Peter Gelderloos

L’anarchie fonctionne

2010

Introduction

L’anarchie ne fonctionnerait jamais

Qu’est-ce que l’anarchie exactement‚ÄĮ?

Une note sur l’inspiration

Le sujet sensible de la représentation

Lectures recommandées

1. La nature humaine

Les gens ne sont-ils pas naturellement √©go√Įstes‚ÄĮ?

Les gens ne sont-ils pas naturellement comp√©titifs‚ÄĮ?

Les humains n’ont-ils pas toujours √©t√© patriarches‚ÄĮ?

Les gens ne sont-ils pas naturellement belliqueux‚ÄĮ?

La domination et l’autorit√© ne sont-elles pas naturelles‚ÄĮ?

Un sens du soi plus large

Lectures recommandées

2. Les décisions

Comment les d√©cisions seront-elles prises‚ÄĮ?

Comment les d√©cisions seront ex√©cut√©es‚ÄĮ?

Qui va r√©gler les diff√©rends‚ÄĮ?

Se rencontrer dans la rue

Lectures recommandées

3. L’√©conomie

Sans salaire, qu’est-ce qui motive √† travailler‚ÄĮ?

Les gens n’ont-ils pas besoin de patrons et d’experts‚ÄĮ?

Qui va sortir les poubelles‚ÄĮ?

Qui prendra soin des personnes √Ęg√©es et handicap√©es‚ÄĮ?

Comment les gens auront-ils acc√®s aux soins‚ÄĮ?

Qu’en est-il de l’√©ducation‚ÄĮ?

Qu’en est-il de la technologie‚ÄĮ?

Comment l’√©change fonctionnera-t-il‚ÄĮ?

Qu’en est-il des personnes qui ne veulent pas renoncer √† un style de vie consum√©riste‚ÄĮ?

Qu’en est-il de la construction et de l’organisation d’infrastructures larges et √©tendues‚ÄĮ?

Comment les villes fonctionneront-elles‚ÄĮ?

Qu’en est-il des s√©cheresses, famines ou autres catastrophes‚ÄĮ?

Répondre à nos besoins sans compter les points

Lectures recommandées

4. L’environnement

Qu’est-ce qui emp√™che quelqu’un de d√©truire l’environnement

Qu’en est-il des probl√®mes environnementaux mondiaux comme le changement climatique‚ÄĮ?

Le seul moyen de sauver la planète

Lectures recommandées

5. Le crime

Qui nous prot√©gera sans la police‚ÄĮ?

Qu’en est-il des gangs et des brutes‚ÄĮ?

Qu’est-ce qui emp√™che quelqu’un de tuer des gens‚ÄĮ?

Qu’en est-il des viols, de la violence domestique et des autres formes de pr√©judices‚ÄĮ?

Au-delà de la justice individuelle

Lectures recommandées

6. La révolution

Comment des personnes organis√©es horizontalement pourraient-elles surmonter l’√Čtat‚ÄĮ?

Comment savoir si les r√©volutionnaires ne vont pas devenir de nouvelles autorit√©s‚ÄĮ?

Comment les communaut√©s d√©cideront-elles de s’organiser au d√©but‚ÄĮ?

Comment seront r√©gl√©es les oppressions pass√©es‚ÄĮ?

Comment une √©thique commune, anti-autoritaire et √©cologique va-t-elle se mettre en place‚ÄĮ?

Une révolution qui est beaucoup de révolutions

Lectures recommandées

7. Les sociétés voisines

Une soci√©t√© anarchiste pourrait-elle se d√©fendre contre un voisin autoritaire‚ÄĮ?

Que fera-t-on √† propos des soci√©t√©s qui resteront patriarcales ou racistes‚ÄĮ?

Qu’est-ce qui emp√™chera guerres et querelles constantes‚ÄĮ?

Des réseaux pas des frontières

Lectures recommandées

8. Le futur

L’√©tat ne r√©√©mergera-t-il pas avec le temps‚ÄĮ?

Qu’en est-il des autres probl√®mes qu’on ne peut pas pr√©voir‚ÄĮ?

Faire que l’anarchie fonctionne

Lectures recommandées

Ça fonctionne quand on le fait fonctionner

Bibliographie

Plus besoin de parler du bon vieux temps, il est temps de faire quelque chose de grand.

Je veux que vous sortiez et que vous fassiez en sorte que √ßa marche…

Thom Yorke

D√©dicac√© aux personnes merveilleuses de RuinAmalia, La Revoltosa et le Kyiv infoshop, pour faire fonctionner l’anarchie.

Bien que ce livre ait commenc√© comme un projet individuel, au final, un grand nombre de personnes, dont la plupart pr√©f√®rent rester anonymes, ont contribu√© √† le rendre possible gr√Ęce √† la relecture, la v√©rification des faits, la recommandation de sources, l’√©dition, etc. Pour ne reconna√ģtre qu’une petite partie de cette aide, l’auteur tient √† remercier John, Jose, Vila Kula, aaaa‚ÄĮ!, L, J et G pour avoir permis l’acc√®s √† l’ordinateur pendant toute une ann√©e de d√©m√©nagements, d’expulsions, de plantages, de virus, etc. Merci √† Jessie Dodson et Katie Clark pour leur aide dans la recherche sur un autre projet, que j’ai fini par utiliser pour ce livre. Merci √©galement √† C et E, qui ont pr√™t√© leurs mots de passe pour un acc√®s gratuit aux bases de donn√©es d’articles scientifiques accessibles aux √©tudiants universitaires, mais pas au reste d’entre nous.

* * * * *

Il y a des histoires cachées tout autour de nous,

dans les villages abandonnés des montagnes

ou des terrains vagues dans la ville,

pétrifiant sous nos pieds dans les restes

de soci√©t√©s comme on n’en a jamais connues,

nous chuchotant que les choses pourraient être différentes.

Mais l’homme politique que vous connaissez vous ment,

le manager qui vous embauche et vous licencie,

le propriétaire qui vous expulse,

le président de la banque qui possède votre maison,

le professeur qui note vos travaux,

le flic qui roule dans votre rue,

le journaliste qui vous informe,

le médecin qui vous soigne,

le mari qui vous bat,

la mère qui vous donne la fessée,

le soldat qui tue pour vous,

et l’assistant social qui range votre pass√© et votre avenir dans un dossier dans un classeur

demandent tous

“CE QUE VOUS FERIEZ SANS NOUS ?”

Ce serait l’anarchie”.

* * * * *

Et la fille qui s’est enfuie de chez elle,

le chauffeur de bus sur le piquet de grève,

le vétéran qui a jeté sa médaille mais qui garde son fusil,

le gar√ßon sauv√© du suicide par l’amour de ses amis,

la bonne qui doit s’incliner devant ceux qui ne savent m√™me pas cuisiner pour eux-m√™mes,

l’immigrante qui traverse un d√©sert √† pied pour retrouver sa famille de l’autre c√īt√©,

le gamin en route pour la prison parce qu’il a br√Ľl√© un centre commercial qu’ils construisaient sur ses r√™ves d’enfant,

le voisin qui nettoie les seringues du terrain vague, en esp√©rant que quelqu’un le transforme en jardin,

l’auto-stoppeur sur la route,

l’√©tudiant qui a abandonn√© l’universit√© et qui a renonc√© √† sa carri√®re, √† son assurance maladie et parfois m√™me √† la nourriture pour pouvoir √©crire des po√®mes r√©volutionnaires pour le monde entier,

peut-√™tre que nous pouvons tous le sentir :

nos patrons et nos bourreaux ont peur de ce qu’ils feraient sans nous,

et leur menace est une promesse –

les meilleures parties de notre vie sont d√©j√† l’anarchie.

Introduction

L’anarchie ne fonctionnerait jamais

L’anarchisme est le plus audacieux des mouvements sociaux r√©volutionnaires √† √©merger de la lutte contre le capitalisme – il vise un monde lib√©r√© de toute forme de domination et d’exploitation. Mais au cŇďur de ce mouvement se trouve une proposition simple et convaincante : les gens savent mieux que n’importe quel expert comment vivre leur propre vie et s’organiser. D’autres pr√©tendent cyniquement que les gens ne savent pas ce qui est dans leur int√©r√™t, qu’ils ont besoin d’un gouvernement pour les prot√©ger, que l’ascension d’un parti politique pourrait d’une certaine mani√®re garantir les int√©r√™ts de tous les membres de la soci√©t√©. Les anarchistes r√©torquent que la prise de d√©cision ne devrait pas √™tre centralis√©e dans les mains d’un gouvernement, mais que le pouvoir devrait plut√īt √™tre d√©centralis√© : c’est-√†-dire que chaque personne devrait √™tre le centre de la soci√©t√©, et que tous devraient √™tre libres de construire les r√©seaux et les associations dont ils ont besoin pour r√©pondre √† leurs besoins en commun avec les autres.

L’√©ducation que nous recevons dans les √©coles publiques nous apprend √† douter de notre capacit√© √† nous organiser. Cela am√®ne beaucoup de gens √† conclure que l’anarchie est impraticable et utopique : cela ne marcherait jamais. Au contraire, la pratique anarchiste a d√©j√† une longue histoire, et a souvent bien fonctionn√©. Les livres d’histoire officiels racontent une histoire s√©lective, en occultant le fait que toutes les composantes d’une soci√©t√© anarchiste ont exist√© √† diff√©rentes √©poques, et que d’innombrables soci√©t√©s apatrides ont prosp√©r√© pendant des mill√©naires.

Comment une soci√©t√© anarchiste se compare-t-elle aux soci√©t√©s √©tatistes et capitalistes‚ÄĮ? Il est √©vident que les soci√©t√©s hi√©rarchis√©es fonctionnent bien selon certains crit√®res. Elles ont tendance √† √™tre extr√™mement efficaces pour conqu√©rir leurs voisins et assurer de vastes fortunes √† leurs dirigeants. D’autre part, alors que le changement climatique, les p√©nuries de nourriture et d’eau, l’instabilit√© des march√©s et d’autres crises mondiales s’intensifient, les mod√®les hi√©rarchiques ne s’av√®rent pas particuli√®rement durables. L’histoire de ce livre montre qu’une soci√©t√© anarchiste peut faire beaucoup mieux pour permettre √† tous ses membres de satisfaire leurs besoins et leurs d√©sirs.

Les nombreuses histoires, pass√©es et pr√©sentes, qui montrent comment fonctionne l’anarchie ont √©t√© supprim√©es et d√©form√©es en raison des conclusions r√©volutionnaires que nous pourrions en tirer. Nous pouvons vivre dans une soci√©t√© sans patrons, sans maitres, sans politiciens ou bureaucrates‚ÄĮ; une soci√©t√© sans juges, sans police et sans criminels, riches ou pauvres‚ÄĮ; une soci√©t√© sans sexisme, sans homophobie et sans transphobie‚ÄĮ; une soci√©t√© dans laquelle les blessures de si√®cles d’esclavage, de colonialisme et de g√©nocide peuvent enfin gu√©rir. Les seules choses qui nous arr√™tent sont les prisons, les programmes et les salaires des puissants, ainsi que notre propre manque de confiance en nous-m√™mes.

Bien s√Ľr, les anarchistes n’ont pas √† √™tre pratique √† une faute. Si nous gagnons un jour la libert√© de g√©rer nos propres vies, nous trouverons probablement des approches enti√®rement nouvelles de l’organisation qui s’inspirent de ces formes √©prouv√©es. Que ces histoires soient donc un point de d√©part, et un d√©fi.

Qu’est-ce que l’anarchisme exactement‚ÄĮ?

Quantit√© d’√©crits ont √©t√© produit pour r√©pondre √† cette question, et des millions de personnes ont consacr√© leur vie √† cr√©er, √©tendre, d√©finir et combattre pour l’anarchie. Il existe d’innombrables chemins vers l’anarchisme et d’innombrables d√©buts : les travailleurs de l’Europe du 19e si√®cle luttant contre le capitalisme et croyant en eux plut√īt qu’aux id√©ologies des partis politiques autoritaires‚ÄĮ; les peuples indig√®nes luttant contre la colonisation et se r√©appropriant leurs cultures traditionnelles et horizontales‚ÄĮ; les lyc√©ens s’√©veillant √† la profondeur de leur ali√©nation et de leur malheur‚ÄĮ; les mystiques de Chine il y a mille ans ou d’Europe il y a cinq cents ans, tao√Įstes ou anabaptistes, luttant contre le gouvernement et la religion organis√©e‚ÄĮ; les femmes se rebellant contre l’autoritarisme et le sexisme de la gauche. Il n’y a pas de comit√© central qui distribue des cartes de membre, ni de doctrine standard. L’anarchie signifie diff√©rentes choses pour diff√©rentes personnes. Cependant, voici quelques principes de base sur lesquels la plupart des anarchistes s’accordent.

L’autonomie et l’horizontalit√© : Tout le monde m√©rite d’avoir la libert√© de se d√©finir et de s’organiser selon ses propres conditions. Les structures de prise de d√©cision devraient √™tre horizontales plut√īt que verticales, afin que personne ne domine les autres‚ÄĮ; elles devraient favoriser le pouvoir de faire et d’agir librement plut√īt que le pouvoir sur les autres. L’anarchisme s’oppose √† toutes les hi√©rarchies coercitives, y compris le capitalisme, l’√Čtat, la supr√©matie blanche et le patriarcat.

L’aide mutuelle : Les gens devraient s’entraider volontairement‚ÄĮ; les liens de solidarit√© et de g√©n√©rosit√© forment un ciment social plus fort que la peur inspir√©e par les lois, les fronti√®res, les prisons et les arm√©es. L’aide mutuelle n’est ni une forme de charit√© ni d’√©change √† somme nulle‚ÄĮ; le donneur et le b√©n√©ficiaire sont √©gaux et interchangeables. Comme aucun des deux ne d√©tient de pouvoir sur l’autre, ils augmentent leur pouvoir collectif en cr√©ant des occasions de travailler ensemble.

L’association b√©n√©vole : Les personnes doivent √™tre libres de coop√©rer avec qui elles veulent, comme elles le jugent bon‚ÄĮ; de m√™me, elles doivent √™tre libres de refuser toute relation ou arrangement qu’elles ne jugent pas dans leur int√©r√™t. Chacun doit pouvoir se d√©placer librement, tant physiquement que socialement. Les anarchistes s’opposent aux fronti√®res de toutes sortes et √† la cat√©gorisation involontaire par citoyennet√©, sexe ou race.

L’action directe : Il est plus responsabilisant et plus efficace d’atteindre les objectifs directement que de compter sur les autorit√©s ou les repr√©sentants. Les gens libres ne demandent pas les changements qu’ils veulent voir dans le monde‚ÄĮ; ils les font.

La r√©volution : Les syst√®mes de r√©pression actuels, bien ancr√©s, ne peuvent √™tre r√©form√©s. Ceux qui d√©tiennent le pouvoir dans un syst√®me hi√©rarchique sont ceux qui instituent les r√©formes, et ils le font g√©n√©ralement de mani√®re √† pr√©server, voire √† amplifier leur pouvoir. Des syst√®mes comme le capitalisme et la supr√©matie blanche sont des formes de guerre men√©es par des √©lites‚ÄĮ; la r√©volution anarchiste signifie se battre pour renverser ces √©lites afin de cr√©er une soci√©t√© libre.

L’auto-√©mancipation : “La lib√©ration des travailleurs est le devoir des travailleurs eux-m√™mes”, comme le dit le vieux slogan. Cela s’applique √©galement √† d’autres groupes : les gens doivent √™tre au premier plan de leur propre lib√©ration. La libert√© ne peut pas √™tre donn√©e, elle doit √™tre prise.

Une note sur l’inspiration

Le pluralisme et la libert√© ne sont pas compatibles avec les id√©ologies orthodoxes. Les exemples historiques d’anarchie n’ont pas √† √™tre explicitement anarchistes. La plupart des soci√©t√©s et organisations qui ont r√©ussi √† vivre sans gouvernement ne se sont pas qualifi√©es d'”anarchistes”‚ÄĮ; ce terme est apparu en Europe au 19e si√®cle, et l’anarchisme en tant que mouvement social conscient de soi n’est pas aussi universel que le d√©sir de libert√©.

Il est pr√©somptueux d’attribuer l’√©tiquette “anarchiste” √† des personnes qui ne l’ont pas choisie‚ÄĮ; √† la place, nous pouvons utiliser toute une s√©rie d’autres termes pour d√©crire des exemples d’anarchie dans la pratique. “L’anarchie” est une situation sociale d√©pourvue de gouvernement et de hi√©rarchies coercitives, maintenue par des relations horizontales auto-organis√©es‚ÄĮ; les “anarchistes” sont des personnes qui s’identifient au mouvement social ou √† la philosophie de l’anarchisme. Les anti-autoritaires sont des personnes qui veulent express√©ment vivre dans une soci√©t√© sans hi√©rarchies coercitives, mais qui ne s’identifient pas, √† notre connaissance, comme anarchistes – soit parce que le terme ne leur √©tait pas accessible, soit parce qu’ils ne consid√®rent pas le mouvement sp√©cifiquement anarchiste comme pertinent pour leur monde. Apr√®s tout, le mouvement anarchiste en tant que tel est n√© en Europe et il a h√©rit√© d’une vision du monde conforme √† ce contexte‚ÄĮ; entre-temps, il existe de nombreuses autres luttes contre l’autorit√© qui d√©coulent de diff√©rentes visions du monde et n’ont pas besoin de se qualifier “d’anarchistes”. Une soci√©t√© qui existe sans √Čtat, mais qui ne s’identifie pas comme anarchiste, est “apatride”‚ÄĮ; si cette soci√©t√© n’est pas apatride par hasard, mais travaille consciemment √† emp√™cher l’√©mergence de hi√©rarchies et s’identifie √† ses caract√©ristiques √©galitaires, on pourrait la d√©crire comme “anarchiste”. ”

Les exemples pr√©sent√©s dans ce livre ont √©t√© choisis parmi un large √©ventail d’√©poques et de lieux – environ quatre-vingt-dix en tout. Trente d’entre eux sont explicitement anarchistes‚ÄĮ; les autres sont tous apatrides, autonomes ou consciemment anti-autoritaires. Plus de la moiti√© des exemples sont issus de la soci√©t√© occidentale actuelle, un tiers sont tir√©s de soci√©t√©s apatrides qui donnent une vision de l’√©tendue des possibilit√©s humaines en dehors de la civilisation occidentale, et les quelques exemples restants sont des exemples historiques classiques. Certains d’entre eux, comme la guerre civile espagnole, sont cit√©s √† de multiples reprises parce qu’ils sont bien document√©s et offrent une mine d’informations. Le nombre d’exemples inclus rend impossible d’explorer chacun d’entre eux avec le d√©tail qu’il m√©rite. L’id√©al serait que le lecteur soit inspir√© pour poursuivre lui-m√™me ces questions, en distillant d’autres le√ßons pratiques des tentatives de ceux qui l’ont pr√©c√©d√©.

Il appara√ģtra tout au long de ce livre que l’anarchie existe en conflit avec l’√Čtat et le capitalisme. Nombre des exemples donn√©s ici ont finalement √©t√© √©cras√©s par la police ou les arm√©es conqu√©rantes, et c’est en grande partie √† cause de cette r√©pression syst√©matique des alternatives qu’il n’y a pas eu plus d’exemples d’anarchie fonctionnant. Cette histoire sanglante implique que, pour √™tre approfondie et r√©ussie, une r√©volution anarchiste devrait √™tre globale. Le capitalisme est un syst√®me mondial, en expansion constante et colonisant toutes les soci√©t√©s autonomes qu’il rencontre. √Ä long terme, aucune communaut√© ni aucun pays ne peut rester anarchiste alors que le reste du monde est capitaliste. Une r√©volution anticapitaliste doit d√©truire totalement le capitalisme, sinon il sera d√©truit. Cela ne signifie pas que l’anarchisme doit √™tre un syst√®me mondial unique. De nombreuses formes diff√©rentes de soci√©t√©s anarchistes peuvent coexister, et celles-ci peuvent √† leur tour coexister avec des soci√©t√©s qui ne sont pas anarchistes, √† condition que ces derni√®res ne soient pas autoritaires ou oppressives par confrontation. Les pages suivantes montrent la grande diversit√© des formes que peuvent prendre l’anarchie et l’autonomie.

Les exemples pr√©sent√©s dans ce livre montrent l’anarchie qui fonctionne pendant un certain temps ou qui r√©ussit d’une mani√®re sp√©cifique. Tant que le capitalisme ne sera pas aboli, tous ces exemples seront n√©cessairement partiels. Ces exemples sont instructifs tant par leurs faiblesses que par leurs forces. En plus de fournir une image de personnes cr√©ant des communaut√©s et r√©pondant √† leurs besoins sans patron, ils soul√®vent la question de ce qui a mal tourn√© et de la mani√®re dont nous pourrions faire mieux la prochaine fois.

Dans ce but, voici quelques th√®mes r√©currents sur lesquels il peut √™tre utile de r√©fl√©chir au cours de la lecture de ce livre :

L’isolation : De nombreux projets anarchistes fonctionnent assez bien, mais n’ont un impact que sur la vie d’un nombre infime de personnes. Qu’est-ce qui engendre cet isolement‚ÄĮ? Qu’est-ce qui tend √† y contribuer, et qu’est-ce qui peut la compenser‚ÄĮ?

Les alliances : Dans un certain nombre d’exemples, des anarchistes et autres anti-autoritaires ont √©t√© trahis par de suppos√©s alli√©s qui ont sabot√© la possibilit√© d’une lib√©ration afin de prendre le pouvoir pour eux-m√™mes. Pourquoi les anarchistes ont-ils choisi ces alliances, et que pouvons-nous apprendre sur le type d’alliances √† conclure aujourd’hui‚ÄĮ?

La r√©pression : Les communaut√©s autonomes et les activit√©s r√©volutionnaires ont √©t√© stopp√©es net par la r√©pression polici√®re ou l’invasion militaire √† maintes reprises. Les gens sont intimid√©s, arr√™t√©s, tortur√©s et tu√©s, et les survivants doivent se cacher ou abandonner la lutte‚ÄĮ; les communaut√©s qui avaient autrefois apport√© leur soutien se retirent afin de se prot√©ger. Quelles sont les actions, les strat√©gies et les formes d’organisation qui permettent le mieux aux gens de survivre √† la r√©pression‚ÄĮ? Comment ceux qui sont √† l’ext√©rieur peuvent-ils apporter une solidarit√© efficace‚ÄĮ?

La collaboration : Certains mouvements sociaux ou projets radicaux choisissent de participer ou de s’adapter √† certains aspects du syst√®me actuel afin de surmonter l’isolement, d’√™tre accessibles √† un plus grand nombre de personnes ou d’√©viter la r√©pression. Quels sont les avantages et les pi√®ges de cette approche‚ÄĮ? Y a-t-il des moyens de surmonter l’isolement ou d’√©viter la r√©pression sans elle‚ÄĮ?

Le gain temporaire : De nombreux exemples de ce livre n’existent plus. Bien s√Ľr, les anarchistes n’essaient pas de cr√©er des institutions permanentes qui prennent leur propre vie‚ÄĮ; des organisations sp√©cifiques devraient prendre fin lorsqu’elles ne sont plus utiles. En prenant conscience de cela, comment pouvons-nous tirer le meilleur parti des bulles d’autonomie tant qu’elles durent, et comment peuvent-elles continuer √† nous informer apr√®s avoir cess√© d’exister‚ÄĮ? Comment relier une s√©rie d’espaces et d’√©v√©nements temporaires pour cr√©er une continuit√© de lutte et de communaut√©‚ÄĮ?

Le sujet sensible de la représentation

Dans autant de cas que possible, nous avons cherch√© √† obtenir des r√©actions directes de personnes ayant une exp√©rience personnelle des luttes et des communaut√©s d√©crites dans ce livre. Dans certains cas, cela s’est av√©r√© impossible, en raison de la distance ou du temps. Dans ces cas, nous avons d√Ľ nous fier exclusivement √† des repr√©sentations √©crites, g√©n√©ralement enregistr√©es par des observateurs ext√©rieurs. Mais la repr√©sentation n’est pas du tout un processus neutre, et les observateurs ext√©rieurs projettent leurs propres valeurs et exp√©riences sur ce qu’ils observent. Bien s√Ľr, la repr√©sentation est une activit√© in√©vitable dans le discours humain, et de plus, les observateurs ext√©rieurs peuvent apporter des perspectives nouvelles et utiles.

Cependant, notre monde n’est pas aussi simple. Alors que la civilisation europ√©enne se r√©pandait et dominait le reste de la plan√®te, les observateurs qu’elle envoyait √©taient g√©n√©ralement les arpenteurs, les missionnaires, les √©crivains et les scientifiques de l’ordre en place. √Ä l’√©chelle mondiale, cette civilisation est la seule √† avoir le droit de s’interpr√©ter elle-m√™me et d’interpr√©ter toutes les autres cultures. Les syst√®mes de pens√©e occidentaux ont √©t√© r√©pandus de force dans le monde entier. Les soci√©t√©s colonis√©es ont √©t√© d√©coup√©es et exploit√©es comme des esclaves, des ressources √©conomiques et du capital id√©ologique. Les peuples non occidentaux ont √©t√© repr√©sent√©s en Occident de mani√®re √† confirmer la vision du monde et le sentiment de sup√©riorit√© de l’Occident, et √† justifier le projet imp√©rial en cours comme √©tant n√©cessaire pour le bien des peuples civilis√©s de force.

En tant qu’anarchistes essayant d’abolir la structure de pouvoir responsable du colonialisme et de bien d’autres maux, nous voulons approcher ces autres cultures de bonne foi, afin d’en tirer des enseignements, mais si nous ne faisons pas attention, nous pourrions facilement tomber dans le sch√©ma eurocentrique habituel qui consiste √† manipuler et √† exploiter ces autres cultures pour notre propre capital id√©ologique. Dans les cas o√Ļ nous n’avons pu trouver personne de la communaut√© en question pour revoir et critiquer nos propres interpr√©tations, nous avons essay√© de situer le conteur dans le r√©cit, de subvertir son objectivit√© et son invisibilit√©, de contester d√©lib√©r√©ment la validit√© de nos propres informations et de proposer des repr√©sentations souples et humbles. Nous ne savons pas exactement comment r√©aliser cet √©quilibre, mais nous esp√©rons apprendre tout en essayant.

Certains indig√®nes que nous consid√©rons comme des camarades dans la lutte contre l’autorit√© estiment que les blancs n’ont pas le droit de repr√©senter les cultures indig√®nes, et cette position est d’autant plus justifi√©e que depuis cinq cents ans, les repr√©sentations euro-am√©ricaines des peuples indig√®nes ont √©t√© int√©ress√©es, exploit√©es et li√©es aux processus de g√©nocide et de colonisation en cours. D’autre part, une partie de notre objectif en publiant ce livre a √©t√© de remettre en question l’eurocentrisme historique du mouvement anarchiste et de nous encourager √† √™tre ouverts aux autres cultures. Nous ne pouvions pas y parvenir en pr√©sentant uniquement des histoires d’apatridie de notre propre culture. L’auteur et la plupart des personnes qui travaillent sur ce livre √† titre √©ditorial sont blancs, et il n’est pas surprenant que ce que nous √©crivons refl√®te nos origines. En fait, la question centrale que ce livre cherche √† aborder, √† savoir si l’anarchie pourrait fonctionner, semble elle-m√™me √™tre eurocentrique. Seul un peuple qui a effac√© la m√©moire de son propre pass√© d’apatride pourrait se demander s’il a besoin de l’√Čtat. Nous reconnaissons que tout le monde ne partage pas cet angle mort historique et que ce que nous publions ici peut ne pas √™tre utile √† des personnes d’autres milieux. Mais nous esp√©rons qu’en racontant des histoires sur les cultures et les luttes d’autres soci√©t√©s, nous pourrons contribuer √† corriger l’eurocentrisme end√©mique de certaines de nos communaut√©s et devenir de meilleurs alli√©s, et de meilleurs auditeurs, chaque fois que des personnes d’autres cultures choisiront de nous raconter leurs propres histoires.

Quelqu’un qui a lu ce texte nous a fait remarquer que la r√©ciprocit√© est une valeur fondamentale des visions du monde indig√®nes. La question qu’il nous a pos√©e √©tait la suivante : si les anarchistes, qui sont pour la plupart euro-am√©ricains, vont tirer des le√ßons des communaut√©s, des cultures et des nations autochtones ou autres, qu’allons-nous offrir en retour‚ÄĮ? J’esp√®re que, chaque fois que cela sera possible, nous offrirons notre solidarit√© – en √©largissant la lutte et en soutenant d’autres peuples qui luttent contre l’autorit√© sans se qualifier d’anarchistes. Apr√®s tout, si nous sommes inspir√©s par certaines autres soci√©t√©s, ne devrions-nous pas faire davantage pour reconna√ģtre et aider leurs luttes actuelles‚ÄĮ?

Le livre de Linda Tuhiwai Smith Decolonizing Methodologies : Research and Indigenous Peoples (London : Zed Books, 1999) offre une perspective importante sur certains de ces th√®mes.

Lectures recommandées

Errico Malatesta, Au Caf√©., visionnable en ligne : kropot.free.fr

The Dark Star Collective, Quiet Rumours : An Anarcha-Feminist Reader. Oakland : AK Press, 2002.

CrimethInc., Days of War, Nights of Love. CrimethInc. 2002.

Daniel Guerin, L’Anarchisme : de la doctrine √† l’action. Paris, Gallimard, 1965

bell hooks, Ain‚Äôt I a Woman‚ÄĮ? Black women and feminism. Boston : South End Press, 1981.

Mitchell Verter and Chaz Bufe, eds. Dreams of Freedom : A Ricardo Flores Magon Reader. Oakland : AK Press, 2005.

Derrick Jensen, A Culture of Make Believe. White River Junction, Vermont : Chelsea Green, 2004.

Vine Deloria, Jr. Custer Died for Your Sins : an Indian Manifesto. New York : Macmillan, 1969.

Ward Churchill, From a Native Son : Selected Essays on Indigenism 1985‚Äď1995, Cambridge : South End Press, 1999‚ÄĮ; ou son interview sur l’indig√©nisme et l’anarchisme dans la revue Upping the Anti.

1. La nature humaine

L’anarchisme remet en question la conception occidentale typique de la nature humaine en imaginant des soci√©t√©s fond√©es sur la coop√©ration, l’entraide et la solidarit√© entre les gens, plut√īt que sur la comp√©tition et la loi du plus fort.

Les gens ne sont-ils pas naturellement √©go√Įstes‚ÄĮ?

Tout le monde a le sens de l’int√©r√™t personnel et la capacit√© d’agir de mani√®re √©go√Įste aux d√©pens des autres. Mais chacun a aussi le sens des besoins de son entourage, et nous sommes tous capables d’actions g√©n√©reuses et d√©sint√©ress√©es. La survie de l’humanit√© d√©pend de la g√©n√©rosit√©. La prochaine fois que quelqu’un vous dira qu’une soci√©t√© communale et anarchiste ne pourrait pas fonctionner parce que les gens sont naturellement √©go√Įstes, dites-lui qu’il devrait refuser de donner de la nourriture √† ses enfants √† moins d’√™tre pay√©, ne rien faire pour aider ses parents √† avoir une retraite digne, ne jamais faire de dons aux associations caritatives, et ne jamais aider ses voisins ou √™tre gentil avec les √©trangers √† moins qu’il ne re√ßoive une compensation. Serait-il capable de mener une existence √©panouie, en menant la philosophie capitaliste √† ses conclusions logiques‚ÄĮ? Bien s√Ľr que non. M√™me apr√®s des centaines d’ann√©es de r√©pression, le partage et la g√©n√©rosit√© restent essentiels √† l’existence humaine. Il n’est pas n√©cessaire de se tourner vers les mouvements sociaux radicaux pour en trouver des exemples. Les √Čtats-Unis sont peut-√™tre, sur le plan structurel, la nation la plus √©go√Įste du monde – c’est le plus riche des pays “d√©velopp√©s”, mais ils ont une esp√©rance de vie parmi les plus faibles parce que la culture politique pr√©f√©rerait laisser les pauvres mourir plut√īt que de leur donner des soins de sant√© et du bien-√™tre. Mais m√™me aux √Čtats-Unis, il est facile de trouver des exemples institutionnels de partage qui constituent une part importante de la soci√©t√©. Les biblioth√®ques offrent un r√©seau interconnect√© de millions de livres gratuits. Les repas-partage des associations de parents d’√©l√®ves et les barbecues de quartier rassemblent les gens pour partager des repas et profiter de la compagnie des autres. Quels sont les exemples de partage qui pourraient se d√©velopper en dehors des limites restrictives de l’√Čtat et du capital‚ÄĮ?

Les √©conomies bas√©es sur la monnaie n’existent que depuis quelques milliers d’ann√©es, et le capitalisme n’a que quelques centaines d’ann√©es. Ce dernier s’est av√©r√© fonctionner de mani√®re assez mis√©rable, entra√ģnant les plus grandes in√©galit√©s de richesse, les plus grandes famines de masse et les pires syst√®mes de distribution de l’histoire du monde – chapeau bas, il a par contre produit plein de gadgets merveilleux. On pourrait √™tre surpris d’apprendre √† quel point les autres types d’√©conomie √©taient courants autrefois et √† quel point ils diff√©raient du capitalisme.

L’√©conomie de don est l’une des √©conomies d√©velopp√©es √† maintes reprises par les humains sur tous les continents. Dans ce syst√®me, si les gens ont plus que ce dont ils ont besoin de quoi que ce soit, ils le donnent. Ils n’attribuent pas de valeur, ils ne comptent pas les dettes. Tout ce que vous n’utilisez pas personnellement peut √™tre donn√© en cadeau √† quelqu’un d’autre, et en donnant plus de cadeaux, vous inspirez plus de g√©n√©rosit√© et renforcez les amiti√©s qui vous font nager dans les cadeaux aussi. De nombreuses √©conomies de cadeaux ont dur√© des milliers d’ann√©es et se sont r√©v√©l√©es beaucoup plus efficaces pour permettre √† tous les participants de r√©pondre √† leurs besoins. Le capitalisme a peut-√™tre accru consid√©rablement la productivit√©, mais dans quel but‚ÄĮ? D’un c√īt√© de votre ville capitaliste typique, quelqu’un meurt de faim tandis que de l’autre c√īt√©, quelqu’un mange du caviar.

Les √©conomistes et les politologues occidentaux ont d’abord suppos√© que beaucoup de ces √©conomies du don √©taient en fait des √©conomies de troc : des syst√®mes d’√©change proto-capitalistes d√©pourvus d’une monnaie efficace : “Je te donnerai un mouton pour vingt pains.” En g√©n√©ral, ce n’est pas ainsi que ces soci√©t√©s se d√©crivent. Plus tard, les anthropologues qui sont all√©s vivre dans ces soci√©t√©s et qui ont pu se d√©faire de leurs pr√©jug√©s culturels ont montr√© aux Europ√©ens que nombre d’entre elles √©taient en fait des √©conomies de don, dans lesquelles les gens ne tenaient intentionnellement aucun compte de qui devait quoi √† qui afin de favoriser une soci√©t√© de g√©n√©rosit√© et de partage.

Ce que ces anthropologues ne savaient peut-√™tre pas, c’est que les √©conomies de don n’ont jamais √©t√© totalement supprim√©es en Occident‚ÄĮ; en fait, elles ont souvent fait surface au sein de mouvements rebelles. Les anarchistes am√©ricains d’aujourd’hui illustrent √©galement le d√©sir de relations bas√©es sur la g√©n√©rosit√© et la garantie que les besoins de chacun seront satisfaits. Dans un certain nombre de villes, les anarchistes tiennent des March√©s Vraiment Vraiment Libres (Really Really Free Markets) – essentiellement des march√©s aux puces sans prix. Les gens apportent des biens qu’ils ont fabriqu√©s ou des choses dont ils n’ont plus besoin et les donnent gratuitement aux passants ou aux autres participants. Ou alors, ils partagent entre eux des comp√©tences utiles. Dans un march√© libre en Caroline du Nord, chaque mois :

deux cents personnes ou plus de tous horizons se rassemblent dans les communs du centre de notre ville. Ils apportent tout, des bijoux au bois de chauffage √† donner, et prennent tout ce qu’ils veulent. Des stands proposent des r√©parations de v√©los, de la coiffure et m√™me des lectures de tarot. Les gens repartent avec des cadres de lit grandeur nature et de vieux ordinateurs‚ÄĮ; s’ils n’ont pas de v√©hicule pour les transporter, des chauffeurs volontaires sont disponibles. Aucun argent ne change de mains, personne ne marchande la valeur comparative des articles ou des services, personne n’a honte d’√™tre dans le besoin. Contrairement aux ordonnances gouvernementales, aucun droit n’est pay√© pour l’utilisation de cet espace public, et personne n’est “aux commandes”. Parfois, une fanfare apparait, parfois une troupe de marionnettes se produit, ou des gens font la queue pour se balancer sur une pi√Īata. Des jeux et des conversations ont lieu √† la p√©riph√©rie, et tout le monde a une assiette de nourriture chaude et un sac de provisions gratuites. Des banni√®res sont accroch√©es aux branches et aux chevrons, proclamant “POUR LES COMMUNAUT√ČS, PAS POUR LES TERRES OU LES BUREAUX” et “NI CHEFS NI FRONTI√ąRES” et une couverture g√©ante est √©tal√©e avec du mat√©riel de lecture radical, mais ceux-ci ne sont pas essentiels √† l’√©v√©nement – c’est une institution sociale, pas une manifestation.

Gr√Ęce √† notre “March√© Libre” mensuel, chacun dans notre ville a un point de r√©f√©rence fonctionnel pour l’√©conomie anarchiste. La vie est un peu plus facile pour ceux d’entre nous qui ont peu ou pas de revenus, et les relations se d√©veloppent dans un espace o√Ļ la classe sociale et les moyens financiers sont au moins temporairement sans importance.

La soci√©t√© traditionnelle des Semai, en Malaisie, est bas√©e sur l’offre de cadeaux plut√īt que sur le troc. Nous n’avons trouv√© aucun compte rendu de leur soci√©t√© enregistr√© par les Semai eux-m√™mes, mais ils ont expliqu√© comment cela fonctionnait √† Robert Dentan, un anthropologue occidental qui a v√©cu avec eux pendant un certain temps. Dentan √©crit que “le syst√®me par lequel les Semai distribuent la nourriture et les services est l’un des moyens les plus importants par lequel les membres d’une communaut√© sont li√©s ensemble… Les √©changes √©conomiques des Semai ressemblent plus √† des √©changes de No√ęl qu’√† des √©changes commerciaux. ” Il √©tait consid√©r√© comme “punan”, ou tabou, pour les membres de la soci√©t√© Semai de calculer la valeur des cadeaux donn√©s ou re√ßus. Parmi les autres r√®gles d’√©tiquette commun√©ment admises figuraient le devoir de partager ce qu’ils avaient et dont ils n’avaient pas imm√©diatement besoin, ainsi que le devoir de partager avec les invit√©s et toute personne qui le demandait. Il √©tait punan de ne pas partager ou de refuser une demande, mais aussi de demander plus que ce que quelqu’un pouvait donner.

De nombreuses autres soci√©t√©s ont √©galement distribu√© et √©chang√© des exc√©dents sous forme de cadeaux. Outre la coh√©sion sociale et la joie que procure le partage avec votre communaut√© sans tenir avidement des comptes, une √©conomie du don peut √©galement se justifier en termes d’int√©r√™ts personnels. Souvent, une personne ne peut pas consommer toute seule ce qu’elle produit. La viande d’une journ√©e de chasse se g√Ęte avant que vous ne puissiez tout manger. Un outil, comme une scie, restera inutilis√© la plupart du temps s’il est la propri√©t√© d’une seule personne. Il est plus logique de donner la plus grande partie de la viande ou de partager votre scie avec vos voisins, car vous vous assurez qu’√† l’avenir, ils vous donneront plus de nourriture et partageront leurs outils avec vous – ce qui vous permettra d’avoir acc√®s √† plus de nourriture et √† une plus grande vari√©t√© d’outils, et vous et vos voisins deviendrez plus riches sans avoir √† exploiter qui que ce soit.

Cependant, d’apr√®s ce que nous savons, les membres des √©conomies de dons ne justifieraient probablement pas leurs actions par des arguments d’int√©r√™t personnel calcul√©, mais par un raisonnement moral, expliquant que le partage est la bonne chose √† faire. Apr√®s tout, un exc√©dent √©conomique est le r√©sultat d’une certaine fa√ßon de voir le monde : c’est un choix social et non une certitude mat√©rielle. Les soci√©t√©s doivent choisir, avec le temps, de travailler plus qu’il ne leur faut, de quantifier la valeur, ou de ne consommer que le minimum n√©cessaire √† leur survie et de remettre tout le reste de leurs produits √† un entrep√īt commun contr√īl√© par une classe de dirigeants. M√™me si une partie de chasse ou un groupe de cueilleurs a de la chance et rapporte une √©norme quantit√© de nourriture, il n’y a pas de surplus s’ils consid√®rent normal de la partager avec tous les autres, de se gaver d’un grand festin ou d’inviter une communaut√© voisine √† faire la f√™te jusqu’√† ce que toute la nourriture soit mang√©e. C’est certainement plus amusant de cette fa√ßon que de mesurer les kilos de nourriture et de calculer le pourcentage que nous avons gagn√©.

Quant aux fain√©ants, m√™me si les gens ne calculent pas la valeur des cadeaux et ne tiennent pas de bilan, ils remarqueront si quelqu’un refuse syst√©matiquement de partager ou de contribuer au groupe, violant ainsi les coutumes de la soci√©t√© et le sens de l’entraide. Peu √† peu, ces personnes vont nuire √† leurs relations et passer √† c√īt√© de certains des plus beaux avantages de la vie en soci√©t√©. Il semble que dans toutes les √©conomies du don connues, m√™me les personnes les plus paresseuses ne se sont jamais vu refuser de la nourriture – ce qui contraste fortement avec le capitalisme – mais nourrir quelques fain√©ants est une ponction insignifiante sur les ressources d’une soci√©t√©, surtout si on la compare au fait de choyer l’√©lite vorace de notre soci√©t√©. Et perdre cette infime quantit√© de ressources est de loin pr√©f√©rable √† perdre notre compassion et √† laisser les gens mourir de faim. Dans des cas plus extr√™mes, si les membres d’une telle soci√©t√© √©taient plus agressivement parasitaires, tentant de monopoliser les ressources ou de forcer d’autres personnes √† travailler pour eux – en d’autres termes, agissant comme des capitalistes – ils pourraient √™tre ostracis√©s et m√™me expuls√©s de la soci√©t√©.

Certaines soci√©t√©s apatrides ont des chefs qui jouent des r√īles rituels, souvent li√©s √† l’octroi de cadeaux et √† la distribution de ressources. En fait, le terme “chef” peut √™tre trompeur car il y a eu tant de soci√©t√©s humaines diff√©rentes qui ont eu ce que l’Occident classe comme “chefs”, et dans chaque soci√©t√©, le r√īle impliquait quelque chose d’un peu diff√©rent. Dans de nombreuses soci√©t√©s, les chefs ne d√©tenaient aucun pouvoir coercitif : leur responsabilit√© consistait √† arbitrer les diff√©rends ou √† mener des rituels, et on attendait d’eux qu’ils soient plus g√©n√©reux que quiconque. En fin de compte, ils travaillaient plus dur et avaient moins de richesses personnelles que les autres. Une √©tude a montr√© qu’une raison courante pour laquelle les gens d√©posaient ou expulsaient un chef √©tait que ce dernier n’√©tait pas consid√©r√© comme suffisamment g√©n√©reux.

Les gens ne sont-ils pas naturellement comp√©titifs‚ÄĮ?

