intĂ©rĂȘt Ă  tout ce qui se raconte aujourd’hui. Personne ne prend de risque, les discours sont lissĂ©s, les sujets consensuels et trĂšs individualisants. Pourtant, les gens paraissent satisfaits du « panorama dressĂ© Â».

Demain on parlera de capitalisme, hein ? Au moins un peu ?

Sans surprise, non. On ne parlera pas de capitalisme. Jamais.

Avion, viande et éco-anxiété

Le deuxiĂšme jour il pleut, encore. Nous changeons de locaux pour aller dans un autre bĂątiment de l’universitĂ© oĂč l’ambiance est un peu moins fastueuse.

Ce jour commence, comme le prĂ©cĂ©dent, par une prĂ©sentation collĂ©giale au cours de laquelle, au dĂ©tour d’un PowerPoint, apparait une photo de Macron avec l’administration Trump, en 2019. Le mot fuse dans l’amphithĂ©Ăątre : « comparĂ© Ă  Trump, Macron c’était quand mĂȘme beaucoup mieux niveau climat Â».

Ce deuxiĂšme jour est plus acadĂ©mique. Les papers presentations voient le public se diviser en plusieurs salles. Les prĂ©sentations se font plus courtes et les discussions en plus petits comitĂ©s, autour de recherches plus prĂ©cises et, souvent, de jeunes chercheur·es. Les questions, elles aussi, se font un peu plus pertinentes. Les enjeux de rĂ©seau laissent vaguement la place Ă  d’autres, plus scientifiques.

Pourtant, je ne trouve toujours pas vraiment d’intĂ©rĂȘt Ă  ce qui est prĂ©sentĂ©. Peut-ĂȘtre parce qu’il est trop difficile de prĂ©senter sa recherche en quinze minutes ? Peut-ĂȘtre parce que le stress et la peur qui s’entend dans les voix tremblantes des jeunes chercheur·es les rendent difficiles Ă  suivre ? Peut-ĂȘtre parce que, malgrĂ© tout, les prĂ©sentations restent lisses et uniformes ? Peut-ĂȘtre parce que c’est aussi le cas des sujets de recherches eux-mĂȘmes ? Peut-ĂȘtre parce que, Ă  la mi-journĂ©e, le mot capitalisme n’a toujours pas Ă©tĂ© prononcĂ© ? Et ne le sera pas non plus dans l’aprĂšs-midi.

L’aprĂšs-midi sera en revanche l’occasion de comprendre progressivement quels sont les ennemis identifiĂ©s collectivement lors de ces deux jours d’échanges. Ils sont trois : l’avion, les voitures et la viande. Ils sont, en fait, mĂȘme plutĂŽt quatre parce que, dans un autre registre, l’éco-anxiĂ©tĂ© est Ă©rigĂ©e au rang d’ennemi public numĂ©ro un puisque « nous voulons que nos jeunes se sentent bien Â». Les recherches sur cette question se comptent par dizaines. Elles cherchent Ă  comprendre pourquoi les jeunes se sentent Ă©co-anxieux, comment est-ce que cette anxiĂ©tĂ© se matĂ©rialise, est-ce grave, comment rĂ©soudre ce problĂšme. Mais les recherches traitent aussi des pratiques de mobilitĂ© (voiture, avion), des pratiques alimentaires (viande, vĂ©ganisme), des pratiques en lignes (influenceurs climat, militantisme en ligne) : de l’individu face aux changements climatiques.

Ce qui me paraĂźt commun entre tout ce qui m’est donnĂ© Ă  voir aujourd’hui c’est l’absence de conflictualitĂ© et, plus globalement, sur ces deux jours, l’absence du politique. Ce dont il s’agit c’est de comprendre et de modeler le comportement des individus en tant que consommateurs. Comment les pousser Ă  ĂȘtre « plus respectueux de la nature Â», Ă  moins prendre l’avion, Ă  trier leurs dĂ©chets.

Un jeune philosophe va mĂȘme jusqu’à chercher Ă  convaincre son auditoire que c’est, prĂ©cisĂ©ment, « la vertu individuelle Â» qui sera en mesure de rĂ©soudre les problĂšmes posĂ©s par « l’anthropocĂšne Â».

Bonnes intentions

La journée se termine par un événement qui, je crois, me permet de donner du sens à ces deux jours.