Dans la soci√©t√© occidentale, la concurrence est tellement normalis√©e qu’il n’est pas √©tonnant que nous la consid√©rions comme le mode naturel des relations humaines. D√®s la jeunesse, on nous apprend qu’il faut √™tre meilleur que tout le monde pour avoir de la valeur en soi. Les entreprises justifient le licenciement des travailleurs, les privant de nourriture et des services de sant√©, afin de pouvoir “rester comp√©titives”. Heureusement, il ne doit pas en √™tre ainsi. Le capitalisme industriel n’est qu’une des milliers de formes d’organisation sociale que les humains ont d√©velopp√©es et, avec un peu de chance, ce ne sera pas la derni√®re. Il est √©vident que les humains sont capables d’un comportement comp√©titif, mais il n’est pas difficile de voir √† quel point notre soci√©t√© encourage cela et supprime le comportement coop√©ratif. D’innombrables soci√©t√©s √† travers le monde ont d√©velopp√© des formes de vie coop√©rative qui contrastent fortement avec les normes en vigueur sous le capitalisme. √Ä ce jour, presque toutes ces soci√©t√©s ont √©t√© int√©gr√©es dans le syst√®me capitaliste par le biais du colonialisme, de l’esclavage, de la guerre ou de la destruction de l’habitat, mais il reste un certain nombre de t√©moignages pour documenter la grande diversit√© des soci√©t√©s qui ont exist√©.

Les chasseurs-cueilleurs Mbuti de la for√™t d’Ituri, en Afrique centrale, ont traditionnellement v√©cu sans gouvernement. Les r√©cits d’anciens historiens sugg√®rent que les habitants de la for√™t ont v√©cu comme des chasseurs-cueilleurs apatrides √† l’√©poque des pharaons √©gyptiens, et selon les Mbuti eux-m√™mes, ils ont toujours v√©cu de cette fa√ßon. Contrairement aux repr√©sentations courantes des √©trangers, les groupes comme les Mbuti ne sont pas isol√©s ou primordiaux. En fait, ils ont de fr√©quentes interactions avec les peuples bantous s√©dentaires qui vivent autour de la for√™t, et ils ont eu de nombreuses occasions de voir √† quoi ressemblent les soci√©t√©s soi-disant avanc√©es. Depuis au moins des centaines d’ann√©es, les Mbuti ont d√©velopp√© des relations d’√©change et de don avec les agriculteurs voisins, tout en conservant leur identit√© “d’enfants de la for√™t”.

Aujourd’hui, plusieurs milliers de Mbuti vivent toujours dans la for√™t d’Ituri et n√©gocient des relations dynamiques avec le monde changeant des villageois, tout en se battant pour pr√©server leur mode de vie traditionnel. De nombreux autres Mbuti vivent dans des colonies le long des nouvelles routes. L’exploitation du coltan pour les t√©l√©phones portables est une des principales motivations financi√®res de la guerre civile et de la destruction de l’habitat qui ravage la r√©gion et tue des centaines de milliers d’habitants. Les gouvernements du Congo, du Rwanda et de l’Ouganda veulent tous contr√īler cette industrie d’un milliard de dollars, qui produit principalement pour les √Čtats-Unis et l’Europe, tandis que les mineurs √† la recherche d’un emploi viennent de toute l’Afrique pour s’installer dans la r√©gion. La d√©forestation, le boom d√©mographique et l’augmentation de la chasse pour fournir de la viande de brousse aux soldats et aux mineurs ont √©puis√© la faune locale. Manquant de nourriture et se disputant le contr√īle du territoire, les soldats et les mineurs se sont mis √† commettre des atrocit√©s, dont le cannibalisme, contre les Mbuti. Certains Mbuti r√©clament actuellement un tribunal international contre le cannibalisme et d’autres violations.

Les Europ√©ens qui ont travers√© l’Afrique centrale pendant leur colonisation de ce continent ont impos√© leur propre cadre moral aux Mbuti. Comme ils ne rencontraient les Mbuti que dans les villages des fermiers bantous entourant la for√™t d’Ituri, ils supposaient que les Mbuti √©taient une classe de serviteurs primitifs. Dans les ann√©es 1950, les Mbuti ont invit√© l’anthropologue occidental Colin Turnbull √† vivre avec eux dans la for√™t. Ils ont tol√©r√© ses questions grossi√®res et ignorantes, et ont pris le temps de lui enseigner leur culture. Les histoires qu’il raconte d√©crivent une soci√©t√© bien en dehors de ce qu’une vision du monde occidentale consid√®re comme possible. √Ä l’√©poque o√Ļ les anthropologues, et plus tard les anarchistes occidentaux, ont commenc√© √† d√©battre de la “signification” des Mbuti pour leurs th√©ories respectives, les institutions √©conomiques mondiales √©laboraient un processus de g√©nocide qui mena√ßait de d√©truire les Mbuti en tant que peuple. N√©anmoins, divers √©crivains occidentaux ont d√©j√† id√©alis√© ou d√©grad√© le Mbuti pour produire des arguments pour ou contre le primitivisme, le v√©ganisme, le f√©minisme et d’autres programmes politiques.

Par cons√©quent, la le√ßon la plus importante √† tirer de l’histoire des Mbuti n’est peut-√™tre pas que l’anarchie – une soci√©t√© coop√©rative, libre et relativement saine – est possible, mais que les soci√©t√©s libres ne sont pas possibles tant que les gouvernements tentent d’√©craser toute poche d’ind√©pendance, que les entreprises financent le g√©nocide afin de fabriquer des t√©l√©phones portables et que les personnes suppos√©es sympathiques sont plus int√©ress√©es √† √©crire des ethnographies qu’√† se battre.

Du point de vue de Turnbull, les Mbuti √©taient r√©solument √©galitaires, et bon nombre des fa√ßons dont ils organisaient leur soci√©t√© r√©duisaient la concurrence et favorisaient la coop√©ration entre les membres. La collecte de nourriture √©tait une affaire de communaut√©, et lorsqu’ils chassaient, c’√©tait souvent toute la bande qui se retrouvait. Une moiti√© battait la brousse en direction de l’autre moiti√©, qui attendait avec des filets pour pi√©ger les animaux qui avaient √©t√© chass√©s. Une chasse r√©ussie √©tait le r√©sultat d’une collaboration efficace entre tous les membres de la communaut√©, et toute la communaut√© partageait les prises.

Les enfants Mbuti ont b√©n√©fici√© d’un degr√© √©lev√© d’autonomie et ont pass√© une grande partie de leurs journ√©es dans une aile du camp interdite aux adultes. Un jeu auquel ils jouaient fr√©quemment consistait √† faire grimper un groupe de petits enfants sur un jeune arbre jusqu’√† ce que leur poids combin√© fasse plier l’arbre vers la terre. Id√©alement, les enfants l√Ęchaient prise d’un seul coup, et l’arbre souple poussait √† la verticale. Mais si un enfant n’√©tait pas synchronis√© et l√Ęchait prise trop tard, il √©tait lanc√© √† travers les arbres et recevait une bonne frayeur. De tels jeux enseignent l’harmonie du groupe plut√īt que les performances individuelles, et fournissent une forme pr√©coce de socialisation dans une culture de coop√©ration volontaire. Les jeux de guerre et la comp√©tition individualis√©e qui caract√©risent le jeu dans la soci√©t√© occidentale offrent une forme de socialisation sensiblement diff√©rente.

Les Mbuti d√©courageait √©galement la concurrence, voire une distinction excessive entre les sexes. Ils n’ont pas utilis√© de pronoms sexu√©s ou de mots familiaux – par exemple, au lieu de “fils”, ils disent “enfant”, “fr√®re” au lieu de “sŇďur” – sauf dans le cas des parents, o√Ļ il existe une diff√©rence fonctionnelle entre celui qui donne naissance ou fournit du lait et celui qui fournit d’autres formes de soins. Un important jeu rituel pratiqu√© par les Mbuti adultes a permis de saper la comp√©tition entre les sexes. Comme le d√©crit Turnbull, le jeu a commenc√© comme un match de tir √† la corde, les femmes tirant sur une extr√©mit√© d’une longue corde ou d’une vigne et les hommes sur l’autre. Mais d√®s qu’un camp commen√ßait √† gagner, un membre de cette √©quipe courait vers l’autre camp, changeant aussi symboliquement de sexe et devenant membre de l’autre groupe. √Ä la fin, les participants s’effondraient en riant, tous ayant chang√© de sexe √† plusieurs reprises. Aucun des deux camps n’a “gagn√©”, mais cela semblait √™tre le but. L’harmonie du groupe √©tait r√©tablie.

Les Mbuti consid√©raient traditionnellement le conflit ou le “bruit” comme un probl√®me commun et une menace pour l’harmonie du groupe. Si les participants ne pouvaient pas r√©soudre les probl√®mes seuls ou avec l’aide d’amis, le groupe entier tenait un rituel important qui durait souvent toute la nuit. Tout le monde se rassemblait pour discuter et si le probl√®me ne pouvait toujours pas √™tre r√©solu, les jeunes, qui jouaient souvent le r√īle de justiciers au sein de leur soci√©t√©, se faufilaient dans la nuit et commen√ßaient √† se d√©cha√ģner autour du camp, en soufflant dans une corne qui faisait un bruit d’√©l√©phant, symbolisant la fa√ßon dont le probl√®me mena√ßait l’existence de toute la bande. Pour une dispute particuli√®rement grave qui avait perturb√© l’harmonie du groupe, les jeunes pouvaient donner une expression suppl√©mentaire √† leur frustration en s’√©crasant dans le camp lui-m√™me, en √©teignant des feux et en d√©molissant des maisons. Pendant ce temps, les adultes chantaient une harmonie √† deux voix, cr√©ant un sentiment de coop√©ration et d’unit√©.

Les Mbuti se soumettaient √©galement √† une sorte de fission et de fusion tout au long de l’ann√©e. Souvent motiv√©s par des conflits interpersonnels, le groupe se s√©parait en groupes plus petits et plus intimes. Les gens avaient la possibilit√© de prendre de l’espace les uns par rapport aux autres plut√īt que d’√™tre forc√©s par la communaut√© plus large √† √©touffer leurs probl√®mes. Apr√®s avoir voyag√© et v√©cu s√©par√©ment pendant un certain temps, les petits groupes se r√©unissaient √† nouveau, une fois que les conflits avaient eu le temps de se calmer. Au bout d’un moment, tout le groupe se r√©unissait, et le processus red√©marrait. Il semble que les Mbuti avaient synchronis√© cette fluctuation sociale avec leurs activit√©s √©conomiques, de sorte que leur p√©riode de vie commune en tant que groupe entier co√Įncidait avec la saison o√Ļ les formes sp√©cifiques de cueillette et de chasse n√©cessitaient la coop√©ration d’un groupe plus important. La p√©riode des petits groupes disparates concordait avec la p√©riode de l’ann√©e o√Ļ les aliments √©taient les mieux r√©colt√©s par de petits groupes r√©partis dans toute la for√™t, et la p√©riode o√Ļ toute la bande se r√©unissait correspondait √† la saison o√Ļ les activit√©s de chasse et de cueillette √©taient mieux accomplies par de grands groupes travaillant ensemble.

Malheureusement pour nous, ni les structures √©conomiques, politiques ou sociales de la soci√©t√© occidentale ne sont propices √† la coop√©ration. Lorsque nos emplois et notre statut social d√©pendent de la surperformance de nos pairs, les “perdants” √©tant licenci√©s ou ostracis√©s sans se soucier de la fa√ßon dont cela porte atteinte √† leur dignit√© ou √† leur capacit√© √† se nourrir, il n’est pas surprenant que les comportements comp√©titifs en viennent √† l’emporter sur les comportements coop√©ratifs. Mais la capacit√© de vivre en coop√©ration n’est pas perdue pour les personnes qui vivent sous les influences destructrices de l’√Čtat et du capitalisme. La coop√©ration sociale ne se limite pas √† des soci√©t√©s comme les Mbuti qui habitent l’une des rares poches d’autonomie qui subsistent dans le monde. Vivre en coop√©ration est une possibilit√© pour nous tous en ce moment.

Au d√©but de cette d√©cennie, dans l’une des soci√©t√©s les plus individualistes et les plus comp√©titives de l’histoire de l’humanit√©, l’autorit√© de l’√Čtat s’est effondr√©e pendant un certain temps dans une seule ville. Pourtant, dans cette p√©riode de catastrophe, avec des centaines de personnes mourantes et des ressources n√©cessaires √† la survie cruellement limit√©es, des √©trangers se sont rassembl√©s pour s’entraider dans un esprit d’entraide. La ville en question est la Nouvelle-Orl√©ans, apr√®s le passage de l’ouragan Katrina en 2005. Au d√©part, les m√©dias institutionnels ont diffus√© des histoires racistes de sauvagerie commises par les survivants, pour la plupart noirs, et les troupes de la police et de la garde nationale effectuant des sauvetages h√©ro√Įques tout en combattant des bandes de pilleurs itin√©rants. Il a √©t√© admis par la suite que ces histoires √©taient fausses. En fait, la grande majorit√© des sauvetages ont √©t√© effectu√©s non pas par la police et des professionnels, mais par de simples habitants de la Nouvelle-Orl√©ans, souvent au m√©pris des ordres des autorit√©s. Pendant ce temps, la police assassinait des personnes qui r√©cup√©raient de l’eau potable, des couches et d’autres produits vivants dans des √©piceries abandonn√©es, produits qui auraient autrement √©t√© jet√©s parce que la contamination par les eaux de crue les avait rendus invendables.

La Nouvelle-Orl√©ans n’est pas atypique : chacun peut apprendre des comportements coop√©ratifs quand il en a le besoin ou le d√©sir. Des √©tudes sociologiques ont montr√© que dans presque toutes les catastrophes naturelles, la coop√©ration et la solidarit√© entre les personnes augmentent, et que ce sont les gens ordinaires, et non les gouvernements, qui effectuent volontairement la plupart des travaux de sauvetage et de protection mutuelle tout au long de la crise.

Les humains n’ont-t-ils pas toujours √©t√© patriarcaux‚ÄĮ?

L’une des plus anciennes formes d’oppression et de hi√©rarchie est le patriarcat : la division des humains en deux r√īles de genre rigides et la domination des hommes sur les femmes. Mais le patriarcat n’est ni naturel ni universel. De nombreuses soci√©t√©s ont eu plus de deux cat√©gories de genre et ont permis √† leurs membres de changer de sexe. Certaines ont m√™me cr√©√© des r√īles spirituels respect√©s pour ceux qui ne correspondaient √† aucun des deux sexes primaires. La majorit√© de l’art pr√©historique repr√©sente des personnes qui ne sont pas de sexe d√©termin√© ou des personnes avec des combinaisons ambigu√ęs et exag√©r√©es de traits masculins et f√©minins. Dans ces soci√©t√©s, le genre √©tait fluide. C’√©tait une sorte de coup d’√Čtat historique que d’imposer la notion de deux sexes fixes et id√©alis√©s que nous consid√©rons aujourd’hui comme naturels. Pour parler en termes strictement physiques, de nombreuses personnes en parfaite sant√© naissent intersexu√©es, avec des caract√©ristiques physiologiques masculines et f√©minines, ce qui montre que ces cat√©gories existent sur un continuum fluide. Il est insens√© de donner l’impression aux personnes qui ne rentrent pas facilement dans une cat√©gorie qu’elles ne sont pas naturelles.

M√™me dans notre soci√©t√© patriarcale, dans laquelle tout le monde est conditionn√© √† croire que le patriarcat est naturel, il y a toujours eu des r√©sistances. Une grande partie de la r√©sistance actuelle des homosexuels et des transsexuels prend une forme horizontale. Une organisation √† New York, appel√©e FIERCE‚ÄĮ!, regroupe un large √©ventail de personnes exclues et opprim√©es par le patriarcat : transgenres, lesbiennes, gays, bisexuels, bi-spirituels (une cat√©gorie honor√©e dans de nombreuses soci√©t√©s am√©rindiennes pour les personnes qui ne sont pas identifi√©es comme √©tant strictement des hommes ou des femmes), queers et questionneurs (personnes qui ne se sont pas fait une opinion sur leur sexualit√© ou leur identit√© de genre, ou qui ne se sentent pas √† l’aise dans une cat√©gorie quelconque). FIERCE‚ÄĮ! a √©t√© fond√© en 2000, principalement par des jeunes de couleur, et avec une participation anarchiste. Ils soutiennent une √©thique horizontale de “s’organiser par nous, pour nous” et ils associent activement la r√©sistance au patriarcat, √† la transphobie et √† l’homophobie √† la r√©sistance au capitalisme et au racisme. Leurs actions ont consist√© √† protester contre la brutalit√© polici√®re √† l’encontre des jeunes transgenres et des jeunes homosexuels, √† √©duquer la population par le biais de films documentaires, de zines et d’Internet, et √† s’organiser pour des soins de sant√© √©quitables et contre l’embourgeoisement, en particulier lorsque ce dernier menace de d√©truire des espaces culturels et sociaux importants pour la jeunesse queer.

Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, ils sont particuli√®rement actifs dans une campagne visant √† stopper l’embourgeoisement du Christopher Street Pier, qui a √©t√© l’un des seuls espaces publics s√Ľrs o√Ļ les jeunes queers sans abri et √† faible revenu peuvent se rencontrer et construire une communaut√©. Depuis 2001, la ville tente de d√©velopper le Pier, et le harc√®lement et les arrestations par la police se sont multipli√©s. La campagne FIERCE‚ÄĮ! a contribu√© √† fournir un point de ralliement pour ceux qui veulent sauver cet espace, et a chang√© le d√©bat public afin que d’autres voix que celles du gouvernement et des propri√©taires d’entreprises soient entendues. L’attitude de notre soci√©t√© √† l’√©gard du genre et de la sexualit√© a radicalement chang√© au cours des si√®cles pass√©s, en grande partie parce que des groupes comme celui-ci ont pris des mesures directes pour cr√©er ce que l’on dit √™tre impossible.

La r√©sistance au patriarcat remonte aussi loin qu’on puisse regarder. Dans le “bon vieux temps”, o√Ļ ces r√īles de genre √©taient suppos√©s non contest√©s et accept√©s comme naturels, nous pouvons trouver des histoires d’utopie, qui bouleversent l’hypoth√®se selon laquelle le patriarcat est naturel, et la notion que le progr√®s civilis√© nous fait passer progressivement de nos origines brutales √† des sensibilit√©s plus √©clair√©es. En fait, l’id√©e de libert√© totale a toujours jou√© un r√īle dans l’histoire de l’humanit√©.

Dans les ann√©es 1600, les Europ√©ens affluaient en Am√©rique du Nord pour diverses raisons, construisant de nouvelles colonies qui pr√©sentaient un large √©ventail de caract√©ristiques. Il s’agissait notamment d’√©conomies de plantation bas√©es sur l’esclavagisme, de colonies p√©nales, de r√©seaux commerciaux qui cherchaient √† contraindre les habitants indig√®nes √† produire de grandes quantit√©s de peaux d’animaux, et d’utopies religieuses fondamentalistes bas√©es sur le g√©nocide total de la population indig√®ne. Mais tout comme les colonies de plantation ont eu leurs r√©bellions d’esclaves, les colonies religieuses ont eu leurs h√©r√©tiques. Une h√©r√©tique notable √©tait Anne Hutchinson. Anabaptiste, venue en Nouvelle-Angleterre pour √©chapper aux pers√©cutions religieuses de l’ancien monde, elle a commenc√© √† organiser des r√©unions de femmes dans sa maison, des groupes de discussion bas√©s sur la libre interpr√©tation de la Bible. Au fur et √† mesure que la popularit√© de ces r√©unions s’est √©tendue, les hommes ont commenc√© √† y participer √©galement. Anne obtint le soutien populaire pour ses id√©es bien argument√©es, qui s’opposaient √† l’esclavage des Africains et des Am√©rindiens, critiquaient l’√©glise et insistaient sur le fait qu’√™tre n√©e femme √©tait une b√©n√©diction et non une mal√©diction.

Les chefs religieux de la colonie de la baie du Massachusetts l’ont jug√©e pour blasph√®me, mais lors du proc√®s, elle a maintenu ses id√©es. Elle a √©t√© chahut√©e et trait√©e d’instrument du diable, et un ministre a dit : “Vous avez quitt√© votre r√īle, vous avez √©t√© plut√īt un mari qu’une femme, un pr√©dicateur qu’un auditeur, et un magistrat qu’un sujet. Lors de son expulsion, Anne Hutchinson organisa un groupe, en 1637, pour former une colonie nomm√©e Pocasset. Ils s’install√®rent intentionnellement pr√®s de l’endroit o√Ļ Roger Williams, un th√©ologien progressiste, avait fond√© les Plantations de la Providence, une colonie bas√©e sur l’id√©e d’une √©galit√© totale et d’une libert√© de conscience pour tous les habitants, et sur des relations amicales avec les voisins indig√®nes. Ces colonies devaient devenir, respectivement, Portsmouth et Providence, dans le Rhode Island. Tr√®s t√īt, elles se sont unies pour former la Colonie du Rhode Island. Les deux colonies auraient entretenu des relations amicales avec la nation indig√®ne voisine, les Narragansett‚ÄĮ; la colonie de Roger Williams a re√ßu en cadeau les terres sur lesquelles elles ont construit, tandis que le groupe de Hutchinson a n√©goci√© un √©change pour acheter des terres.

Au d√©part, Pocasset √©tait organis√© par des conseils √©lus et le peuple refusait d’avoir un gouverneur. Le village reconnut l’√©galit√© entre les sexes et le jugement par jury, abolit la peine capitale, les proc√®s pour sorcellerie, l’emprisonnement pour dettes et l’esclavage‚ÄĮ; et il accorda une libert√© religieuse totale. La deuxi√®me synagogue d’Am√©rique du Nord a √©t√© construite dans la colonie du Rhode Island. En 1651, un membre du groupe de Hutchinson prit le pouvoir et obtint du gouvernement anglais qu’il soit gouverneur de la colonie, mais au bout de deux ans, les autres habitants de la colonie le mirent dehors dans le cadre d’une mini-r√©volution. Apr√®s cet incident, Anne Hutchinson a r√©alis√© que ses convictions religieuses s’opposaient √† la “magistrature”, ou √† l’autorit√© gouvernementale, et dans ses derni√®res ann√©es, elle aurait d√©velopp√© une philosophie politico-religieuse tr√®s similaire √† l’anarchisme individualiste. Certains pourraient dire que Hutchinson et ses coll√®gues √©taient en avance sur leur temps, mais √† chaque p√©riode de l’Histoire, il y a eu des personnes qui cr√©aient des utopies, des femmes qui affirmaient leur √©galit√© et des la√Įcs qui niaient le monopole des chefs religieux sur la v√©rit√©.

En dehors de la civilisation occidentale, nous pouvons trouver de nombreux exemples de soci√©t√©s non patriarcales. Certaines soci√©t√©s apatrides pr√©servent intentionnellement la fluidit√© du genre, comme les Mbuti d√©crits pr√©c√©demment. De nombreuses soci√©t√©s acceptent des genres fixes et la division des r√īles entre hommes et femmes, mais cherchent √† pr√©server l’√©galit√© entre ces r√īles. Plusieurs de ces soci√©t√©s permettent l’expression de transgenres – des individus changeant de sexe ou adoptant une identit√© de genre unique. Dans les soci√©t√©s de chasseurs-cueilleurs, “une division du travail nette et dure entre les sexes n’est pas universelle… [et dans le cas d’une soci√©t√© particuli√®re] pratiquement chaque activit√© de subsistance peut √™tre, et est souvent, exerc√©e par des hommes ou des femmes”.

Les Igbo d’Afrique occidentale avaient des sph√®res d’activit√© s√©par√©es pour les hommes et les femmes. Les femmes √©taient responsables de certaines t√Ęches √©conomiques et les hommes d’autres, et chaque groupe d√©tenait un pouvoir autonome sur sa sph√®re. Ces sph√®res d√©signaient qui produisait quelles marchandises, domestiquait quels animaux et prenait quelles responsabilit√©s dans le jardin et le march√©. Si un homme s’immis√ßait dans la sph√®re d’activit√© des femmes ou maltraitait sa femme, les femmes avaient un rituel de solidarit√© collective qui pr√©servait l’√©quilibre et punissait l’agresseur, appel√© “s’asseoir sur un homme”. Toutes les femmes se rassemblaient devant la maison de l’homme, lui criant dessus et l’insultant pour lui faire honte. S’il ne sortait pas pour s’excuser, la foule des femmes risquait de d√©truire la cl√īture autour de sa maison et ses entrep√īts p√©riph√©riques. Si son offense √©tait suffisamment grave, les femmes pourraient m√™me entrer dans sa maison, le tra√ģner dehors et le battre. Lorsque les Britanniques ont colonis√© les Igbo, ils ont reconnu les institutions et les r√īles √©conomiques des hommes, mais ont ignor√© ou ont √©t√© aveugles √† la sph√®re correspondante de la vie sociale des femmes. Lorsque les femmes Igbo ont r√©pondu √† l’ind√©cence britannique par la pratique traditionnelle de “s’asseoir sur un homme”, les Britanniques, la prenant peut-√™tre pour une insurrection de femmes, ont ouvert le feu, mettant ainsi fin au rituel de l’√©quilibre entre les sexes et cimentant l’institution du patriarcat dans la soci√©t√© qu’ils avaient colonis√©e.

Les Haudennosaunne, appel√©s les Iroquois par les Europ√©ens, sont une soci√©t√© matrilin√©aire √©galitaire de l’est de l’Am√©rique du Nord. Ils utilisent traditionnellement plusieurs moyens pour √©quilibrer les relations entre les sexes. Alors que la civilisation europ√©enne utilise la division des sexes pour socialiser les gens dans des r√īles rigides et pour opprimer les femmes, les queers et les transsexuels, la division du travail et des r√īles sociaux entre les Haudennosaunne fonctionne pour pr√©server un √©quilibre, en attribuant √† chaque groupe des niches et des pouvoirs autonomes, et en permettant un plus grand degr√© de mouvement entre les sexes que ce qui est consid√©r√© comme possible dans la soci√©t√© occidentale. Pendant des centaines d’ann√©es, les Haudennosaunne ont assur√© la coordination entre plusieurs nations en utilisant une structure f√©d√©rative, et √† chaque niveau d’organisation, il y avait des conseils de femmes et des conseils d’hommes. √Ä ce que l’on pourrait appeler le niveau national, qui s’occupait des questions de guerre et de paix, le conseil des hommes prenait les d√©cisions, bien que les femmes aient un droit de veto. Au niveau local, les femmes ont plus d’influence. L’unit√© socio-√©conomique de base, la maison longue, √©tait consid√©r√©e comme appartenant aux femmes, et les hommes n’avaient pas de conseil √† ce niveau. Lorsqu’un homme √©pousait une femme, il s’installait dans sa maison. Tout homme qui ne se comportait pas bien pouvait en fin de compte √™tre chass√© de la maison longue par les femmes.

La soci√©t√© occidentale consid√®re g√©n√©ralement que les niveaux “sup√©rieurs” d’organisation sont plus importants et plus puissants – m√™me le langage que nous utilisons le refl√®te‚ÄĮ; mais comme les Haudennosaunne √©taient √©galitaires et d√©centralis√©s, les niveaux inf√©rieurs ou locaux d’organisation o√Ļ les femmes avaient plus d’influence √©taient plus importants pour la vie quotidienne. En fait, lorsqu’il n’y avait pas de querelles entre les diff√©rentes nations, le conseil supr√™me pouvait rester longtemps sans se r√©unir. Cependant, leur soci√©t√© n’√©tait pas “matriarcale” : les hommes n’√©taient pas exploit√©s ou d√©valoris√©s comme le sont les femmes dans les soci√©t√©s patriarcales. Au contraire, chaque groupe disposait d’une certaine autonomie et de moyens pour pr√©server un √©quilibre. Malgr√© des si√®cles de colonisation par une culture patriarcale, de nombreux groupes de Haudennosaunne conservent leurs relations traditionnelles entre les sexes et se d√©marquent encore nettement de la culture oppressive du Canada et des √Čtats-Unis √† l’√©gard des femmes.

Les gens ne sont-ils pas naturellement belliqueux‚ÄĮ?

Des philosophes politiques comme Thomas Hobbes et des psychologues comme Sigmund Freud ont suppos√© que la civilisation et le gouvernement ont un effet mod√©rateur sur ce qu’ils consid√©raient comme les instincts guerriers et brutaux des gens. Les repr√©sentations des origines humaines dans la culture populaire, comme les premi√®res sc√®nes du film 2001, l’Odyss√©e de l’espace ou les illustrations dans les livres pour enfants d’hommes des cavernes hyper-masculins combattant des mammouths et des tigres √† dents de sabre, fournissent une image qui peut √™tre aussi convaincante que la m√©moire : les premiers humains ont d√Ľ se battre entre eux et m√™me combattre la nature pour survivre. Mais si la vie des premiers hommes avait √©t√© aussi sanglante et guerri√®re que notre mythologie l’a d√©peinte, les hommes se seraient tout simplement √©teints. Toute esp√®ce ayant un cycle de reproduction de 15 √† 20 ans et qui ne produit g√©n√©ralement qu’une seule prog√©niture √† la fois ne peut tout simplement pas survivre si ses chances de mourir au cours d’une ann√©e donn√©e sont sup√©rieures √† deux pour cent. Il aurait √©t√© math√©matiquement impossible pour Homo sapiens de survivre √† cette bataille imaginaire contre la nature et les uns contre les autres.

Les anarchistes ont longtemps pr√©tendu que la guerre √©tait un produit de l’√Čtat. Certaines recherches anthropologiques ont produit des r√©cits de soci√©t√©s apatrides pacifiques, mais aussi de guerres entre d’autres soci√©t√©s apatrides qui n’√©taient gu√®re plus qu’un sport brutal avec peu de victimes. Naturellement, l’√Čtat a trouv√© ses d√©fenseurs, qui ont entrepris de prouver que la guerre est en effet in√©vitable et n’est donc pas la faute de structures sociales oppressives sp√©cifiques. Dans une √©tude monumentale, War Before Civilization, Lawrence Keeley a montr√© que, sur un vaste √©chantillon de soci√©t√©s apatrides, un grand nombre s’√©tait engag√© dans une guerre agressive, et une grande majorit√© s’√©tait au moins engag√©e dans une guerre d√©fensive. Seule une infime minorit√© n’avait jamais connu la guerre, et quelques-uns avaient fui leur pays pour √©viter la guerre. Keeley s’effor√ßait de montrer que les gens sont belliqueux, m√™me si ses r√©sultats montraient que les gens pouvaient choisir parmi un large √©ventail de comportements, notamment √™tre belliqueux, √©viter la guerre mais se d√©fendre quand m√™me contre l’agression, ne pas conna√ģtre la guerre du tout, et d√©tester la guerre au point de fuir leur patrie plut√īt que de se battre. Contrairement √† son titre, Keeley documentait la guerre apr√®s la civilisation, et non “avant”. Une grande partie de ses donn√©es sur les soci√©t√©s non occidentales proviennent des explorateurs, des missionnaires, des soldats, des commer√ßants et des anthropologues qui ont parcouru les vagues de colonisation du monde entier, portant les conflits fonciers et les rivalit√©s ethniques √† des niveaux inimaginables jusqu’alors par le biais de l’esclavage de masse, du g√©nocide, de l’invasion, de l’√©vang√©lisation et de l’introduction de nouvelles armes, maladies et substances addictives. Il va sans dire que l’influence civilisatrice des colonisateurs a g√©n√©r√© des guerres en marge.

L’√©tude de Keeley caract√©rise comme des soci√©t√©s guerri√®res qui √©taient pacifiques depuis cent ans mais qui ont √©t√© chass√©es de leurs terres et qui, face aux options de mourir de faim ou d’envahir le territoire de leurs voisins pour avoir de l’espace pour vivre, ont choisi cette derni√®re solution. Le fait que dans ces conditions de colonialisme, de g√©nocide et d’esclavage mondial, toutes les soci√©t√©s soient rest√©es pacifiques prouve que si les gens le veulent vraiment, ils peuvent √™tre pacifiques m√™me dans les pires circonstances. Cela ne veut pas dire que dans de telles circonstances, il n’y a rien de mal √† se d√©fendre contre l’agression‚ÄĮ!

La guerre est peut-√™tre le r√©sultat d’un comportement humain naturel, mais la paix l’est aussi. La violence existait certainement avant l’√Čtat, mais l’√Čtat a d√©velopp√© la guerre et la domination √† des niveaux sans pr√©c√©dent. Comme l’un de ses grands partisans l’a fait remarquer, “la guerre est la sant√© de l’√Čtat”. Il n’y a pas de doute que les institutions du pouvoir dans notre civilisation – m√©dias, universit√©s, gouvernement, religions – ont exag√©r√© la pr√©valence de la guerre et sous-estim√© la possibilit√© de la paix. Ces institutions sont investies dans les guerres et les occupations en cours‚ÄĮ; elles en tirent profit et les tentatives de cr√©er une soci√©t√© plus pacifique menacent leur existence.

L’une de ces tentatives est le camp de protestation (ou camp pour la paix) de Faslane, une occupation de terrain √† l’ext√©rieur de la base navale √©cossaise de Faslane, qui abrite des missiles nucl√©aires Trident. Le camp de protestation est l’expression populaire du d√©sir d’une soci√©t√© pacifique, organis√©e sur des bases anarchistes et socialistes. Le camp de protestation de Faslane est occup√© sans interruption depuis juin 1982 et est maintenant bien √©tabli, avec de l’eau chaude et des installations sanitaires, une cuisine et un salon communs, et 12 caravanes abritant des r√©sidents permanents et de l’espace pour les visiteurs. Le camp sert de base aux protestations dans lesquelles les gens bloquent les routes, ferment les portes et p√©n√®trent m√™me dans la base elle-m√™me pour y effectuer des actes de sabotage. La base navale fait l’objet d’une large opposition populaire, galvanis√©e par le camp, et certains partis politiques √©cossais ont demand√© la fermeture de la base. En septembre 1981, un groupe de femmes galloises a form√© un camp similaire, le Camp de femmes pour la paix de Greenham Common (en anglais, le Greenham Common Women’s Peace Camp), √† l’ext√©rieur d’une base de la Royal Air Force abritant des missiles de croisi√®re dans le Berkshire, en Angleterre. Les femmes ont √©t√© expuls√©es de force en 1984 mais ont imm√©diatement r√©occup√© le site, et en 1991 les derniers missiles ont √©t√© retir√©s. Le camp est rest√© jusqu’en 2000, lorsque les femmes ont obtenu l’autorisation d’√©riger un m√©morial comm√©moratif.

Ces camps de protestation pr√©sentent une certaine similitude avec la Commune de la Vie et du Travail, la plus grande des communes tolsto√Įennes. C’√©tait une commune agricole √©tablie pr√®s de Moscou en 1921 par des gens suivant les enseignements pacifistes et anarchistes de L√©on Tolsto√Į. Ses membres, pr√®s de mille √† leur apog√©e, √©taient en d√©saccord avec le gouvernement sovi√©tique parce qu’ils refusaient d’effectuer leur service militaire. Pour cette raison, la commune a finalement √©t√© ferm√©e par les autorit√©s en 1930‚ÄĮ; mais au cours de son existence, les participants ont cr√©√© une grande communaut√© auto-organis√©e dans la paix et la r√©sistance.

Le mouvement des travailleurs catholiques a vu le jour aux √Čtats-Unis en 1933 en r√©ponse √† la Grande D√©pression, mais aujourd’hui, la plupart des 185 communaut√©s du Mouvement Ouvrier Catholique d’Am√©rique du Nord et d’Europe s’efforcent de s’opposer au militarisme du gouvernement et de cr√©er les bases d’une soci√©t√© pacifique. Leur opposition √† la guerre est indissociable de leur engagement en faveur de la justice sociale, qui se manifeste dans les soupes populaires, les refuges et autres projets de service pour aider les pauvres qui font partie de chaque maison du mouvement. Bien que chr√©tiens, les ouvriers catholiques critiquent g√©n√©ralement la hi√©rarchie de l’√©glise et encouragent la tol√©rance envers les autres religions. Ils sont √©galement anticapitalistes, pr√™chant la pauvret√© volontaire et le “communautarisme distributif‚ÄĮ; l’autosuffisance par l’agriculture, l’artisanat et une technologie appropri√©e‚ÄĮ; une soci√©t√© radicalement nouvelle o√Ļ les gens s’appuieront sur les fruits de leur propre labeur et travail‚ÄĮ; des associations de mutualit√©, et un sens de l’√©quit√© pour r√©soudre les conflits.” Certains ouvriers catholiques se disent m√™me anarchistes chr√©tiens. Les communaut√©s d’ouvriers catholiques, qui fonctionnent comme des communes ou des centres d’aide aux pauvres, servent souvent de base aux protestations et aux actions directes contre l’arm√©e. Les travailleurs catholiques sont entr√©s dans les bases militaires pour saboter les armes, bien qu’ils aient attendu la police par la suite, allant intentionnellement en prison comme un acte de protestation suppl√©mentaire. Certaines de leurs communaut√©s abritent √©galement des victimes de la guerre, comme des survivants de la torture fuyant les cons√©quences de l’imp√©rialisme am√©ricain dans d’autres pays.

Dans quelle mesure pouvons-nous cr√©er une soci√©t√© pacifique si nous d√©passons la bellig√©rance des gouvernements et si nous encourageons de nouvelles normes dans notre culture‚ÄĮ? Les Semai, des agriculteurs de Malaisie, donnent une indication. Leur taux d’assassinat n’est que de 0,56/100 000 par an, contre 0,86 en Norv√®ge, 6,26 aux √Čtats-Unis et 20,20 en Russie. Cela peut √™tre li√© √† leur strat√©gie d’√©ducation des enfants : traditionnellement, les Semai ne frappent pas leurs enfants, et le respect de l’autonomie de leurs enfants est une valeur normalis√©e dans leur soci√©t√©. L’une des rares occasions o√Ļ les adultes Semai interviennent g√©n√©ralement est lorsque les enfants perdent leur sang-froid ou se battent entre eux, auquel cas les adultes du voisinage enl√®vent les enfants et les emm√®nent dans leurs maisons respectives. Les principales forces qui maintiennent la tranquillit√© des Semai semblent √™tre l’accent mis sur l’apprentissage de la ma√ģtrise de soi et la grande importance accord√©e √† l’opinion publique dans une soci√©t√© coop√©rative.

Selon Robert Dentan, un anthropologue occidental qui a v√©cu avec eux, “peu de violence se produit au sein de la soci√©t√© Semai. La violence, en fait, semble terrifier les Semai. Un Semai ne rencontre pas la force par la force, mais par la passivit√© ou la fuite. Pourtant, il n’a aucun moyen institutionnalis√© de pr√©venir la violence – pas de contr√īle social, pas de police ou de tribunaux. D’une certaine mani√®re, un Semai apprend automatiquement √† toujours garder le contr√īle de ses pulsions agressives.” La premi√®re fois que les Semai ont particip√© √† une guerre, c’est lorsque les Britanniques les ont enr√īl√©s pour lutter contre l’insurrection communiste au d√©but des ann√©es 1950. Il est clair que la guerre n’est pas une fatalit√© et certainement pas un besoin humain : elle est plut√īt la cons√©quence d’arrangements politiques, sociaux et √©conomiques, et ces arrangements sont √† nous de les fa√ßonner.

La domination et l’autorit√© ne sont-elles pas naturelles‚ÄĮ?

De nos jours, il est plus difficile de faire des justifications id√©ologiques pour l’√Čtat. De nombreuses recherches d√©montrent que de nombreuses soci√©t√©s humaines ont √©t√© farouchement √©galitaires et que m√™me au sein du capitalisme, de nombreuses personnes continuent √† former des r√©seaux et des communaut√©s √©galitaires. Afin de concilier ce point de vue avec celui selon lequel l’√©volution est une question de concurrence f√©roce, certains scientifiques ont postul√© un “syndrome √©galitaire humain”, th√©orisant que les humains ont √©volu√© pour vivre en groupes homog√®nes et √©troitement li√©s, dans lesquels la transmission des g√®nes des membres n’√©tait pas assur√©e par la survie de l’individu mais par la survie du groupe.

Selon cette th√©orie, la coop√©ration et l’√©galitarisme pr√©valaient au sein de ces groupes car c’√©tait dans l’int√©r√™t g√©n√©tique de chacun que le groupe survivait. La comp√©tition g√©n√©tique se produisait entre diff√©rents groupes, et les groupes qui prenaient le mieux soin de leurs membres √©taient ceux qui transmettaient leurs g√®nes. La comp√©tition g√©n√©tique directe entre les individus a √©t√© remplac√©e par une comp√©tition entre diff√©rents groupes employant diff√©rentes strat√©gies sociales, et les humains ont d√©velopp√© toute une s√©rie de comp√©tences sociales qui ont permis une plus grande coop√©ration. Cela expliquerait pourquoi, pendant la plus grande partie de l’existence humaine, nous avons v√©cu dans des soci√©t√©s peu ou pas hi√©rarchis√©es, jusqu’√† ce que certains d√©veloppements technologiques permettent √† certaines soci√©t√©s de stratifier et de dominer leurs voisins.

Cela ne veut pas dire que la domination et l’autorit√© √©taient contre nature, et que la technologie √©tait un fruit d√©fendu qui corrompait une humanit√© par ailleurs innocente. En fait, certaines soci√©t√©s de chasseurs-cueilleurs √©taient si patriarcales qu’elles utilisaient le viol collectif comme une forme de punition contre les femmes, et certaines soci√©t√©s ayant une agriculture et des outils en m√©tal ont √©t√© farouchement √©galitaires. Certains peuples du nord-ouest de l’Am√©rique du Nord √©taient des chasseurs-cueilleurs s√©dentaires et leur soci√©t√© √©tait fortement stratifi√©e avec une classe d’esclaves. Et √† l’extr√©mit√© du spectre technologique, les groupes de chasseurs-cueilleurs nomades en Australie √©taient domin√©s par des hommes √Ęg√©s. Les hommes plus √Ęg√©s pouvaient avoir plusieurs femmes, les hommes plus jeunes n’en avaient aucune et les femmes √©taient manifestement distribu√©es comme des biens sociaux.

Les humains sont capables d’un comportement √† la fois autoritaire et anti-autoritaire. Les soci√©t√©s horizontales qui n’√©taient pas intentionnellement anti-autoritaires auraient facilement pu d√©velopper des hi√©rarchies coercitives lorsque les nouvelles technologies le permettaient, et m√™me sans beaucoup de technologie, elles pouvaient faire de la vie un enfer pour des groupes consid√©r√©s comme inf√©rieurs. Il semble que les formes d’in√©galit√© les plus courantes parmi les soci√©t√©s par ailleurs √©galitaires √©taient la discrimination fond√©e sur le sexe et l’√Ęge, qui pouvait habituer une soci√©t√© √† l’in√©galit√© et cr√©er le prototype d’une structure de pouvoir – le pouvoir des hommes √Ęg√©s. Cette structure pouvait devenir plus puissante au fil du temps avec le d√©veloppement d’outils et d’armes en m√©tal, de surplus, de villes, etc.

Le fait est, cependant, que ces formes d’in√©galit√© n’√©taient pas in√©vitables. Les soci√©t√©s qui d√©sapprouvaient les comportements autoritaires √©vitaient consciemment la mont√©e de la hi√©rarchie. En fait, de nombreuses soci√©t√©s ont renonc√© √† l’organisation centralis√©e ou aux technologies qui permettent la domination. Cela montre que l’histoire n’est pas une voie √† sens unique. Par exemple, les Imazighen marocains, ou les Berb√®res, n’ont pas form√© de syst√®mes politiques centralis√©s au cours des derniers si√®cles, m√™me si d’autres soci√©t√©s autour d’eux l’ont fait. “L’√©tablissement d’une dynastie est pratiquement impossible”, a √©crit un commentateur, “car le chef est confront√© √† une r√©volte constante qui finit par r√©ussir et ram√®ne le syst√®me √† l’ancien ordre anarchique d√©centralis√©”. ”

Quel est le facteur qui permet aux soci√©t√©s d’√©viter la domination et l’autorit√© coercitive‚ÄĮ? Une √©tude de Christopher Boehm, qui a examin√© des dizaines de soci√©t√©s √©galitaires sur tous les continents, y compris des peuples qui vivaient de la cueillette, de l’horticulture, de l’agriculture et de l’√©levage, a constat√© que le facteur commun est un d√©sir conscient de rester √©galitaire : une culture anti-autoritaire. “La cause premi√®re et la plus imm√©diate d’un comportement √©galitaire est la d√©termination moralisatrice des principaux acteurs politiques d’un groupe local √† ce qu’aucun de ses membres ne soit autoris√© √† dominer les autres.” Plut√īt que la culture soit d√©termin√©e par les conditions mat√©rielles, il semble que la culture fa√ßonne les structures sociales qui reproduisent les conditions mat√©rielles d’un peuple.

Dans certaines situations, le fait d’avoir une sorte de meneur est in√©vitable, car certaines personnes ont plus de comp√©tences ou sont plus charismatiques. Les soci√©t√©s consciemment √©galitaires r√©pondent √† ces situations en n’institutionnalisant pas la position de chef, en ne leur accordant pas de privil√®ges particuliers ou en favorisant une culture qui rend le fait d’acqu√©rir du pouvoir sur les autres ou d’afficher ses qualit√©s de meneur des comportements honteux. En outre, les postes de direction changent d’une situation √† l’autre, en fonction des comp√©tences requises pour la t√Ęche √† accomplir. Les chefs pendant une chasse sont diff√©rents des chefs pendant les c√©r√©monies ou la construction d’une maison. Si une personne dans un r√īle de chef tente de gagner plus de pouvoir ou de dominer ses pairs, le reste du groupe utilise des “m√©canismes de nivellement intentionnel” : des comportements destin√©s √† le ramener sur terre. Par exemple, parmi de nombreuses soci√©t√©s de chasseurs-cueilleurs anti-autoritaires, le chasseur le plus habile d’un groupe est confront√© √† la critique et au ridicule s’il est per√ßu comme se vantant et utilisant ses talents pour stimuler son ego plut√īt que pour le b√©n√©fice de l’ensemble du groupe.

Si ces pressions sociales ne fonctionnent pas, les sanctions s’intensifient et, dans de nombreuses soci√©t√©s √©galitaires, elles finiront par expulser ou tuer un dirigeant qui est incurablement autoritaire, bien avant que celui-ci ne soit en mesure d’assumer des pouvoirs coercitifs. Ces “hi√©rarchies de domination invers√©e”, dans lesquelles les dirigeants doivent ob√©ir √† la volont√© populaire parce qu’ils sont impuissants √† maintenir leur position de chef sans soutien, sont apparues dans de nombreuses soci√©t√©s diff√©rentes et ont fonctionn√© pendant de longues p√©riodes. Certaines des soci√©t√©s √©galitaires document√©es dans l’√©tude de Boehm ont un chef ou un chaman qui joue un r√īle de rituel ou agit comme m√©diateur impartial dans les conflits‚ÄĮ; d’autres nomment un chef en cas de troubles, ou ont un chef de paix et un chef de guerre. Mais ces postes de direction ne sont pas coercitifs et, depuis des centaines d’ann√©es, ils n’ont pas √©volu√© vers des r√īles autoritaires. Souvent, les personnes qui remplissent ces r√īles les consid√®rent comme une responsabilit√© sociale temporaire, qu’elles souhaitent se d√©charger rapidement en raison du niveau plus √©lev√© de critique et de responsabilit√© auquel elles sont confront√©es lorsqu’elles les occupent.

La civilisation europ√©enne a historiquement fait preuve d’une tol√©rance beaucoup plus grande envers l’autoritarisme que les soci√©t√©s √©galitaires d√©crites dans l’enqu√™te. Pourtant, alors que les syst√®mes politiques et √©conomiques qui allaient devenir l’√Čtat moderne et le capitalisme se d√©veloppaient en Europe, un certain nombre de r√©bellions ont d√©montr√© que m√™me l√†, l’autorit√© √©tait impos√©e. L’une des plus grandes de ces r√©bellions a √©t√© la guerre des paysans. En 1524 et 1525, pas moins de 300 000 insurg√©s paysans, rejoints par des citadins et quelques nobles, se sont √©lev√©s contre les propri√©taires terriens et la hi√©rarchie eccl√©siastique dans une guerre qui a fait environ 100 000 morts en Bavi√®re, en Saxe, en Thuringe, √† Schwaben, en Alsace, ainsi que dans certaines parties de ce qui est aujourd’hui la Suisse et l’Autriche. Les princes et le clerg√© du Saint-Empire romain n’avaient cess√© d’augmenter les imp√īts pour payer les co√Ľts administratifs et militaires croissants, √† mesure que le gouvernement devenait plus lourd au sommet. Les art√©siens et les ouvriers des villes √©taient touch√©s par ces imp√īts, mais les paysans en recevaient le plus lourd tribut. Pour augmenter leur pouvoir et leurs revenus, les princes ont forc√© les paysans libres √† se mettre au servage et ont ressuscit√© le droit civil romain, qui a institu√© la propri√©t√© priv√©e de la terre, un peu en retrait du syst√®me f√©odal dans lequel la terre √©tait une fiducie entre le paysan et le seigneur qui impliquait des droits et des obligations.

Pendant ce temps, des √©l√©ments de l’ancienne hi√©rarchie f√©odale, tels que la chevalerie et le clerg√©, devenaient obsol√®tes et entraient en conflit avec d’autres √©l√©ments de la classe dirigeante. La nouvelle classe marchande bourgeoise, ainsi que de nombreux princes progressistes, s’opposaient aux privil√®ges du clerg√© et √† la structure conservatrice de l’√©glise catholique. Une nouvelle structure, moins centralis√©e, qui pourrait baser le pouvoir sur des conseils dans les villes, comme le syst√®me propos√© par Martin Luther, permettrait √† la nouvelle classe politique de s’√©lever.

Dans les ann√©es qui ont imm√©diatement pr√©c√©d√© la guerre, un certain nombre de proph√®tes anabaptistes ont commenc√© √† voyager dans la r√©gion en √©pousant des id√©es r√©volutionnaires contre l’autorit√© politique, la doctrine de l’√Čglise et m√™me contre les r√©formes de Martin Luther. Parmi ces personnes figuraient Thomas Dreschel, Nicolas Storch, Mark Thomas St√ľbner et, plus c√©l√®bre encore, Thomas M√ľntzer. Certains d’entre eux ont plaid√© pour une libert√© religieuse totale, la fin du bapt√™me non volontaire et l’abolition du gouvernement sur terre. Il va sans dire qu’ils ont √©t√© pers√©cut√©s par les autorit√©s catholiques et par les partisans de Luther et interdits d’acc√®s √† de nombreuses villes, mais ils ont continu√© √† voyager en Boh√™me, en Bavi√®re et en Suisse, gagnant des partisans et alimentant la r√©bellion paysanne.

En 1524, des paysans et des travailleurs urbains se sont r√©unis dans la r√©gion de la Schwarzwald en Allemagne et ont r√©dig√© les 12 articles de la For√™t-Noire, et le mouvement qu’ils ont cr√©√© s’est rapidement r√©pandu. Ces articles, dont les r√©f√©rences bibliques servent de justification, appellent √† l’abolition du servage et √† la libert√© de tous les peuples, au pouvoir municipal d’√©lire et de r√©voquer les pr√™cheurs, √† l’abolition des imp√īts sur le b√©tail et les successions, √† l’interdiction du privil√®ge de la noblesse de lever arbitrairement des imp√īts, au libre acc√®s √† l’eau, √† la chasse, √† la p√™che et aux for√™ts, et √† la restauration des terres communales expropri√©es par la noblesse. Un autre texte imprim√© et diffus√© massivement par les insurg√©s est le Bundesordnung, l’ordre f√©d√©ral, qui expose un mod√®le d’ordre social bas√© sur les municipalit√©s f√©d√©r√©es. Les √©l√©ments les moins lettr√©s du mouvement √©taient encore plus radicaux, √† en juger par leurs actions et le folklore qu’ils ont laiss√© derri√®re eux‚ÄĮ; leur but √©tait d’effacer la noblesse de la surface de la terre et d’instituer une utopie mystique sur le moment.

La tension sociale s’est accrue tout au long de l’ann√©e, les autorit√©s essayant d’emp√™cher une r√©bellion pure et simple en supprimant les rassemblements ruraux tels que les f√™tes populaires et les mariages. En ao√Ľt 1524, la situation a finalement √©clat√© √† St√ľhlingen, dans la r√©gion de la For√™t-Noire. Une comtesse exigea que les paysans lui donnent une r√©colte sp√©ciale lors d’une f√™te religieuse. Au lieu de cela, les paysans refus√®rent de payer tous les imp√īts et form√®rent une arm√©e de 1200 personnes, sous la direction d’un ancien mercenaire, Hans M√ľller. Ils march√®rent jusqu’√† la ville de Waldshut et furent rejoints par les habitants, puis march√®rent sur le ch√Ęteau de St√ľhlingen et l’assi√©g√®rent. R√©alisant qu’ils avaient besoin d’une sorte de structure militaire, ils d√©cid√®rent d’√©lire leurs propres capitaines, sergents et caporaux. En septembre, ils se d√©fendirent contre une arm√©e des Habsbourg dans une bataille ind√©cise, et refus√®rent ensuite de d√©poser les armes et de demander pardon lorsqu’on les y invitait. Cet automne-l√†, des gr√®ves paysannes, des refus de payer la d√ģme et des r√©bellions √©clat√®rent dans toute la r√©gion, les paysans √©tendant leur politique de plaintes individuelles √† un rejet unifi√© du syst√®me f√©odal dans son ensemble.

Avec le d√©gel du printemps 1525, les combats reprennent avec f√©rocit√©. Les arm√©es paysannes s’emparent des villes et ex√©cutent un grand nombre de membres du clerg√© et de la noblesse. Mais en f√©vrier, la Ligue Schwabienne, une alliance de la noblesse et du clerg√© de la r√©gion, remporte une victoire en Italie, o√Ļ elle s’√©tait battue au nom de Charles Quint, et peut ramener ses troupes au pays et les consacrer √† l’√©crasement des paysans. Entre-temps, Martin Luther, les bourgeois et les princes progressistes retir√®rent tout leur soutien et appel√®rent √† l’an√©antissement des paysans r√©volutionnaires‚ÄĮ; ils voulaient r√©former le syst√®me et non le d√©truire, et le soul√®vement avait d√©j√† suffisamment d√©stabilis√© la structure du pouvoir. Finalement, le 15 mai 1525, la principale arm√©e paysanne fut vaincue de mani√®re d√©cisive √† Frankenhausen‚ÄĮ; M√ľntzer et d’autres dirigeants influents furent saisis et ex√©cut√©s, et la r√©bellion fut r√©prim√©e. Cependant, au cours des ann√©es suivantes, le mouvement anabaptiste se r√©pandit dans toute l’Allemagne, la Suisse et les Pays-Bas, et des r√©voltes paysannes continu√®rent √† √©clater, dans l’espoir qu’un jour l’√©glise et l’√Čtat seraient d√©finitivement d√©truits.

Le capitalisme et les √Čtats d√©mocratiques modernes ont r√©ussi √† s’√©tablir au cours des si√®cles suivants, mais ils ont √©t√© √† jamais hant√©s par le spectre de la r√©bellion venue d’en bas. Au sein des soci√©t√©s √©tatistes, la capacit√© √† s’organiser sans hi√©rarchie existe encore aujourd’hui, et la possibilit√© demeure de cr√©er des cultures anti-autoritaires qui peuvent ramener sur terre tout dirigeant potentiel. La r√©sistance √† l’autorit√© mondiale est, √† juste titre, en grande partie organis√©e horizontalement. Le mouvement mondial anti-mondialisation est n√© en grande partie de la r√©sistance des zapatistes au Mexique, des autonomistes et des anarchistes en Europe, des agriculteurs et des travailleurs en Cor√©e, et des r√©bellions populaires contre les institutions financi√®res comme le FMI, qui se sont produites dans le monde entier, de l’Afrique du Sud √† l’Inde. Les zapatistes et les autonomistes, en particulier, sont marqu√©s par leurs cultures anti-autoritaires, une rupture marqu√©e avec la hi√©rarchie des marxistes-l√©ninistes qui avaient domin√© les luttes internationales des g√©n√©rations pr√©c√©dentes.

Le mouvement anti-mondialisation s’est r√©v√©l√© √™tre une force mondiale en juin 1999, lorsque des centaines de milliers de personnes dans des villes allant de Londres, en Angleterre, √† Port Harcourt, au Nigeria, sont descendues dans les rues pour le Carnaval contre le Capital‚ÄĮ; en novembre de la m√™me ann√©e, les participants au m√™me mouvement ont choqu√© le monde en interrompant le sommet de l’Organisation mondiale du commerce √† Seattle.

Le plus remarquable √† propos de cette r√©sistance mondiale est qu’elle a √©t√© cr√©√©e horizontalement, par diverses organisations et groupes d’affinit√© qui ont √©t√© les pionniers de nouvelles formes de consensus. Ce mouvement n’avait pas de leaders et a foment√© une opposition constante √† toutes les formes d’autorit√© qui se sont d√©velopp√©es dans ses rangs. Ceux qui tentaient de se mettre en permanence dans le r√īle de chef ou de porte-parole √©taient ostracis√©s – ou se sont m√™me vus recevoir une tarte au visage, comme l’a √©t√© l’organisateur de haut niveau Medea Benjamin au Forum social am√©ricain en 2007.

Manquant de chefs, manquant d’organisation formelle, et critiquant constamment la dynamique interne du pouvoir et √©tudiant des fa√ßons plus √©galitaires de s’organiser, les militants anti-mondialisation ont continu√© √† remporter d’autres victoires tactiques. √Ä Prague, en septembre 2000, 15 000 manifestants ont surmont√© la pr√©sence polici√®re massive et ont rompu le dernier jour du sommet du Fonds mon√©taire international. √Ä Qu√©bec, en avril 2001, les manifestants ont franchi la cl√īture de s√©curit√© autour d’un sommet de planification de la zone de libre-√©change des Am√©riques‚ÄĮ; la police a r√©agi en remplissant la ville de tant de gaz lacrymog√®ne qu’elle est m√™me entr√©e dans le b√Ętiment o√Ļ se d√©roulaient les pourparlers. De nombreux habitants de la ville ont donc donn√© raison aux manifestants. La police a d√Ľ intensifier la r√©pression pour contenir le mouvement antimondialisation croissant‚ÄĮ; elle a arr√™t√© 600 manifestants et en a bless√© trois par balles lors du sommet de l’Union europ√©enne en Su√®de en 2001, et un mois plus tard, elle a assassin√© l’anarchiste Carlo Giuliani lors du sommet du G8 √† G√™nes, o√Ļ 150 000 personnes s’√©taient rassembl√©es pour protester contre la conf√©rence des huit gouvernements les plus puissants du monde.

Le r√©seau Dissent‚ÄĮ! est n√© du mouvement altermondialiste europ√©en pour organiser de grandes manifestations contre le sommet du G8 en √Čcosse en 2005. Le r√©seau a √©galement organis√© d’importants camps de protestation et des actions de blocus contre le sommet du G8 en Allemagne en 2007, et a contribu√© aux mobilisations contre le sommet du G8 au Japon en 2008. Sans direction ou hi√©rarchie centrale, le r√©seau a facilit√© la communication entre des groupes situ√©s dans des villes et des pays diff√©rents, et a organis√© des r√©unions importantes pour discuter et d√©cider des strat√©gies pour les actions √† venir contre le G8. Ces strat√©gies devaient permettre des approches diverses, de sorte que de nombreux groupes d’affinit√© pouvaient organiser des actions de soutien mutuel dans un cadre commun plut√īt que d’ex√©cuter les ordres d’une organisation centrale. Par exemple, un plan de blocus pourrait d√©signer une route menant au site du sommet comme zone pour les personnes qui pr√©f√®rent des tactiques pacifiques ou th√©√Ętrales, tandis qu’une autre entr√©e pourrait √™tre d√©sign√©e pour les personnes qui souhaitent construire des barricades et sont pr√™tes √† se d√©fendre contre la police. Ces r√©unions strat√©giques ont attir√© des personnes d’une douzaine de pays et ont √©t√© traduites en plusieurs langues. Par la suite, des tracts, des annonces, des expos√©s de position et des critiques ont √©t√© traduits et mis en ligne sur un site web. Les formes anarchistes de coordination utilis√©es par les manifestants se sont av√©r√©es √† plusieurs reprises efficaces pour contrer et parfois m√™me d√©passer la police et les m√©dias institutionnels, qui disposaient d’√©quipes de milliers de professionnels r√©mun√©r√©s, d’infrastructures de communication et de surveillance avanc√©es et de ressources bien sup√©rieures √† celles dont disposait le mouvement.

Le mouvement anti-mondialisation peut √™tre compar√© au mouvement anti-guerre qui est n√© en r√©ponse √† la soi-disant guerre contre la terreur. Apr√®s le 11 septembre 2001, les dirigeants mondiaux ont cherch√© √† saper le mouvement anticapitaliste en pleine expansion en identifiant le terrorisme comme l’ennemi num√©ro un, recadrant ainsi le r√©cit du conflit mondial. Apr√®s l’effondrement du bloc sovi√©tique et la fin de la guerre froide, ils ont eu besoin d’une nouvelle guerre et d’une nouvelle opposition. Les gens devaient consid√©rer leurs options comme un choix entre des pouvoirs hi√©rarchiques – d√©mocratie √©tatique ou terroristes fondamentalistes – plut√īt qu’entre la domination et la libert√©. Dans l’environnement conservateur qui a suivi le 11 septembre, le mouvement anti-guerre a rapidement √©t√© domin√© par des groupes r√©formistes et hi√©rarchiquement organis√©s. Bien que le mouvement ait d√©but√© par la journ√©e de protestation la plus suivie de l’histoire de l’humanit√©, le 15 f√©vrier 2003, les organisateurs ont d√©lib√©r√©ment canalis√© l’√©nergie des participants dans des rituels contr√īl√©s de mani√®re rigide qui ne remettaient pas en cause la machine de guerre. En deux ans, le mouvement anti-guerre a compl√®tement dilapid√© l’√©lan acquis pendant l’√®re de l’anti-mondialisation.

Le mouvement anti-guerre n’a pas pu arr√™ter l’occupation de l’Irak, ni m√™me se maintenir, car les gens ne sont ni habilit√©s ni combl√©s en participant passivement √† des spectacles symboliques. En revanche, l’efficacit√© des r√©seaux d√©centralis√©s peut √™tre constat√©e dans les nombreuses victoires du mouvement anti-mondialisation : la fermeture des sommets, l’effondrement de l’OMC et de la ZLEA, la r√©duction spectaculaire du FMI et de la Banque mondiale. Ce mouvement non hi√©rarchique a d√©montr√© que les gens souhaitent se lib√©rer de la domination, et qu’ils ont la capacit√© de coop√©rer de mani√®re anti-autoritaire m√™me dans de grands groupes d’√©trangers de nations et de cultures diff√©rentes.

Ainsi, des √©tudes scientifiques de l’histoire humaine aux protestataires qui font l’histoire aujourd’hui, les preuves contredisent massivement le r√©cit √©tatique de la nature humaine. Plut√īt que de venir d’une ascendance brutalement autoritaire et d’int√©grer plus tard ces instincts dans un syst√®me comp√©titif bas√© sur l’ob√©issance √† l’autorit√©, l’humanit√© n’a pas eu une seule trajectoire. Nos d√©buts semblent avoir √©t√© caract√©ris√©s par un √©ventail entre un √©galitarisme strict et une hi√©rarchie √† petite √©chelle avec une distribution relativement √©gale des richesses. Lorsque des hi√©rarchies coercitives ont fait leur apparition, elles ne se sont pas r√©pandues partout imm√©diatement et ont souvent provoqu√© une r√©sistance importante. M√™me lorsque les soci√©t√©s sont r√©gies par des structures autoritaires, la r√©sistance fait partie int√©grante de la r√©alit√© sociale au m√™me titre que la domination et l’ob√©issance. En outre, l’√Čtat et la civilisation autoritaire ne sont pas les derniers arr√™ts sur la ligne. M√™me si une r√©volution mondiale n’a pas encore r√©ussi, nous avons de nombreux exemples de soci√©t√©s post-√©tatiques, dans lesquelles nous pouvons discerner des indices d’un avenir sans √Čtat.

Il y a un demi-si√®cle, l’anthropologue Pierre Clastres a conclu que les soci√©t√©s apatrides et anti-autoritaires qu’il a √©tudi√©es en Am√©rique du Sud n’√©taient pas issues d’une √©poque primordiale, comme l’avaient suppos√© les autres Occidentaux. Au contraire, ils √©taient bien conscients de l’√©mergence possible de l’√Čtat, et ils s’organisaient pour l’emp√™cher. Il s’av√®re que beaucoup d’entre eux √©taient en fait des soci√©t√©s post-√©tatiques fond√©es par des r√©fugi√©s et des rebelles qui avaient fui ou renvers√© les √Čtats pr√©c√©dents. De m√™me, l’anarchiste Peter Lamborn Wilson a √©mis l’hypoth√®se que les soci√©t√©s anti-autoritaires de l’est de l’Am√©rique du Nord se sont form√©es en r√©sistance aux soci√©t√©s hi√©rarchiques de construction de monticules de Hopewell, et des recherches r√©centes semblent le confirmer. Ce que d’autres avaient interpr√©t√© comme des ethnies ahistoriques √©tait le r√©sultat final de mouvements politiques.

Les cosaques qui ont habit√© les fronti√®res russes fournissent un autre exemple de ce ph√©nom√®ne. Leurs soci√©t√©s ont √©t√© fond√©es par des personnes fuyant le servage et d’autres inconv√©nients de l’oppression gouvernementale. Ils ont appris l’√©quitation et ont d√©velopp√© des comp√©tences martiales impressionnantes pour survivre dans l’environnement frontalier et se d√©fendre contre les √Čtats voisins. Finalement, ils en sont venus √† √™tre consid√©r√©s comme une ethnie distincte jouissant d’une autonomie privil√©gi√©e, et le tsar auquel leurs anc√™tres ont renonc√© les a recherch√©s comme alli√©s militaires.

Selon le politologue de Yale, James C. Scott, tout ce qui concerne ces soci√©t√©s – des cultures qu’elles pratiquent √† leurs syst√®mes de parent√© – peut √™tre lu comme des strat√©gies sociales anti-autoritaires. Scott documente les tribus des collines de l’Asie du Sud-Est, une agglom√©ration de soci√©t√©s existant sur un terrain accident√© o√Ļ les structures √©tatiques fragiles sont gravement d√©savantag√©es. Pendant des centaines d’ann√©es, ces peuples ont r√©sist√© √† la domination de l’√Čtat, notamment aux fr√©quentes guerres de conqu√™te ou d’extermination de l’empire chinois et aux p√©riodes d’attaques continues des esclavagistes. La diversit√© culturelle et linguistique est exponentiellement plus grande dans les collines que dans les rizi√®res des vall√©es contr√īl√©es par l’√Čtat, o√Ļ la monoculture est pr√©dominante. Les habitants des collines parlent souvent plusieurs langues et appartiennent √† plusieurs ethnies. Leur organisation sociale est propice √† une dispersion et √† une r√©unification rapides et faciles, leur permettant d’√©chapper aux agressions et de mener une gu√©rilla. Leurs syst√®mes de parent√© sont bas√©s sur des relations qui se chevauchent et qui sont redondantes, ce qui cr√©e un r√©seau social solide et limite la formalisation du pouvoir. Leurs cultures orales sont plus d√©centralis√©es et plus souples que les cultures lettr√©es voisines, dans lesquelles le recours √† l’√©crit encourage l’orthodoxie et donne un pouvoir suppl√©mentaire √† ceux qui ont les moyens de tenir des registres.

Les habitants des collines ont une relation int√©ressante avec les √Čtats voisins. Les habitants des vall√©es les consid√®rent comme des “anc√™tres vivants”, m√™me s’ils se sont form√©s en r√©ponse aux civilisations des vall√©es. Ils sont post-√©tatiques, et non pr√©-√©tatiques, mais l’id√©ologie de l’√Čtat refuse de reconna√ģtre une telle cat√©gorie comme “post-√©tatique” parce que l’√Čtat se suppose √™tre le sommet du progr√®s. Les sujets des civilisations de la vall√©e se sont souvent “dirig√©s vers les collines” pour vivre plus librement‚ÄĮ; cependant, les r√©cits et les mythologies des civilisations chinoise, vietnamienne, birmane et d’autres civilisations autoritaires au cours des si√®cles qui ont pr√©c√©d√© la Seconde Guerre mondiale semblent avoir √©t√© con√ßus pour emp√™cher leurs membres de “retourner” vers ceux qu’ils percevaient comme des barbares. Selon certains sp√©cialistes, la Grande Muraille de Chine a √©t√© construite autant pour emp√™cher les Chinois d’entrer que pour emp√™cher les barbares de sortir. Pourtant, dans les civilisations de la vall√©e de la Chine et de l’Asie du Sud-Est, les mythes, la langue et les rituels qui pourraient expliquer ces d√©fections culturelles faisaient cruellement d√©faut. La culture a √©t√© utilis√©e comme une autre Grande Muraille pour maintenir ces fragiles civilisations unies. Pas √©tonnant que les “barbares” aient abandonn√© la langue √©crite au profit d’une culture orale plus d√©centralis√©e : sans documents √©crits et sans une classe sp√©cialis√©e de scribes, l’histoire est devenue un bien commun, plut√īt qu’un outil d’endoctrinement.

Loin d’√™tre un progr√®s social n√©cessaire que les gens acceptent volontiers, l’√Čtat est une imposition que beaucoup de gens tentent de fuir. Un proverbe birman le r√©sume bien : “Il est facile pour un sujet de trouver un seigneur, mais difficile pour un seigneur de trouver un sujet.” En Asie du Sud-Est, jusqu’√† r√©cemment, le but premier de la guerre n’√©tait pas de s’emparer d’un territoire mais de capturer des sujets, car les gens couraient souvent vers les collines pour cr√©er des soci√©t√©s √©galitaires. Il est ironique que nous soyons si nombreux √† √™tre convaincus que nous avons un besoin essentiel de l’√Čtat, alors qu’en fait c’est l’√Čtat qui a besoin de nous.

Un sens du soi plus large

Il y a cent ans, Peter Kropotkin, le g√©ographe et th√©oricien anarchiste russe, a publi√© son livre r√©volutionnaire, Mutual Aid, qui soutient que la tendance des gens √† s’aider mutuellement, dans un esprit de solidarit√©, a √©t√© un facteur d’√©volution humaine plus important que la comp√©tition. Nous pouvons voir que les comportements coop√©ratifs jouent un r√īle similaire dans la survie de nombreuses esp√®ces de mammif√®res, d’oiseaux, de poissons et d’insectes. Pourtant, la croyance persiste que les humains sont naturellement √©go√Įstes, comp√©titifs, belliqueux et domin√©s par les hommes. Cette croyance est fond√©e sur une repr√©sentation erron√©e des peuples dits primitifs comme √©tant brutaux, et de l’√Čtat comme une force n√©cessaire et pacificatrice.

Les Occidentaux qui se consid√®rent comme le sommet de l’√©volution humaine consid√®rent g√©n√©ralement les chasseurs-cueilleurs et les autres peuples apatrides comme des reliques du pass√©, m√™me s’ils sont vivants dans le pr√©sent. Ce faisant, ils pr√©sument que l’histoire est une progression in√©vitable de moins en plus complexe, et que la civilisation occidentale est plus complexe que d’autres cultures. Si l’histoire est organis√©e en √Ęge de pierre, √Ęge du bronze, √Ęge du fer, √Ęge industriel, √Ęge de l’information, etc., quelqu’un qui n’utilise pas d’outils m√©talliques doit encore vivre √† l’√Ęge de pierre, n’est-ce pas‚ÄĮ? Mais il est pour le moins eurocentrique de supposer qu’un chasseur-cueilleur qui conna√ģt les usages de mille plantes diff√©rentes est moins sophistiqu√© qu’un op√©rateur de centrale nucl√©aire qui sait appuyer sur mille boutons diff√©rents mais ne sait pas d’o√Ļ vient sa nourriture.

Le capitalisme est peut-√™tre capable d’exploits de production et de distribution qui n’ont jamais √©t√© possibles auparavant, mais en m√™me temps cette soci√©t√© est tragiquement incapable de nourrir et de maintenir en bonne sant√© tout le monde, et n’a jamais exist√© sans in√©galit√©s flagrantes, oppression et d√©vastation de l’environnement. On pourrait dire que les membres de notre soci√©t√© sont socialement rabougris, voire carr√©ment primitifs, lorsqu’il s’agit de pouvoir coop√©rer et s’organiser sans contr√īle autoritaire.

Une vision nuanc√©e des soci√©t√©s apatrides montre qu’elles ont leurs propres formes d’organisation sociale d√©velopp√©es et leurs propres histoires complexes, qui contredisent toutes deux les notions occidentales sur les caract√©ristiques humaines “naturelles”. La grande diversit√© des comportements humains consid√©r√©s comme normaux dans les diff√©rentes soci√©t√©s remet en question l’id√©e m√™me de la nature humaine.

Notre compr√©hension de la nature humaine influence directement les attentes que nous avons √† l’√©gard des gens. Si les humains sont naturellement √©go√Įstes et comp√©titifs, nous ne pouvons pas esp√©rer vivre dans une soci√©t√© coop√©rative. Lorsque nous voyons comment d’autres cultures ont caract√©ris√© diff√©remment la nature humaine, nous pouvons reconna√ģtre la nature humaine comme une valeur culturelle, une mythologie id√©alis√©e et normative qui justifie la fa√ßon dont une soci√©t√© est organis√©e. La civilisation occidentale consacre une immense quantit√© de ressources au contr√īle social, au maintien de l’ordre et √† la production culturelle renfor√ßant les valeurs capitalistes. L’id√©e occidentale de la nature humaine fonctionne comme une partie de ce contr√īle social, d√©courageant la r√©bellion contre l’autorit√©. On nous enseigne d√®s l’enfance que sans autorit√©, la vie humaine sombrerait dans le chaos.

Cette vision de la nature humaine a √©t√© avanc√©e par Hobbes et d’autres philosophes europ√©ens pour expliquer les origines et la finalit√© de l’√Čtat‚ÄĮ; cela a marqu√© un glissement vers des arguments scientifiques √† une √©poque o√Ļ les arguments divins ne suffisaient plus. Hobbes et ses contemporains ne disposaient pas des donn√©es psychologiques, historiques, arch√©ologiques et ethnographiques que nous avons aujourd’hui, et leur pens√©e √©tait encore fortement influenc√©e par un h√©ritage des enseignements chr√©tiens. M√™me maintenant que nous avons acc√®s √† une abondance d’informations contredisant la cosmologie chr√©tienne et les sciences politiques √©tatistes, la conception populaire de la nature humaine n’a pas chang√© de fa√ßon spectaculaire. Pourquoi sommes-nous encore si mal √©duqu√©s‚ÄĮ? Une deuxi√®me question r√©pond √† la premi√®re : qui contr√īle l’√©ducation dans notre soci√©t√©‚ÄĮ? N√©anmoins, toute personne qui s’oppose au dogme autoritaire est confront√©e √† une bataille difficile contre l’accusation de “romantisme”.

Mais si la nature humaine n’est pas fixe, si elle peut englober un large √©ventail de possibilit√©s, ne pourrions-nous pas utiliser une dose d’imagination romantique pour envisager de nouvelles possibilit√©s‚ÄĮ? Les actes de r√©bellion qui se produisent actuellement dans notre soci√©t√©, du camp de protestation de Faslane aux March√©s Vraiment Vraiment Libres, contiennent les graines d’une soci√©t√© pacifique et ouverte. Les r√©actions populaires aux catastrophes naturelles telles que l’ouragan Katrina √† la Nouvelle-Orl√©ans montrent que chacun a le potentiel pour coop√©rer lorsque l’ordre social dominant est perturb√©. Ces exemples montrent la voie vers un sens plus large du soi – une compr√©hension des √™tres humains en tant que cr√©atures capables d’un large √©ventail de comportements.

On pourrait dire que l’√©go√Įsme est naturel, dans la mesure o√Ļ les gens vivent in√©vitablement selon leurs propres d√©sirs et exp√©riences. Mais l’√©go√Įsme ne doit pas n√©cessairement √™tre comp√©titif ou d√©daigneux envers les autres. Nos relations vont bien au-del√† de notre corps et de notre esprit : nous vivons en communaut√©, nous d√©pendons des √©cosyst√®mes pour notre nourriture et notre eau, et nous avons besoin d’amis, de familles et d’amoureux pour notre sant√© √©motionnelle. Sans concurrence ni exploitation institutionnalis√©es, l’int√©r√™t personnel d’une personne se superpose aux int√©r√™ts de sa communaut√© et de son environnement. Consid√©rer nos relations avec nos amis et la nature comme des parties fondamentales de nous-m√™mes √©largit notre sentiment de connexion avec le monde et notre responsabilit√© envers celui-ci. Il n’est pas dans notre int√©r√™t d’√™tre domin√© par les autorit√©s ou de dominer les autres‚ÄĮ; en d√©veloppant un sens plus large de nous-m√™mes, nous pouvons structurer nos vies et nos communaut√©s en cons√©quence.

Lectures recommandées

Robert K. Dentan, The Semai : A Nonviolent People of Malaya. New York : Holt, Rinehart and Winston, 1979.

Christopher Boehm, ‚ÄúEgalitarian Behavior and Reverse Dominance Hierarchy,‚ÄĚ Current Anthropology, Vol.34, No.3, June 1993.

Pierre Clastres, La Soci√©t√© contre l’√Čtat, Recherche d’anthropologie politique, Minuit, 1974 (r√©√©dit√© en 2011).

Leslie Feinberg, Transgender Warriors : Making History from Joan of Arc to Dennis Rodman, Boston : Beacon Press, 1997.

David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Chicago : Prickly Paradigm Press, 2004.

Colin M. Turnbull, The Forest People, New York : Simon & Schuster, 1961.

James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance : Hidden Transcripts, New Haven : Yale University Press, 1990.

Bob Black, ‚ÄúThe Abolition of Work,‚ÄĚ 1985. *

2. Les décisions

L’anarchie, c’est l’absence de dirigeants. Les gens libres ne suivent pas les ordres‚ÄĮ; ils prennent leurs propres d√©cisions et parviennent √† des accords avec leur communaut√©, et d√©veloppent des moyens communs pour mettre ces d√©cisions en pratique.

Comment les d√©cisions seront-elles prises‚ÄĮ?

Il ne devrait y avoir aucun doute que les √™tres humains peuvent prendre des d√©cisions de mani√®re non hi√©rarchique et √©galitaire. La majorit√© des soci√©t√©s humaines ont √©t√© apatrides, et de nombreuses soci√©t√©s apatrides n’ont pas √©t√© gouvern√©es par les diktats d’un “homme fort”, mais par des assembl√©es communes utilisant une certaine forme de consensus. De nombreuses soci√©t√©s fond√©es sur le consensus ont surv√©cu √† des milliers d’ann√©es, m√™me √† travers le colonialisme europ√©en jusqu’√† nos jours, en Afrique, en Australie, en Asie, dans les Am√©riques et dans les p√©riph√©ries de l’Europe.

Les personnes issues de soci√©t√©s dans lesquelles le pouvoir de d√©cision a √©t√© monopolis√© par l’√Čtat et les entreprises peuvent initialement avoir du mal √† prendre des d√©cisions de mani√®re √©galitaire, mais cela devient plus facile avec la pratique. Heureusement, nous avons tous une certaine exp√©rience de la prise de d√©cision horizontale. La plupart des d√©cisions que nous prenons dans la vie quotidienne, avec nos amis et, esp√©rons-le, avec nos coll√®gues et notre famille √©galement, nous les prenons sur la base de la coop√©ration plut√īt que de l’autorit√©. L’amiti√© est pr√©cieuse car c’est un espace dans lequel nous interagissons d’√©gal √† √©gal, o√Ļ nos opinions sont valoris√©es quel que soit notre statut social. Les groupes d’amis utilisent g√©n√©ralement un consensus informel pour d√©cider comment passer du temps ensemble, organiser des activit√©s, s’entraider et relever les d√©fis de leur vie quotidienne. Ainsi, la plupart d’entre nous comprennent d√©j√† le consensus de mani√®re intuitive‚ÄĮ; il faut plus de pratique pour apprendre comment parvenir √† un consensus avec des personnes qui sont sensiblement diff√©rentes de nous, en particulier dans les grands groupes ou lorsqu’il est n√©cessaire de coordonner des activit√©s complexes, mais c’est possible.

Le consensus n’est pas le seul moyen de responsabiliser la prise de d√©cision. Dans certains cas, des groupes qui sont de v√©ritables associations b√©n√©voles peuvent encore donner des pouvoirs √† leurs membres lorsqu’ils utilisent la prise de d√©cision √† la majorit√©. Ou encore, une personne prenant ses propres d√©cisions et agissant seule peut inspirer des dizaines d’autres personnes √† entreprendre des actions similaires ou √† soutenir ce qu’elle a commenc√©, √©vitant ainsi le poids parfois √©touffant des r√©unions. Dans des circonstances cr√©atives ou inspirantes, les personnes parviennent souvent √† se coordonner de mani√®re spontan√©e et chaotique, produisant ainsi des r√©sultats sans pr√©c√©dent. La forme sp√©cifique de prise de d√©cision n’est qu’un outil, et avec le consensus ou l’action individuelle comme avec la prise de d√©cision √† la majorit√©, les gens peuvent prendre une part active √† l’utilisation de cet outil comme ils le jugent bon.

En 1929, les anarchistes cor√©ens ont eu l’occasion de d√©montrer la capacit√© des gens √† prendre leurs propres d√©cisions. La F√©d√©ration communiste anarchiste cor√©enne (KACF) √©tait une organisation √©norme √† l’√©poque, avec suffisamment de soutien pour pouvoir d√©clarer une zone autonome dans la province de Shinmin. Shinmin se trouvait hors de Cor√©e, en Mandchourie, mais deux millions d’immigrants cor√©ens y vivaient. Gr√Ęce √† des assembl√©es et √† une structure f√©d√©rative d√©centralis√©e issue de la KACF, ils ont cr√©√© des conseils de village, de district et de zone pour traiter des questions d’agriculture coop√©rative, d’√©ducation et de finances. Ils ont √©galement form√© une arm√©e dirig√©e par l’anarchiste Kim Jwa-Jin, qui a utilis√© des tactiques de gu√©rilla contre les forces sovi√©tiques et japonaises. Les sections de la KACF en Chine, en Cor√©e et au Japon ont organis√© des efforts de soutien international. Coinc√©e entre les staliniens et l’arm√©e imp√©riale japonaise, la province autonome fut finalement √©cras√©e en 1931. Mais pendant deux ans, d’importantes populations s’√©taient lib√©r√©es de l’autorit√© des propri√©taires et des gouverneurs et avaient r√©affirm√© leur pouvoir de prendre des d√©cisions collectives, d’organiser leur vie quotidienne, de poursuivre leurs r√™ves et de d√©fendre ces r√™ves contre les arm√©es d’invasion.

L’une des histoires anarchistes les plus connues est celle de la guerre civile espagnole. En juillet 1936, le g√©n√©ral Franco a lanc√© un coup d’√Čtat fasciste en Espagne. Du point de vue de l’√©lite, c’√©tait un acte n√©cessaire‚ÄĮ; les officiers militaires, les propri√©taires terriens et la hi√©rarchie religieuse de la nation √©taient terrifi√©s par les mouvements anarchistes et socialistes croissants. La monarchie avait d√©j√† √©t√© abolie, mais les ouvriers et les paysans ne se contentaient pas de la d√©mocratie repr√©sentative. Le coup d’√Čtat ne s’est pas d√©roul√© sans heurts. Alors que dans de nombreux domaines, le gouvernement r√©publicain espagnol s’est facilement effondr√© et s’est r√©sign√© au fascisme, le syndicat anarchiste (CNT) et d’autres anarchistes travaillant de fa√ßon autonome ont form√© des milices, saisi des arsenaux, pris d’assaut des casernes et vaincu des troupes form√©es. Les anarchistes √©taient particuli√®rement forts en Catalogne, en Aragon, dans les Asturies et dans une grande partie de l’Andalousie. Les travailleurs ont √©galement d√©fait le coup d’√Čtat √† Madrid et √† Valence, o√Ļ les socialistes √©taient forts, et dans une grande partie du Pays basque. Dans les zones anarchistes, le gouvernement a effectivement cess√© de fonctionner.

Dans ces zones apatrides de la campagne espagnole, en 1936, les paysans s’organisaient selon les principes du communisme, du collectivisme ou du mutualisme, en fonction de leurs pr√©f√©rences et des conditions locales. Ils ont form√© des milliers de collectifs, en particulier en Aragon, en Catalogne et √† Valence. Certains ont aboli tout argent et toute propri√©t√© priv√©e, d’autres ont organis√© des syst√®mes de quotas pour garantir la satisfaction des besoins de chacun. La diversit√© des formes qu’ils ont d√©velopp√©es t√©moigne de la libert√© qu’ils ont eux-m√™mes cr√©√©e. Alors que tous ces villages √©taient autrefois embourb√©s dans le m√™me contexte √©touffant de f√©odalisme et de d√©veloppement du capitalisme, en quelques mois de renversement de l’autorit√© gouvernementale et de rassemblement en assembl√©es villageoises, ils ont donn√© naissance √† des centaines de syst√®mes diff√©rents, unis par des valeurs communes comme la solidarit√© et l’auto-organisation. Et ils ont d√©velopp√© ces diff√©rentes formes en tenant des assembl√©es ouvertes et en prenant des d√©cisions sur leur avenir en commun.

La ville de Magdalena de Pulpis, par exemple, a compl√®tement supprim√© l’argent. Un habitant a d√©clar√© : “Tout le monde travaille et chacun a droit √† ce dont il a besoin gratuitement. Il se rend simplement au magasin o√Ļ l’on lui fournit des provisions et toutes les autres n√©cessit√©s. Tout est distribu√© gratuitement avec seulement une note de ce qu’il a pris.” L’enregistrement de ce que chacun a pris permet √† la communaut√© de distribuer les ressources de mani√®re √©gale en p√©riode de p√©nurie, et garantit g√©n√©ralement la responsabilit√©.

D’autres collectifs ont √©labor√© leurs propres syst√®mes d’√©change. Ils √©mettaient de l’argent local sous forme de bons, de jetons, de carnets de rationnement, de certificats et de coupons qui ne portaient pas d’int√©r√™t et n’√©taient pas n√©gociables en dehors du collectif √©metteur. Les communaut√©s qui avaient supprim√© l’argent payaient les travailleurs sous forme de coupons en fonction de la taille de la famille – un “salaire familial” bas√© sur les besoins de la famille plut√īt que sur la productivit√© de ses membres actifs. Des biens locaux abondants comme le pain, le vin et l’huile d’olive √©taient distribu√©s gratuitement, tandis que d’autres articles “pouvaient √™tre obtenus au moyen de coupons au d√©p√īt communal”. Les biens exc√©dentaires √©taient √©chang√©s avec d’autres villes et villages anarchistes. ” Les nouveaux syst√®mes mon√©taires ont fait l’objet de nombreuses exp√©rimentations. En Aragon, il y avait des centaines de types diff√©rents de coupons et de syst√®mes mon√©taires, aussi la F√©d√©ration des Collectifs Paysans d’Aragon d√©cida-elle √† l’unanimit√© de remplacer les monnaies locales par un carnet de rationnement standard – bien que chaque collectif ait conserv√© le pouvoir de d√©cider de la mani√®re dont les marchandises seraient distribu√©es et du montant des coupons que les travailleurs recevraient.

Tous les collectifs, une fois qu’ils avaient pris le contr√īle de leurs villages, organisaient des assembl√©es de masse ouvertes pour discuter des probl√®mes et planifier la fa√ßon de s’organiser. Les d√©cisions √©taient prises par vote ou par consensus. Les assembl√©es de village se r√©unissaient g√©n√©ralement entre une fois par semaine et une fois par mois‚ÄĮ; les observateurs √©trangers qui les ont √©tudi√©es ont remarqu√© que la participation √©tait large et enthousiaste. De nombreux villages collectivis√©s se sont joints √† d’autres collectifs afin de mettre en commun leurs ressources, de s’entraider et d’organiser le commerce. Les collectifs d’Aragon ont donn√© des centaines de tonnes de nourriture aux milices volontaires qui retenaient les fascistes sur le front, et ont √©galement accueilli un grand nombre de r√©fugi√©s qui avaient fui les fascistes. La ville de Graus, par exemple, qui compte 2 600 habitants, a accueilli et soutenu 224 r√©fugi√©s, dont seulement 20 pouvaient travailler.