C’est le discours d’une ancienne femme politique scandinave qui clĂŽture les discussions. Discours politique au pire sens du terme : vide de sens, multipliant les banalitĂ©s et les flatteries. « Les citoyen·nes sont maintenant responsables Â» ; « Nous avons besoin d’une nouvelle croissance, une croissance de qualitĂ© Â» ; « Nous avons besoin des sciences sociales, besoin de gens qui savent communiquer, crĂ©er l’espoir Â». DerriĂšre son pupitre et ses jolies tournures de phrases, elle cherche Ă  brosser dans le sens du poil son public fatiguĂ© par deux jours d’échanges.

Dans cette succession d’idĂ©es prĂ©mĂąchĂ©es, une chose me marque tout de mĂȘme. Elle rĂ©pĂšte plusieurs fois : « â€Šsi nous ne voulons pas devenir la Chine il nous faudra
 Â».

Étonnante formulation. Pourquoi voudrions-nous devenir « la Chine Â» ?

Son discours rĂ©sonne alors pour moi avec une question posĂ©e la veille. Question que j’avais prise, sur le moment, pour une autre banalitĂ© : « La dĂ©mocratie est-elle rĂ©ellement adaptĂ©e Ă  la crise Ă©cologique ? Â». Je ne me souviens plus bien de la rĂ©ponse apportĂ©e, ni mĂȘme de la personne ayant posĂ© la question, pourtant je comprends maintenant l’importance de cette remarque. La vraie question de ces deux jours, c’est celle-ci.

Car dans son discours, la femme politique scandinave parle rĂ©guliĂšrement de la nĂ©cessaire « intĂ©gration des citoyen·nes Â», de la « participation locale Â». Beaucoup de travaux prĂ©sentĂ©s cherchent Ă  « conscientiser Â» les individus, notamment, d’ailleurs, les classes populaires ; Ă  rĂ©duire l’éco-anxiĂ©tĂ© pour favoriser l’engagement ; Ă  crĂ©er de nouveaux modĂšles politiques intĂ©grateurs. Elle invite donc l’auditoire Ă  valoriser, de toutes les maniĂšres possibles, ses recherches, Ă  investir le dĂ©bat public, Ă  s’engager en politique. Nous sommes, selon elle, les porteurs des changements nĂ©cessaires.

Pourtant, le paradoxe temporel est aussi rĂ©guliĂšrement Ă©voquĂ© : « nous avons si peu de temps pour engager des changements si chronophages Â». Or, si les masses que nous cherchons Ă  convaincre, dans leur grande lenteur, n’arrivent pas Ă  « changer leurs comportements Â» assez vite, qu’adviendra-t-il ?

ParaĂźt ressortir l’idĂ©e que si tout cela ne fonctionne pas, si les expert·es, notamment prĂ©sents dans cet amphithĂ©Ăątre, ne parviennent pas Ă  faire Ă©merger leurs propositions dĂ©mocratiques Ă  temps, si les catastrophes climatiques frappent plus vite que prĂ©vu, si la science et les bonnes intentions ne suffisaient pas : alors, d’autres choix devront ĂȘtre fait.

Des choix qui pourraient nous rapprocher, politiquement, de la Chine.

Evidemment, personne ne dit cela ouvertement ici et d’ailleurs, personne ne le pense si clairement.

Pourtant, dans les bonnes intentions individualisantes brossĂ©es au cours de ces deux jours se profile un refus de la conflictualitĂ© et du dĂ©bat politique structurel sur les causes des changements climatiques. Donc, sur le capitalisme. Rejeter la faute sur l’individu – et, indirectement, sur celui ou celle qui ne pourra pas s’offrir de voiture Ă©lectrique – traduit une farouche volontĂ© de conserver ses privilĂšges par un Ă©vitement des dĂ©bats sur leurs remises en cause.

Alors, la question se pose en ces termes : lorsque ces privilĂšges se verront matĂ©riellement attaquĂ©s par les catastrophes climatiques Ă  venir, ceux qui les exercent conserveront-ils leurs bonnes intentions ?

Ils auront en tout cas le luxe de pouvoir dire qu’ils ont essayĂ©. Notamment ici, pendant ces deux jours, sous la pluie scandinave.




Source: Lundi.am