Lors des assembl√©es, les collectifs ont discut√© des probl√®mes et des propositions. De nombreux collectifs ont √©lu des comit√©s administratifs, g√©n√©ralement compos√©s d’une demi-douzaine de personnes, pour g√©rer les affaires jusqu’√† la r√©union suivante. Les assembl√©es ouvertes :

a permis aux habitants de conna√ģtre, de comprendre et de se sentir si bien int√©gr√©s mentalement dans la soci√©t√©, de participer √† la gestion des affaires publiques, aux responsabilit√©s, que les r√©criminations, les tensions qui surviennent toujours lorsque le pouvoir de d√©cision est confi√© √† quelques individus… ne s’y sont pas produites. Les assembl√©es √©taient publiques, les objections, les propositions d√©battues publiquement, chacun √©tant libre, comme dans les assembl√©es syndicales, de participer aux discussions, de critiquer, de proposer, etc. La d√©mocratie s’√©tendait √† l’ensemble de la vie sociale. Dans la plupart des cas, m√™me les individualistes [les locaux qui n’avaient pas rejoint le collectif] pouvaient prendre part aux d√©lib√©rations. Ils ont √©t√© entendus au m√™me titre que les collectivistes.

Si tous les habitants d’un village n’√©taient pas membres du collectif, il pourrait y avoir un conseil municipal en plus de l’assembl√©e collective, afin que personne ne soit exclu de la prise de d√©cision.

Dans de nombreux collectifs, ils ont convenu que si un membre enfreignait une fois une r√®gle collective, il √©tait r√©primand√©. Si cela se produisait une deuxi√®me fois, il √©tait renvoy√© √† l’assembl√©e g√©n√©rale. Seule l’assembl√©e g√©n√©rale pouvait expulser un membre du collectif‚ÄĮ; les d√©l√©gu√©s et les administrateurs n’avaient pas de pouvoir punitif. Le pouvoir de l’assembl√©e g√©n√©rale de r√©agir aux transgressions √©tait √©galement utilis√© pour emp√™cher les personnes √† qui des t√Ęches avaient √©t√© d√©l√©gu√©es d’√™tre irresponsables ou autoritaires‚ÄĮ; les d√©l√©gu√©s ou les administrateurs √©lus qui ne respectaient pas les d√©cisions collectives ou usurpaient l’autorit√© √©taient suspendus ou r√©voqu√©s par un vote g√©n√©ral. Dans certains villages divis√©s entre anarchistes et socialistes, les paysans ont form√© deux collectifs c√īte √† c√īte, afin de permettre diff√©rentes fa√ßons de prendre et d’appliquer les d√©cisions plut√īt que d’imposer une m√©thode √† tout le monde.

Gaston Leval a d√©crit une assembl√©e g√©n√©rale dans le village de Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, √† laquelle les paysans non collectifs ont √©galement √©t√© autoris√©s √† assister. Un probl√®me soulev√© lors de la r√©union √©tait que plusieurs paysans qui n’avaient pas rejoint le collectif ont laiss√© leurs parents √Ęg√©s √† la charge du collectif tout en prenant la terre de leurs parents pour la cultiver comme leur propre terre. Tout le groupe a discut√© de ce probl√®me et a finalement d√©cid√© d’adopter une proposition sp√©cifique : ils ne jetteraient pas les parents √Ęg√©s hors du collectif, mais ils voulaient tenir ces paysans responsables, alors ils ont d√©cid√© que ces derniers devaient s’occuper de leurs parents ou bien ne recevoir ni solidarit√© ni terre du collectif. En fin de compte, une r√©solution accept√©e par toute une communaut√© aura plus de l√©gitimit√©, et aura plus de chances d’√™tre suivie, qu’une r√©solution transmise par un sp√©cialiste ou un fonctionnaire du gouvernement.

Des d√©cisions importantes sont √©galement prises chaque jour au travail dans les champs :

Le travail des collectifs a √©t√© men√© par des √©quipes de travailleurs, dirig√©es par un d√©l√©gu√© choisi par chaque √©quipe. La terre √©tait divis√©e en zones cultiv√©es. Les d√©l√©gu√©s des √©quipes travaillaient comme les autres. Il n’y avait pas de privil√®ges particuliers. Apr√®s le travail de la journ√©e, les d√©l√©gu√©s de toutes les √©quipes de travail se r√©unissaient sur le lieu de travail et prenaient les dispositions techniques n√©cessaires pour le travail du lendemain… L’assembl√©e a pris des d√©cisions finales sur toutes les questions importantes et a donn√© des instructions aux d√©l√©gu√©s des √©quipes et √† la commission administrative. ”

De nombreuses r√©gions avaient √©galement des comit√©s de district qui mettaient en commun les ressources de tous les collectifs d’un district, agissant essentiellement comme un centre d’√©change pour faire circuler les surplus des collectifs qui en disposaient vers d’autres collectifs qui en avaient besoin. Des centaines de collectifs ont rejoint les f√©d√©rations organis√©es par la CNT ou l’UGT (le syndicat socialiste). Les f√©d√©rations assuraient la coordination √©conomique, la mise en commun des ressources pour permettre aux paysans de construire leurs propres conserveries de fruits et l√©gumes, la collecte d’informations sur les articles qui √©taient en abondance et ceux qui √©taient en p√©nurie, et l’organisation de syst√®mes d’√©change uniformes. Cette forme collective de prise de d√©cision s’est av√©r√©e efficace pour les quelque sept √† huit millions de paysans impliqu√©s dans ce mouvement. La moiti√© des terres de l’Espagne antifasciste – les trois quarts des terres d’Aragon – √©taient collectivis√©es et auto-organis√©es.

En ao√Ľt 1937, un peu plus d’un an apr√®s que les paysans anarchistes et socialistes aient commenc√© √† former des collectifs, le gouvernement r√©publicain, sous le contr√īle des staliniens, s’√©tait suffisamment consolid√© pour s’opposer aux zones de non-droit d’Aragon. La Brigade Karl Marx, les unit√©s des Brigades internationales et d’autres unit√©s d√©sarm√®rent et dissolv√®rent les collectifs en Aragon, √©crasant toute r√©sistance et repoussant de nombreux anarchistes et socialistes libertaires dans les prisons et les chambres de torture que les staliniens avaient mises en place pour les utiliser contre leurs alli√©s r√©volutionnaires.

Le Br√©sil d’aujourd’hui pr√©sente une similitude avec l’Espagne de 1936, en ce sens qu’un minuscule pourcentage de la population poss√®de pr√®s de la moiti√© de toutes les terres, alors que des millions de personnes sont sans terre ou sans moyens de subsistance. Un important mouvement social a vu le jour en r√©ponse √† cette situation. Le Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST), ou Mouvement des travailleurs sans terre, est compos√© de 1,5 million de travailleurs pauvres qui occupent des terres inutilis√©es pour cr√©er des collectifs agricoles. Depuis sa cr√©ation en 1984, le MST a obtenu des titres de propri√©t√© pour 350 000 familles vivant dans 2 000 localit√©s diff√©rentes. L’unit√© de base de l’organisation est constitu√©e par un groupe de familles vivant ensemble dans une colonie sur des terres occup√©es. Ces groupes conservent leur autonomie et organisent eux-m√™mes les questions de la vie quotidienne. Pour participer aux r√©unions r√©gionales, ils d√©signent deux ou trois repr√©sentants, qui sont en principe un homme et une femme, bien que dans la pratique ce ne soit pas toujours le cas. Le MST a une structure f√©d√©rative‚ÄĮ; il existe √©galement des organes de coordination au niveau de l’√Čtat et au niveau national. Alors que la plupart des d√©cisions sont prises au niveau de la base avec l’occupation des terres, l’agriculture et l’√©tablissement de colonies, le MST s’organise √©galement √† des niveaux plus √©lev√©s pour coordonner les protestations massives et les blocages d’autoroute afin de faire pression sur le gouvernement pour qu’il donne des titres de propri√©t√© aux colonies. Le MST a fait preuve de beaucoup d’innovation et de force, en mettant en place des √©coles et en se prot√©geant contre les fr√©quentes r√©pressions polici√®res. Il a d√©velopp√© des pratiques d’agriculture durable, notamment en cr√©ant des banques de semences indig√®nes, et il a envahi et d√©truit des plantations foresti√®res d’eucalyptus nuisibles √† l’environnement et des terrains d’essai pour les cultures g√©n√©tiquement modifi√©es.

Dans la logique de la d√©mocratie, 1,5 million de personnes est consid√©r√© comme un groupe tout simplement trop important pour que tout le monde puisse participer directement √† la prise de d√©cision‚ÄĮ; la majorit√© devrait confier ce pouvoir aux politiciens. Mais le MST est porteur d’un id√©al dans lequel toutes les d√©cisions possibles restent au niveau local. Dans la pratique, cependant, ils ne r√©pondent souvent pas √† cet id√©al. En tant qu’organisation massive qui ne cherche pas √† abolir le capitalisme ou √† renverser l’√Čtat, mais plut√īt √† faire pression sur lui, le MST a √©t√© introduit dans le jeu de la politique, dans lequel tous les principes sont √† vendre. En outre, une grande partie de ses membres proviennent de communaut√©s extr√™mement pauvres et opprim√©es qui, pendant des g√©n√©rations, ont √©t√© contr√īl√©es par une combinaison de religion, de patriotisme, de criminalit√©, de toxicomanie et de patriarcat. Ces dynamiques ne disparaissent pas lorsque les gens entrent dans le mouvement, et elles causent des probl√®mes importants au sein du MST.

Tout au long des ann√©es 80 et 90, de nouvelles implantations du MST ont √©t√© cr√©√©es par des militants de l’organisation qui cherchaient des sans-terre dans les zones rurales ou surtout dans les favelas, les bidonvilles urbains, qui voulaient former un groupe et occuper des terres. Ils passaient par une p√©riode de construction de base de deux mois, au cours de laquelle ils organisaient des r√©unions et des d√©bats pour essayer de cr√©er un sentiment de communaut√©, d’affinit√© et de terrain politique commun. Puis ils occupaient un terrain inutilis√© appartenant √† un grand propri√©taire, choisissaient des repr√©sentants pour se f√©d√©rer avec la plus grande organisation et se mettaient √† l’agriculture. Les militants travaillant avec le MST local passaient p√©riodiquement pour voir si le village avait besoin d’aide pour acqu√©rir des outils et du mat√©riel, r√©soudre des conflits internes ou se prot√©ger de la police, des paramilitaires ou des grands propri√©taires terriens, qui conspiraient tous fr√©quemment pour menacer et assassiner les membres du MST.

En partie gr√Ęce √† l’autonomie de chaque √©tablissement, ils ont obtenu des r√©sultats divers. Les gauchistes d’autres pays romancent g√©n√©ralement le MST, tandis que les m√©dias capitalistes br√©siliens les d√©peignent tous comme des voyous violents qui volent des terres pour les vendre ensuite. En fait, la repr√©sentation des m√©dias capitalistes est exacte dans certains cas, mais en aucun cas dans la majorit√© des cas. Il n’est pas rare que les habitants d’une nouvelle colonie divisent la terre et se battent ensuite pour les lotissements. Certains peuvent vendre leur lotissement √† un propri√©taire local, ou ouvrir un magasin d’alcool sur leur lotissement et alimenter l’alcoolisme, ou empi√©ter sur le lotissement de leur voisin, et ces conflits de fronti√®res sont parfois r√©solus avec violence. La majorit√© des colonies se divisent en lots compl√®tement individualis√©s et s√©par√©s plut√īt que de travailler la terre collectivement ou commun√©ment. Une autre faiblesse commune refl√®te la soci√©t√© d’o√Ļ viennent ces travailleurs sans terre – beaucoup de colonies sont domin√©es par une culture chr√©tienne, patriotique et patriarcale.

Bien qu’il faille rem√©dier √† ses faiblesses, le MST a remport√© une longue liste de victoires. Le mouvement a permis √† un grand nombre de personnes extr√™mement pauvres de gagner des terres et de devenir autonomes. Nombre des colonies qu’il cr√©e jouissent d’un niveau de vie bien plus √©lev√© que les bidonvilles qu’il a laiss√©s derri√®re lui, et sont li√©es par un sentiment de solidarit√© et de communaut√©. √Ä tous √©gards, leur r√©ussite est un triomphe pour l’action directe : en faisant fi de la l√©galit√© ou en demandant aux puissants de changer, plus d’un million de personnes ont gagn√© des terres et le contr√īle de leur vie en allant le faire elles-m√™mes. La soci√©t√© br√©silienne ne s’est pas effondr√©e √† cause de cette vague d’anarchie‚ÄĮ; au contraire, elle est devenue plus saine, bien que de nombreux probl√®mes subsistent, dans la soci√©t√© en g√©n√©ral et dans les colonies. Cela d√©pend en grande partie des circonstances, si une colonie donn√©e est autonomisante et lib√©r√©e ou comp√©titive et oppressive.

Selon un membre du MST qui a travaill√© pendant plusieurs ann√©es dans l’une des r√©gions les plus dangereuses du Br√©sil, deux mois n’√©taient tout simplement pas suffisants dans la plupart des cas pour surmonter la formation antisociale des gens et cr√©er un v√©ritable sentiment de communaut√©, mais c’√©tait bien mieux que le sch√©ma qui pr√©valait dans la p√©riode suivante. Alors que l’organisation se d√©veloppait rapidement, de nombreux militants ont commenc√© √† rassembler les colonies en recrutant des groupes d’√©trangers, en leur promettant des terres et en les envoyant dans les r√©gions o√Ļ le sol √©tait le plus pauvre ou les propri√©taires les plus violents, contribuant souvent √† la d√©forestation. Naturellement, l’accent mis sur les r√©sultats quantitatifs a amplifi√© les pires caract√©ristiques de l’organisation et l’a affaiblie √† bien des √©gards, alors m√™me que son pouvoir politique augmentait.

Le contexte de ce tournant dans le MST a √©t√© l’√©lection du pr√©sident Lula du Parti des travailleurs (PT) en 2003. Auparavant, le MST √©tait autonome : il ne coop√©rait pas avec les partis politiques et n’autorisait pas l’entr√©e de politiciens dans l’organisation, bien que de nombreux organisateurs aient utilis√© le MST pour lancer des carri√®res politiques. Mais avec la victoire sans pr√©c√©dent du Parti des travailleurs, progressiste et socialiste, la direction du MST a tent√© d’interdire √† quiconque dans l’organisation de s’exprimer publiquement contre la nouvelle politique agraire du gouvernement. Dans le m√™me temps, le MST a commenc√© √† recevoir d’√©normes sommes d’argent du gouvernement. Lula avait promis de donner des terres √† un certain nombre de familles et la direction du MST s’est empress√©e de remplir ce quota et d’englober sa propre organisation, abandonnant sa base et ses principes. De nombreux organisateurs et dirigeants influents du MST, soutenus par les colonies les plus radicales, ont critiqu√© cette collaboration avec le gouvernement et ont fait pression pour une position plus anti-autoritaire. En fait, en 2005, lorsque le programme agraire du PT s’est av√©r√© d√©cevant, le MST a recommenc√© √† d√©fier f√©rocement le gouvernement.

Aux yeux des anti-autoritaires, l’organisation avait perdu de sa cr√©dibilit√© et a prouv√© une fois de plus les r√©sultats pr√©visibles de la collaboration avec le gouvernement. Mais au sein du mouvement, il existe encore de nombreuses sources d’inspiration. Beaucoup de colonies continuent √† d√©montrer la capacit√© des gens √† surmonter leur socialisation capitaliste et autoritaire, s’ils prennent sur eux de le faire. Le meilleur exemple est peut-√™tre celui des Comunas da Terra, un r√©seau de colonies qui constituent une minorit√© au sein du MST, qui cultivent la terre en commun, nourrissent un esprit de solidarit√©, d√©fient le sexisme et les mentalit√©s capitalistes en interne et cr√©ent des exemples concrets d’anarchie. Il est remarquable que les habitants des Comunas da Terra jouissent d’un niveau de vie plus √©lev√© que ceux qui vivent dans les colonies individualis√©es.

Il existe √©galement des exemples contemporains d’organisation non hi√©rarchique en Am√©rique du Nord. Dans l’ensemble des √Čtats-Unis aujourd’hui, il existe des dizaines de projets anarchistes qui sont g√©r√©s sur une base consensuelle. La prise de d√©cision par consensus peut √™tre utilis√©e de mani√®re ponctuelle pour planifier un √©v√©nement ou une campagne, ou de mani√®re plus permanente pour g√©rer un infoshop : un centre social anarchiste qui peut servir de librairie radicale, de biblioth√®que, de caf√©, de lieu de r√©union, de salle de concert ou de magasin gratuit. Une r√©union typique peut commencer par des b√©n√©voles qui occupent les postes d’animateur et de preneur de notes. De nombreux groupes font √©galement appel √† un “observateur de vibrations”, une personne qui se porte volontaire pour pr√™ter une attention particuli√®re aux √©motions et aux interactions au sein du groupe, reconnaissant que le personnel est politique et que la tradition de suppression des √©motions dans les espaces politiques d√©coule de la s√©paration du public et du priv√©, une s√©paration sur laquelle reposent le patriarcat et l’√Čtat.

Ensuite, les participants cr√©ent un ordre du jour dans lequel ils √©num√®rent tous les sujets dont ils veulent parler. Pour chaque sujet, ils commencent par √©changer des informations. Si une d√©cision doit √™tre prise, ils en discutent jusqu’√† ce qu’ils trouvent un point de convergence des besoins et des d√©sirs de chacun. Quelqu’un formule une proposition qui synth√©tise les contributions de chacun, et ils votent : approuvent, s’abstiennent ou bloquent. Si une personne s’y oppose, le groupe cherche une autre solution. Les d√©cisions ne sont pas toujours le premier choix de chacun, mais tout le monde doit se sentir √† l’aise avec chaque d√©cision adopt√©e par le groupe. Tout au long de ce processus, l’animateur encourage la pleine participation de chacun et veille √† ce que personne ne soit r√©duit au silence.

Parfois, le groupe est incapable de r√©soudre un probl√®me particulier, mais l’option de n’arriver √† aucune d√©cision d√©montre qu’au sein d’un consensus, la sant√© du groupe est plus importante que l’efficacit√©. Ces groupes se forment sur le principe de l’association volontaire – toute personne est libre de partir si elle le souhaite, contrairement aux structures autoritaires qui peuvent refuser aux gens le droit de partir ou s’exempter d’un arrangement qu’ils n’acceptent pas. Selon ce principe, il est pr√©f√©rable de respecter les opinions divergentes des membres d’un groupe que d’appliquer une d√©cision qui laisse certaines personnes exclues ou r√©duites au silence. Cela peut sembler peu pratique pour ceux qui n’ont pas particip√© √† un tel processus, mais le consensus a servi de base √† de nombreux ateliers d’information et projets similaires aux √Čtats-Unis pendant des ann√©es. En utilisant le consensus, ces groupes ont pris les d√©cisions n√©cessaires pour organiser des espaces et des √©v√©nements, atteindre les communaut√©s environnantes, faire venir de nouveaux participants, collecter des fonds et r√©sister aux tentatives des autorit√©s locales et des chefs d’entreprise de les faire fermer. De plus, il semble que le nombre de projets utilisant le consensus aux √Čtats-Unis ne cesse d’augmenter. Il est vrai que le consensus fonctionne mieux pour les personnes qui se connaissent et qui ont un int√©r√™t commun √† travailler ensemble, qu’il s’agisse de b√©n√©voles qui veulent g√©rer un infoshop, de voisins qui veulent r√©sister √† l’embourgeoisement ou de membres d’un groupe d’affinit√© qui planifient des attaques contre le syst√®me – mais cela fonctionne.

Une plainte courante est que les r√©unions de consensus prennent plus de temps, mais sont-elles vraiment moins efficaces‚ÄĮ? Les mod√®les autoritaires de prise de d√©cision, y compris le vote √† la majorit√© dans lequel la minorit√© est forc√©e de se conformer √† la d√©cision de la majorit√©, cachent ou externalisent leurs co√Ľts r√©els. Les communaut√©s qui utilisent des moyens autoritaires pour prendre leurs d√©cisions ne peuvent exister sans la police ou une autre structure pour faire appliquer ces d√©cisions. Le consensus exclut la n√©cessit√© de faire appliquer et de punir en s’assurant que tout le monde est satisfait au pr√©alable. Si l’on tient compte de toutes les heures de travail perdues par une communaut√© pour maintenir une force de police, ce qui repr√©sente une √©norme ponction sur les ressources, les heures pass√©es dans les r√©unions de consensus semblent √™tre un bon usage du temps apr√®s tout.

La r√©bellion dans l’√Čtat d’Oaxaca, au sud du Mexique, offre un autre exemple de prise de d√©cision populaire. En 2006, la population a pris le contr√īle de la ville de Oaxaca et d’une grande partie de l’√Čtat. La population de Oaxaca est pour moiti√© indig√®ne et les luttes contre le colonialisme et le capitalisme remontent √† cinq cents ans. En juin 2006, 70 000 enseignants en gr√®ve se sont r√©unis √† Oaxaca de Juarez, la capitale, pour faire pression sur leurs revendications pour un salaire d√©cent et de meilleures installations pour les √©tudiants. Le 14 juin, la police a attaqu√© le campement des enseignants, mais ceux-ci ont ripost√©, for√ßant la police √† quitter le centre de la ville, s’emparant des b√Ętiments gouvernementaux et expulsant les politiciens, et √©tablissant des barricades pour les emp√™cher d’entrer. La ville de Oaxaca a √©t√© auto-organis√©e et autonome pendant cinq mois, jusqu’√† l’envoi des troupes f√©d√©rales.

Apr√®s avoir forc√© la police √† quitter la capitale, les enseignants en gr√®ve ont √©t√© rejoints par des √©tudiants et d’autres travailleurs, et ensemble ils ont form√© l’Asamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca (Assembl√©e populaire des peuples d’Oaxaca). L’APPO est devenue un organe de coordination des mouvements sociaux de Oaxaca, organisant efficacement la vie sociale et la r√©sistance populaire pendant plusieurs mois dans le vide cr√©√© par l’effondrement du contr√īle de l’√Čtat. Elle a rassembl√© des d√©l√©gu√©s de syndicats, d’organisations non gouvernementales, d’organisations sociales et de coop√©ratives de tout l’√Čtat, cherchant √† prendre des d√©cisions dans l’esprit des pratiques indig√®nes de consensus – bien que la plupart des assembl√©es prennent des d√©cisions √† la majorit√© des voix. Les fondateurs de l’APPO ont rejet√© la politique √©lectorale et ont appel√© les gens √† travers l’√©tat √† organiser leurs propres assembl√©es √† tous les niveaux. Reconnaissant le r√īle des partis politiques dans la cooptation des mouvements populaires, l’APPO leur a interdit de participer.

Selon un militant qui a aid√© √† fonder l’APPO :

L’APPO a donc √©t√© cr√©√©e pour s’attaquer aux abus et cr√©er une alternative. Elle devait √™tre un espace de discussion, de r√©flexion, d’analyse et d’action. Nous avons reconnu qu’elle ne devait pas √™tre une organisation unique, mais plut√īt un organe de coordination global pour de nombreux groupes diff√©rents. Autrement dit, aucune id√©ologie ne devait pr√©valoir‚ÄĮ; nous devions nous concentrer sur la recherche d’un terrain d’entente entre les divers acteurs sociaux. √Čtudiants, enseignants, anarchistes, marxistes, pratiquants – tout le monde √©tait invit√©.

L’APPO est n√©e sans structure formelle, mais a rapidement d√©velopp√© une capacit√© organisationnelle impressionnante. Les d√©cisions de l’APPO sont prises par consensus au sein de l’assembl√©e g√©n√©rale, qui a √©t√© privil√©gi√©e en tant qu’organe de d√©cision. Dans les premi√®res semaines de notre existence, nous avons cr√©√© le Conseil d’√Čtat de l’APPO. Le conseil √©tait √† l’origine compos√© de 260 personnes – environ dix repr√©sentants de chacune des sept r√©gions d’Oaxaca et des repr√©sentants des quartiers urbains et des municipalit√©s d’Oaxaca.

La coordination provisoire a √©t√© cr√©√©e pour faciliter le fonctionnement de l’APPO par le biais de diff√©rentes commissions. Diff√©rentes commissions ont √©t√© cr√©√©es : judiciaire, financi√®re, communication, droits de l’homme, √©galit√© des sexes, d√©fense des ressources naturelles, et bien d’autres encore. Les propositions sont g√©n√©r√©es dans des assembl√©es plus petites de chaque secteur de l’APPO et sont ensuite pr√©sent√©es √† l’assembl√©e g√©n√©rale o√Ļ elles sont d√©battues plus avant ou ratifi√©es.

√Ä maintes reprises, des assembl√©es populaires spontan√©es comme celle cr√©√©e √† Oaxaca se sont r√©v√©l√©es capables de prendre des d√©cisions judicieuses et de coordonner les activit√©s de toute une population. Naturellement, elles attirent aussi des personnes qui veulent prendre le contr√īle des mouvements sociaux et des personnes qui se consid√®rent comme des leaders naturels. Dans de nombreuses r√©volutions, ce qui a commenc√© comme une r√©bellion horizontale et libertaire devient autoritaire √† mesure que les partis politiques ou les dirigeants autoproclam√©s cooptent et ferment les structures d√©cisionnelles populaires. Les participants tr√®s visibles aux assembl√©es populaires peuvent √©galement √™tre pouss√©s vers le conservatisme par la r√©pression gouvernementale, puisqu’ils sont les cibles les plus visibles.

C’est une fa√ßon d’interpr√©ter la dynamique qui s’est d√©velopp√©e au sein de l’APPO apr√®s l’invasion f√©d√©rale d’Oaxaca fin octobre 2006. Alors que la r√©pression s’intensifiait, certains des participants les plus bruyants de l’assembl√©e ont commenc√© √† appeler √† la mod√©ration, au grand dam des segments du mouvement qui √©taient encore dans les rues. De nombreux membres de l’APPO et participants au mouvement se plaignent que le groupe a √©t√© repris par les staliniens et autres parasites qui utilisent les mouvements populaires comme outils pour leurs ambitions politiques. Et bien que l’APPO ait toujours pris position contre les partis politiques, la direction autoproclam√©e a profit√© de la situation difficile pour appeler √† la participation aux prochaines √©lections comme seule ligne de conduite pragmatique.

Beaucoup de gens se sont sentis trahis. Le soutien √† la collaboration √©tait loin d’√™tre universel au sein de l’APPO‚ÄĮ; il √©tait controvers√© m√™me au sein du Conseil de l’APPO, le groupe d√©cisionnel provisoire qui √©mergeait comme un organe de direction. Certaines personnes au sein de l’APPO ont cr√©√© d’autres formations pour diffuser des perspectives anarchistes, indig√®nes ou anti-autoritaires, et beaucoup ont simplement continu√© leur travail et ont ignor√© les appels √† se rendre en masse dans les isoloirs. En fin de compte, l’√©thique anti-autoritaire qui constituait l’√©pine dorsale du mouvement et la base de ses structures formelles s’est av√©r√©e plus forte. La grande majorit√© des Oaxaqu√©niens ont boycott√© les √©lections et le PRI, le parti conservateur qui √©tait d√©j√† au pouvoir, a domin√© parmi les quelques personnes qui sont venues voter. La tentative de transformer les mouvements sociaux puissants et lib√©rateurs de Oaxaca en une tentative de prise de pouvoir politique a √©t√© un √©chec total.

Une ville plus petite d’Oaxaca, Zaachila (25 000 habitants), peut permettre d’examiner de plus pr√®s la prise de d√©cision horizontale. Pendant des ann√©es, des groupes ont travaill√© ensemble contre les formes locales d’exploitation‚ÄĮ; entre autres efforts, ils ont r√©ussi √† faire √©chouer le projet de construction d’une usine de Coca-Cola qui aurait consomm√© une grande partie de l’eau potable disponible. Lorsque la r√©bellion a √©clat√© dans la ville d’Oaxaca, une majorit√© des habitants ont d√©cid√© d’agir. Ils ont convoqu√© la premi√®re assembl√©e populaire de Zaachila au son des cloches, rassemblant tout le monde, pour partager la nouvelle de l’attaque de la police dans la ville d’Oaxaca et pour d√©cider de ce qu’il fallait faire dans leur propre ville. D’autres r√©unions et actions ont suivi :

Des hommes, des femmes, des enfants et des membres du conseil municipal se sont r√©unis pour prendre possession du b√Ętiment municipal. Une grande partie du b√Ętiment √©tait ferm√©e √† cl√© et nous n’utilisions que les couloirs et les bureaux qui √©taient ouverts. Nous sommes rest√©s dans le b√Ętiment municipal nuit et jour, en nous occupant de tout. Et c’est ainsi qu’ont vu le jour les assembl√©es de quartier. Nous disions : “C’est le tour du quartier de La Soledad et demain, c’est au tour de San Jacinto.” C’est ainsi que les assembl√©es de quartier ont d’abord √©t√© utilis√©es, puis elles se sont transform√©es en organes de d√©cision, ce qui est toujours le cas aujourd’hui.

La saisie du b√Ętiment municipal a √©t√© totalement spontan√©e. Les militants d’avant ont jou√© un r√īle et ont d’abord dirig√© les choses, mais la structure de l’assembl√©e populaire s’est d√©velopp√©e peu √† peu…

Des assembl√©es de quartier, compos√©es d’un corps tournant de cinq personnes, sont √©galement constitu√©es dans chaque quartier de la ville et forment ensemble l’assembl√©e populaire permanente, le Conseil du peuple de Zaachila. Les membres des assembl√©es de quartier ne sont peut-√™tre pas du tout des militants, mais peu √† peu, √† mesure qu’ils s’acquittent de leur obligation de transmettre des informations au Conseil, ils d√©veloppent leur capacit√© de meneurs. Tous les accords conclus au sein du Conseil sont √©tudi√©s par ces cinq personnes, puis ramen√©s dans les quartiers pour √™tre examin√©s. Ces assembl√©es sont totalement ouvertes‚ÄĮ; tout le monde peut y assister et faire entendre sa voix. Les d√©cisions sont toujours soumises √† un vote g√©n√©ral, et tous les adultes pr√©sents peuvent voter. Par exemple, si certaines personnes pensent qu’il faut construire un pont et d’autres que nous devons nous concentrer sur l’am√©lioration de l’√©lectricit√©, nous votons sur ce que devrait √™tre la priorit√©. La majorit√© simple l’emporte, cinquante pour cent plus un.

Les habitants ont chass√© le maire tout en maintenant les services publics, et ont √©galement cr√©√© une radio communautaire. La ville a servi de mod√®le √† des dizaines d’autres municipalit√©s de l’√Čtat qui ont rapidement proclam√© leur autonomie.

Des ann√©es avant ces √©v√©nements √† Zaachila, un autre groupe organisait des villages autonomes dans l’√©tat d’Oaxaca. Pas moins de vingt-six comunaut√©s rurales affili√©es au Council of Indigenous Peoples of Oaxaca ‚ÄĒ Ricardo Flores Magon (Conseil des peuples indig√®nes de Oaxaca – Ricardo Flores Magon) ou CIPO-RFM, une organisation qui s’identifie √† la tradition de r√©sistance indig√®ne et anarchiste du sud du Mexique‚ÄĮ; le nom fait r√©f√©rence √† un anarchiste indig√®ne influent dans la r√©volution mexicaine. Dans la mesure o√Ļ elles le peuvent, vivant sous un r√©gime oppressif, les communaut√©s du CIPO affirment leur autonomie et s’entraident pour r√©pondre √† leurs besoins, en mettant fin √† la propri√©t√© priv√©e et en travaillant la terre en commun. En g√©n√©ral, lorsqu’un village exprimait son int√©r√™t √† rejoindre le groupe, un membre du CIPO venait lui expliquer comment il travaillait et laissait les villageois d√©cider s’ils voulaient ou non se joindre au groupe. Le gouvernement a souvent refus√© des ressources aux villages du CIPO, esp√©rant les affamer, mais il n’est pas surprenant que beaucoup de gens aient pens√© qu’ils pourraient vivre plus richement en √©tant ma√ģtres de leur vie, m√™me si cela signifiait une plus grande pauvret√© mat√©rielle.

Comment les d√©cisions seront-elles ex√©cut√©es‚ÄĮ?

L’√Čtat a tellement occult√© le fait que les gens sont capables d’appliquer leurs propres d√©cisions que les personnes √©lev√©es dans cette soci√©t√© ont du mal √† imaginer comment cela pourrait se faire sans donner √† une petite minorit√© l’autorit√© de contraindre les gens √† suivre les ordres. Au contraire, le pouvoir de faire appliquer les d√©cisions devrait √™tre tout aussi universel et d√©centralis√© que le pouvoir de prendre ces d√©cisions. Sur tous les continents, il y a eu des soci√©t√©s apatrides qui ont eu recours √† des sanctions diffuses plut√īt qu’√† des ex√©cutants sp√©cialis√©s. Ce n’est que par un processus long et violent que les √Čtats volent cette capacit√© aux gens et la monopolisent comme leur propre capacit√©.

Voici comment fonctionnent les sanctions diffuses : dans un processus continu, une soci√©t√© d√©cide comment elle veut s’organiser et quels comportements elle consid√®re comme inacceptables. Cela peut se faire dans le temps ou dans un cadre formel et imm√©diat. La participation de tous √† la prise de ces d√©cisions est compl√©t√©e par la participation de tous √† leur respect. Si quelqu’un ne respecte pas ces normes communes, tout le monde est habitu√© √† r√©agir. Ils n’appellent pas la police, ne d√©posent pas de plainte ou n’attendent pas que quelqu’un d’autre fasse quelque chose‚ÄĮ; ils approchent la personne qu’ils pensent √™tre en tort et lui disent, ou prennent une autre mesure appropri√©e.

Par exemple, les habitants d’un quartier peuvent d√©cider que chaque m√©nage diff√©rent nettoiera la rue √† tour de r√īle. Si un m√©nage ne respecte pas cette d√©cision, tous les autres habitants du quartier ont la possibilit√© de lui demander de s’acquitter de sa responsabilit√©. Selon la gravit√© de la transgression, les autres personnes du quartier peuvent r√©agir par la critique, le ridicule ou l’ostracisme. Si le m√©nage a une bonne excuse pour √™tre rel√Ęch√©, peut-√™tre que quelqu’un qui y vit est tr√®s malade et que les autres sont occup√©s √† prendre soin d’elle, les voisins peuvent choisir d’avoir de la sympathie et de pardonner la faute. Cette souplesse et cette sensibilit√© font g√©n√©ralement d√©faut dans un syst√®me fond√© sur la loi. D’un autre c√īt√©, si le m√©nage n√©gligent n’a aucune excuse, et que non seulement il ne nettoie jamais les rues, mais qu’il y jette ses d√©chets, ses voisins peuvent organiser une assembl√©e g√©n√©rale pour exiger un changement de comportement, ou ils peuvent prendre des mesures comme empiler toutes les ordures devant leur porte. Dans leurs interactions quotidiennes, les voisins peuvent partager leurs critiques avec les membres de la famille, les ridiculiser, ne pas les inviter √† des activit√©s communes ou les d√©visager dans la rue. Si une personne est incorrigiblement antisociale, bloquant ou contredisant toujours les d√©sirs du reste du groupe et refusant de r√©pondre aux pr√©occupations des gens, la r√©ponse ultime est de la mettre √† la porte du groupe.

Cette m√©thode est beaucoup plus souple et plus lib√©ratrice que les approches coercitives et l√©gales. Plut√īt que d’√™tre li√©e √† la lettre aveugle de la loi, qui ne peut pas tenir compte de circonstances sp√©cifiques ou des besoins des personnes, et de d√©pendre d’une minorit√© puissante pour l’application, la m√©thode des sanctions diffuses permet √† chacun de peser par lui-m√™me la gravit√© de la transgression. Elle donne √©galement aux transgresseurs la possibilit√© de convaincre les autres que leurs actions √©taient justifi√©es, ce qui constitue une remise en question constante de la morale dominante. En revanche, dans un syst√®me √©tatique, les autorit√©s n’ont pas √† d√©montrer que quelque chose est bien ou mal avant de condamner le domicile d’une personne ou de confisquer une drogue jug√©e ill√©gale. Il leur suffit de citer une loi dans un livre de droit que leurs victimes n’avaient pas en main.

Dans une soci√©t√© horizontale, les gens appliquent les d√©cisions en fonction de leur enthousiasme. Si presque tout le monde soutient fermement une d√©cision, elle sera maintenue avec vigueur, tandis que si une d√©cision laisse la plupart des gens neutres ou peu enthousiastes, elle ne sera que partiellement appliqu√©e, laissant plus de place √† la transgression cr√©ative et √† l’exploration d’autres solutions. D’un autre c√īt√©, un manque d’enthousiasme dans la mise en Ňďuvre des d√©cisions peut signifier que, dans la pratique, l’organisation repose sur les √©paules de d√©tenteurs de pouvoir informels – des personnes √† qui le reste du groupe d√©l√®gue une position non officielle de meneurs, qu’elles le veuillent ou non. Cela signifie que les membres des groupes horizontaux, des maisons collectives aux soci√©t√©s enti√®res, doivent faire face au probl√®me de l’autodiscipline. Ils doivent se tenir responsables des normes dont ils ont convenu et des critiques de leurs pairs, et risquent d’√™tre impopulaires ou de faire face √† des conflits en critiquant ceux qui ne respectent pas les normes communes – en appelant le colocataire qui ne fait pas la vaisselle ou la communaut√© qui ne contribue pas √† l’entretien des routes. C’est un processus difficile, qui fait souvent d√©faut dans de nombreux projets anarchistes actuels, mais sans lui, la prise de d√©cision collective n’est qu’une fa√ßade et la responsabilit√© est vague et in√©galement partag√©e. En passant par ce processus, les gens deviennent plus autonomes et plus connect√©s avec ceux qui les entourent.

Les groupes contiennent toujours la possibilit√© de conformit√© et de conflit. Les groupes autoritaires √©vitent g√©n√©ralement les conflits en imposant des niveaux de conformit√© plus √©lev√©s. Les pressions en faveur de la conformit√© existent √©galement dans les groupes anarchistes, mais sans restriction des mouvements humains, il est plus facile pour les gens de quitter et de rejoindre d’autres groupes ou d’agir ou de vivre de mani√®re autonome. Ainsi, les gens peuvent choisir les niveaux de conformit√© et de conflit qu’ils veulent tol√©rer, et dans le processus de recherche et de d√©part des groupes, les gens changent et remettent en question les normes sociales.

Dans le nouvel √Čtat d’Isra√ęl, les Juifs qui avaient particip√© aux mouvements socialistes en Europe ont saisi l’occasion pour cr√©er des centaines de kibboutzim, des fermes communales utopiques. Dans ces fermes, les membres ont cr√©√© un exemple fort de vie communautaire et de prise de d√©cision. Dans un kibboutz typique, la plupart des d√©cisions √©taient prises lors d’une assembl√©e g√©n√©rale de la ville, qui se tenait deux fois par semaine. La fr√©quence et la dur√©e des r√©unions provenaient du fait que de nombreux aspects de la vie sociale √©taient ouverts au d√©bat, et de la conviction commune que les d√©cisions appropri√©es “ne peuvent √™tre prises qu’apr√®s une discussion intensive en groupe”. Il y avait une douzaine de postes √©lus dans le kibboutz, li√©s √† la gestion des affaires financi√®res de la commune et √† la coordination de la production et du commerce, mais la politique g√©n√©rale devait √™tre d√©cid√©e en assembl√©e g√©n√©rale. Les postes officiels √©taient limit√©s √† des mandats de quelques ann√©es, et les membres encourageaient une culture de “haine du bureau”, une r√©ticence √† prendre le pouvoir et un m√©pris pour ceux qui semblaient avoir faim de pouvoir.

Personne dans le kibboutz n’avait d’autorit√© coercitive. Il n’y avait pas non plus de police dans le kibboutz, mais il √©tait courant que chacun laisse sa porte ouverte. L’opinion publique est le facteur le plus important pour assurer la coh√©sion sociale. S’il y avait un probl√®me avec un membre de la commune, il √©tait discut√© lors de l’assembl√©e g√©n√©rale, mais la plupart du temps, m√™me la menace d’√™tre √©voqu√©e lors de l’assembl√©e g√©n√©rale motivait les gens √† r√©gler leurs diff√©rends. Dans le pire des cas, si un membre refusait d’accepter les d√©cisions du groupe, le reste du collectif pouvait voter pour le mettre √† la porte. Mais cette sanction ultime diff√®re des tactiques coercitives utilis√©es par l’√Čtat sur un point essentiel : les groupes volontaires n’existent que parce que toutes les personnes impliqu√©es veulent travailler avec les autres. Une personne exclue n’est pas priv√©e de la capacit√© de survivre ou d’entretenir des relations, car elle peut rejoindre de nombreux autres groupes. Plus important encore, elle n’est pas oblig√©e de se conformer aux d√©cisions collectives. Dans une soci√©t√© fond√©e sur ce principe, les personnes jouiraient d’une mobilit√© sociale qui est refus√©e aux personnes dans des contextes √©tatiques, dans lesquels les lois sont appliqu√©es √† un individu qu’il les approuve ou non. En tout √©tat de cause, l’expulsion n’√©tait pas courante dans les kibboutzim, car l’opinion publique et les discussions de groupe suffisaient √† r√©soudre la plupart des conflits.

Mais les kibboutzim ont eu d’autres probl√®mes, ce qui peut nous apprendre des le√ßons importantes sur la cr√©ation de collectifs. Apr√®s une dizaine d’ann√©es, les kibboutzim ont commenc√© √† succomber aux pressions du monde capitaliste qui les entourait. Bien qu’√† l’int√©rieur, les kibboutzim √©taient remarquablement communaux, ils n’ont jamais √©t√© vraiment anticapitalistes‚ÄĮ; d√®s le d√©but, ils ont essay√© d’exister en tant que producteurs comp√©titifs au sein d’une √©conomie capitaliste. La n√©cessit√© d’√™tre comp√©titifs dans l’√©conomie, et donc de s’industrialiser, a encourag√© un plus grand recours aux experts, tandis que l’influence du reste de la soci√©t√© a favoris√© le consum√©risme.

En m√™me temps, il y a eu une r√©action n√©gative au manque d’intimit√© intentionnellement structur√©e dans les kibboutz – les douches communes, par exemple. Le but de ce manque d’intimit√© √©tait de cr√©er un esprit plus communautaire. Mais parce que les concepteurs du kibboutz n’ont pas r√©alis√© que la vie priv√©e est aussi importante pour le bien-√™tre des gens que les liens sociaux, les membres du kibboutz ont commenc√© √† se sentir √©touff√©s avec le temps, et se sont retir√©s de la vie publique du kibboutz, y compris de leur participation √† la prise de d√©cision.

Une autre le√ßon essentielle des kibboutzim est que la construction de collectifs utopiques doit impliquer une lutte inlassable contre les structures autoritaires contemporaines, sinon ils s’inscriront dans ces structures. Les kibboutzim ont √©t√© fond√©s sur des terres saisies par l’√Čtat isra√©lien aux Palestiniens, contre lesquels des politiques g√©nocidaires se poursuivent encore aujourd’hui. Le racisme des fondateurs europ√©ens leur a permis d’ignorer les abus inflig√©s aux anciens habitants de ce qu’ils consid√©raient comme une terre promise, tout comme les p√®lerins religieux en Am√©rique du Nord ont pill√© les indig√®nes pour construire leur nouvelle soci√©t√©. L’√Čtat isra√©lien a tir√© un profit incroyable du fait que presque tous ses dissidents potentiels – y compris les socialistes et les v√©t√©rans de la lutte arm√©e contre le nazisme et le colonialisme – se sont volontairement enferm√©s dans des communes d’√©vasion qui ont contribu√© √† l’√©conomie capitaliste. Si ces utopistes avaient utilis√© le kibboutz comme base pour lutter contre le capitalisme et le colonialisme en solidarit√© avec les Palestiniens tout en construisant les bases d’une soci√©t√© communale, l’histoire du Moyen-Orient aurait pu se d√©rouler diff√©remment.

Qui va r√©gler les diff√©rends‚ÄĮ?

Les m√©thodes anarchistes de r√®glement des diff√©rends ouvrent un √©ventail d’options bien plus sain que celui qui existe dans un syst√®me capitaliste et √©tatique. Les soci√©t√©s apatrides ont, tout au long de l’histoire, mis au point de nombreuses m√©thodes de r√®glement des diff√©rends qui recherchent le compromis, permettent la r√©conciliation et maintiennent le pouvoir entre les mains des parties en conflit et de leur communaut√©.

Les Nubiens sont une soci√©t√© de fermiers s√©dentaires en √Čgypte. Ils √©taient traditionnellement apatrides et, m√™me selon des r√©cits r√©cents, ils consid√®rent qu’il est hautement immoral de faire appel au gouvernement pour r√©soudre des conflits. Contrairement aux mani√®res individualistes et l√©galistes d’envisager les conflits dans les soci√©t√©s autoritaires, la norme dans la culture nubienne est de consid√©rer le probl√®me d’une personne comme √©tant le probl√®me de tous‚ÄĮ; lorsqu’il y a un conflit, des √©trangers, des amis, des parents ou d’autres tiers interviennent pour aider les parties √† trouver une solution mutuellement satisfaisante. Selon l’anthropologue Robert Fernea, la culture nubienne consid√®re les querelles entre les membres d’un groupe de parent√© comme dangereuses, dans la mesure o√Ļ elles menacent le r√©seau social de soutien dont tous d√©pendent.

Cette culture de coop√©ration et de responsabilit√© mutuelle est √©galement soutenue par des structures √©conomiques et sociales. Chez les Nubiens, les biens tels que les roues hydrauliques, le b√©tail et les palmiers ont traditionnellement √©t√© d√©tenus en commun. Dans le travail quotidien de se nourrir, les gens sont donc immerg√©s dans des liens sociaux de coop√©ration qui enseignent la solidarit√© et l’importance de s’entendre. De plus, les groupes de parent√© qui composent la soci√©t√© nubienne, appel√©s “nogs”, sont entrelac√©s et non pas atomis√©s comme les familles nucl√©aires isol√©es de la soci√©t√© occidentale : “Cela signifie que les “nogs” d’une personne se chevauchent et impliquent des membres divers et dispers√©s. Cette caract√©ristique est tr√®s importante, car la communaut√© nubienne ne se divise pas facilement en factions oppos√©es.” La plupart des diff√©rends sont r√©solus rapidement par un troisi√®me parent. Les litiges plus importants qui impliquent un plus grand nombre de personnes sont r√©solus dans un conseil de famille avec tous les membres du nog, y compris les femmes et les enfants. Le conseil est pr√©sid√© par un parent a√ģn√©, mais l’objectif est de parvenir √† un consensus et d’amener les parties en conflit √† se r√©concilier.

Les Hopis du sud-ouest de l’Am√©rique du Nord √©taient autrefois plus belliqueux que r√©cemment. Des factions existent toujours au sein des villages Hopi, mais ils surmontent les conflits par la coop√©ration dans les rituels, et ils utilisent des m√©canismes de honte et de nivellement avec les gens qui se vantent ou qui dominent. Lorsque les conflits deviennent incontr√īlables, ils utilisent des sketches rituels de clowns aux danses de kachinas pour se moquer des personnes impliqu√©es. Les Hopis offrent l’exemple d’une soci√©t√© qui a renonc√© aux querelles et a d√©velopp√© des rituels pour cultiver une disposition plus pacifique. L’image des clowns et des danses utilis√©s pour r√©soudre les diff√©rends donne un aper√ßu all√©chant de l’humour et de l’art comme moyens de r√©pondre aux probl√®mes communs. Il existe un monde de possibilit√©s plus int√©ressantes que les assembl√©es g√©n√©rales ou les processus de m√©diation‚ÄĮ! La r√©solution artistique des conflits encourage de nouvelles fa√ßons d’aborder les probl√®mes, et subvertit la possibilit√© que des m√©diateurs permanents ou des animateurs de r√©unions gagnent du pouvoir en monopolisant le r√īle d’arbitre.

Se rencontrer dans la rue

Les politiciens et les technocrates ne sont manifestement pas capables de prendre des d√©cisions responsables pour des millions de personnes. Ils ont suffisamment appris de leurs nombreuses erreurs pass√©es pour que les gouvernements ne s’effondrent g√©n√©ralement pas sous le poids de leur propre incomp√©tence, mais ils n’ont gu√®re cr√©√© le meilleur des mondes possibles. S’ils parviennent √† faire fonctionner leurs bureaucraties absurdes, ce n’est pas un saut de logique que de penser que nous pourrions organiser nos communaut√©s au moins aussi bien nous-m√™mes. L’hypoth√®se d’une soci√©t√© autoritaire, selon laquelle une population nombreuse et diversifi√©e a besoin d’institutions sp√©cialis√©es pour contr√īler la prise de d√©cision, peut √™tre r√©fut√©e √† maintes reprises. Le MST du Br√©sil montre que dans un groupe de personnes tr√®s important, la plupart des pouvoirs de d√©cision peuvent √™tre exerc√©s au niveau de la base, avec des communaut√©s individuelles qui prennent en charge leurs propres besoins. Les habitants d’Oaxaca ont montr√© qu’une soci√©t√© moderne enti√®re peut s’organiser et coordonner la r√©sistance contre les assauts constants de la police et des paramilitaires, avec des assembl√©es ouvertes. Les infoshops anarchistes et les kibboutzim isra√©liens montrent que les groupes qui m√®nent des op√©rations complexes, qui doivent payer un loyer ou respecter des calendriers de production tout en r√©alisant des objectifs sociaux et culturels que les entreprises capitalistes ne tentent m√™me pas, peuvent prendre des d√©cisions en temps voulu et les faire respecter sans une classe d’ex√©cutants. Les Nuer montrent que la prise de d√©cision horizontale peut prosp√©rer pendant des g√©n√©rations, m√™me apr√®s la colonisation, et qu’avec une culture commune de r√©solution r√©paratrice des conflits, il n’est pas n√©cessaire d’avoir une institution sp√©cialis√©e pour r√©soudre les diff√©rends.

Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanit√©, nos soci√©t√©s ont √©t√© √©galitaires et auto-organis√©es, et nous n’avons pas perdu la capacit√© de prendre et de faire respecter les d√©cisions qui affectent nos vies, ni d’imaginer de nouvelles et meilleures formes d’organisation. Chaque fois que les gens surmontent leur ali√©nation et se rassemblent avec leurs voisins, ils d√©veloppent de nouvelles fa√ßons passionnantes de coordonner et de prendre des d√©cisions. Une fois qu’ils se sont lib√©r√©s des propri√©taires, des pr√™tres et des maires, les paysans aragonais sans √©ducation et opprim√©s se sont montr√©s √† la hauteur de la t√Ęche consistant √† cr√©er non seulement un monde nouveau, mais des centaines d’entre eux.

Les nouvelles m√©thodes de prise de d√©cision sont g√©n√©ralement influenc√©es par les institutions et les valeurs culturelles pr√©existantes. Lorsque les gens reprennent le pouvoir de d√©cision sur un aspect de leur vie, ils doivent se demander quels sont les points de r√©f√©rence et les pr√©c√©dents qui existent d√©j√† dans leur culture, et quels sont les d√©savantages ancr√©s qu’ils devront surmonter. Par exemple, il peut y avoir une tradition de r√©unions de ville qui peut √™tre √©tendue de la fa√ßade symbolique √† une v√©ritable auto-organisation‚ÄĮ; d’autre part, les gens peuvent partir d’une culture machiste, auquel cas ils devront apprendre √† √©couter, √† faire des compromis et √† poser des questions. D’autre part, si un groupe d√©veloppe une m√©thode de prise de d√©cision totalement originale et √©trang√®re √† sa soci√©t√©, il peut √™tre confront√© √† des d√©fis, y compris les nouveaux venus et l’explication de sa m√©thode √† des √©trangers – c’est parfois une faiblesse des infoshops aux √Čtats-Unis, qui emploient une forme de prise de d√©cision bien pens√©e et id√©alis√©e, suffisamment complexe pour sembler √©trang√®re m√™me √† de nombreux participants.

Un groupe anti-autoritaire peut utiliser une forme de consensus ou de vote majoritaire. Les grands groupes peuvent trouver le vote plus rapide et plus efficace, mais ils peuvent aussi faire taire une minorit√©. La partie la plus importante du processus est peut-√™tre la discussion qui pr√©c√®de la d√©cision‚ÄĮ; le vote ne diminue pas l’importance des m√©thodes qui permettent √† chacun de communiquer et d’arriver √† de bons compromis. De nombreux villages autonomes d’Oaxaca ont finalement eu recours au vote pour prendre des d√©cisions, et ils ont fourni un exemple inspirant d’auto-organisation aux radicaux qui, autrement, d√©testent le vote. Bien que la structure d’un groupe influence sans aucun doute sa culture et ses r√©sultats, la formalit√© du vote peut √™tre un exp√©dient acceptable si toutes les discussions qui ont lieu avant lui sont impr√©gn√©es d’un esprit de solidarit√© et de coop√©ration.

Dans une soci√©t√© auto-organis√©e, tout le monde ne participera pas de la m√™me fa√ßon aux r√©unions ou autres espaces formels. Un organe d√©cisionnel peut finir par √™tre domin√© par certaines personnes, et l’assembl√©e elle-m√™me peut devenir une institution bureaucratique dot√©e de pouvoirs coercitifs. Pour cette raison, il peut √™tre n√©cessaire de d√©velopper des formes d’organisation et de prise de d√©cision d√©centralis√©es et se chevauchant, et de pr√©server un espace permettant une organisation spontan√©e en dehors de toutes les structures pr√©existantes. S’il n’y a qu’une seule structure dans laquelle toutes les d√©cisions sont prises, une culture interne peut se d√©velopper qui n’est pas ouverte √† tous dans la soci√©t√©‚ÄĮ; des initi√©s exp√©riment√©s peuvent alors acc√©der √† des postes de direction, et l’activit√© humaine ext√©rieure √† la structure peut √™tre d√©l√©gitim√©e. Bient√īt, vous aurez un gouvernement. Les kibboutzim et l’APPO t√©moignent tous deux du d√©veloppement rampant de la bureaucratie et de la sp√©cialisation.

Mais s’il existe de multiples structures d√©cisionnelles pour diff√©rentes sph√®res de la vie, et si elles peuvent appara√ģtre ou dispara√ģtre selon les besoins, aucune d’entre elles ne peut monopoliser l’autorit√©. √Ä cet √©gard, le pouvoir doit rester dans la rue, dans les foyers, entre les mains des personnes qui l’exercent, dans la r√©union des personnes qui se r√©unissent pour r√©soudre les probl√®mes.

Lectures recommandées

Gaston Leval, Espagne Libertaire (1936 – 1939), √Čditions du Cercle, 1971.

Melford E. Spiro, Kibbutz : Venture in Utopia, New York : Schocken Books, 1963.

Peter Gelderloos, Consensus : A New Handbook for Grassroots Social, Political, and Environmental Groups, Tucson : See Sharp Press, 2006.

Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004.

Marianne Maeckelbergh, The Will of the Many : How the Alterglobalisation Movement is Changing the Face of Democracy, London : Pluto Press, 2009.

3. L’√©conomie

L’anarchisme est oppos√© au capitalisme et √† la propri√©t√© priv√©e des outils, des infrastructures et des ressources dont chacun a besoin pour se nourrir. Les mod√®les √©conomiques anarchistes vont des communaut√©s de chasseurs-cueilleurs et des communes agricoles aux complexes industriels dans lesquels la planification est effectu√©e par des syndicats et la distribution est organis√©e par le biais de quotas ou d’une forme limit√©e de monnaie. Tous ces mod√®les sont bas√©s sur les principes du travail en commun pour r√©pondre √† des besoins communs et du rejet de toute hi√©rarchie – y compris les patrons, la gestion et la division de la soci√©t√© en classes telles que les riches et les pauvres ou les propri√©taires et les ouvriers.

Sans salaire, qu’est-ce qui motive √† travailler‚ÄĮ?

Certains craignent que si nous abolissons le capitalisme et le travail salari√©, plus personne ne travaillera. Il est vrai que le travail tel qu’il existe aujourd’hui pour la plupart des gens cesserait d’exister‚ÄĮ; mais le travail socialement utile offre un certain nombre d’incitations en plus du salaire. Le fait d’√™tre pay√© pour faire quelque chose le rend moins agr√©able. L’ali√©nation du travail qui fait partie du capitalisme d√©truit les incitations naturelles au travail telles que le plaisir d’agir librement et la satisfaction d’un travail bien fait. Lorsque le travail nous met dans une position d’inf√©riorit√© – par rapport au patron qui nous supervise et aux personnes riches qui poss√®dent notre lieu de travail – et que nous n’avons pas de pouvoir de d√©cision dans notre travail mais devons suivre les ordres sans r√©fl√©chir, cela peut devenir atrocement odieux et abrutissant. Nous perdons √©galement notre motivation naturelle √† travailler lorsque nous ne faisons pas quelque chose d’utile pour nos communaut√©s. Parmi les rares travailleurs qui ont aujourd’hui la chance de produire quelque chose qu’ils peuvent voir, ils font presque tous quelque chose qui est rentable pour leurs employeurs mais qui n’a aucun sens pour eux personnellement. La structuration fordiste ou cha√ģne de montage du travail transforme les gens en machines. Au lieu de cultiver des comp√©tences dont les travailleurs peuvent √™tre fiers, il s’av√®re plus rentable de donner √† chaque personne une seule t√Ęche r√©p√©titive et de la mettre sur une cha√ģne de montage. Il n’est donc pas √©tonnant que de nombreux travailleurs sabotent ou volent leur lieu de travail, ou se pr√©sentent avec une arme automatique et p√®tent un c√Ęble.

L’id√©e que sans salaire, les gens cesseraient de travailler est sans fondement. Dans la grande ligne de temps de l’histoire de l’humanit√©, le salaire est une invention assez r√©cente‚ÄĮ; pourtant, les soci√©t√©s qui ont exist√© sans monnaie ni salaire ne sont pas mortes de faim simplement parce que personne ne payait les travailleurs. Avec l’abolition du travail salari√©, seul dispara√ģtrait le type de travail que personne ne peut se justifier comme √©tant utile‚ÄĮ; tout le temps et les ressources consacr√©s √† la fabrication de toutes les merdes inutiles dans lesquelles notre soci√©t√© se noie seraient sauv√©s. Pensez √† la quantit√© de ressources et de travail que nous consacrons √† la publicit√©, aux envois massifs, aux emballages jetables, aux jouets bon march√©, aux produits jetables – des choses que personne n’est fier de fabriquer, con√ßues pour s’effondrer en peu de temps et dont il faut donc acheter la prochaine version.

Les soci√©t√©s indig√®nes o√Ļ la division du travail est moindre n’ont aucun probl√®me √† se passer de salaires, car les activit√©s √©conomiques primaires – production de nourriture, de logement, de v√™tements, d’outils – sont toutes facilement li√©es √† des besoins communs. Dans ces circonstances, le travail est une activit√© sociale n√©cessaire et une obligation apparente de chaque membre de la communaut√© qui en est capable. Et parce qu’il se d√©roule dans un cadre flexible et personnel, le travail peut √™tre adapt√© aux capacit√©s de chaque individu, et rien n’emp√™che les gens de transformer le travail en jeu. R√©parer sa maison, chasser, se promener dans les bois, identifier les plantes et les animaux, tricoter, pr√©parer un festin, ne sont-ils pas les choses que les bourgeois font pendant leurs loisirs pour oublier un instant leur m√©tier d√©testable‚ÄĮ?

Les soci√©t√©s anticapitalistes plus sp√©cialis√©es dans l’√©conomie ont d√©velopp√© diverses m√©thodes d’incitation et de distribution des produits du travail des travailleurs. Les kibboutzim isra√©liens susmentionn√©s offrent un exemple d’incitations √† travailler en l’absence de salaire. Un livre qui documente la vie et le travail dans un kibboutz identifie quatre motivations principales pour travailler au sein des √©quipes de travail coop√©ratives, qui manquent de concurrence individuelle et de motivation pour le profit : la productivit√© du groupe affecte le niveau de vie de toute la communaut√©, il y a donc une pression de groupe pour travailler dur‚ÄĮ; les membres travaillent o√Ļ ils veulent et tirent une satisfaction de leur travail‚ÄĮ; les gens d√©veloppent une fiert√© comp√©titive si leur branche de travail r√©ussit mieux que les autres branches‚ÄĮ; les gens tirent du prestige de leur travail parce que le travail est une valeur culturelle. Comme d√©crit ci-dessus, le d√©clin ultime de l’exp√©rience des kibboutz provient en grande partie du fait que les kibboutz √©taient des entreprises socialistes en concurrence dans une √©conomie capitaliste, et donc s’int√®grent dans une logique de concurrence plut√īt que dans une la logique d’entraide. Une commune organis√©e de mani√®re similaire dans un monde sans capitalisme ne serait pas confront√©e √† ces m√™mes probl√®mes. En tout cas, le refus de travailler par manque de salaire n’√©tait pas l’un des probl√®mes auxquels les kibboutzim √©taient confront√©s.

De nombreux anarchistes sugg√®rent que les germes du capitalisme sont contenus dans la mentalit√© de la production elle-m√™me. Le fait qu’un type d’√©conomie donn√© puisse survivre, et encore moins cro√ģtre, au sein du capitalisme est une pi√®tre mesure de son potentiel lib√©rateur. Mais les anarchistes proposent et d√©battent de nombreuses formes d’√©conomie diff√©rentes, dont certaines ne peuvent √™tre pratiqu√©es que dans une mesure limit√©e car elles sont totalement ill√©gales dans le monde d’aujourd’hui. Dans le mouvement europ√©en des squatteurs, certaines villes ont eu ou continuent d’avoir tellement de centres sociaux et de maisons squatt√©es qu’elles constituent une soci√©t√© alternative. √Ä Barcelone, par exemple, pas plus tard qu’en 2008, il y avait plus de quarante centres sociaux occup√©s et au moins deux cents maisons squatt√©es. Les collectifs de personnes qui habitent ces squats ont g√©n√©ralement recours au consensus et aux assembl√©es de groupe, et la plupart sont explicitement anarchistes ou intentionnellement anti-autoritaires. Dans une large mesure, le travail et l’√©change ont √©t√© supprim√©s de la vie de ces personnes, dont les r√©seaux se comptent par milliers. Beaucoup n’ont pas d’emploi salari√©, ou ne travaillent que de mani√®re saisonni√®re ou sporadique, car ils n’ont pas besoin de payer de loyer. Par exemple, l’auteur de ce livre, qui vit dans ce r√©seau depuis deux ans, a surv√©cu pendant une grande partie de cette p√©riode avec moins d’un euro par jour. De plus, la grande quantit√© d’activit√©s qu’ils m√®nent au sein du mouvement autonome n’est absolument pas r√©mun√©r√©e. Mais ils n’ont pas besoin de salaire : ils travaillent pour eux-m√™mes. Ils occupent des b√Ętiments abandonn√©s laiss√©s √† l’abandon par des sp√©culateurs, en guise de protestation contre la gentrification et d’action directe anticapitaliste pour se loger. En s’enseignant les comp√©tences dont ils ont besoin en cours de route, ils r√©parent leurs nouvelles maisons, nettoient, r√©parent les toits, installent des fen√™tres, des toilettes, des douches, de la lumi√®re, des cuisines et tout ce dont ils ont besoin. Ils piratent souvent l’√©lectricit√©, l’eau et Internet, et une grande partie de leur nourriture provient de la fouille des poubelles, du vol et des jardins squatt√©s.

En l’absence totale de salaires ou de managers, ils effectuent un travail important, mais √† leur propre rythme et selon leur propre logique. Cette logique est celle de l’entraide. En plus de r√©parer leur propre maison, ils consacrent leur √©nergie √† travailler pour leur quartier et √† enrichir leur communaut√©. Elles subviennent √† une grande partie de leurs besoins collectifs en dehors du logement. Certains centres sociaux accueillent des ateliers de r√©paration de v√©los, permettant aux gens de r√©parer ou de construire leurs propres v√©los, en utilisant de vieilles pi√®ces. D’autres proposent des ateliers de menuiserie, d’autod√©fense et de yoga, des ateliers de gu√©rison naturelle, des biblioth√®ques, des jardins, des repas collectifs, des groupes d’art et de th√©√Ętre, des cours de langue, des m√©dias alternatifs et de la contre-information, des spectacles de musique, des films, des laboratoires informatiques o√Ļ les gens peuvent utiliser Internet et apprendre la s√©curit√© du courrier √©lectronique ou h√©berger leurs propres sites web, et des √©v√©nements de solidarit√© pour faire face √† l’in√©vitable r√©pression. Presque tous ces services sont fournis gratuitement. Il n’y a pas d’√©change – un groupe s’organise pour fournir un service √† chacun, et l’ensemble du r√©seau social en b√©n√©ficie.

Avec une quantit√© √©tonnante d’initiatives dans une soci√©t√© aussi passive, les squatteurs ont r√©guli√®rement l’id√©e d’organiser un repas communal, un atelier de r√©paration de v√©los ou une s√©ance de cin√©ma hebdomadaire, ils discutent avec des amis et des amis d’amis jusqu’√† ce qu’ils aient assez de personnes et de ressources pour concr√©tiser leur id√©e, puis ils font passer le mot ou posent des affiches en esp√©rant que le plus grand nombre de personnes possible viendront y participer. Dans une mentalit√© capitaliste, ils invitent avidement les gens √† les voler, mais les squatters ne cessent jamais de remettre en question les activit√©s qui ne leur rapportent pas d’argent. Il est √©vident qu’ils ont cr√©√© une nouvelle forme de richesse, et le partage de ce qu’ils font eux-m√™mes les rend clairement plus riches.

Les quartiers environnants deviennent √©galement plus riches, car les squatteurs prennent l’initiative de cr√©er des projets bien plus rapidement que ne le pourrait le gouvernement local. Dans le magazine d’une association de quartier de Barcelone, ils ont fait l’√©loge d’un squat local pour avoir r√©pondu √† une demande que le gouvernement avait ignor√©e pendant des ann√©es : la construction d’une biblioth√®que dans le quartier. Un magazine d’information grand public a fait cette remarque : “les squatteurs font le travail que le quartier oublie de faire.” Dans ce m√™me quartier, les squatters se sont av√©r√©s √™tre un alli√© puissant pour un voisin qui payait son loyer et qui subissait des pressions de la part du propri√©taire. Les squatters ont travaill√© sans rel√Ęche avec une association de personnes √Ęg√©es qui √©taient confront√©es √† des situations similaires de chicanerie et d’expulsion ill√©gale par les propri√©taires, et ils ont emp√™ch√© l’expulsion de leur voisin.

Dans une tendance qui semble commune √† l’abolition totale du travail, le social et l’√©conomique se confondent pour devenir indissociables. Le travail et les services ne sont pas valoris√©s ou valoris√©s en dollars‚ÄĮ; ce sont des activit√©s sociales qui s’exercent individuellement ou collectivement dans le cadre de la vie quotidienne, sans qu’il soit n√©cessaire de les comptabiliser ou de les g√©rer. Le r√©sultat est que dans des villes comme Barcelone, les gens peuvent passer la majorit√© de leur temps et satisfaire la plupart de leurs besoins – du logement aux loisirs – au sein de ce r√©seau social de squatteurs, sans travail et presque sans argent. Bien s√Ľr, tout ne peut pas √™tre vol√© (pas encore), et les squatteurs sont toujours oblig√©s de vendre leur travail pour payer des choses comme les soins m√©dicaux et les frais de justice. Mais pour beaucoup de gens, la nature exceptionnelle de ces choses qui ne peuvent pas √™tre produites par eux-m√™mes, r√©cup√©r√©es ou vol√©es, l’indignation de devoir vendre des moments pr√©cieux de sa vie pour travailler pour une soci√©t√© quelconque, peuvent avoir pour effet d’augmenter le niveau de conflit avec le capitalisme.

L’un des pi√®ges potentiels de tout mouvement suffisamment puissant pour cr√©er une alternative au capitalisme est que ses participants peuvent facilement devenir complaisants en vivant dans leur bulle d’autonomie et perdre la volont√© de lutter pour l’abolition totale du capitalisme. Le squat lui-m√™me peut facilement devenir un rituel, et √† Barcelone, le mouvement dans son ensemble n’a pas appliqu√© la m√™me cr√©ativit√© √† la r√©sistance et √† l’attaque qu’√† de nombreux aspects pratiques de la r√©paration des maisons et de la recherche de moyens de subsistance avec peu ou pas d’argent. La nature autonome du r√©seau de squatters, la pr√©sence imm√©diate de la libert√©, de l’initiative, du plaisir, de l’ind√©pendance et de la communaut√© dans leur vie n’ont en aucun cas d√©truit le capitalisme, mais ils r√©v√®lent qu’il s’agit d’un cadavre ambulant, avec rien d’autre que la police, ce qui, en fin de compte, l’emp√™che de s’√©teindre et d’√™tre remplac√© par des formes de vie bien sup√©rieures.

Les gens n’ont-ils pas besoin de patrons et d’experts‚ÄĮ?

Comment les anarchistes peuvent-ils s’organiser sur le lieu de travail et coordonner la production et la distribution dans toute une √©conomie sans patron ni manager‚ÄĮ? En fait, beaucoup de ressources sont perdues √† cause de la concurrence et des interm√©diaires. En fin de compte, ce sont les travailleurs qui assurent toute la production et la distribution, et ils savent comment coordonner leur propre travail en l’absence de patrons.

√Ä Turin et dans ses environs, en Italie, 500 000 travailleurs ont particip√© √† un mouvement de prise de contr√īle des usines apr√®s la Premi√®re Guerre mondiale. Les communistes, les anarchistes et d’autres travailleurs qui √©taient furieux de leur exploitation ont lanc√© des gr√®ves sauvages, dont beaucoup ont fini par prendre le contr√īle de leurs usines et par cr√©er des Conseils d’usine pour coordonner leurs activit√©s. Ils ont pu diriger les usines eux-m√™mes, sans patron. Finalement, les Conseils ont √©t√© supprim√©es par la loi – en partie coopt√©s et absorb√©s par les syndicats, dont l’existence institutionnelle √©tait menac√©e par le pouvoir autonome des travailleurs tout comme l’√©taient les propri√©taires.

En d√©cembre 2001, une crise √©conomique de longue dur√©e en Argentine s’est transform√©e en une ru√©e sur les banques qui a pr√©cipit√© une r√©bellion populaire majeure. L’Argentine avait √©t√© l’enfant mod√®le des institutions n√©olib√©rales telles que le Fonds mon√©taire international, mais les politiques qui ont enrichi les investisseurs √©trangers et donn√© aux Argentins de la classe moyenne un style de vie digne du Premier Monde ont cr√©√© une pauvret√© aigu√ę dans une grande partie du pays. La r√©sistance anticapitaliste √©tait d√©j√† largement d√©velopp√©e parmi les ch√īmeurs, et apr√®s que la classe moyenne ait perdu toutes ses √©conomies, des millions de personnes sont descendues dans la rue, rejetant toutes les fausses solutions et excuses offertes par les politiciens, les √©conomistes et les m√©dias, d√©clarant √† la place : “Que se vayan todos‚ÄĮ! ” Ils doivent tous partir‚ÄĮ! Des dizaines de personnes ont √©t√© tu√©es par la police, mais les gens ont ripost√©, secouant la terreur laiss√©e par la dictature militaire qui a dirig√© l’Argentine dans les ann√©es 70 et 80.

Des centaines d’usines abandonn√©es par leurs propri√©taires ont √©t√© occup√©es par des ouvriers qui ont repris la production afin de pouvoir continuer √† nourrir leurs familles. Les plus radicaux de ces usines occup√©es par les ouvriers √©galisaient les salaires et partageaient les t√Ęches de gestion entre tous les travailleurs. Ils prenaient les d√©cisions dans des r√©unions ouvertes, et certains travailleurs apprenaient eux-m√™mes des t√Ęches telles que la comptabilit√©. Pour √©viter l’√©mergence d’une nouvelle classe de managers, certaines usines ont proc√©d√© √† une rotation des t√Ęches de gestion ou ont exig√© que les personnes occupant des postes de direction continuent √† travailler dans l’usine et √† effectuer la comptabilit√©, le marketing et d’autres t√Ęches en dehors des heures de travail. Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, plusieurs de ces lieux de travail occup√©s ont pu augmenter leurs effectifs et embaucher des travailleurs suppl√©mentaires issus de l’immense population au ch√īmage de l’Argentine. Dans certains cas, les usines occup√©es √©changent des fournitures et des produits entre elles, cr√©ant ainsi une √©conomie souterraine dans un esprit de solidarit√©.

L’une des plus c√©l√®bres, l’usine de c√©ramique Zanon, situ√©e dans le sud de l’Argentine, a √©t√© ferm√©e par son propri√©taire en 2001 et occup√©e par ses ouvriers en janvier suivant. Ils ont commenc√© √† faire fonctionner l’usine avec une assembl√©e ouverte et des commissions compos√©es d’ouvriers pour g√©rer les ventes, l’administration, la planification, la s√©curit√©, l’hygi√®ne et l’assainissement, les achats, la production, la diffusion et la presse. Apr√®s l’occupation, ils ont r√©embauch√© les travailleurs qui avaient √©t√© licenci√©s avant la fermeture. En 2004, ils comptaient 270 travailleurs et produisaient √† 50 % du taux de production avant la fermeture de l’usine. En faisant venir des m√©decins et des psychologues sur place, ils se sont soign√©s eux-m√™mes. Les travailleurs ont d√©couvert qu’ils pouvaient payer leur main-d’Ňďuvre avec seulement deux jours de production, ils ont donc baiss√© les prix de 60 % et organis√© un r√©seau de jeunes vendeurs, dont beaucoup √©taient auparavant au ch√īmage, pour commercialiser les carreaux de c√©ramique dans toute la ville. En plus de produire des carreaux, l’usine Zanon s’implique dans des mouvements sociaux, en faisant des dons aux h√īpitaux et aux √©coles, en vendant des carreaux au prix co√Ľtant aux personnes pauvres, en accueillant des films, des spectacles et des expositions d’art, et en menant des actions de solidarit√© avec d’autres luttes. Ils soutiennent √©galement la lutte des Mapuches pour l’autonomie‚ÄĮ; et lorsque leur fournisseur d’argile a cess√© de faire des affaires avec eux pour des raisons politiques, les Mapuches ont commenc√© √† leur fournir de l’argile. En avril 2003, l’usine avait fait l’objet de quatre tentatives d’expulsion par la police, avec le soutien des syndicats. Les travailleurs, aid√©s par des voisins, des piqueteros et d’autres, ont r√©sist√© avec force √† toutes ces tentatives.

En juillet 2001, les travailleurs du supermarch√© El Tigre de Rosario, en Argentine, ont occup√© leur lieu de travail. Le propri√©taire l’avait ferm√© deux mois plus t√īt et avait d√©clar√© faillite. Il devait encore des mois de salaire √† ses employ√©s. Apr√®s des protestations infructueuses, les travailleurs ont ouvert El Tigre et ont commenc√© √† le g√©rer eux-m√™mes par le biais d’une assembl√©e qui permettait √† tous les travailleurs de participer √† la prise de d√©cision. Dans un esprit de solidarit√©, ils ont baiss√© les prix et ont commenc√© √† vendre des fruits et des l√©gumes provenant d’une coop√©rative agricole locale et des produits fabriqu√©s dans d’autres usines occup√©es. Ils ont √©galement utilis√© une partie de leur espace pour ouvrir un centre culturel pour le quartier, abritant des discussions politiques, des groupes d’√©tudiants, des ateliers de th√©√Ętre et de yoga, des spectacles de marionnettes, un caf√© et une biblioth√®que. En 2003, le centre culturel d’El Tigre a organis√© la r√©union nationale des entreprises de r√©cup√©ration, √† laquelle ont assist√© 1 500 personnes. Maria, un membre du collectif, a parl√© de son exp√©rience : “Il y a trois ans, si quelqu’un m’avait dit que nous pourrions g√©rer cet endroit, je ne l’aurais jamais cru… Je croyais que nous avions besoin de patrons pour nous dire quoi faire, maintenant je me rends compte qu’ensemble nous pouvons le faire mieux qu’eux”.

En Euskal Herria, le pays basque occup√© par les √©tats d’Espagne et de France, un grand complexe d’entreprises coop√©ratives appartenant √† des travailleurs a vu le jour, centr√© autour de la petite ville de Mondrag√≥n. Commen√ßant avec 23 travailleurs dans une coop√©rative en 1956, les coop√©ratives de Mondrag√≥n comptaient 19 500 travailleurs dans plus de 100 coop√©ratives en 1986, survivant malgr√© la forte r√©cession qui s√©vissait alors en Espagne et avec un taux de survie bien sup√©rieur √† la moyenne des entreprises capitalistes.

Mondrag√≥n poss√®de une riche exp√©rience de plusieurs ann√©es dans la fabrication de produits aussi vari√©s que le mobilier, les √©quipements de cuisine, les machines-outils et les composants √©lectroniques, ainsi que dans l’imprimerie, la construction navale et la m√©tallurgie. Mondrag√≥n a cr√©√© des coop√©ratives hybrides compos√©es √† la fois de consommateurs et de travailleurs et d’agriculteurs et de travailleurs. Le complexe a d√©velopp√© sa propre coop√©rative de s√©curit√© sociale et une banque coop√©rative qui conna√ģt une croissance plus rapide que toute autre banque des provinces basques.

La plus haute autorit√© dans les coop√©ratives de Mondrag√≥n est l’assembl√©e g√©n√©rale, chaque travailleur associ√© disposant d’une voix‚ÄĮ; la gestion sp√©cifique de la coop√©rative est assur√©e par un conseil d’administration √©lu, qui est conseill√© par un conseil de gestion et un conseil social.

Le complexe de Mondrag√≥n fait √©galement l’objet de nombreuses critiques. Pour les anarchistes, il n’est pas surprenant qu’une structure d√©mocratique puisse abriter une √©lite, et selon les critiques de Mondrag√≥n, c’est exactement ce qui s’est pass√© alors que le complexe coop√©ratif cherche – et obtient – le succ√®s au sein d’une √©conomie capitaliste. Bien que leur r√©ussite soit impressionnante et qu’elle mente √† l’hypoth√®se selon laquelle les grandes industries doivent √™tre organis√©es de mani√®re hi√©rarchique, la contrainte d’√™tre rentable et comp√©titif a pouss√© les coop√©ratives √† g√©rer leur propre exploitation. Par exemple, apr√®s des d√©cennies de respect de leurs principes fondateurs √©galitaires en mati√®re d’√©chelle salariale, les coop√©ratives de Mondrag√≥n ont finalement d√©cid√© d’augmenter les salaires des cadres et des experts techniques par rapport √† ceux des travailleurs manuels. La raison en √©tait qu’elles avaient du mal √† retenir des personnes qui pouvaient recevoir un salaire beaucoup plus √©lev√© pour leurs comp√©tences dans une entreprise. Ce probl√®me indique la n√©cessit√© de m√©langer les t√Ęches manuelles et intellectuelles pour √©viter la professionnalisation de l’expertise (c’est-√†-dire la cr√©ation d’une expertise comme qualit√© r√©serv√©e √† une √©lite)‚ÄĮ; et pour construire une √©conomie dans laquelle les gens produisent non pas pour le profit mais pour les autres membres du r√©seau, de sorte que l’argent perde son importance et que les gens travaillent dans un esprit de communaut√© et de solidarit√©.

Dans les soci√©t√©s de haute technologie d’aujourd’hui, les gens sont form√©s √† croire que les exemples du pass√© ou du monde “sous-d√©velopp√©” n’ont aucune valeur pour notre situation actuelle. De nombreuses personnes qui se consid√®rent comme des sociologues et des √©conomistes instruits rejettent l’exemple de Mondrag√≥n en qualifiant la culture basque d’exceptionnelle. Mais il existe d’autres exemples de l’efficacit√© des lieux de travail √©galitaires, m√™me au cŇďur du capitalisme.

Gore Associates, bas√©e dans le Delaware, aux √Čtats-Unis, est une entreprise de haute technologie d’un milliard de dollars qui produit des tissus Gore-Tex imperm√©ables, des isolants sp√©ciaux pour les c√Ębles informatiques et des pi√®ces pour les industries m√©dicales, automobiles et des semi-conducteurs. Les salaires sont d√©termin√©s collectivement, personne n’a de titres, il n’y a pas de structure manag√©rialle formelle et la diff√©renciation entre les employ√©s est minimis√©e. Selon tous les crit√®res de performance capitalistes – rotation du personnel, rentabilit√©, r√©putation des produits, listes des meilleures entreprises pour lesquelles travailler – Gore est une r√©ussite.

Un facteur important de leur succ√®s est l’adh√©sion √† ce que certains universitaires appellent la R√®gle des 150. Partant de l’observation que les groupes de chasseurs-cueilleurs du monde entier – ainsi que les communaut√©s prosp√®res et les communes intentionnelles – semblent garder leur taille entre 100 et 150 personnes, la th√©orie est que le cerveau humain est le mieux √©quip√© pour naviguer dans des r√©seaux de relations personnelles allant jusqu’√† 150. Entretenir des relations intimes, se souvenir des noms et du statut social et des codes de conduite et de communication √©tablis – tout cela occupe de l’espace mental‚ÄĮ; tout comme les autres primates ont tendance √† vivre en groupes jusqu’√† une certaine taille, les √™tres humains sont probablement les mieux adapt√©s pour suivre un certain nombre de compagnons. Toutes les usines Gore maintiennent leur taille en dessous de 150 employ√©s, de sorte que chaque usine peut √™tre enti√®rement autog√©r√©e, non seulement sur le terrain de l’usine mais aussi en incluant les personnes responsables du marketing, de la recherche et d’autres t√Ęches.

Les sceptiques rejettent souvent l’exemple anarchique des soci√©t√©s “primitives” √† petite √©chelle en arguant qu’il n’est plus possible de s’organiser √† une si petite √©chelle, √©tant donn√© l’√©norme population. Mais rien n’emp√™che une grande soci√©t√© de s’organiser en de nombreuses petites unit√©s. L’organisation √† petite √©chelle est √©minemment possible. M√™me au sein d’une industrie de haute technologie, les usines Gore peuvent se coordonner entre elles et avec les fournisseurs et les consommateurs tout en conservant leur structure organisationnelle √† petite √©chelle. Tout comme chaque unit√© est capable d’organiser ses relations internes, chacune est capable d’organiser ses relations externes.

Bien s√Ľr, l’exemple d’une usine qui produit avec succ√®s dans le cadre du syst√®me capitaliste laisse beaucoup √† d√©sirer. La plupart des anarchistes pr√©f√©reraient voir toutes les usines br√Ľl√©es que les formes d’organisation anti-autoritaires utilis√©es pour √©dulcorer le capitalisme. Mais cet exemple devrait au moins d√©montrer que m√™me au sein d’une soci√©t√© vaste et complexe, l’auto-organisation fonctionne.

The example of Gore is still problematic because the workers do not own the factory, and also because formal management could be reimposed at any time by the company owners. Anarchists theorize that the problems of capitalism do not exist only in the relationship between workers and owners, but also between workers and managers, and that as long as the manager-worker relationship persists, capitalism can reemerge. This theory is certainly born out by the Mondrag√≥n example, where over time managers gained more pay and power and renewed the unequal, profit-focused dynamics typical of capitalism. Taking this into account, several anarchists have designed an outline for a ‚Äúparticipatory economy,‚ÄĚ or parecon, though no one has yet had the opportunity to set up such an economy on any considerable scale. Among other things, parecon emphasizes the importance of empowering all workers by mixing tasks that are creative and rote, mental and manual, thus creating ‚Äúbalanced job complexes‚ÄĚ that will prevent the emergence of a managerial class.

Lors de la r√©bellion d’Oaxaca en 2006, des personnes sans exp√©rience pr√©alable se sont organis√©es pour diriger les stations de radio et de t√©l√©vision occup√©es. Elles √©taient motiv√©es par le besoin social de disposer de moyens de communication gratuits. La Marche des casseroles, la l√©gendaire marche des femmes du 1er ao√Ľt 2006, a atteint son point culminant lorsque des milliers de femmes ont spontan√©ment pris le contr√īle de la station de t√©l√©vision publique. Inspir√©es par le sentiment soudain de pouvoir qu’elles avaient gagn√© en se rebellant contre une soci√©t√© traditionnellement patriarcale, elles ont pris le contr√īle de Channel 9, qui n’a cess√© de calomnier les mouvements sociaux tout en se pr√©tendant la chaine du peuple. Au d√©but, ils ont fait en sorte que les ing√©nieurs les aident √† diriger la station, mais bient√īt ils ont appris √† le faire eux-m√™mes. Une femme a racont√© :

Je suis all√© tous les jours √† la chaine pour monter la garde et donner un coup de main. Les femmes √©taient organis√©es en diff√©rentes commissions : alimentation, hygi√®ne, production et s√©curit√©. Une chose que j’aimais, c’est qu’il n’y avait pas de chefs individuels. Pour chaque t√Ęche, il y avait un groupe de plusieurs femmes responsables. Nous avons tout appris d√®s le d√©but. Je me souviens que quelqu’un a demand√© qui pouvait utiliser un ordinateur. Puis beaucoup de jeunes filles se sont avanc√©es et ont dit : “moi, moi, je peux !” √Ä Radio Universidad, ils ont annonc√© que nous avions besoin de personnes ayant des comp√©tences techniques, et d’autres personnes sont venues nous aider. Au d√©but, ils filmaient des gens sans t√™te, vous savez. Mais l’exp√©rience de Channel 9 nous a montr√© que l√† o√Ļ il y a une volont√©, il y a un moyen. Les choses ont √©t√© faites, et elles ont √©t√© bien faites.

Pendant le court laps de temps [trois semaines] o√Ļ Channel 9 a fonctionn√©, jusqu’√† ce que le gouverneur Ulises ordonne la destruction des antennes, nous avons r√©ussi √† diffuser beaucoup d’informations. On a montr√© des films et des documentaires qu’on n’aurait jamais pu imaginer voir √† la t√©l√©vision autrement. Sur diff√©rents mouvements sociaux, sur le massacre d’√©tudiants √† Tlatelolco √† Mexico en 1968, sur les massacres d’Aguas Blancas au Guerrero et d’Acteal au Chiapas, sur les mouvements de gu√©rilla √† Cuba et au Salvador. √Ä cette √©poque, Channel 9 n’√©tait plus seulement la chaine des femmes. C’√©tait la chaine du peuple. Ceux qui y participaient faisaient aussi leurs propres programmes. Il y avait un programme pour les jeunes et un programme auquel participaient des membres des communaut√©s indig√®nes. Il y avait un programme de d√©nonciation, o√Ļ tout le monde pouvait venir d√©noncer la fa√ßon dont le gouvernement les avait trait√©s. Beaucoup de gens des diff√©rents quartiers et communaut√©s voulaient participer, il y avait √† peine assez de temps d’antenne pour tous.

Apr√®s que la station de t√©l√©vision occup√©e ait √©t√© retir√©e des ondes, le mouvement a r√©agi en occupant les onze stations de radio commerciales de Oaxaca. L’homog√©n√©it√© de la radio commerciale a √©t√© remplac√©e par une myriade de voix – une station de radio pour les √©tudiants universitaires, une pour les groupes de femmes, une station de radio occup√©e par les anarchistes d’un squat punk – et il y a eu plus de voix indig√®nes √† la radio que jamais auparavant. En peu de temps, les membres du mouvement ont d√©cid√© de rendre la plupart des stations de radio √† leurs soi-disant propri√©taires, mais ont gard√© le contr√īle de deux d’entre elles. Leur but n’√©tait pas de supprimer les voix qui s’opposaient √† eux, aussi artificielles que soient les voix commerciales, mais de gagner eux-m√™mes les moyens de communiquer. Les autres stations de radio ont fonctionn√© avec succ√®s pendant des mois, jusqu’√† ce que la r√©pression gouvernementale les fasse fermer. Un √©tudiant universitaire impliqu√© dans la prise en charge, la gestion et la d√©fense des stations de radio a d√©clar√© :

Apr√®s la prise de contr√īle, j’ai lu un article qui disait que les auteurs intellectuels et mat√©riels des prises de contr√īle des radios n’√©taient pas d’Oaxaca, qu’ils venaient d’ailleurs et qu’ils recevaient un soutien tr√®s sp√©cialis√©. Il disait qu’il aurait √©t√© impossible pour quiconque sans formation pr√©alable de faire fonctionner les radios en si peu de temps, car l’√©quipement est trop sophistiqu√© pour √™tre utilis√© par n’importe qui. Ils avaient tort.

Qui va sortir les poubelles‚ÄĮ?

Si chacun est libre de travailler comme il l’entend, qui sortira les poubelles ou effectuera d’autres travaux ind√©sirables‚ÄĮ? Heureusement, dans une √©conomie localis√©e et anticapitaliste, nous ne pourrions pas externaliser, ou cacher, les co√Ľts de notre mode de vie en payant quelqu’un d’autre pour nettoyer apr√®s nous. Nous devrions payer pour les cons√©quences de toutes nos propres actions – plut√īt que de payer la Chine pour qu’elle prenne nos d√©chets toxiques, par exemple. Si un service n√©cessaire comme l’√©limination des d√©chets √©tait n√©glig√©, la communaut√© le remarquerait rapidement et devrait d√©cider de la mani√®re de traiter le probl√®me. Les gens pourraient accepter de r√©compenser un tel travail par de petits avantages – rien qui ne se traduise par un pouvoir ou une autorit√©, mais quelque chose comme √™tre le premier √† recevoir des marchandises exotiques en ville, recevoir un massage ou un g√Ęteau ou simplement la reconnaissance et la gratitude d’√™tre un membre √† part enti√®re de la communaut√©. En fin de compte, dans une soci√©t√© coop√©rative, avoir une bonne r√©putation et √™tre consid√©r√© par ses pairs comme responsable sont plus convaincants que toute incitation mat√©rielle.

Ou bien la communaut√© pourrait d√©cider que tout le monde devrait s’impliquer dans ces t√Ęches √† tour de r√īle. Une activit√© comme le ramassage des ordures ne doit pas d√©finir la “carri√®re” de qui que ce soit dans une √©conomie anticapitaliste. Les t√Ęches n√©cessaires que personne ne veut accomplir doivent √™tre partag√©es par tout le monde. Ainsi, au lieu que quelques personnes aient √† trier les ordures toute leur vie, tous ceux qui en sont physiquement capables devraient le faire pendant quelques heures par mois seulement.

“L’√Čtat libre” de Christiania est un quartier de Copenhague, au Danemark, qui est squatt√© depuis 1971. Ses 850 habitants sont autonomes dans leurs 85 ares. Ils sortent leurs propres d√©chets depuis plus de trente ans. Le fait qu’ils re√ßoivent environ un million de visiteurs par an rend leur r√©alisation d’autant plus impressionnante. Les rues, les b√Ętiments, les restaurants, les toilettes publiques et les douches publiques sont tous raisonnablement propres – surtout pour les hippies‚ÄĮ! La masse d’eau qui traverse Christiania n’est pas la plus propre, mais √©tant donn√© que Christiania est recouverte d’arbres et qu’il n’y a pas de voitures, on peut supposer que la majeure partie de la pollution provient de la ville environnante qui partage la voie d’eau.

Les habitants ont construit des dizaines de maisons qui se dressent aujourd’hui √† Christiania en utilisant des √©co-conceptions innovantes. Ils utilisent √©galement :

l’√©nergie solaire, l’√©nergie √©olienne, le compostage et toute une s√©rie d’autres innovations respectueuses de l’environnement. Une m√©thode de filtration des eaux us√©es par des roseli√®res, qui permet √† l’eau de Christiania d’√™tre aussi propre que celle des autres stations d’√©puration de Copenhague, a permis √† la commune d’√™tre s√©lectionn√©e pour un prix pan-scandinave de l’√©cologie.

Les diff√©rentes personnes interrog√©es avaient des conceptions diff√©rentes de la mani√®re dont Christiania √©tait maintenue propre, ce qui sugg√®re une sorte de syst√®me double. Un nouveau venu a dit qu’on nettoyait apr√®s soi-m√™me, et que lorsqu’on avait envie de faire un peu plus de nettoyage, on le faisait. Un ancien r√©sident, plus impliqu√© dans la prise de d√©cision, a expliqu√© qu’il y avait un comit√© des ordures, responsable de la “R√©union commune”, charg√© de maintenir Christiania propre, bien que l’assistance volontaire et la propret√© de tous les r√©sidents soient clairement la premi√®re ligne de d√©fense.

Qui prendra soin des personnes √Ęg√©es et handicap√©es‚ÄĮ?

Ce n’est que dans une soci√©t√© poss√©dant ce qui est d√©crit, par un euph√©misme, comme un “march√© hautement comp√©titif” que les personnes √Ęg√©es et les personnes handicap√©es sont si marginalis√©es. Afin d’augmenter les marges de profit, les employeurs √©vitent d’embaucher des personnes handicap√©es et obligent les travailleurs √Ęg√©s √† prendre une retraite anticip√©e. Lorsque les travailleurs sont contraints de d√©m√©nager fr√©quemment √† la recherche d’un emploi, dans une culture o√Ļ le rite de passage √† l’√Ęge adulte consiste √† emm√©nager dans sa propre maison, les parents sont laiss√©s seuls √† mesure qu’ils vieillissent. La plupart finissent par d√©m√©nager dans le type de maison de retraite qu’ils peuvent se permettre‚ÄĮ; beaucoup meurent n√©glig√©s, seuls et indign√©s, peut-√™tre avec des escarres et des couches qui n’ont pas √©t√© chang√©es en deux jours. Dans un monde anarchiste et anticapitaliste, le tissu social ne serait pas aussi grossier.

Dans la pl√©thore d’exp√©riences qui ont vu le jour en Argentine en r√©ponse √† la crise de 2001, l’√©conomie de la solidarit√© et des soins pour tous les membres de la soci√©t√© a prosp√©r√©. L’effondrement √©conomique en Argentine n’a pas conduit au sc√©nario de “la loi de la jungle” que craignent les capitalistes. Au contraire, le r√©sultat a √©t√© une explosion de la solidarit√©, et les personnes √Ęg√©es et handicap√©es n’ont pas √©t√© laiss√©es en dehors de cette toile d’entraide. En participant aux assembl√©es de quartier, les personnes √Ęg√©es et handicap√©es d’Argentine ont eu la possibilit√© de subvenir √† leurs propres besoins et de se repr√©senter dans les d√©cisions qui affecteraient leur vie. Lors de certaines assembl√©es, les participants ont sugg√©r√© que ceux qui poss√®dent leur propre maison pr√©l√®vent leur imp√īt foncier et donnent plut√īt cet argent √† l’h√īpital local ou √† d’autres √©tablissements de soins. Dans certaines r√©gions d’Argentine o√Ļ le ch√īmage est tr√®s √©lev√©, des mouvements de ch√īmeurs ont effectivement pris le relais et construisent de nouvelles √©conomies. √Ä General Mosconi, une ville p√©troli√®re du nord, le taux de ch√īmage est sup√©rieur √† 40 % et la r√©gion est largement autonome. Le mouvement a organis√© plus de 300 projets pour r√©pondre aux besoins de la population, y compris ceux des personnes √Ęg√©es et handicap√©es.

M√™me en l’absence de richesse stock√©e ou d’infrastructure fixe, les soci√©t√©s apatrides de chasseurs-cueilleurs prennent g√©n√©ralement soin de tous les membres de leur communaut√©, qu’ils soient ou non √©conomiquement productifs. En fait, les grands-parents – g√©n√©tiquement inutiles d’un point de vue darwiniste puisqu’ils ont d√©pass√© l’√Ęge de la reproduction – sont une caract√©ristique d√©terminante de l’humanit√© qui remonte √† des millions d’ann√©es, et les archives fossiles du d√©but de notre esp√®ce montrent que les personnes √Ęg√©es √©taient soign√©es. Les chasseurs-cueilleurs modernes d√©montrent non seulement qu’on s’occupait mat√©riellement des personnes √Ęg√©es, mais aussi quelque chose qui est invisible dans les fossiles : le respect. Les Mbuti, par exemple, reconnaissent cinq groupes d’√Ęge – les nourrissons, les enfants, les jeunes, les adultes et les personnes √Ęg√©es – et parmi ceux-ci, seuls les adultes r√©alisent une production √©conomique importante sous forme de cueillette et de chasse ou de collecte de mati√®res premi√®res comme le bois‚ÄĮ; pourtant, la richesse sociale est partag√©e par tous, quelle que soit leur productivit√©. Il serait impensable de laisser les personnes √Ęg√©es ou handicap√©es mourir de faim simplement parce qu’elles ne travaillent pas. De m√™me, les Mbuti associent tous les membres de leur soci√©t√© √† la prise de d√©cisions et √† la participation √† la vie politique et sociale, et les personnes √Ęg√©es jouent un r√īle particulier dans la r√©solution des conflits et le r√©tablissement de la paix.

Comment les gens auront-ils acc√®s aux soins‚ÄĮ?

Les capitalistes et les bureaucrates consid√®rent les soins de sant√© comme une industrie – un moyen d’extorquer de l’argent aux personnes dans le besoin – et aussi comme un moyen d’apaiser la population et de pr√©venir la r√©bellion. Il n’est pas surprenant que la qualit√© des soins souffre souvent. Dans le pays le plus riche du monde, des millions de personnes n’ont pas acc√®s aux soins, y compris cet auteur, et chaque ann√©e, des centaines de milliers de personnes meurent de causes √©vitables ou traitables.

Comme les conditions de travail et de vie empoisonn√©es et le manque de soins ont toujours √©t√© des griefs majeurs au sein du capitalisme, l’acc√®s aux soins est g√©n√©ralement un objectif principal des r√©volutionnaires anticapitalistes. En Argentine, par exemple, les piqueteros et les assembl√©es de quartier au ch√īmage cr√©ent couramment des cliniques ou reprennent et financent les h√īpitaux existants laiss√©s √† l’abandon par l’√Čtat.

Pendant la guerre civile espagnole, le Syndicat m√©dical de Barcelone, organis√© en grande partie par des anarchistes, g√©rait 18 h√īpitaux (dont 6 qu’il avait cr√©√©s), 17 sanatoriums, 22 cliniques, 6 √©tablissements psychiatriques, 3 cr√®ches et une maternit√©. Des services de consultation externe ont √©t√© cr√©√©s dans toutes les principales localit√©s de Catalogne. Sur demande, le Syndicat envoie des m√©decins dans les lieux o√Ļ le besoin s’en fait sentir. Le m√©decin devait donner une bonne raison pour refuser le poste, “car on consid√©rait que la m√©decine √©tait au service de la communaut√©, et non l’inverse”. Les fonds destin√©s aux cliniques externes provenaient des contributions des municipalit√©s locales. Le syndicat anarchiste des travailleurs de la sant√© comprenait 8 000 travailleurs de la sant√©, dont 1 020 m√©decins, ainsi que 3 206 infirmi√®res, 133 dentistes, 330 sages-femmes et 153 herboristes. Le syndicat g√©rait 36 centres de sant√© r√©partis dans toute la Catalogne afin de fournir des soins de sant√© √† tous dans toute la r√©gion. Il y avait un syndicat central dans chacune des neuf zones, et √† Barcelone, un comit√© de contr√īle compos√© d’un d√©l√©gu√© de chaque section se r√©unissait une fois par semaine pour traiter des probl√®mes communs et mettre en Ňďuvre un plan commun. Chaque d√©partement √©tait autonome dans sa propre sph√®re, mais pas isol√©, car ils se soutenaient les uns les autres. Au-del√† de la Catalogne, les soins de sant√© √©taient dispens√©s gratuitement dans les collectifs agraires d’Aragon et du Levant.

M√™me dans le mouvement anarchiste naissant aux √Čtats-Unis aujourd’hui, les anarchistes prennent des mesures pour s’informer et fournir des soins de sant√©. Dans certaines communaut√©s, les anarchistes apprennent la m√©decine alternative et la proposent √† leur communaut√©. Et lors des grandes manifestations, √©tant donn√© la probabilit√© de violences polici√®res, les anarchistes organisent des r√©seaux de m√©decins b√©n√©voles qui mettent en place des postes de secours et organisent des m√©decins itin√©rants pour apporter les premiers soins √† des milliers de manifestants. Ces m√©decins, souvent autodidactes, traitent les blessures caus√©es par le gaz poivr√©, les gaz lacrymog√®nes, les matraques, les tasers, les balles en caoutchouc, les chevaux de police, etc. ainsi que les chocs et les traumatismes. La Boston Area Liberation Medic Squad (BALM Squad) est un exemple de groupe m√©dical qui s’organise sur une base permanente. Cr√©√©e en 2001, elle se rend √©galement aux grandes manifestations dans d’autres villes et organise des formations aux premiers secours. Ils g√®rent un site web, partagent des informations et √©tablissent des liens avec d’autres initiatives, telles que la clinique Common Ground d√©crite ci-dessous. Ils ne sont pas hi√©rarchis√©s et utilisent la prise de d√©cision par consensus, comme le fait le Bay Area Radical Health Collective, un groupe similaire sur la c√īte ouest.

Entre les manifestations, un certain nombre de groupes f√©ministes radicaux aux √Čtats-Unis et au Canada ont form√© des collectifs de sant√© des femmes, pour r√©pondre aux besoins des femmes. Certains de ces collectifs enseignent l’anatomie f√©minine de mani√®re positive et autonomisante, en montrant aux femmes comment se faire des examens gyn√©cologiques, comment vivre confortablement leurs menstruations et comment pratiquer des m√©thodes s√Ľres de contr√īle des naissances. L’ordre √©tabli m√©dical patriarcal occidental ignore g√©n√©ralement la sant√© des femmes au point d’√™tre d√©gradant et nuisible. Une approche anti-ordre √©tabli et de bricolage permet aux personnes marginalis√©es de subvertir un syst√®me n√©gligent en s’organisant pour r√©pondre √† leurs propres besoins.

After Hurricane Katrina devastated New Orleans, activist street medics joined a former Black Panther in setting up the Common Ground clinic in one of the neediest neighborhoods. They were soon assisted by hundreds of anarchists and other volunteers from across the country, mostly without experience. Funded by donations and run by volunteers, the Common Ground clinic provided treatment to tens of thousands of people. The failure of the government‚Äôs ‚ÄúEmergency Management‚ÄĚ experts during the crisis is widely recognized. But Common Ground was so well organized it also out-performed the Red Cross, despite the latter having a great deal more experience and resources. In the process, they popularized the concept of mutual aid and made plain the failure of the government. At the time of this writing Common Ground has 40 full-time organizers and is pursuing health in a much broader sense, also making community gardens and fighting for housing rights so that those evicted by the storm will not be prevented from coming home by the gentrification plans of the government. They have helped gut and rebuild many houses in the poorest neighborhoods, which authorities wanted to bulldoze in order to win more living space for rich white people.

Qu’en est-il de l’√©ducation‚ÄĮ?

L’√©ducation a longtemps √©t√© une priorit√© des mouvements anarchistes et autres mouvements r√©volutionnaires dans le monde. Mais m√™me si les gens n√©gligeaient compl√®tement l’organisation de l’√©ducation apr√®s la r√©volution, ce serait quand m√™me une am√©lioration par rapport aux formes patriotiques, d√©gradantes, manipulatrices et abrutissantes d’√©ducation parrain√©es par l’√Čtat-nation. Comme tout le monde, les enfants sont capables de s’√©duquer eux-m√™mes et sont motiv√©s pour le faire dans un cadre appropri√©. Mais les √©coles publiques offrent rarement ce cadre et n’√©duquent pas les √©l√®ves sur des sujets d’utilit√© imm√©diate, comme survivre √† l’enfance, exprimer sainement ses √©motions, d√©velopper son potentiel cr√©atif unique, prendre en charge sa propre sant√© ou s’occuper de personnes malades, faire face √† la violence sexiste, aux abus domestiques ou √† l’alcoolisme, r√©sister aux intimidations, communiquer avec ses parents, explorer sa sexualit√© de mani√®re respectueuse, trouver un emploi et un appartement ou se d√©brouiller sans argent, ou d’autres comp√©tences dont les jeunes ont besoin pour vivre. Dans les quelques classes qui enseignent des comp√©tences pratiques utiles – presque toujours des cours facultatifs – les √©l√®ves sont “suivis”. Les filles apprennent √† cuisiner et √† coudre en Arts m√©nagers, les gar√ßons susceptibles d’acc√©der √† des emplois de cols bleus apprennent le travail du bois en Arts industriels. On peut dire sans risque de se tromper que la plupart des gar√ßons terminent le lyc√©e sans savoir comment cuisiner ou rapi√©cer leurs v√™tements, et que la plupart des filles et des futurs cols blancs obtiennent leur dipl√īme sans savoir comment r√©parer des toilettes, monter une installation √©lectrique, r√©parer un v√©lo ou un moteur de voiture, pl√Ętrer un mur ou travailler le bois. Et dans les cours d’informatique et de technologie, le fait que les √©l√®ves en savent souvent plus que les enseignants est une indication claire que quelque chose ne va pas dans cette forme d’√©ducation. Les √©coles n’enseignent m√™me pas aux enfants les comp√©tences dont ils ont besoin pour les emplois de merde qu’ils finiront par occuper. La plupart du temps, les gens s’enseignent eux-m√™mes ou apprennent entre amis et entre pairs – on peut dire que l’√©cole de la vie est d√©j√† anarchique.

Les le√ßons les plus importantes que les √©coles publiques enseignent syst√©matiquement sont d’ob√©ir √† l’autorit√© arbitraire, d’accepter que les priorit√©s des autres nous soient impos√©es et de cesser de r√™ver. Lorsque les enfants commencent l’√©cole, ils sont autonomes, curieux du monde dans lequel ils vivent et croient que tout est possible. Lorsqu’ils terminent, ils sont cyniques, √©gocentriques et habitu√©s √† consacrer quarante heures de leur semaine √† une activit√© qu’ils n’ont jamais choisie. Ils sont √©galement susceptibles d’√™tre mal √©duqu√©s sur un certain nombre de sujets, ignorant peut-√™tre qu’une majorit√© de soci√©t√©s humaines √† travers l’histoire ont √©t√© √©galitaires et apatrides, que la police n’est devenue que r√©cemment une institution importante et soi-disant n√©cessaire, que leur gouvernement a un pass√© de torture, de g√©nocide et de r√©pression, que leur mode de vie d√©truit l’environnement, que leur nourriture et leur eau sont empoisonn√©es, ou qu’il y a une histoire de r√©sistance qui attend d’√™tre d√©couverte dans leur propre ville.

Cette mauvaise √©ducation syst√©matique n’est gu√®re surprenante, compte tenu de l’histoire des √©coles publiques. Bien que les √©coles publiques se soient d√©velopp√©es progressivement √† partir d’une s√©rie de pr√©c√©dents, le r√©gime d’Otto von Bismarck est largement cr√©dit√© d’avoir √©t√© le premier √† √©tablir un syst√®me scolaire public national. L’objectif √©tait de pr√©parer les jeunes √† des carri√®res dans la bureaucratie ou l’arm√©e, de les discipliner, de leur inculquer le patriotisme et de les endoctriner dans la culture et l’histoire d’une nation allemande qui n’existait pas auparavant. Le syst√®me scolaire a √©t√© l’une des modernisations qui ont permis √† un ensemble de provinces en chicane, dont certaines √©taient pratiquement f√©odales, de former un √Čtat qui pourrait menacer le reste du continent – et de grandes parties de l’Afrique – en l’espace d’une g√©n√©ration.

En r√©ponse, un certain nombre de th√©oriciens anarchistes ont entrepris de concevoir des √©coles non hi√©rarchis√©es dans lesquelles les enseignants serviraient d’aides pour aider les √©l√®ves √† apprendre et √† explorer les sujets qu’ils ont choisis. Certaines de ces exp√©riences anarchistes en mati√®re d’√©ducation aux √Čtats-Unis ont √©t√© appel√©es “√©coles modernes”, sur le mod√®le de l’Escuela Moderna de l’anarchiste espagnol Francisco Ferrer. Ces √©coles ont contribu√© √† l’√©ducation de milliers d’√©l√®ves et ont jou√© un r√īle important dans les mouvements anarchistes et ouvriers. En 1911, peu apr√®s l’ex√©cution de Ferrer en Espagne, la premi√®re √©cole moderne des √Čtats-Unis a √©t√© fond√©e √† New York par Emma Goldman, Alexander Berkman, Voltairine de Cleyre et d’autres anarchistes. Un certain nombre d’artistes et d’√©crivains c√©l√®bres ont contribu√© √† y enseigner, et parmi les √©l√®ves figurait l’artiste Man Ray. Elle a dur√© plusieurs d√©cennies, pour finalement quitter New York pendant une p√©riode de r√©pression politique intense, et devenir le centre d’une commune rurale.

Plus r√©cemment, des anarchistes et d’autres militants aux √Čtats-Unis ont organis√© des “√©coles libres”. Certaines de ces classes sont temporaires et ad hoc, tandis que d’autres sont des √©coles enti√®rement organis√©es. L’une d’entre elles, l’Albany Free School, existe depuis plus de 32 ans dans le centre ville d’Albany. Cette √©cole anti-autoritaire s’engage pour la justice sociale ainsi que pour l’√©ducation – elle offre des frais de scolarit√© d√©gressifs et ne refuse personne pour des raisons financi√®res. La plupart des √©coles exp√©rimentales ne sont accessibles qu’√† l’√©lite, mais le corps √©tudiant de l’Albany Free School est diversifi√©, comprenant de nombreux enfants du centre-ville issus de familles pauvres. L’√©cole n’a pas de programme ni de classes obligatoires, et fonctionne selon la philosophie suivante : “Faites confiance aux enfants et ils apprendront. Car si vous confiez aux enfants leur propre “√©ducation” – qui n’est pas une chose apr√®s tout, mais plut√īt une action omnipr√©sente – ils apprendront continuellement, chacun √† sa mani√®re et √† son rythme”. L’√©cole libre enseigne aux enfants jusqu’√† la classe de 8e et a r√©cemment ouvert un lyc√©e, l’√©cole libre Harriet Tubman. L’√©cole organise une petite ferme biologique dans la ville qui offre une autre possibilit√© d’apprentissage importante pour les √©l√®ves. Les √©l√®ves travaillent √©galement dans le cadre de projets de service communautaire tels que les soupes populaires et les garderies. Malgr√© les limitations financi√®res et autres, ils ont r√©ussi admirablement.

Notre r√©putation aupr√®s des √©l√®ves en difficult√© scolaire et/ou comportementale, et dont les besoins n’ont pas √©t√© satisfaits par le syst√®me, est telle qu’un nombre croissant d’enfants viennent nous voir apr√®s avoir √©t√© √©tiquet√©s comme souffrant de TDAH et plac√©s sous Ritalin et autres m√©dicaments biopsychiatriques. Leurs parents nous sollicitent parce qu’ils sont pr√©occup√©s par les effets secondaires des m√©dicaments et parce qu’ils ont entendu dire que nous travaillons efficacement avec ces enfants sans aucun m√©dicament. Notre environnement actif, flexible et structur√© individuellement rend les m√©dicaments totalement inutiles.

Le MST, le mouvement des travailleurs sans terre au Br√©sil, s’est concentr√© avec ardeur sur l’√©ducation dans les colonies qu’il a cr√©√©es sur les terres occup√©es. Entre 2002 et 2005, le MST affirme avoir appris √† lire √† plus de 50 000 travailleurs sans terre‚ÄĮ; 150 000 enfants sont inscrits dans les 1 200 √©coles diff√©rentes qu’ils ont construites sur leurs colonies, et ils ont √©galement form√© plus d’un millier d’√©ducateurs. Les √©coles du MST sont libres de tout contr√īle de l’√Čtat, de sorte que les communaut√©s ont le pouvoir de d√©cider ce que leurs enfants apprennent et peuvent d√©velopper des m√©thodes alternatives d’√©ducation ainsi que des programmes exempts des valeurs racistes, patriotiques et capitalistes qui font partie int√©grante de l’√©ducation publique. Le gouvernement br√©silien se plaint que les enfants des colonies apprennent que les cultures g√©n√©tiquement modifi√©es pr√©sentent un risque pour la sant√© humaine et l’environnement, ce qui laisse entendre qu’ils re√ßoivent un enseignement beaucoup plus pertinent et pr√©cis que leurs pairs dans les √©coles publiques. Les √©coles du mouvement dans les colonies se concentrent sur l’alphab√©tisation et utilisent les m√©thodes de Paulo Freire, qui a d√©velopp√© la “p√©dagogie des opprim√©s”. √Ä S√£o Paulo, le MST s’est construit une universit√© autonome qui forme les agriculteurs d√©sign√©s par les diff√©rentes colonies. Plut√īt que d’enseigner, par exemple, l’agrobusiness, comme le ferait une universit√© capitaliste, ils enseignent l’agriculture familiale en critiquant les techniques d’exploitation et de destruction de l’environnement qui pr√©valent dans l’agriculture contemporaine. Pour d’autres cours techniques, le MST aide √©galement les gens √† obtenir une formation dans les universit√©s publiques, bien qu’il obtienne souvent la collaboration de professeurs de gauche pour offrir des le√ßons plus critiques et de plus haut niveau, leur permettant m√™me de concevoir leurs propres cours. Dans toutes ces formes d’enseignement, ils insistent sur le fait qu’il incombe aux √©tudiants d’utiliser ce qu’ils apprennent pour leur communaut√© et non pour leur propre profit.

Le Movimiento Campesino de Santiago de Estero, MOCASE, est un groupe d’agriculteurs, dont beaucoup sont Quechua, qui ont des similitudes et des liens avec le MST. D’abord un groupe d’agriculteurs luttant pour la terre face √† l’expansion des compagnies foresti√®res du Nord, ils comptent aujourd’hui 8 000 familles dans 58 communaut√©s actives dans un large √©ventail de luttes. En collaboration avec l’Universidad Transhumante, ils ont cr√©√© une √©cole d’agriculture qui aide les agriculteurs √† acqu√©rir les comp√©tences n√©cessaires √† l’autogestion. Les √©tudiants apprennent √©galement √† enseigner, ce qui leur permet de contribuer √† la formation d’autres agriculteurs. L’Universidad Transhumante est int√©ressante en soi. C’est une universit√© d’√©ducation populaire, √©galement inspir√©e par Freire, qui a organis√© une caravane d’un an dans 80 villes d’Argentine, pour pr√©senter des ateliers d’√©ducation populaire et s’informer sur les probl√®mes auxquels les gens sont confront√©s. En dehors du contr√īle de l’√Čtat, l’√©ducation n’est pas forc√©ment une chose statique et fixe. Elle peut √™tre un outil d’autonomisation, car on apprend aux gens √† enseigner, afin qu’ils puissent transmettre les le√ßons qu’ils apprennent plut√īt que de d√©pendre en permanence d’une classe d’√©ducateurs professionnels. Elle peut √™tre un outil de lib√©ration, car les gens apprennent √† conna√ģtre l’autorit√© et la r√©sistance, et √©tudient comment prendre le contr√īle de leur propre vie. Elle peut √™tre une caravane, un cirque, car les gens voyagent √† travers un pays et au lieu d’apporter des spectacles en cage, ils apportent de nouvelles id√©es et techniques. Et elle peut √™tre un outil de survie, car les peuples opprim√©s apprennent leur histoire et pr√©parent leur avenir.

En 1969, des activistes am√©rindiens, s’organisant sous le nom “d’Indiens de toutes les nations”, ont occup√© l’√ģle abandonn√©e d’Alcatraz, en invoquant une loi am√©ricaine ignor√©e qui garantissait aux indig√®nes le droit d’occuper toute terre abandonn√©e par la nation des colons. Pendant six mois, l’occupation s’est chiffr√©e par centaines, et bien que la plupart soient partis en raison d’un blocus gouvernemental, l’occupation a finalement dur√© 19 mois, revitalisant la culture indig√®ne et rejetant le contr√īle colonial. Au cours de la premi√®re p√©riode, les occupants indiens ont organis√© une √©cole qui enseignait l’histoire et la culture indig√®nes selon leur propre perspective, sans la propagande raciste qui remplissait les manuels des √©coles du gouvernement. Pendant toute la dur√©e de leur occupation, ils ont utilis√© l’√©ducation comme un moyen de renouvellement culturel, alors qu’elle avait √©t√© utilis√©e auparavant contre eux pour d√©truire leur identit√© et enr√īler les survivants du g√©nocide dans la civilisation qui les avait colonis√©s.

Qu’en est-il de la technologie‚ÄĮ?

Nombreux sont ceux qui craignent que la complexit√© de la technologie moderne et l’int√©gration de haut niveau des infrastructures et de la production dans la soci√©t√© actuelle ne fassent de l’anarchie un r√™ve du pass√©. En fait, cette inqui√©tude n’est pas du tout infond√©e. Cependant, ce n’est pas tant la complexit√© de la technologie qui est en contradiction avec la cr√©ation d’une soci√©t√© anarchiste que le fait que la technologie n’est pas une chose neutre. Comme Uri Gordon l’a r√©sum√© de mani√®re experte, le d√©veloppement de la technologie refl√®te les int√©r√™ts et les besoins des membres dirigeants de la soci√©t√©, et la technologie remod√®le le monde physique d’une mani√®re qui renforce l’autorit√© et d√©courage la r√©bellion. Ce n’est pas une co√Įncidence si l’infrastructure des armes nucl√©aires et de l’√©nergie cr√©e le besoin d’une organisation militaire centralis√©e de haute s√©curit√© et d’agences de gestion des catastrophes dot√©es de pouvoirs d’urgence et de la capacit√© de suspendre les droits constitutionnels‚ÄĮ; si les autoroutes inter√©tatiques permettent le d√©ploiement rapide de l’arm√©e au niveau national, encouragent l’exp√©dition transcontinentale de marchandises et le transport priv√© par le biais d’automobiles personnelles‚ÄĮ; que les nouvelles usines exigent une main-d’Ňďuvre non qualifi√©e et rempla√ßable qui ne pourrait pas occuper le poste jusqu’√† la retraite, en supposant que le patron veuille m√™me accorder des prestations de retraite, car dans quelques ann√©es, les accidents du travail dus aux t√Ęches r√©p√©titives ou au rythme dangereux de la cha√ģne de production les rendront incapables de continuer.

Les subventions et les infrastructures fournies par le gouvernement ont tendance √† aller vers des inventions qui augmentent le pouvoir de l’√Čtat, souvent au d√©triment de tous les autres : avions de chasse, syst√®mes de surveillance, construction de pyramides. M√™me les formes les plus bienveillantes de soutien gouvernemental √† l’invention, telles que les subventions gouvernementales √† la recherche m√©dicale, vont au mieux √† l’invention de traitements brevet√©s par des soci√©t√©s qui n’ont aucun scrupule √† laisser mourir les gens s’ils n’en ont pas les moyens – tout comme elles n’ont aucun scrupule √† torturer et √† tuer des milliers d’animaux en phase de test.

Les exigences de la libert√© nous confrontent √† un choix beaucoup plus lourd que la simple modification de nos structures d√©cisionnelles. Nous devrons d√©manteler physiquement une grande partie du monde dans lequel nous vivons et le reconstruire. La libert√©, ainsi que l’√©quilibre √©cologique de la plan√®te et donc notre survie m√™me, sont incompatibles avec l’√©nergie nucl√©aire, la d√©pendance aux combustibles fossiles comme le p√©trole et le charbon, et une culture automobile qui √©loigne l’espace public et favorise un syst√®me d’√©change o√Ļ la plupart des biens ne sont pas produits localement.

Cette transformation exigera beaucoup d’inventivit√©‚ÄĮ; la question pertinente devient donc : un mouvement social et une soci√©t√© anarchistes seront-ils assez inventifs pour mener √† bien cette transformation‚ÄĮ? Je pense que la r√©ponse est oui. Apr√®s tout, les outils les plus utiles de l’histoire de l’humanit√© ont √©t√© invent√©s avant l’av√®nement du gouvernement et du capitalisme.

Le soi-disant march√© libre du capitalisme est cens√© motiver l’innovation, et la concurrence du march√© contribue effectivement √† la prolif√©ration d’inventions rentables, qui ne sont pas n√©cessairement des inventions utiles. La concurrence capitaliste impose que tous les vieux gadgets deviennent obsol√®tes au fur et √† mesure que de nouveaux sont invent√©s, de sorte que les gens doivent jeter les anciens et en acheter de nouveaux – au grand d√©triment de l’environnement. En raison de cette “obsolescence planifi√©e”, peu d’inventions ont tendance √† √™tre bien faites ou bien pens√©es au d√©part, puisqu’elles sont destin√©es √† la poubelle d√®s le d√©part.

La doctrine de la propri√©t√© intellectuelle emp√™che la diffusion des technologies utiles, permettant de les contr√īler ou de les retenir selon ce qui est le plus rentable. Les apologistes du capitalisme soutiennent g√©n√©ralement que la propri√©t√© intellectuelle encourage le d√©veloppement de la technologie parce qu’elle donne aux gens l’assurance, √† titre d’incitation, qu’ils peuvent tirer profit de leur invention. Quel genre de cr√©tin inventerait quelque chose d’utile pour la soci√©t√© s’il n’en obtenait pas le cr√©dit exclusif et n’en tirait pas profit‚ÄĮ? Mais les piliers technologiques de notre monde ont √©t√© d√©velopp√©s par des groupes de personnes qui ont laiss√© leurs inventions se r√©pandre librement et ne s’en sont pas attribu√© le m√©rite – du marteau aux instruments de musique √† cordes en passant par les c√©r√©ales domestiqu√©es.

Dans la pratique, l’√©conomie capitaliste elle-m√™me r√©fute les hypoth√®ses selon lesquelles la propri√©t√© intellectuelle favorise l’innovation. Comme tout autre type de propri√©t√©, la propri√©t√© intellectuelle n’appartient g√©n√©ralement pas √† ceux qui la produisent : de nombreuses inventions sont r√©alis√©es par des esclaves salari√©s dans des laboratoires qui n’obtiennent aucun cr√©dit et aucun profit parce que leurs contrats stipulent que la soci√©t√© pour laquelle ils travaillent re√ßoit la propri√©t√© des brevets.

Les personnes les plus aptes √† d√©velopper des innovations utiles sont celles qui en ont besoin, et elles n’ont pas besoin de l’aide du gouvernement ou du capitalisme pour y parvenir. Les anarchistes eux-m√™mes ont une riche histoire d’invention de solutions aux probl√®mes auxquels ils sont confront√©s. Les voleurs de banque anarchistes connus sous le nom de la Bande √† Bonnot ont invent√© la voiture de fuite. Makhno, l’anarchiste ukrainien, a √©t√© le premier √† d√©ployer des mitrailleuses tr√®s mobiles – il les a mont√©es sur des tatchankis, les charrettes tir√©es par des chevaux utilis√©es par la paysannerie, avec un effet d√©vastateur contre des ennemis sup√©rieurs enlis√©s dans les tactiques traditionnelles. Dans l’Espagne r√©volutionnaire, apr√®s avoir expropri√© les grands propri√©taires terriens, collectivis√© les terres et s’√™tre lib√©r√©s de la n√©cessit√© de produire une seule culture d’exportation, les paysans ont am√©lior√© la sant√© du sol et accru leur autosuffisance gr√Ęce √† la culture intercalaire – plus pr√©cis√©ment, la culture de plantes tol√©rantes √† l’ombre sous les orangers. La F√©d√©ration paysanne du Levant, en Espagne, a cr√©√© une universit√© agricole, et d’autres collectifs agricoles ont fond√© un centre d’√©tude des maladies des plantes et de la culture des arbres.

Dans les hautes terres de Nouvelle-Guin√©e, des millions d’agriculteurs vivent √† forte densit√© de population dans des vall√©es montagneuses escarp√©es‚ÄĮ; leurs communaut√©s sont apatrides, fond√©es sur le consensus et, jusqu’√† une date relativement r√©cente, totalement √©trang√®res √† l’Occident. Bien qu’ils soient apparus comme des primitifs de l’√Ęge de pierre aux Europ√©ens racistes, ils ont d√©velopp√© l’un des syst√®mes agricoles les plus complexes au monde. Leurs techniques sont si pr√©cises et si nombreuses qu’il leur faut des ann√©es pour les apprendre. Les scientifiques occidentaux, qui se font remarquer, ne connaissent pas encore les raisons de nombre de ces techniques, qu’ils pourraient consid√©rer comme des superstitions si leur efficacit√© n’√©tait pas prouv√©e. Au cours des 7 000 derni√®res ann√©es, les montagnards ont pratiqu√© une forme dynamique d’agriculture durable en r√©ponse aux impacts sur leur environnement qui auraient pu provoquer l’effondrement de soci√©t√©s moins innovantes. Leurs m√©thodes comprennent des formes complexes d’irrigation, de r√©tention des sols, de cultures intercalaires, etc. Les montagnards n’ont pas de chef et prennent leurs d√©cisions dans le cadre de longues discussions communautaires. Ils ont d√©velopp√© toutes leurs techniques sans gouvernement ni capitalisme, par le biais d’innovations individuelles et collectives communiqu√©es librement par une grande soci√©t√© d√©centralis√©e.

Beaucoup d’Occidentaux pourraient se moquer de l’id√©e que des personnes qui n’utilisent pas d’outils en m√©tal pourraient fournir un mod√®le de sophistication technologique. Ces cyniques, cependant, sont simplement ignor√©s par la mythologie et les superstitions euro-am√©ricaines. La technologie, ce n’est pas des lumi√®res clignotantes et des gadgets qui ronronnent. La technologie, c’est l’adaptation. En adaptant un ensemble complexe de techniques qui leur ont permis de r√©pondre √† tous leurs besoins sans d√©truire leur environnement pendant 7 000 ans, les agriculteurs de Nouvelle-Guin√©e ont accompli quelque chose que la civilisation occidentale n’a m√™me jamais approch√©.

Pourtant, il existe de nombreux exemples d’anarchistes pour les personnes impressionn√©es par les lumi√®res clignotantes. Prenons par exemple la r√©cente prolif√©ration de la technologie “Open Source”. Des r√©seaux d√©centralis√©s impliquant des milliers de personnes travaillant ouvertement, volontairement et en coop√©ration ont cr√©√© certaines des meilleures formes de logiciels complexes dont d√©pend l’√©conomie de l’√®re de l’information. L’approche habituelle des grandes entreprises consiste √† garder la source, ou le code, de leurs logiciels secrets et brevet√©s, mais le code des logiciels √† source ouverte est partag√©, de sorte que n’importe qui peut l’examiner et l’am√©liorer. Le r√©sultat est souvent bien meilleur, et g√©n√©ralement plus facile √† corriger. Les logiciels brevet√©s traditionnels sont plus vuln√©rables aux pannes et aux virus, car un petit groupe de cerveaux est capable de v√©rifier les faiblesses et tr√®s peu de sp√©cialistes sont disponibles pour r√©soudre les probl√®mes. Les personnes charg√©es de l’assistance technique que vous appelez au t√©l√©phone lorsque votre syst√®me d’exploitation tombe en panne ne peuvent pas non plus voir le code, et au-del√† d’un petit d√©pannage, tout ce qu’elles peuvent faire est de vous diriger vers un “patch” encombrant, ou de vous conseiller d’effacer votre disque dur et de r√©installer le syst√®me d’exploitation. Les utilisateurs de produits Microsoft, par exemple, connaissent sans doute leurs fr√©quents p√©pins, et les d√©fenseurs de la vie priv√©e mettent √©galement en garde contre les logiciels espions et la coop√©ration entre les entreprises technologiques et le gouvernement. Selon un geek anti-autoritaire impliqu√© dans la cr√©ation de logiciels √† source ouverte : “La meilleure publicit√© pour Linux est Microsoft”.

Traditionnellement, la plupart des logiciels √† source ouverte ne sont pas particuli√®rement conviviaux, bien que cela soit g√©n√©ralement d√Ľ au fait que l’Open Source r√©side, avec tout le respect que je lui dois, dans une sous-culture de geeks, et que ses utilisateurs typiques sont tr√®s comp√©tents en informatique. Cependant, les technologies √† source ouverte et participatives deviennent progressivement accessibles dans une mesure sans pr√©c√©dent pour les logiciels propri√©taires. Wikipedia en est un exemple. Lanc√©e r√©cemment, en 2001, sur le logiciel √† source ouverte Linux, Wikipedia est d√©j√† l’encyclop√©die la plus importante et la plus consult√©e au monde, avec plus de 10 millions d’articles dans plus de 250 langues. Plut√īt que d’√™tre le domaine exclusif d’experts r√©mun√©r√©s issus d’une sous-culture universitaire particuli√®re, Wikip√©dia est √©crite par tout le monde. Tout le monde peut √©crire un article ou modifier un article existant, et en permettant cette ouverture et cette confiance, il offre un forum pour une r√©vision instantan√©e par plusieurs pairs. Les int√©r√™ts de la communaut√© Wikip√©dia, qui compte des millions de personnes, assurent une fonction d’autor√©gulation, de sorte que le vandalisme – les fausses √©ditions et les faux articles – sont rapidement nettoy√©s et les faits sans citations sont contest√©s. Les articles de Wikip√©dia s’appuient sur un ensemble de connaissances bien plus vaste que le petit cercle g√©n√©ralement √©litiste repr√©sent√© par le monde universitaire. Dans une √©tude aveugle, √©valu√©e par des pairs, elle a √©t√© jug√©e aussi pr√©cise que Encyclopedia Britannica.

Wikip√©dia est “auto-organis√©” et √©dit√© par un corps ouvert d’administrateurs √©lus par leurs pairs. Il y a eu quelques cas de sabotage intentionnel rendus publics, comme lorsque le journal t√©l√©vis√© The Colbert Report a r√©√©crit l’histoire dans un article de Wikip√©dia comme un gag pour leur √©mission‚ÄĮ; mais la farce a √©t√© rapidement r√©par√©e, comme la plupart des fausses informations sur le site ont tendance √† l’√™tre. Un probl√®me plus persistant est pos√© par les entreprises qui utilisent Wikip√©dia √† des fins de relations publiques, en chargeant du personnel r√©mun√©r√© de maintenir une image propre dans les articles les concernant. Cependant, des interpr√©tations contradictoires des faits peuvent √™tre enregistr√©es dans le m√™me article, et Wikip√©dia contient beaucoup plus d’informations sur les m√©faits des entreprises que n’importe quelle encyclop√©die traditionnelle.

Comment l’√©change fonctionnera-t-il‚ÄĮ?

L’√©change peut se faire de diff√©rentes mani√®res dans une soci√©t√© apatride et anticapitaliste, en fonction de la taille, de la complexit√© et des pr√©f√©rences de la soci√©t√©. Nombre d’entre elles sont bien plus efficaces que le capitalisme pour assurer une distribution √©quitable des biens et emp√™cher les gens de prendre plus que leur juste part. Le capitalisme a cr√©√© une plus grande in√©galit√© dans l’acc√®s aux ressources que tout autre syst√®me √©conomique de l’histoire de l’humanit√©. Mais les principes du capitalisme que les √©conomistes ont endoctrin√© le public √† accepter comme lois ne sont pas universels.

De nombreuses soci√©t√©s ont traditionnellement eu recours √† l’√©conomie du don, qui peut prendre de nombreuses formes diff√©rentes. Dans les soci√©t√©s o√Ļ la stratification sociale est modeste, les familles les plus riches conservent leur statut en offrant des cadeaux, en organisant des f√™tes somptueuses et en r√©pandant leur richesse‚ÄĮ; dans certains cas, elles risquent la col√®re des autres si elles ne sont pas assez g√©n√©reuses. D’autres √©conomies de dons sont √† peine ou pas du tout stratifi√©es‚ÄĮ; les participants renient simplement le concept de propri√©t√© et donnent et prennent la richesse sociale librement. Dans son journal, Christophe Colomb remarque avec √©tonnement que les premiers indig√®nes qu’il rencontre dans les Cara√Įbes n’ont aucun sens de la propri√©t√© et donnent volontiers tout ce qu’ils ont‚ÄĮ; en effet, ils viennent avec des cadeaux pour saluer leurs √©tranges visiteurs. Dans une telle soci√©t√©, personne ne pouvait √™tre pauvre. Aujourd’hui, apr√®s des centaines d’ann√©es de g√©nocide et de d√©veloppement capitaliste, de nombreuses r√©gions des Am√©riques pr√©sentent l’un des √©carts de richesse les plus criants du monde.

En Argentine, les pauvres ont lanc√© un vaste r√©seau de troc qui s’est √©norm√©ment d√©velopp√© apr√®s que l’effondrement √©conomique de 2001 ait rendu les formes d’√©change capitalistes inop√©rantes. Le syst√®me de troc est pass√© de simples rencontres d’√©change √† un √©norme r√©seau qui compte environ trois millions de membres √©changeant des biens et des services – de l’artisanat, de la nourriture et des v√™tements faits maison aux cours de langue. M√™me des m√©decins, des fabricants et certains chemins de fer y participent. On estime que dix millions de personnes ont √©t√© soutenues par le r√©seau de troc √† son apog√©e.

Le club de troc a facilit√© les √©changes en d√©veloppant un syst√®me de cr√©dit/monnaie. Au fur et √† mesure que le r√©seau s’est d√©velopp√© et que la crise capitaliste s’est aggrav√©e, le r√©seau a √©t√© confront√© √† un certain nombre de probl√®mes, notamment le vol ou la falsification de la monnaie par des personnes – souvent ext√©rieures au r√©seau. Plusieurs ann√©es plus tard, apr√®s la stabilisation de l’√©conomie sous le pr√©sident Kirchner, le club de troc a diminu√©, mais a conserv√© un nombre important de membres, consid√©rant qu’il s’agissait d’une √©conomie alternative dans le pays qui √©tait autrefois un mod√®le pour le capitalisme n√©olib√©ral. Plut√īt que d’abandonner, les membres restants ont √©labor√© un certain nombre de solutions aux probl√®mes qu’ils avaient rencontr√©s, comme la limitation de l’adh√©sion aux producteurs afin que le r√©seau ne soit utilis√© que par ceux qui y contribuent.

Les anarchistes contemporains aux √Čtats-Unis et en Europe exp√©rimentent d’autres formes de distribution qui transcendent l’√©change. Un projet anarchiste populaire est le “magasin gratuit” ou “free shop”. Les magasins gratuits servent de point de collecte pour les articles donn√©s ou r√©cup√©r√©s dont les gens n’ont plus besoin, y compris les v√™tements, la nourriture, les meubles, les livres, la musique, m√™me le r√©frig√©rateur, la t√©l√©vision ou la voiture de temps en temps. Les clients sont libres de parcourir le magasin et de prendre tout ce dont ils ont besoin. Beaucoup de personnes habitu√©es √† l’√©conomie capitaliste qui viennent dans un magasin gratuit sont perplexes sur la fa√ßon dont il pourrait fonctionner. Ayant √©t√© √©lev√©s dans une mentalit√© de raret√©, ils supposent que puisque les gens profitent en prenant des choses et ne profitent pas en faisant des dons, un magasin gratuit se viderait rapidement. Or, c’est rarement le cas. D’innombrables magasins gratuits fonctionnent de mani√®re durable, et la plupart d√©bordent de marchandises. De Harrisonburg, en Virginie, √† Barcelone, en Catalogne, des centaines de magasins gratuits d√©fient quotidiennement la logique capitaliste. Le Weggeefwinkel, Giveaway Shop, √† Groningen, aux Pays-Bas, fonctionne dans des b√Ętiments squatt√©s depuis plus de trois ans, et ouvre deux fois par semaine pour distribuer gratuitement des v√™tements, des livres, des meubles et d’autres articles. D’autres magasins gratuits organisent des collectes de fonds s’ils doivent payer un loyer, ce qui ne serait pas un probl√®me dans une soci√©t√© compl√®tement anarchiste. Les magasins gratuits sont une ressource importante pour les personnes d√©munies, qui se voient refuser un emploi par les caprices du march√© libre ou qui ont un emploi, ou deux ou trois, et qui ne peuvent toujours pas se permettre d’acheter des v√™tements pour leurs enfants.

Un exemple de libre √©change plus high-tech est le r√©seau Freecycle Network, qui est relativement courant et conna√ģt un succ√®s fou. Freecycle est un r√©seau mondial form√© √† l’origine par un groupe environnemental √† but non lucratif pour promouvoir le don d’articles qui pourraient autrement se retrouver √† la poubelle. Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, il compte plus de 4 millions de membres regroup√©s en 4200 sections locales, r√©parties dans 50 pays. En utilisant un site web pour afficher les articles recherch√©s ou les articles disponibles √† donner, les gens ont fait circuler des quantit√©s prodigieuses de v√™tements, de meubles, de jouets, d’Ňďuvres d’art, d’outils, de v√©los, de voitures et d’innombrables autres marchandises. L’une des r√®gles de Freecycle est que tout doit √™tre gratuit, ni √©chang√© ni vendu. Freecycle n’est pas une organisation centralis√©e‚ÄĮ; les sections locales se mettent en place sur la base du mod√®le commun et utilisent le site web sur lequel ce mod√®le est bas√©.

Cependant, comme il vient d’un groupe lib√©ral √† but non lucratif sans aspirations r√©volutionnaires ni aucune critique du capitalisme et de l’√Čtat, on peut s’attendre √† ce que Freecycle ait quelques probl√®mes. En fait, l’organisation accepte le parrainage d’une grande entreprise de recyclage et fait de la publicit√© sur son site web, et on peut dire que le pr√©sident a ralenti la diffusion de l’id√©e de Freecycle en attaquant divers groupes membres ou sites web copieurs en les poursuivant, ou en les mena√ßant de poursuites, pour violation de marque‚ÄĮ; √©galement en collaborant avec le groupe notoirement autoritaire de Yahoo‚ÄĮ! pour fermer des chapitres locaux pour ne pas avoir respect√© les r√®gles organisationnelles concernant le logo et la langue. Naturellement, dans une soci√©t√© anarchiste, il n’y aurait pas de poursuites pour violation de marque et un pr√©sident ne pourrait pas tyranniser un r√©seau qui est entretenu par des millions de personnes. En attendant, Freecycle d√©montre que les √©conomies du don peuvent fonctionner m√™me au sein de soci√©t√©s occidentales individualistes et blas√©es, et peuvent prendre de nouvelles formes avec l’aide d’Internet.

Qu’en est-il des personnes qui ne veulent pas renoncer √† un style de vie consum√©riste‚ÄĮ?

M√™me si une r√©volution anticapitaliste cr√©erait de nouvelles relations et valeurs sociales, ainsi que lib√®rerait les d√©sirs des gens du contr√īle de la publicit√©, certains voudraient probablement encore maintenir un style de vie consum√©riste – exigeant les divertissements √©lectroniques, les aliments exotiques import√©s et autres luxes que le (n√©o)colonialisme leur offre actuellement. En routinisant l’acte d’aller dans un magasin, de sortir son portefeuille et d’acheter une commode en acajou ou une tablette de chocolat, le capitalisme cr√©e l’illusion que les √™tres humains poss√®dent naturellement la capacit√© de se procurer des produits de luxe qui, en r√©alit√©, sont produits par des esclaves sur un autre continent. Il faut une infrastructure massive et de multiples institutions de gouvernement et de colonialisme pour accorder ce privil√®ge √† une poign√©e de privil√©gi√©s. Apr√®s une r√©volution anarchiste, les camps de travail d’esclaves qui produisent actuellement une grande partie du chocolat et des bois durs tropicaux du monde n’existeraient plus.

Si une personne ou un groupe de personnes partageant les m√™mes id√©es voulait s’entourer des biens de consommation dont il a toujours envie, il serait parfaitement libre de le faire‚ÄĮ; cependant, sans une force de police pour faire supporter aux autres les co√Ľts √©cologiques et de main-d’Ňďuvre de son mode de vie, ce sont eux qui devraient se procurer les ressources, produire les biens et rem√©dier √† toute pollution. Bien s√Ľr, ils pourraient rendre le processus plus efficace en se sp√©cialisant dans un seul bien de consommation : par exemple, l’union d’accrocs au chocolat pourrait produire du chocolat √©cologique – ne portant ainsi pas atteinte aux biens communs √©cologiques dont le reste de leur soci√©t√© d√©pend – et troquer une partie de ce chocolat pour, par exemple, du mat√©riel de divertissement vid√©o produit par l’union d’accrocs √† la t√©l√©vision. Et pourquoi pas‚ÄĮ? En fin de compte, cependant, tout ce travail et cette responsabilit√© personnelle pourraient ne pas correspondre √† la mentalit√© consum√©riste‚ÄĮ; le r√©sultat final serait l’union de producteurs. Lorsque les gens doivent assumer tous les co√Ľts de leurs propres actions, cela supprime l’isolation pathologique des cons√©quences qui est √† la base des caprices bourgeois. Il en r√©sulte des d√©sirs m√Ľrs et soigneusement pes√©s.

Au cours des r√©volutions anarchistes et des soci√©t√©s apatrides et non capitalistes de l’histoire, les gens ont utilis√© ce qu’ils pouvaient fabriquer eux-m√™mes ou √©changer avec les soci√©t√©s voisines. Lors des rachats d’usines en Argentine, plusieurs usines occup√©es ont commenc√© √† √©changer leurs produits entre elles, ce qui a permis aux travailleurs d’avoir acc√®s √† une vari√©t√© de produits manufactur√©s. Dans de nombreux collectifs de la r√©volution espagnole de 1936, les communaut√©s ont d√©cid√© ensemble de la quantit√© et du type de consommation qu’elles pouvaient se permettre collectivement, en rempla√ßant les salaires par des coupons √©changeables contre des marchandises au d√©p√īt communal. Chacun avait son mot √† dire dans la d√©termination du nombre de coupons de diff√©rents types qu’une personne pouvait obtenir, et naturellement, ils √©taient libres d’√©changer leurs coupons avec d’autres, de sorte que quelqu’un qui pr√©f√©rait plus d’une chose, disons un tissu, pouvait obtenir plus en √©changeant les coupons contre quelque chose qui ne l’emp√™chait pas de manquer, comme des Ňďufs. Il n’y a donc pas d’uniformit√© spartiate impos√©e, comme dans certains √Čtats communistes‚ÄĮ; les gens sont libres de mener le style de vie qu’ils veulent, mais seulement s’ils peuvent en supporter personnellement les co√Ľts. Ils ne sont pas en mesure d’exploiter d’autres personnes, de voler leurs ressources ou d’empoisonner leurs terres pour les obtenir.

Qu’en est-il de la construction et de l’organisation d’infrastructures larges et √©tendues‚ÄĮ?

De nombreux livres d’histoire occidentaux affirment que le gouvernement centralis√© est n√© de la n√©cessit√© de construire et d’entretenir de grands projets d’infrastructure, en particulier d’irrigation. Cependant, cette affirmation est bas√©e sur l’hypoth√®se que les soci√©t√©s ont besoin de se d√©velopper et qu’elles ne peuvent pas choisir de limiter leur √©chelle pour √©viter la centralisation – une hypoth√®se qui a √©t√© discr√©dit√©e √† maintes reprises. Et si les projets d’irrigation √† grande √©chelle n√©cessitent un certain degr√© de coordination, la centralisation n’est qu’une forme de coordination.

En Inde et en Afrique de l’Est, les soci√©t√©s locales ont construit des r√©seaux d’irrigation massifs qui √©taient g√©r√©s sans gouvernement ni centralisation. Dans la r√©gion de Taita Hills, dans l’actuel Kenya, les gens ont cr√©√© des syst√®mes d’irrigation complexes qui ont dur√© des centaines d’ann√©es, souvent jusqu’√† ce que les pratiques agricoles coloniales y mettent fin. Les m√©nages se partageaient l’entretien quotidien, chacun √©tant responsable de la section la plus proche de l’infrastructure d’irrigation, qui √©tait une propri√©t√© commune. Une autre coutume r√©unissait les gens p√©riodiquement pour les r√©parations majeures : connue sous le nom de “travail harambee”, c’√©tait une forme de travail collectif, socialement motiv√©, similaire aux traditions de nombreuses autres soci√©t√©s d√©centralis√©es. Les habitants des collines de Taita garantissaient une utilisation √©quitable gr√Ęce √† un certain nombre d’arrangements sociaux transmis par la tradition, qui d√©terminaient la quantit√© d’eau que chaque m√©nage pouvait prendre‚ÄĮ; ceux qui violaient ces pratiques s’exposaient √† des sanctions de la part du reste de la communaut√©.

Lorsque les Britanniques ont colonis√© la r√©gion, ils ont suppos√© qu’ils savaient mieux que les locaux et ont mis en place un nouveau syst√®me d’irrigation – ax√©, bien s√Ľr, sur la production de cultures de rente – en se basant sur leur expertise en ing√©nierie et leur puissance m√©canique. Pendant la s√©cheresse des ann√©es 1960, le syst√®me britannique a connu un √©chec spectaculaire et de nombreux habitants sont retourn√©s au syst√®me d’irrigation indig√®ne pour se nourrir. Selon un ethnologue, “les travaux d’irrigation en Afrique de l’Est semblent avoir √©t√© plus √©tendus et mieux g√©r√©s pendant l’√®re pr√©coloniale”.

Pendant la guerre civile espagnole, les travailleurs des usines occup√©es ont coordonn√© toute une √©conomie de guerre. Les organisations anarchistes qui avaient contribu√© √† la r√©volution, √† savoir le syndicat CNT, ont souvent fourni les bases de la nouvelle soci√©t√©. En particulier dans la ville industrielle de Barcelone, la CNT a pr√™t√© la structure n√©cessaire √† la gestion d’une √©conomie contr√īl√©e par les travailleurs – une t√Ęche √† laquelle elle s’√©tait pr√©par√©e des ann√©es √† l’avance. Chaque usine s’est organis√©e avec ses propres travailleurs techniques et administratifs choisis‚ÄĮ; les usines d’une m√™me industrie dans chaque localit√© se sont organis√©es en F√©d√©ration locale de leur industrie particuli√®re‚ÄĮ; toutes les F√©d√©rations locales d’une localit√© se sont organis√©es en Conseil √©conomique local “dans lequel tous les centres de production et de services √©taient repr√©sent√©s”‚ÄĮ; et les F√©d√©rations et Conseils locaux se sont organis√©s en F√©d√©rations nationales de l’industrie et en F√©d√©rations √©conomiques nationales parall√®les.

Le congr√®s de Barcelone de tous les collectifs catalans, le 28 ao√Ľt 1937, fournit un exemple de leurs activit√©s et d√©cisions de coordination. Les usines de chaussures collectivis√©es avaient besoin d’un cr√©dit de 2 millions de pesetas. En raison d’une p√©nurie de cuir, elles ont d√Ľ r√©duire les heures de travail, tout en continuant √† payer les salaires de tous leurs travailleurs √† plein temps. Le Conseil √©conomique a √©tudi√© la situation et a signal√© qu’il n’y avait pas de surplus de chaussures. Le congr√®s a accept√© d’accorder un cr√©dit pour l’achat de cuir et de moderniser les usines afin de faire baisser le prix des chaussures. Plus tard, le Conseil √©conomique a pr√©sent√© des plans pour la construction d’une usine d’aluminium, n√©cessaire √† l’effort de guerre. Ils avaient trouv√© les mat√©riaux disponibles, obtenu la coop√©ration de chimistes, d’ing√©nieurs et de techniciens, et d√©cid√© de r√©unir les fonds par le biais des collectifs. Le congr√®s a √©galement d√©cid√© de r√©duire le ch√īmage urbain en √©laborant un plan avec les travailleurs agricoles pour mettre en culture de nouvelles zones avec l’aide des ch√īmeurs des villes.

A Valence, la CNT a organis√© l’industrie de l’orange, avec 270 comit√©s dans diff√©rentes villes et villages pour la culture, l’achat, l’emballage et l’exportation‚ÄĮ; ce faisant, elle s’est d√©barrass√©e de plusieurs milliers d’interm√©diaires. √Ä Laredo, l’industrie de la p√™che a √©t√© collectivis√©e : les travailleurs ont expropri√© les navires, √©limin√© les interm√©diaires qui prenaient tous les profits et utilis√© ces profits pour am√©liorer les navires et d’autres √©quipements ou pour se payer. L’industrie textile de Catalogne employait 250 000 travailleurs dans des dizaines d’usines. Au cours de la collectivisation, ils se sont d√©barrass√©s des directeurs tr√®s bien pay√©s, ont augment√© leurs salaires de 15 %, ont r√©duit leurs heures de travail de 60 √† 40 heures par semaine, ont achet√© de nouvelles machines et ont √©lu des comit√©s de gestion.

En Catalogne, les travailleurs libertaires ont obtenu des r√©sultats impressionnants dans le maintien de l’infrastructure complexe de la soci√©t√© industrielle qu’ils avaient prise en charge. Les travailleurs qui avaient toujours √©t√© responsables de ces emplois se sont montr√©s capables de poursuivre et m√™me d’am√©liorer leur travail en l’absence de patron. “Sans attendre les ordres de qui que ce soit, les travailleurs ont r√©tabli le service t√©l√©phonique normal en trois jours [apr√®s la fin des combats de rue]… Une fois ce travail d’urgence crucial termin√©, une assembl√©e g√©n√©rale des travailleurs du t√©l√©phone a d√©cid√© de collectiviser le syst√®me t√©l√©phonique. ” Les travailleurs ont vot√© pour augmenter les salaires des membres les moins bien pay√©s. Les services de gaz, d’eau et d’√©lectricit√© ont √©galement √©t√© collectivis√©s. Le collectif qui g√®re l’eau a baiss√© les tarifs de 50 % et a pu continuer √† verser de grosses sommes d’argent au comit√© de la milice antifasciste. Les cheminots ont collectivis√© les chemins de fer, et l√† o√Ļ les techniciens des chemins de fer avaient fui, des travailleurs exp√©riment√©s ont √©t√© choisis comme rempla√ßants. Les rempla√ßants se sont av√©r√©s ad√©quats malgr√© leur manque d’√©ducation formelle, car ils avaient appris par l’exp√©rience du travail avec les techniciens pour entretenir les lignes.

Les travailleurs municipaux du transport √† Barcelone – dont 6 500 sur 7 000 √©taient membres de la CNT – ont r√©alis√© des √©conomies consid√©rables en chassant les directeurs surpay√©s et autres gestionnaires inutiles. Ils ont ensuite r√©duit leurs heures de travail √† 40 par semaine, augment√© leurs salaires entre 60 % (pour la tranche de revenus la plus faible) et 10 % (pour la tranche de revenus la plus √©lev√©e), et aid√© toute la population en abaissant les tarifs et en offrant des trajets gratuits aux √©coliers et aux miliciens bless√©s. Ils ont r√©par√© les √©quipements et les rues endommag√©s, d√©gag√© les barricades, remis en marche le syst√®me de transport cinq jours seulement apr√®s la fin des combats √† Barcelone, et d√©ploy√© une flotte de 700 chariots – contre 600 dans les rues avant la r√©volution – repeints en rouge et noir. Quant √† leur organisation :

les diff√©rents m√©tiers ont coordonn√© et organis√© leur travail en un seul syndicat industriel de tous les travailleurs du transport. Chaque section √©tait administr√©e par un ing√©nieur d√©sign√© par le syndicat et un travailleur d√©l√©gu√© par l’ensemble des membres. Les d√©l√©gations des diff√©rentes sections coordonnaient les op√©rations dans une zone donn√©e. Alors que les sections se r√©unissaient s√©par√©ment pour mener leurs propres op√©rations sp√©cifiques, les d√©cisions affectant les travailleurs en g√©n√©ral √©taient prises lors des assembl√©es g√©n√©rales des membres.

Les ing√©nieurs et les techniciens, plut√īt que de constituer un groupe d’√©lite, ont √©t√© int√©gr√©s aux travailleurs manuels. “L’ing√©nieur, par exemple, ne pouvait pas entreprendre un projet important sans consulter les autres travailleurs, non seulement parce que les responsabilit√©s devaient √™tre partag√©es, mais aussi parce que dans les probl√®mes pratiques, les travailleurs manuels acqu√©raient une exp√©rience pratique qui manquait souvent aux techniciens”. Les transports publics de Barcelone ont √©galement atteint une plus grande autonomie : avant la r√©volution, 2% des fournitures d’entretien √©taient effectu√©es par l’entreprise priv√©e, et le reste devait √™tre achet√© ou import√©. Un an apr√®s la socialisation, 98 % des r√©parations √©taient effectu√©es dans des magasins socialis√©s. “Le syndicat fournissait √©galement des services m√©dicaux gratuits, y compris des cliniques et des soins infirmiers √† domicile, pour les travailleurs et leurs familles.”

Pour le meilleur ou pour le pire, les r√©volutionnaires espagnols ont √©galement exp√©riment√© les banques paysannes, les banques du travail et les conseils de cr√©dit et d’√©change. La F√©d√©ration des Collectifs Paysans du Levant a cr√©√© une banque organis√©e par le Syndicat des Travailleurs Bancaires pour aider les paysans √† puiser dans un large r√©servoir de ressources sociales n√©cessaires √† certains types d’agriculture √† forte intensit√© d’infrastructures ou de ressources. La Banque centrale du travail de Barcelone a fait passer le cr√©dit de collectifs plus prosp√®res √† des collectifs socialement utiles et dans le besoin. Les transactions en esp√®ces ont √©t√© r√©duites au minimum et le cr√©dit a √©t√© transf√©r√© sous forme de cr√©dit. La Banque du travail s’occupait √©galement des op√©rations de change, de l’importation et de l’achat de mati√®res premi√®res. Dans la mesure du possible, le paiement √©tait effectu√© en marchandises et non en esp√®ces. La banque n’√©tait pas une entreprise √† but lucratif‚ÄĮ; elle ne demandait qu’un int√©r√™t de 1% pour couvrir les d√©penses. Diego Abad de Santillan, l’√©conomiste anarchiste, disait en 1936 “Le cr√©dit sera une fonction sociale et non une sp√©culation priv√©e ou de l’usure… Le cr√©dit sera bas√© sur les possibilit√©s √©conomiques de la soci√©t√© et non sur les int√©r√™ts ou le profit… Le Conseil du cr√©dit et de l’√©change sera comme un thermom√®tre des produits et des besoins du pays. ” Dans cette exp√©rience, l’argent a fonctionn√© comme un symbole de soutien social et non comme un symbole de propri√©t√© – il signifiait que les ressources √©taient transf√©r√©es entre les syndicats de producteurs plut√īt que des investissements par des sp√©culateurs. Dans une √©conomie industrielle complexe, de telles banques rendent l’√©change et la production plus efficaces, bien qu’elles pr√©sentent √©galement le risque de centralisation ou de r√©√©mergence du capital en tant que force sociale. En outre, la valeur production et √©change efficaces devrait √™tre consid√©r√©e avec suspicion, au moins par les personnes int√©ress√©es par la lib√©ration.

Il existe un certain nombre de m√©thodes qui pourraient emp√™cher des institutions telles que les banques de travail de faciliter le retour du capitalisme, bien que malheureusement l’assaut du totalitarisme, tant de la part des fascistes que des communistes, ait priv√© les anarchistes espagnols de la possibilit√© de les d√©velopper. Ces m√©thodes pourraient inclure la rotation et le m√©lange des t√Ęches pour emp√™cher l’√©mergence d’une nouvelle classe dirigeante, le d√©veloppement de structures fragment√©es qui ne peuvent √™tre contr√īl√©es au niveau central ou national, la promotion d’une d√©centralisation et d’une simplicit√© aussi grandes que possible, et le maintien d’une tradition ferme selon laquelle les ressources et les instruments communs de la richesse sociale ne sont jamais √† vendre.

Mais tant que l’argent est un fait central de l’existence humaine, une myriade d’activit√©s humaines sont r√©duites √† des valeurs quantitatives et la valeur peut √™tre mass√©e comme un pouvoir, et donc ali√©n√©e de l’activit√© qui l’a cr√©√©e : en d’autres termes, elle peut devenir un capital. Naturellement, les anarchistes ne sont pas d’accord sur la mani√®re de trouver un √©quilibre entre le c√īt√© pratique et la perfection, ni sur la profondeur des coupes √† effectuer pour √©radiquer le capitalisme, mais l’√©tude de toutes les possibilit√©s, y compris celles qui pourraient √™tre vou√©es √† l’√©chec ou pire, ne peut qu’aider.

Comment les villes fonctionneront-elles‚ÄĮ?

Beaucoup de gens pensent qu’une soci√©t√© anarchiste pourrait fonctionner en th√©orie, mais le monde moderne contient trop d’obstacles qui emp√™chent une telle lib√©ration totale. Les grandes villes sont les principaux obstacles √† cette lib√©ration. Les villes industrielles capitalistes sont un enchev√™trement de bureaucraties qui ne sont cens√©es fonctionner que gr√Ęce aux autorit√©s. Mais le maintien d’une grande ville n’est pas aussi mystifiant qu’on veut bien nous le faire croire. Certaines des plus grandes villes du monde sont en grande partie compos√©es de bidonvilles auto-organis√©s qui s’√©tendent sur des kilom√®tres. Leur qualit√© de vie laisse beaucoup √† d√©sirer, mais elles montrent que les villes ne s’effondrent pas simplement en l’absence d’experts.

Les anarchistes ont une certaine exp√©rience de l’entretien des grandes villes‚ÄĮ; la solution semble r√©sider dans le fait que les ouvriers d’entretien prennent en charge l’organisation des infrastructures dont ils sont responsables, et que les quartiers forment des assembl√©es afin que presque toutes les autres d√©cisions puissent √™tre prises au niveau local, o√Ļ chacun peut participer. Il est probable qu’une r√©volution anarchiste s’accompagne d’un processus de d√©surbanisation, les villes se r√©duisant √† des tailles plus g√©rables. De nombreuses personnes retourneront probablement √† la terre √† mesure que l’agriculture industrielle diminuera ou cessera, pour √™tre remplac√©es par une agriculture durable – ou “permaculture” – qui peut soutenir une plus grande densit√© de population dans les zones rurales.

Dans une telle p√©riode, il peut √™tre n√©cessaire de prendre de nouvelles dispositions sociales √† la h√Ęte, mais ce ne sera pas la premi√®re fois que les anarchistes cr√©ent une ville √† partir de z√©ro. En mai 2003, alors que les envoy√©s des huit principaux gouvernements mondiaux se pr√©paraient pour le sommet du “G8” √† Evian, en France, le mouvement anticapitaliste a cr√©√© une s√©rie de villages reli√©s entre eux pour servir de base √† la protestation et d’exemple de vie collective anticapitaliste‚ÄĮ; ceux-ci ont pris le nom de VAAAG (Village Alternatif, Anticapitaliste et AntiGuerres). Pendant toute la dur√©e de la mobilisation, des milliers de personnes ont v√©cu dans ces villages, organisant la nourriture, le logement, la garde d’enfants, les forums de d√©bat, les m√©dias et les services juridiques, et prenant des d√©cisions en commun. Le projet a √©t√© largement consid√©r√© comme un succ√®s. Le VAAAG a √©galement pr√©sent√© la double forme d’organisation sugg√©r√©e ci-dessus. Des “quartiers” sp√©cifiques, comptant chacun moins de 200 personnes, s’organisaient autour d’une cuisine communautaire, tandis que les services √† l’√©chelle du village – “espaces collectifs inter-quartiers” tels que l’espace juridique et m√©dical – √©taient organis√©s par les personnes impliqu√©es dans la fourniture de ces services. Cette exp√©rience a √©t√© reproduite lors des mobilisations de 2005 contre le G8 en √Čcosse, et des mobilisations de 2007 dans le nord de l’Allemagne, o√Ļ pr√®s de six mille personnes ont v√©cu ensemble dans le camp de Reddelich.

Ces villages de protestation avaient des pr√©c√©dents dans le mouvement antinucl√©aire allemand de la g√©n√©ration pr√©c√©dente. Lorsque l’√Čtat a voulu construire un complexe de stockage massif de d√©chets nucl√©aires √† Gorleben en 1977, les agriculteurs locaux ont commenc√© √† protester. En mai 1980, cinq mille personnes ont install√© un campement sur le site, construisant une petite ville √† partir d’arbres coup√©s pour la construction et baptisant leur nouvelle maison “R√©publique libre de Wendland”. Ils ont d√©livr√© leurs propres passeports, cr√©√© des √©missions de radio ill√©gales et imprim√© des journaux, et organis√© des d√©bats communs pour d√©cider comment g√©rer le camp et r√©pondre √† l’agression polici√®re. Les gens partageaient la nourriture et supprimaient l’argent dans leur vie quotidienne. Un mois plus tard, huit mille policiers ont agress√© les manifestants, qui avaient d√©cid√© de r√©sister de mani√®re non violente. Ils ont √©t√© brutalement battus et √©vacu√©s. Les manifestations ult√©rieures du mouvement antinucl√©aire ont √©t√© moins enclines au pacifisme.

En Angleterre, un festival annuel de voyageurs et de hippies qui convergeait √† Stonehenge pour marquer le solstice d’√©t√© est devenu une grande zone autonome contre-culturelle et une exp√©rience “d’anarchie collective”. √Ä partir de 1972, la f√™te libre de Stonehenge est un rassemblement qui dure du mois de juin jusqu’au solstice. Plus qu’un festival de musique, c’√©tait un espace non hi√©rarchis√© pour la cr√©ation de musique, d’art et de nouvelles relations, ainsi que pour l’exploration spirituelle et psych√©d√©lique. Il est devenu un √©v√©nement rituel et social essentiel dans la culture du voyageur en pleine expansion en Angleterre. En 1984, il a attir√© 30 000 participants qui ont cr√©√© un village auto-organis√© pour le mois. Selon les mots d’un participant, c’√©tait “l’anarchie”. Et √ßa a march√©.” Le r√©gime Thatcher y a vu une menace‚ÄĮ; en 1985, il a interdit le 14e Annual Stonehenge Free Festival, attaquant brutalement les quelques centaines de personnes qui √©taient venues l’installer dans un assaut connu sous le nom de Bataille du champ de haricots.

Ces exemples de camps improvis√©s ne sont pas aussi marginaux qu’ils pourraient le para√ģtre √† premi√®re vue. Des centaines de millions de personnes dans le monde entier vivent dans des villes organis√©es de mani√®re informelle, parfois appel√©es bidonvilles ou favelas, qui s’organisent, se cr√©ent et s’autofinancent. Les probl√®mes sociaux pos√©s par ces bidonvilles sont tr√®s complexes. Des millions d’agriculteurs sont forc√©s de quitter leurs terres chaque ann√©e et doivent se rendre dans les villes, o√Ļ les bidonvilles p√©riph√©riques sont le seul endroit o√Ļ ils peuvent se permettre de s’installer‚ÄĮ; mais un grand nombre de personnes s’installent aussi volontairement en ville pour √©chapper aux zones rurales plus rigides sur le plan culturel et se construire une nouvelle vie. De nombreux bidonvilles souffrent de probl√®mes de sant√© caus√©s par un acc√®s insuffisant √† l’eau potable, aux soins de sant√© et √† la nutrition. Cependant, beaucoup de ces probl√®mes sont propres au capitalisme plut√īt qu’√† la structure des bidonvilles, car les habitants sont souvent ing√©nieux pour subvenir √† leurs besoins malgr√© des ressources artificiellement limit√©es.

L’√©lectricit√© et l’eau privatis√©es sont g√©n√©ralement trop ch√®res, et m√™me lorsque ces services sont publics, les autorit√©s refusent souvent de donner acc√®s aux quartiers informels. Les habitants des bidonvilles contournent ce probl√®me en construisant leurs propres puits et en piratant l’√©lectricit√©. Les soins m√©dicaux sont tr√®s professionnalis√©s dans les soci√©t√©s capitalistes et sont distribu√©s en √©change d’argent plut√īt qu’en fonction des besoins‚ÄĮ; par cons√©quent, il y a rarement des m√©decins pleinement form√©s dans les bidonvilles. Mais la m√©decine populaire et les gu√©risseurs qui sont pr√©sents sont souvent disponibles sur la base d’une aide mutuelle. L’acc√®s √† la nourriture est √©galement artificiellement limit√©, car la petite horticulture destin√©e √† la consommation locale a √©t√© remplac√©e par la production √† grande √©chelle de cultures de rente, privant ainsi les populations du Sud de sources diverses et abordables de nourriture locale. Ce probl√®me est exacerb√© dans les zones de famine, car l’aide alimentaire des √Čtats-Unis, conform√©ment aux strat√©gies militaires et √©conomiques, consiste en des importations plut√īt qu’en des subventions √† la production locale. Mais au sein des colonies, la nourriture disponible est souvent partag√©e plut√īt qu’√©chang√©e. Un anthropologue a estim√© que dans un campement informel au Ghana, les gens ont donn√© pr√®s d’un tiers de toutes leurs ressources. C’est tout √† fait logique. La police a rarement le contr√īle des bidonvilles, et une certaine force arm√©e est n√©cessaire pour maintenir une distribution in√©gale des ressources. En d’autres termes, ceux qui th√©saurisent les ressources sont susceptibles d’√™tre vol√©s. Avec peu de ressources, peu de s√©curit√© et aucune garantie des droits de propri√©t√©, les gens peuvent vivre mieux en donnant une grande partie des ressources qu’ils rencontrent. Les dons augmentent leur richesse sociale : les amiti√©s et autres relations qui cr√©ent un r√©seau de s√©curit√© qui ne peut √™tre vol√©.

Outre l’entraide, les objectifs anarchistes de d√©centralisation, d’association volontaire, de production pratique plut√īt que de professionnalisation des comp√©tences et des services, et de d√©mocratie directe sont des principes directeurs dans de nombreux bidonvilles. Il est √©galement important de noter qu’√† une √©poque o√Ļ la d√©vastation de l’environnement ne cesse de cro√ģtre, les habitants des bidonvilles ne consomment qu’une fraction d’un pour cent des ressources consomm√©es par les banlieusards et les citadins formels. Certains peuvent m√™me avoir une empreinte √©cologique n√©gative, en ce sens qu’ils recyclent plus de d√©chets qu’ils n’en produisent. Dans un monde sans capitalisme, les √©tablissements informels auraient le potentiel d’√™tre des lieux beaucoup plus sains. M√™me aujourd’hui, elles r√©futent les mythes capitalistes selon lesquels les villes ne peuvent √™tre maintenues ensemble que par des experts et une organisation centrale, et que les gens ne peuvent vivre au niveau de la population actuelle qu’en continuant √† abandonner leur vie au contr√īle des autorit√©s.

Un exemple inspirant de ville informelle est El Alto, en Bolivie. El Alto se trouve sur l’Altiplano, le plateau qui surplombe La Paz, la capitale. Il y a quelques d√©cennies, El Alto n’√©tait qu’une petite ville, mais comme les changements √©conomiques mondiaux ont entra√ģn√© la fermeture des mines et des petites exploitations agricoles, un grand nombre de personnes sont venues ici. Ne pouvant plus r√©sider √† La Paz, ils ont construit des colonies sur le plateau, transformant la ville en une grande zone urbaine de 850 000 habitants. Soixante-dix pour cent des personnes qui ont un emploi ici gagnent leur vie gr√Ęce √† des entreprises familiales dans une √©conomie informelle. L’utilisation du sol n’est pas r√©glement√©e et l’√Čtat ne fournit que peu ou pas d’infrastructures : la plupart des quartiers n’ont pas de routes pav√©es, de services d’enl√®vement des ordures ou de plomberie int√©rieure, 75% de la population ne b√©n√©ficie pas de soins de sant√© de base et 40% sont illettr√©s. Face √† cette situation, les habitants de la ville informelle ont fait passer leur auto-organisation √† l’√©tape suivante, en cr√©ant des conseils de quartier, ou juntas. Les premi√®res juntas d’El Alto remontent aux ann√©es 50. En 1979, ces conseils ont commenc√© √† se coordonner par le biais d’une nouvelle organisation, la F√©d√©ration des conseils de quartier, FEJUVE. Aujourd’hui, il y a pr√®s de 600 juntas √† El Alto. Les juntas permettent aux voisins de mettre en commun leurs ressources pour cr√©er et entretenir les infrastructures n√©cessaires, comme les √©coles, les parcs et les services publics de base. Ils servent √©galement de m√©diateurs en cas de conflits et imposent des sanctions en cas de conflit et de pr√©judice social. La f√©d√©ration, FEJUVE, met en commun les ressources des juntes pour coordonner les protestations et les blocages et constituer les habitants des bidonvilles en tant que force sociale. Au cours des cinq premi√®res ann√©es du nouveau mill√©naire, la FEJUVE a jou√© un r√īle de premier plan dans la cr√©ation d’une universit√© publique √† El Alto, le blocage des nouvelles taxes municipales et la privatisation des services d’eau. FEJUVE a √©galement jou√© un r√īle important dans le mouvement populaire qui a forc√© le gouvernement √† nationaliser les ressources en gaz naturel.

Chaque junta comprend g√©n√©ralement au moins 200 personnes et se r√©unit chaque mois, prenant des d√©cisions g√©n√©rales par le biais de discussions publiques et de consensus. Elles √©lisent √©galement un comit√© qui se r√©unit plus fr√©quemment et qui a un r√īle administratif. Les dirigeants des partis politiques, les commer√ßants, les sp√©culateurs immobiliers et ceux qui ont collabor√© avec la dictature ne sont pas autoris√©s √† √™tre d√©l√©gu√©s au comit√©. Les hommes sont plus nombreux que les femmes √† si√©ger dans ces comit√©s‚ÄĮ; cependant, un pourcentage plus √©lev√© de femmes assument des r√īles de direction au sein de FEJUVE que dans d’autres organisations populaires boliviennes.

Parall√®lement √† l’organisation en conseils de quartier, l’infrastructure et l’activit√© √©conomique sont organis√©es en syndicats ou en associations. Les vendeurs de rue et les travailleurs des transports, par exemple, s’organisent eux-m√™mes dans leurs propres syndicats de base.

Tant les conseils de quartier que leurs homologues de l’√©conomie informelle sont calqu√©s sur l’organisation communautaire traditionnelle des communaut√©s rurales indig√®nes (ayllu) en termes de territorialit√©, de structure et de principes organisationnels. Ils refl√®tent √©galement les traditions des syndicats de mineurs radicaux, qui ont dirig√© pendant des d√©cennies le mouvement ouvrier militant en Bolivie. En fusionnant ces exp√©riences, les migrants d’El Alto ont reproduit, transplant√© et adapt√© leurs communaut√©s d’origine pour faciliter leur survie dans un environnement urbain hostile. […]Gr√Ęce aux juntas de quartier, El Alto s’est d√©velopp√©e comme une ville auto-construite, g√©r√©e par un r√©seau de micro-gouvernements ind√©pendants de l’√Čtat. Selon Ra√ļl Zibechi, l’organisation autonome du travail dans le secteur informel, bas√©e sur la productivit√© et les liens familiaux plut√īt que sur la relation hi√©rarchique patron-travailleur, renforce ce sentiment d’autonomisation : Les citoyens peuvent g√©rer et contr√īler eux-m√™mes leur propre environnement

Les r√©seaux horizontaux “sans direction traditionnelle” jouent √©galement un r√īle majeur compl√©mentaire √† ces structures formelles, tant dans l’organisation de la vie quotidienne que dans la coordination des protestations, des blocages et de la lutte contre l’√Čtat.

Maintenant que la Bolivie a un pr√©sident indig√®ne et un gouvernement progressiste dirig√© par le MAS, le Mouvement vers le Socialisme, FEJUVE est confront√©e au danger de l’incorporation et de la r√©cup√©ration qui neutralise g√©n√©ralement les mouvements horizontaux sans objectifs et moyens explicitement anti-√©tatiques. Cependant, tout en soutenant les revirements d’Evo Morales sur la politique n√©olib√©rale, la FEJUVE reste, au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, critique √† l’√©gard du MAS et du gouvernement, et il reste √† voir dans quelle mesure ils seront r√©cup√©r√©s.

En Afrique du Sud, il existe de nombreux autres exemples d’√©tablissements urbains informels qui s’organisent pour cr√©er une vie meilleure et lutter contre le capitalisme. Les mouvements sp√©cifiques des habitants des cabanes en Afrique du Sud sont souvent n√©s de moments de r√©sistance violente qui prennent une dur√©e de vie prolong√©e, car les personnes qui se sont rencontr√©es dans les rues pour arr√™ter une expulsion ou une coupure d’eau continuent √† se r√©unir afin de cr√©er des structures de soins √† domicile pour les malades, de surveillance des incendies, de patrouilles de s√©curit√©, de services d’enterrement, d’√©ducation, de jardins, de collectifs de couture et de distribution de nourriture. C’est le cas du mouvement Abahlali base Mjondolo, n√© en 2005 d’un barrage routier pour arr√™ter l’expulsion de la colonie afin de faire place au d√©veloppement en vue de la Coupe du monde 2010.

Le quartier de Symphony Way au Cap est une communaut√© de 127 familles squatt√©es qui ont √©t√© expuls√©es de force de leur ancien domicile par le gouvernement, qui essaie d’atteindre son objectif de 2020 dans le cadre des Objectifs du Mill√©naire pour le D√©veloppement visant √† √©radiquer tous les bidonvilles. Le gouvernement a relog√© une partie des personnes expuls√©es dans un camp de tentes entour√© de gardes arm√©s et de barbel√©s √† lames, et le reste dans les zones de relogement de transit, d√©crites par un r√©sident comme “un endroit perdu en enfer” avec une forte criminalit√© et des viols fr√©quents d’enfants.

Refusant de n√©gocier avec les partis politiques tr√®s m√©fiants ou de vivre dans l’un ou l’autre des trous d’enfer officiellement pr√©vus, les familles de la Symphony Way ont d√©cid√© d’occuper ill√©galement une zone le long d’une route pour y installer leur communaut√©. Elles organisent leur communaut√© avec des assembl√©es de masse auxquelles tout le monde participe, ainsi qu’avec un haut degr√© d’initiative individuelle. Par exemple, Raise, une infirmi√®re qui vit √† Symphony Way, est b√©n√©vole en tant qu’enseignante au sein du centre communautaire, aide √† organiser une √©quipe de netball pour les filles, une √©quipe de football pour les gar√ßons, un orchestre de tambours, un camp de jour pour les enfants pendant les vacances, et aide √† l’accouchement. Les enfants sont tr√®s importants au sein de la colonie, et ils ont leur propre comit√© pour discuter des probl√®mes auxquels ils sont confront√©s. “Dans le comit√©, nous r√©solvons nos probl√®mes quotidiens, quand les enfants se battent ou autre chose. Nous nous r√©unissons et nous discutons. Il y a des enfants d’autres quartiers, pas seulement de cette route”, explique un membre du comit√©. La communaut√© est multiraciale et multireligieuse, comprenant des rastafariens, des musulmans et des chr√©tiens, qui travaillent ensemble pour encourager une culture de respect entre les diff√©rents groupes. La colonie a mis en place une surveillance nocturne pour d√©courager les crimes antisociaux et √©teindre les feux non surveill√©s. Les habitants ont d√©clar√© √† un anarchiste russe en visite qu’ils se sentaient beaucoup plus en s√©curit√© dans leur communaut√© que dans l’un des camps propos√©s par le gouvernement, o√Ļ la criminalit√© est end√©mique, car √† Symphony Way, la communaut√© a travaill√© ensemble pour se prot√©ger. “Quand quelqu’un est en difficult√©, tout le monde est l√†”, a expliqu√© Raise. Le sens de la communaut√© est l’une des raisons pour lesquelles les squatters ne veulent pas d√©m√©nager dans un camp du gouvernement, malgr√© la menace de violence polici√®re, et m√™me si dans le camp de tentes, le gouvernement fournit gratuitement de la nourriture et de l’eau. “La communaut√© est forte et nous l’avons rendue forte, en vivant et en travaillant ensemble, mais nous ne nous connaissions pas quand nous sommes arriv√©s ici. Cette ann√©e et demie a fait de nous une grande famille”.

Il existe des milliers d’exemples de personnes cr√©ant des villes, vivant √† forte densit√© de population, et r√©pondant √† leurs besoins fondamentaux avec peu de ressources, gr√Ęce √† l’entraide et √† l’action directe. Mais qu’en est-il de la situation dans son ensemble‚ÄĮ? Comment des villes √† forte densit√© de population pourraient-elles se nourrir sans soumettre ou exploiter la campagne environnante‚ÄĮ? Il se peut que l’asservissement des zones rurales par les villes ait jou√© un r√īle dans l’√©mergence de l’√Čtat il y a des milliers d’ann√©es. Mais les villes ne doivent pas √™tre aussi insoutenables qu’elles le sont aujourd’hui. L’anarchiste du 19e si√®cle Pierre Kropotkine a √©crit sur un ph√©nom√®ne qui a sugg√©r√© des possibilit√©s int√©ressantes pour les villes anarchistes. Les jardiniers urbains de Paris et de ses environs imm√©diats fournissaient la plupart des l√©gumes de la ville par le biais d’une agriculture intensive soutenue par un fumier abondant provenant de la ville, ainsi que des produits industriels, tels que le verre pour les serres, qui √©tait trop co√Ľteux pour les agriculteurs des zones rurales. Ces jardiniers de banlieue vivaient suffisamment pr√®s de la ville pour pouvoir venir chaque semaine vendre leurs produits au march√©. Le d√©veloppement spontan√© de ce syst√®me de jardinage a √©t√© l’une des inspirations de Kropotkine dans ses √©crits sur les villes anarchistes.

√Ä Cuba, l’agriculture industrielle centralis√©e s’est effondr√©e apr√®s la chute du bloc sovi√©tique, qui avait √©t√© le principal fournisseur de p√©trole et de machines de Cuba. Le durcissement de l’embargo am√©ricain qui a suivi n’a fait qu’aggraver la situation. Le Cubain moyen a perdu 20 livres. Rapidement, une grande partie du pays s’est tourn√©e vers l’agriculture urbaine intensive √† petite √©chelle. En 2005, la moiti√© des produits frais consomm√©s par les 2 millions d’habitants de La Havane √©tait produite par environ 22 000 jardiniers urbains au sein m√™me de la ville. L’exemple parisien relat√© par Kropotkine montre que de tels changements peuvent √©galement se produire sans l’aide de l’√Čtat.

Qu’en est-il des s√©cheresses, famines ou autres catastrophes‚ÄĮ?

Les gouvernements affirment un contr√īle suppl√©mentaire par le biais de “pouvoirs d’urgence”, en partant du principe qu’une plus grande centralisation est n√©cessaire dans les situations d’urgence. Au contraire, les structures centralis√©es sont moins agiles pour r√©pondre √† des situations chaotiques. Des √©tudes montrent qu’apr√®s une grande catastrophe naturelle, la plupart des sauvetages sont effectu√©s par des gens ordinaires, et non par des experts gouvernementaux ou des travailleurs humanitaires professionnels. L’aide humanitaire est plus souvent offerte par des personnes que par des gouvernements. L’aide gouvernementale facilite souvent les programmes politiques tels que le soutien des alli√©s politiques contre leurs opposants, la diffusion d’aliments g√©n√©tiquement modifi√©s et l’affaiblissement de l’agriculture locale par d’√©normes exp√©ditions de nourriture gratuite qui sont rapidement remplac√©es par des importations commerciales monopolisant le march√© perturb√©. D’ailleurs, une partie importante du commerce international des armes est d√©guis√©e en envois d’aide gouvernementale.

Il est possible que les gens soient mieux lotis dans les catastrophes sans les gouvernements. Nous pouvons √©galement d√©velopper des alternatives efficaces √† l’aide gouvernementale, bas√©es sur le principe de la solidarit√©. Si une communaut√© anarchiste est frapp√©e par une catastrophe, elle peut compter sur l’aide des autres. Alors que dans un contexte capitaliste, la catastrophe est l’occasion de formes d’aide politiquement motiv√©es, voire d’opportunisme pur et simple, les anarchistes apportent leur aide librement avec l’assurance qu’elle sera r√©ciproque le moment venu.

L’Espagne, en 1936, en fournit √† nouveau un bon exemple. √Ä Mas de las Matas, comme dans d’autres r√©gions, le comit√© cantonal (de district) a suivi les p√©nuries et les exc√©dents et a pris des dispositions pour une r√©partition √©quilibr√©e. Une partie de son travail consistait √† veiller √† ce que tous les collectifs soient pris en charge en cas de catastrophe naturelle.

Par exemple : cette ann√©e, les principales cultures du Mas de las Matas, du Seno et de La Ginebrosa ont √©t√© d√©truites par des temp√™tes de gr√™le. Dans un r√©gime capitaliste, de telles catastrophes naturelles auraient signifi√© des privatisations sans fin, de lourdes dettes, des saisies et m√™me l’√©migration de certains travailleurs pendant plusieurs ann√©es. Mais dans le r√©gime de solidarit√© libertaire, ces difficult√©s ont √©t√© surmont√©es gr√Ęce aux efforts de tout le district. Des provisions, des semences, […] tout ce qui √©tait n√©cessaire pour r√©parer les d√©g√Ęts, a √©t√© fourni dans un esprit de fraternit√© et de solidarit√© – sans conditions, sans contracter de dettes. La R√©volution a cr√©√© une nouvelle civilisation‚ÄĮ!

L’anarchisme est l’une des rares id√©es r√©volutionnaires qui ne n√©cessite pas de modernisation‚ÄĮ; les soci√©t√©s anarchistes sont libres de s’organiser √† n’importe quel niveau de technologie durable. Cela signifie que les soci√©t√©s existant actuellement en tant que chasseurs-cueilleurs, ou les groupes de personnes qui choisissent d’adopter un tel mode de vie, peuvent pratiquer cette forme de subsistance la plus efficace et la plus √©cologique, la plus propice √† un √©cosyst√®me r√©silient et moins vuln√©rable aux catastrophes naturelles.

Répondre à nos besoins sans compter les points

Le capitalisme a produit des gadgets √©tonnants, mais l’arm√©e et la police sont presque toujours les premi√®res √† utiliser les nouvelles technologies, et souvent les personnes les plus riches sont les seules √† en b√©n√©ficier. Le capitalisme a produit une richesse insoup√ßonn√©e, mais elle est th√©sauris√©e par des parasites qui ne l’ont pas produite et qui se livrent √† la domination des esclaves et des travailleurs salari√©s qui l’ont cr√©√©e. La concurrence peut sembler √™tre un principe utile pour encourager l’efficacit√© – mais l’efficacit√© dans quel but‚ÄĮ? Sous la mythologie qu’il a cr√©√©e, le capitalisme n’est pas en r√©alit√© un syst√®me comp√©titif. Les travailleurs sont divis√©s et jouent les uns contre les autres, tandis que l’√©lite coop√®re pour maintenir sa suj√©tion. Les riches peuvent se disputer de plus grandes parts de tarte, mais ils prennent r√©guli√®rement les armes ensemble pour s’assurer que chaque jour la tarte est cuite et apport√©e √† leur table. Lorsque le capitalisme √©tait encore un ph√©nom√®ne nouveau, on pouvait le d√©crire plus honn√™tement, sans √™tre troubl√© par des d√©cennies de propagande sur ses pr√©tendues vertus : Abraham Lincoln, pas vraiment anarchiste, voyait assez clairement que “les capitalistes agissent g√©n√©ralement de concert et harmonieusement pour escroquer le peuple”.

Le capitalisme a terriblement √©chou√© √† r√©pondre aux besoins des gens et √† organiser une distribution √©quitable des biens. Dans le monde entier, des millions de personnes meurent de maladies traitables parce qu’elles n’ont pas les moyens de se procurer les m√©dicaments qui les sauveraient, et des gens meurent de faim alors que leurs pays exportent des cultures de rente. Sous le capitalisme, tout est √† vendre – la culture est une marchandise qui peut √™tre manipul√©e pour vendre de la lingerie ou de la cr√®me pour la peau, la nature est une ressource √† aspirer √† sec et √† d√©truire pour le profit. Les gens doivent vendre leur temps et leur √©nergie √† la classe propri√©taire pour racheter une fraction de ce qu’ils produisent. C’est un syst√®me profond√©ment enracin√© qui fa√ßonne nos valeurs et nos relations et qui d√©fie la plupart des tentatives d’abolition. Les r√©volutions socialistes en URSS et en Chine ne sont pas all√©es assez loin : comme elles n’ont jamais compl√®tement aboli le capitalisme, celui-ci a r√©apparu, plus fort qu’avant. De nombreuses tentatives anarchistes ne sont pas all√©es assez loin non plus‚ÄĮ; le capitalisme aurait tr√®s bien pu refaire surface dans ces exp√©riences si des gouvernements hostiles ne les avaient pas d’abord √©cras√©es.

Le pouvoir et l’ali√©nation doivent √™tre poursuivis jusqu’√† leurs racines. Il ne suffit pas que les travailleurs soient collectivement propri√©taires de leurs usines si celles-ci sont contr√īl√©es par des managers et que le travail les r√©duit encore √† des machines. L’ali√©nation n’est pas simplement l’absence de propri√©t√© l√©gale des moyens et des fruits de la production – c’est l’absence de contr√īle sur sa relation avec le monde. La propri√©t√© des travailleurs d’une usine n’a pas de sens si elle est encore administr√©e par d’autres en leur nom. Les travailleurs doivent s’organiser et contr√īler directement l’usine. Et m√™me s’ils contr√īlent directement l’usine, l’ali√©nation persiste l√† o√Ļ les relations √©conomiques plus larges, l’usine elle-m√™me, dictent la forme que prend leur travail. Une personne peut-elle vraiment √™tre libre en travaillant sur une cha√ģne de montage, priv√©e de cr√©ativit√© et trait√©e comme une machine‚ÄĮ? La forme de travail elle-m√™me doit changer, afin que les gens puissent acqu√©rir les comp√©tences et les activit√©s qui leur procurent de la joie.

La s√©paration du travail des autres activit√©s humaines est l’une des racines de l’ali√©nation. La production elle-m√™me devient une sorte d’obsession qui justifie l’exploitation des personnes ou la destruction de l’environnement au nom de l’efficacit√©. Si nous consid√©rons le bonheur comme un besoin humain qui n’est pas moins que la nourriture et les v√™tements, alors la division entre l’activit√© productive et non productive, entre le travail et le jeu, s’efface. Le mouvement de squatting √† Barcelone et les √©conomies de cadeaux de nombreuses soci√©t√©s indig√®nes fournissent des exemples de l’effacement du travail et du jeu.

Dans une soci√©t√© libre, l’√©change est simplement une assurance symbolique que chacun contribue aux ressources communes – les gens ne th√©saurisent pas les ressources ou ne profitent pas des autres, car ils doivent donner pour recevoir. Mais l’√©change peut poser des probl√®mes en attribuant une valeur quantitative √† chaque objet et exp√©rience, les d√©pouillant ainsi de leur valeur subjective.

Alors qu’autrefois un cornet de glace valait bien dix minutes de d√©licieux l√©chage de doigts au soleil, et qu’un livre valait bien plusieurs apr√®s-midi de plaisir et de r√©flexion et peut-√™tre m√™me un aper√ßu qui change la vie, apr√®s que ces biens aient √©t√© √©valu√©s selon le r√©gime d’√©change, un cornet de glace vaut bien un quart de livre. Plus loin dans ce processus, pour rendre les √©changes plus efficaces, tout en fixant par cons√©quent la valeur quantitative comme inh√©rente plut√īt que comparative, un cornet de glace vaut une unit√© de monnaie et un livre quatre unit√©s de monnaie. La valeur mon√©taire remplace la valeur subjective de l’objet – le plaisir que les gens y trouvent. D’une part, les gens et leurs d√©sirs sont retir√©s de l’√©quation, tandis que d’autre part toutes les valeurs – plaisir, utilit√©, inspiration – sont absorb√©es dans une valeur quantitative, et l’argent lui-m√™me devient le symbole de toutes ces autres valeurs.

En effet, la possession d’argent en vient √† symboliser l’acc√®s √† la jouissance ou la satisfaction d’un d√©sir‚ÄĮ; mais l’argent, en apposant une valeur quantitative, prive les objets du sentiment de satisfaction qu’ils pourraient apporter, car les humains ne peuvent pas faire l’exp√©rience d’une valeur quantitative et abstraite. En mangeant un cornet de glace, le plaisir est dans l’acte – mais en achetant une marchandise, le plaisir est dans l’achat, dans le moment magique o√Ļ une valeur abstraite se transforme en une possession tangible. L’argent exerce une influence si puissante sur les notions de valeur que la consommation elle-m√™me est toujours anticlimatique : une fois que la marchandise est achet√©e, elle perd de sa valeur, d’autant plus que les gens en viennent √† privil√©gier la valeur abstraite par rapport √† la valeur subjective. En outre, une fois que vous l’avez achet√©, vous perdez de l’argent et le total de vos avoirs √† valeur symbolique diminue – d’o√Ļ le sentiment de culpabilit√© tenace qui accompagne la d√©pense d’argent.

En plus de l’ali√©nation, l’√©change cr√©e du pouvoir : si une personne accumule plus de valeur quantitative, elle a acquis le droit √† une plus grande partie des ressources de la communaut√©. Les syst√®mes d’√©change et de monnaie, comme le r√©seau de troc en Argentine ou le syst√®me de coupons pour l’achat de marchandises dans certaines parties de l’Espagne anarchiste, reposent sur des dispositions douani√®res et sociales pour emp√™cher la r√©√©mergence du capitalisme. Par exemple, une √©conomie du don pourrait fonctionner au niveau local, l’√©change n’√©tant utilis√© que pour le commerce r√©gional. Les gens pourraient d√©lib√©r√©ment mettre en place des environnements de travail qui encouragent le d√©veloppement personnel, la cr√©ativit√©, le plaisir et l’auto-organisation, tandis que les f√©d√©rations d√©centralis√©es de ces lieux de travail pourraient s’attribuer des coupons pour les biens qu’elles produisent afin que chacun ait acc√®s √† la richesse cr√©√©e par tous.

Mais c’est un d√©fi qui en vaut la peine que de supprimer compl√®tement le change et la monnaie. Dans les magasins gratuits ou Freecycle, l’assurance symbolique fournie par le change ou le troc est inutile. L’assurance que chacun contribuera √† la richesse commune d√©coule de la culture des espaces eux-m√™mes. En tant que participant, vous exprimez le d√©sir de donner et de recevoir, et votre inclusion dans l’espace social augmente au fur et √† mesure que vous r√©alisez ces deux activit√©s. Dans de tels contextes, donner fait plaisir √† une personne tout autant que recevoir.

Le monde est assez g√©n√©reux pour r√©pondre aux besoins de chacun. La raret√© est une dangereuse illusion qui fonctionne comme une proph√©tie qui se r√©alise d’elle-m√™me. Lorsque les gens cessent de donner et commencent √† accumuler, la richesse collective diminue. Si nous surmontons la peur de la raret√©, la raret√© elle-m√™me dispara√ģt. Les ressources communes seront abondantes si tout le monde partage et contribue, ou m√™me si la plupart des gens le font. Les gens aiment √™tre actifs, cr√©er et am√©liorer les choses. Si l’on garantit aux gens l’acc√®s aux ressources communes et qu’on leur √©pargne la pauvret√© de l’esclavage salari√©, ils cr√©eront en abondance les choses dont ils ont besoin et qui leur procurent du plaisir, ainsi que les infrastructures n√©cessaires pour fabriquer et distribuer ces choses.

Lectures recommandées

Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974.

Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey Through Argentina‚Äôs Popular Uprising. Leeds, UK : University of Leeds, 2004.

Michael Albert, Parecon : Life After Capitalism, New York : Verso, 2003.

Pierre Kropotkine, Champs, Usines et Ateliers, Stock, 1910.

Jac Smit, Annu Ratta and Joe Nasr, Urban Agriculture : Food, Jobs and Sustainable Cities, UNDP, Habitat II Series, 1996.

The Curious George Brigade, Liberate, Not Exterminate, New York : CrimethInc., 2005.

Gonzalo Casanova, Armarse Sobre Las Ruinas : Historia del movimiento aut√≥nomo en Madrid (1985‚Äď1999). Madrid : Potencial Hardcore, 2002.

VV.AA Colectividades y Ocupaci√≥n Rural, Madrid : Traficantes de Sue√Īos, 1999.

Marcel Mauss, Essai sur le don. Forme et raison de l’√©change dans les soci√©t√©s archa√Įques, 1923-1924, Ann√©e Sociologique, seconde s√©rie, tome I.

p.m. Bolo‚ÄôBolo. Zurich : Paranoia City Verlag, 1983.

4. L’environment

Aucune philosophie ou mouvement de lib√©ration ne peut ignorer le lien entre l’exploitation humaine de l’environnement et notre exploitation mutuelle, ni ignorer les ramifications suicidaires de la soci√©t√© industrielle. Une soci√©t√© libre doit forger une relation respectueuse et durable avec sa bior√©gion, √©tant entendu que les humains d√©pendent de la sant√© de la plan√®te enti√®re.

Qu’est-ce qui emp√™che quelqu’un de d√©truire l’environnement‚ÄĮ?

Certaines personnes s’opposent au capitalisme pour des raisons environnementales, mais pensent qu’une sorte d’√Čtat est n√©cessaire pour emp√™cher l’√©cocide. Mais l’√Čtat est lui-m√™me un outil pour l’exploitation de la nature. Les √Čtats socialistes tels que l’Union sovi√©tique et la R√©publique populaire de Chine ont √©t√© parmi les r√©gimes les plus √©cocides que l’on puisse imaginer. Le fait que ces deux soci√©t√©s n’aient jamais √©chapp√© √† la dynamique du capitalisme est en soi une caract√©ristique de la structure de l’√Čtat – elle n√©cessite des relations √©conomiques hi√©rarchiques et exploitantes de contr√īle et de commandement, et une fois que l’on commence √† jouer √† ce jeu, rien ne bat le capitalisme. Cependant, l’√Čtat offre la possibilit√© de modifier de force le comportement des gens √† grande √©chelle, et ce pouvoir est attrayant pour certains environnementalistes. Il y a eu quelques √Čtats dans l’histoire du monde qui ont appliqu√© des mesures de protection au niveau national, lorsque la sauvegarde de l’environnement co√Įncidait avec leurs int√©r√™ts strat√©giques. L’un des plus importants est le Japon, qui a stopp√© et invers√© la d√©forestation dans l’archipel autour de la p√©riode Meiji. Mais dans ce cas comme dans d’autres, les mesures de protection de l’environnement appliqu√©es par l’√Čtat au niveau national se sont accompagn√©es d’une exploitation accrue √† l’√©tranger. La soci√©t√© japonaise a consomm√© des quantit√©s croissantes de bois import√©, alimentant la d√©forestation dans d’autres pays et incitant au d√©veloppement d’une arm√©e imp√©riale pour s√©curiser ces ressources vitales. Cela a conduit non seulement √† la d√©vastation de l’environnement, mais aussi √† la guerre et au g√©nocide. De m√™me, en Europe occidentale, la protection de l’environnement par les √Čtats s’est faite aux d√©pens de l’exploitation coloniale, qui a √©galement entra√ģn√© un g√©nocide.

Dans les soci√©t√©s √† petite √©chelle, l’existence d’une √©lite tend √† alimenter l’exploitation de l’environnement. Le c√©l√®bre effondrement social de l’√ģle de P√Ęques a √©t√© caus√© en grande partie par l’√©lite, qui a contraint la soci√©t√© √† construire des statues en leur honneur. Ce complexe de construction de statues a d√©bois√© l’√ģle, car un grand nombre de rondins √©taient n√©cessaires pour l’√©chafaudage et le transport des statues, et les terres agricoles pour nourrir les ouvriers sont venues au d√©triment de plus de for√™ts. Sans for√™ts, la fertilit√© des sols a chut√©, et sans nourriture, la population humaine a √©galement plong√©. Mais ils ne se sont pas content√©s de mourir de faim ou de r√©duire leur taux de natalit√© – les √©lites claniques se sont fait la guerre, abattant des statues rivales et effectuant des raids qui ont abouti au cannibalisme, jusqu’√† ce que la quasi-totalit√© de la soci√©t√© s’√©teigne.

Une soci√©t√© d√©centralis√©e, communale, avec une √©thique √©cologique commune, est la mieux √©quip√©e pour pr√©venir la destruction de l’environnement. Dans les √©conomies qui privil√©gient l’autosuffisance locale au d√©triment du commerce et de la production, les communaut√©s doivent faire face aux cons√©quences environnementales de leurs propres comportements √©conomiques. Elles ne peuvent pas payer d’autres personnes pour qu’elles prennent leurs d√©chets ou qu’elles meurent de faim afin de pouvoir disposer d’une abondance.

Le contr√īle local des ressources d√©courage √©galement la surpopulation. Des √©tudes ont montr√© que lorsque les membres d’une soci√©t√© peuvent voir directement comment le fait d’avoir trop d’enfants r√©duira les ressources disponibles pour tous, ils maintiennent leurs familles dans une limite durable. Mais lorsque ces soci√©t√©s localis√©es sont int√©gr√©es dans une √©conomie mondialis√©e dans laquelle la plupart des ressources et des d√©chets sont import√©s et export√©s, et que la raret√© r√©sulte de fluctuations de prix apparemment arbitraires plut√īt que de l’√©puisement des ressources locales, les populations augmentent de mani√®re non durable, m√™me si des formes de contraception plus efficaces sont √©galement disponibles. Dans Seeing Like a State, James Scott explique comment les gouvernements appliquent la “lisibilit√©” – une uniformit√© qui permet une compr√©hension par le haut, afin de contr√īler et de suivre les sujets. En cons√©quence, ces soci√©t√©s perdent les connaissances locales n√©cessaires pour comprendre les probl√®mes et les situations.

Le capitalisme, le christianisme et la science occidentale partagent tous une certaine mythologie concernant la nature, qui encourage l’exploitation et le m√©pris, et consid√®re le monde naturel comme mort, m√©canique et existant pour satisfaire la consommation humaine. Cette m√©galomanie d√©guis√©e en Raison ou V√©rit√© Divine s’est r√©v√©l√©e sans aucun doute suicidaire. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une culture qui respecte le monde naturel comme une chose vivante et interconnect√©e, et qui comprenne la place que nous y occupons. Bruce Stewart, √©crivain et activiste maori, a d√©clar√© √† un interviewer, en montrant une vigne en fleur qu’il avait plant√©e pr√®s de sa maison,

Cette vigne n’a plus de nom. Notre nom maori a √©t√© perdu, il faudra donc en trouver un autre. Il ne reste plus qu’une seule de ces plantes au monde, vivant sur une √ģle infest√©e de ch√®vres. La plante pourrait dispara√ģtre √† tout moment. J’ai donc pris une graine et je l’ai plant√©e ici. La vigne a grandi, et bien qu’il faille normalement vingt ans pour qu’elle fleurisse, celle-ci fleurit au bout de sept ans.

…Si nous voulons survivre, chacun de nous doit devenir kaitiaki, ce qui est pour moi le concept le plus important dans ma propre culture maori. Nous devons devenir des gardiens, des tuteurs, des administrateurs, des nourriciers. Dans le pass√©, chaque whanau, ou famille, s’occupait d’un terrain sp√©cifique. Une famille pouvait s’occuper d’une rivi√®re √† partir d’un certain rocher jusqu’au prochain coude. Et ils √©taient les kaitiaki des oiseaux, des poissons et des plantes. Ils savaient quand il √©tait temps de les emmener manger, et quand il ne fallait pas. Quand les oiseaux avaient besoin d’√™tre prot√©g√©s, les gens leur mettaient un rahui, ce qui signifie que les oiseaux √©taient temporairement sacr√©s. Et certains oiseaux √©taient en permanence tapu, ce qui signifie qu’ils √©taient prot√©g√©s √† plein temps. Cette protection √©tait si forte que les gens mourraient s’ils la brisaient. C’est aussi simple que cela. Elle n’avait pas besoin d’√™tre surveill√©e. Dans leur d√©sir de sauver mes anc√™tres, les missionnaires chr√©tiens ont tu√© le concept de tapu avec beaucoup d’autres.

Tikopia, une √ģle du Pacifique colonis√©e par des Polyn√©siens, est un bon exemple de soci√©t√© d√©centralis√©e et anarchique qui a su faire face avec succ√®s aux probl√®mes environnementaux de vie et de mort. L’√ģle ne fait que 1,8 miles carr√©s de superficie et compte 1 200 habitants, soit 800 personnes par mile carr√© de terre agricole. La communaut√© existe de mani√®re durable depuis 3 000 ans. Tikopia est couverte de vergers et de jardins √† plusieurs √©tages qui imitent les for√™ts tropicales naturelles. √Ä premi√®re vue, la plus grande partie de l’√ģle semble √™tre couverte de for√™ts, bien que les v√©ritables for√™ts tropicales humides ne subsistent que dans quelques parties escarp√©es de l’√ģle. Tikopia est suffisamment petite pour que tous ses habitants puissent se familiariser avec l’ensemble de leur √©cosyst√®me. Elle est √©galement isol√©e, de sorte que pendant longtemps, ils n’ont pas pu importer de ressources ou exporter les cons√©quences de leur mode de vie. Chacun des quatre clans a un chef, mais celui-ci n’a pas de pouvoir coercitif et joue un r√īle c√©r√©moniel en tant que gardien de la tradition. Tikopia est l’une des √ģles polyn√©siennes les moins stratifi√©es socialement‚ÄĮ; par exemple, les chefs doivent encore travailler et produire leur propre nourriture. Le contr√īle de la population est une valeur commune, et les parents estiment qu’il est immoral d’avoir plus qu’un certain nombre d’enfants. Un exemple frappant de la force de ces valeurs collectives et de leur renforcement est la d√©cision collective prise par les insulaires vers 1600 de mettre fin √† l’√©levage de porcs. Ils ont abattu tous les porcs de l’√ģle, m√™me si la viande de porc √©tait une source alimentaire tr√®s appr√©ci√©e, car l’√©levage de porcs √©tait une contrainte majeure pour l’environnement. Dans une soci√©t√© plus stratifi√©e et hi√©rarchis√©e, cela aurait pu √™tre impossible, car l’√©lite obligeait g√©n√©ralement les plus pauvres √† subir les cons√©quences de leur mode de vie plut√īt que de renoncer √† un produit de luxe estim√© .

Avant la colonisation et l’arriv√©e d√©sastreuse des missionnaires, les m√©thodes de contr√īle de la population sur Tikopia comprenaient la contraception naturelle, l’avortement et l’abstinence pour les jeunes – bien qu’il s’agissait d’un c√©libat de compassion qui √©quivalait √† une interdiction de la reproduction plut√īt que du sexe. Les Tikopiens utilisaient √©galement d’autres formes de contr√īle de la population, comme l’infanticide, que de nombreuses personnes dans d’autres soci√©t√©s trouveraient inadmissibles, mais Tikopia peut encore nous fournir un exemple parfaitement valable car avec l’efficacit√© des techniques modernes de contraception et d’avortement, aucune autre m√©thode n’est n√©cessaire pour une approche d√©centralis√©e du contr√īle de la population. La caract√©ristique la plus importante de l’exemple de Tikopian est leur ethos : leur reconnaissance du fait qu’ils vivaient sur une √ģle et que les ressources √©taient limit√©es, de sorte que l’augmentation de leur population √©quivalait √† un suicide. D’autres soci√©t√©s insulaires polyn√©siennes ont ignor√© ce fait et sont mortes par la suite. La plan√®te Terre, dans ce sens, est √©galement une √ģle‚ÄĮ; par cons√©quent, nous devons d√©velopper √† la fois une conscience globale et des √©conomies localis√©es, afin d’√©viter de d√©passer la capacit√© de la terre et de rester conscients des autres √™tres vivants avec lesquels nous partageons cette √ģle.

Aujourd’hui, la majeure partie du monde n’est pas organis√©e en communaut√©s structur√©es pour √™tre sensibles aux limites de l’environnement local, mais il est possible de recr√©er de telles communaut√©s. Il existe un mouvement croissant de communaut√©s √©cologiquement durables, ou “√©covillages”, organis√©es sur des lignes horizontales, non hi√©rarchiques, dans lesquelles des groupes de personnes allant d’une douzaine √† plusieurs centaines se rassemblent pour cr√©er des soci√©t√©s anarchiques avec des conceptions organiques et durables. La construction de ces villages maximise l’efficacit√© des ressources et la durabilit√© √©cologique, et cultive √©galement la sensibilit√© √† l’environnement local sur le plan culturel et spirituel. Ces √©covillages sont √† la pointe du d√©veloppement de technologies durables. Toute communaut√© alternative peut d√©g√©n√©rer en √©vasion de jeunes cadres et entrepreneurs de haut niveau, et les √©covillages sont vuln√©rables √† cela, mais une partie importante du mouvement des √©covillages cherche √† d√©velopper et √† diffuser des innovations qui sont pertinentes pour le monde entier plut√īt que de se fermer au monde. Pour aider √† la prolif√©ration des √©covillages et √† leur adaptation √† toutes les r√©gions du globe, et pour faciliter la coordination entre les √©covillages existants, 400 d√©l√©gu√©s de 40 pays se sont r√©unis √† Findhorn, en √Čcosse, en 1995 et ont cr√©√© le GEN, le r√©seau mondial des √©covillages.

Chaque √©covillage est un peu diff√©rent, mais quelques exemples peuvent donner une id√©e de leur diversit√©. The Farm, dans la campagne du Tennessee, aux √Čtats-Unis, compte 350 habitants. Cr√©√©e en 1971, elle comprend des jardins en paillis, des douches chauff√©es √† l’√©nergie solaire, une entreprise de champignons shiitake durable, des maisons en balles de paille et un centre de formation pour les personnes du monde entier qui souhaitent construire leur propre √©covillage. Le vieux Bassaisa, en √Čgypte, compte quelques centaines d’habitants et existe depuis des milliers d’ann√©es. Les habitants ont mis au point une conception de village √©cologique et durable √† partir de m√©thodes traditionnelles. Old Bassaisa abrite maintenant un centre de prospective et ils d√©veloppent de nouvelles technologies durables comme une unit√© de production de m√©thane qui extrait les gaz du fumier de vache pour √©viter d’avoir √† utiliser le bois de chauffage qui se fait rare. Ils utilisent le lisier restant comme engrais pour leurs champs. Ecotop, pr√®s de D√ľsseldorf en Allemagne, est une banlieue enti√®re avec des centaines d’habitants vivant dans plusieurs immeubles de quatre √©tages et quelques maisons individuelles. L’architecture favorise un sentiment de communaut√© et de libert√©, avec un certain nombre d’espaces communs et priv√©s. Entre les b√Ętiments, dans une sorte de centre du village, se trouve une cour/jeu/zone pi√©tonne √† usage multiple, ainsi que des jardins communautaires et une abondance de plantes et d’arbres. Les b√Ętiments, qui ont une esth√©tique urbaine totalement moderne, ont √©t√© construits avec des mat√©riaux naturels et con√ßus avec un chauffage et un refroidissement passifs et un traitement biologique des eaux us√©es sur place.

Earthhaven, qui compte environ 60 habitants, a √©t√© fond√©e en 1995 en Caroline du Nord par des concepteurs de la permaculture. Il est compos√© de plusieurs groupes de quartiers situ√©s dans les collines escarp√©es des Appalaches. La plupart des terres sont couvertes de for√™ts, mais les r√©sidents ont r√©cemment pris la d√©cision difficile de d√©fricher une partie de la for√™t pour y faire des jardins afin de se rapprocher de l’autosuffisance alimentaire plut√īt que d’exporter les co√Ľts de leur mode de vie en achetant de la nourriture ailleurs. Ils en ont longuement parl√©, se sont pr√©par√©s spirituellement et ont tent√© de d√©fricher la terre de mani√®re respectueuse. Ce genre d’attitude, que l’id√©ologie capitaliste qualifierait de sentimentale et d’inefficace, est exactement ce qui pourrait emp√™cher la destruction de l’environnement dans une soci√©t√© anarchiste.

Il faut aussi de la f√©rocit√© et la volont√© d’agir directement pour d√©fendre l’environnement. Sur l’isthme de Tehuantepec, √† Oaxaca, au Mexique, les peuples indig√®nes anarchistes et anti-autoritaires ont montr√© exactement ces qualit√©s en prot√©geant la terre contre une s√©rie de menaces. Des organisations telles que l’Union des communaut√©s indig√®nes de la zone nord de l’isthme, UCIZONI, qui regroupe une centaine de communaut√©s √† Oaxaca et √† Veracruz, et plus tard le groupe anarchiste/magoniste CIPO-RFM, ont lutt√© contre la construction de parcs √©oliens, de fermes de crevettes, de plantations d’eucalyptus et contre l’expropriation des terres par l’industrie du bois, qui ont eu des effets d√©vastateurs sur l’environnement. Ils ont √©galement r√©duit les pressions √©conomiques visant √† exploiter l’environnement en cr√©ant des coop√©ratives de ma√Įs et de caf√© et en construisant des √©coles et des cliniques. Parall√®lement, ils ont cr√©√© un r√©seau de stations de radio communautaires autonomes pour √©duquer les gens sur les dangers pour l’environnement et informer les communaut√©s environnantes sur les nouveaux projets industriels qui d√©truiraient davantage de terres. En 2001, les communaut√©s indig√®nes ont fait √©chouer la construction d’une autoroute qui faisait partie du Plan Puebla Panama, un m√©ga-projet n√©olib√©ral destin√© √† relier l’Am√©rique du Nord et du Sud √† des infrastructures de transport con√ßues pour accro√ģtre le flux de marchandises. Pendant la r√©bellion zapatiste de 1994, ils ont ferm√© les lignes de transport pour ralentir le mouvement des troupes, et ils ont √©galement bloqu√© les routes et ferm√© les bureaux du gouvernement pour soutenir la r√©bellion de 2006 dans tout Oaxaca.

En 1998, le minist√®re des transports du Minnesota a voulu faire passer une autoroute par un parc de Minneapolis, au confluent du Minnesota et du Mississippi. La d√©viation propos√©e d√©truirait une zone qui contenait de vieux arbres, un pr√©cieux √©cosyst√®me de savane de ch√™nes, une ancienne source d’eau douce et des sites sacr√©s pour les Am√©rindiens – un espace sauvage vital au milieu de la ville qui servait √©galement de refuge √† de nombreux voisins. Des militants indig√®nes du Mouvement des Indiens d’Am√©rique et de la communaut√© dakota de Mendota Mdewakanton se sont r√©unis pour travailler en coalition avec les r√©sidents blancs, les √©cologistes de Earth First‚ÄĮ! et les anarchistes de tout le pays pour aider √† arr√™ter la construction. Le r√©sultat a √©t√© l’√Čtat libre de Minnehaha, une zone autonome qui est devenue la premi√®re et la plus longue occupation urbaine antirouti√®re de l’histoire des √Čtats-Unis. Pendant un an et demi, des centaines de personnes ont occup√© le terrain pour emp√™cher le minist√®re des transports d’abattre les arbres et de construire la route, et des milliers d’autres ont soutenu et visit√© l’√Čtat libre. L’occupation a donn√© du pouvoir √† d’innombrables participants, a permis √† de nombreux Dakotas de renouer avec leur h√©ritage, a gagn√© le soutien de nombreux voisins, a cr√©√© une zone autonome et une communaut√© auto-organis√©e pendant un an, et a consid√©rablement retard√© la destruction de la zone – gagnant du temps pendant lequel de nombreuses personnes ont pu d√©couvrir et appr√©cier l’espace de mani√®re intime et spirituelle.

Pour √©craser l’occupation, l’√Čtat a √©t√© contraint de recourir √† diverses tactiques r√©pressives. Les habitants du campement ont √©t√© victimes de harc√®lement, de surveillance et d’infiltration. Une arm√©e de policiers a fait des raids et a d√©truit les camps √† plusieurs reprises‚ÄĮ; ils ont tortur√©, hospitalis√© et presque tu√© des gens‚ÄĮ; et ont proc√©d√© √† plus d’une centaine d’arrestations. Finalement, l’√Čtat a coup√© les arbres et construit la route, mais les manifestants ont r√©ussi √† sauver la source d’eau froide, qui est un site sacr√© pour les peuples indig√®nes de la r√©gion et une partie importante du bassin versant local. Les participants autochtones ont d√©clar√© une importante victoire spirituelle.

Dans tout Minneapolis, des gens qui avaient initialement soutenu le projet destructeur en raison de ses avantages suppos√©s pour le syst√®me de transport ont √©t√© gagn√©s par la r√©sistance pour sauver le parc, et sont venus s’opposer √† l’autoroute. Si la d√©cision leur avait appartenu, l’autoroute n’aurait pas √©t√© construite. L’√Čtat libre a cr√©√© et entretenu des coalitions et des liens communautaires qui perdurent encore aujourd’hui, formant de nouvelles g√©n√©rations de communaut√©s radicales et inspirant des efforts similaires dans le monde entier.

En dehors d’√Čdimbourg, en √Čcosse, les √©co-anarchistes ont eu encore plus de succ√®s en sauvant une for√™t. Le camp anti-routes de Bilston Glen existe depuis plus de sept ans au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, attirant la participation de centaines de personnes et stoppant la construction d’une d√©viation souhait√©e par les grandes installations biotechnologiques de la r√©gion. Pour permettre aux gens d’y vivre en permanence avec un impact moindre sur la for√™t, et pour rendre plus difficile leur expulsion par la police, les militants ont construit des maisons dans les arbres que les gens occupent toute l’ann√©e. Le village est certes peu technologique, mais il a aussi un faible impact, et certaines des maisons sont clairement des Ňďuvres d’amour, suffisamment confortables pour √™tre consid√©r√©es comme des habitations permanentes. La douzaine d’habitants s’occupent √©galement de la for√™t, √©liminant les esp√®ces envahissantes et encourageant la croissance des esp√®ces indig√®nes. Le village d’arbres de Bilston Glen n’est que l’un des nombreux exemples d’occupations anti-routi√®res et d’actions √©cologiques directes au Royaume-Uni qui cr√©ent une force collective qui fait r√©fl√©chir l’√Čtat √† deux fois avant de construire de nouvelles routes ou d’expulser des manifestants. Le village franchit √©galement la limite entre la simple opposition √† la politique gouvernementale et la cr√©ation de nouvelles relations sociales avec l’environnement : au cours de sa d√©fense, des dizaines de personnes ont fait de la for√™t leur foyer, et des centaines d’autres ont personnellement compris l’importance d’une relation respectueuse avec la nature et de sa d√©fense contre la civilisation occidentale.

Qu’en est-il des probl√®mes environnementaux mondiaux, comme le changement climatique‚ÄĮ?

Les anarchistes n’ont pas encore l’exp√©rience des probl√®mes mondiaux car nos succ√®s jusqu’√† pr√©sent n’ont √©t√© que locaux et temporaires. Les soci√©t√©s apatrides et anarchiques couvraient autrefois le monde, mais c’√©tait bien avant l’existence de probl√®mes environnementaux mondiaux comme ceux cr√©√©s par le capitalisme. Aujourd’hui, les membres de nombre de ces soci√©t√©s indig√®nes sont √† l’avant-garde de la r√©sistance mondiale √† la destruction √©cologique caus√©e par les gouvernements et les entreprises.

Les anarchistes coordonnent √©galement la r√©sistance au niveau mondial. Ils organisent des manifestations internationales contre les grands pollueurs et leurs bailleurs de fonds, comme les mobilisations lors des sommets du G8 qui ont r√©uni des centaines de milliers de personnes de dizaines de pays pour manifester contre les √Čtats les plus responsables du r√©chauffement climatique et d’autres probl√®mes. En r√©ponse √† l’activit√© mondiale des soci√©t√©s transnationales, les anarchistes √©cologistes partagent des informations √† l’√©chelle mondiale. De cette mani√®re, les militants du monde entier peuvent coordonner des actions simultan√©es contre les entreprises, en ciblant une usine ou une mine polluante sur un continent, des magasins de d√©tail sur un autre continent, et un si√®ge international ou une assembl√©e d’actionnaires sur un autre continent.

Par exemple, des protestations, des boycotts et des actes de sabotage majeurs contre Shell Oil ont √©t√© coordonn√©s entre les populations du Nigeria, d’Europe et d’Am√©rique du Nord tout au long des ann√©es 1980 et 1990. En 1986, les autonomistes danois ont proc√©d√© √† de multiples bombardements simultan√©s de stations Shell dans tout le pays lors d’un boycott mondial pour punir Shell de son soutien au gouvernement responsable de l’apartheid en Afrique du Sud. Aux Pays-Bas, le groupe clandestin anti-autoritaire RARA (Revolutionary Anti-Racist Action) a men√© une campagne d’attentats √† la bombe non mortels contre Shell Oil, jouant un r√īle crucial pour forcer Shell √† se retirer d’Afrique du Sud. En 1995, lorsque Shell a voulu se d√©barrasser d’une vieille plate-forme p√©troli√®re en mer du Nord, elle a √©t√© contrainte d’abandonner ses plans par des protestations au Danemark et au Royaume-Uni, une occupation de la plate-forme p√©troli√®re par des militants de Greenpeace, un attentat √† la bombe et une fusillade contre des stations Shell dans deux villes diff√©rentes en Allemagne ainsi qu’un boycott qui a fait chuter les ventes de dix pour cent dans ce pays. Des efforts comme ceux-ci pr√©figurent les r√©seaux mondiaux d√©centralis√©s qui pourraient prot√©ger l’environnement dans un avenir anarchiste. Si nous parvenons √† abolir le capitalisme et l’√Čtat, nous aurons √©limin√© les plus grands ravageurs syst√©miques de l’environnement ainsi que les barri√®res structurelles qui entravent actuellement l’action populaire pour la d√©fense de la nature.

Il existe des exemples historiques de soci√©t√©s apatrides r√©pondant √† des probl√®mes environnementaux collectifs √† grande √©chelle par des r√©seaux d√©centralis√©s. Bien que les probl√®mes ne soient pas mondiaux, les distances relatives auxquelles ils √©taient confront√©s – l’information circulant √† un rythme de pi√©ton – √©taient peut-√™tre plus grandes que les distances qui marquent le monde d’aujourd’hui, dans lequel les gens peuvent communiquer instantan√©ment m√™me s’ils vivent de part et d’autre de la plan√®te.

Les Tonga sont un archipel du Pacifique colonis√© par des peuples polyn√©siens. Avant la colonisation, il avait un syst√®me politique centralis√© avec un chef h√©r√©ditaire, mais le syst√®me √©tait beaucoup moins centralis√© qu’un √Čtat, et les pouvoirs coercitifs du chef √©taient limit√©s. Pendant 3 200 ans, le peuple des Tonga a pu maintenir des pratiques durables sur un archipel de 288 miles carr√©s avec des dizaines de milliers d’habitants. Il n’y avait pas de technologie de communication, donc les informations circulaient lentement. Les Tonga sont trop grandes pour qu’un seul agriculteur puisse conna√ģtre toutes les √ģles ou m√™me toutes ses grandes √ģles. Traditionnellement, le dirigeant √©tait capable d’orienter et de garantir des pratiques durables non pas en recourant √† la force, mais parce qu’il avait acc√®s √† l’information de l’ensemble du territoire, tout comme le ferait une f√©d√©ration ou une assembl√©e g√©n√©rale si les insulaires s’organisaient de cette mani√®re. C’√©tait aux individus qui composaient la soci√©t√© de mettre en Ňďuvre des pratiques particuli√®res et de soutenir l’id√©e de durabilit√©.

Le fait qu’une population nombreuse puisse prot√©ger l’environnement de mani√®re diffuse ou d√©centralis√©e, sans leadership, est amplement d√©montr√© par les montagnards de Nouvelle-Guin√©e susmentionn√©s. L’agriculture conduit g√©n√©ralement √† la d√©forestation, car les terres sont d√©frich√©es pour les champs, et la d√©forestation peut tuer le sol. De nombreuses soci√©t√©s r√©agissent en d√©frichant davantage de terres pour compenser la baisse de productivit√© des sols, ce qui aggrave le probl√®me. De nombreuses civilisations se sont effondr√©es parce qu’elles ont d√©truit leur sol par la d√©forestation. Le danger d’√©rosion des sols est accentu√© dans les r√©gions montagneuses, comme les hauts plateaux de Nouvelle-Guin√©e, o√Ļ les fortes pluies peuvent emporter en masse les sols d√©nud√©s. Une pratique plus intelligente, que les agriculteurs de Nouvelle-Guin√©e ont perfectionn√©e, est la silvaculture : int√©grer les arbres aux autres cultures, combiner verger, champ et for√™t pour prot√©ger le sol et cr√©er des cycles chimiques symbiotiques entre les diff√©rentes plantes cultiv√©es.

Les habitants des hautes terres ont d√©velopp√© des techniques sp√©ciales de lutte contre l’√©rosion pour √©viter de perdre le sol de leurs vall√©es montagneuses escarp√©es. Un agriculteur particulier aurait pu obtenir un avantage rapide en prenant des raccourcis qui auraient √©ventuellement caus√© l’√©rosion et priv√© les g√©n√©rations futures de sols sains, mais les techniques durables ont √©t√© utilis√©es universellement √† l’√©poque de la colonisation. Les techniques anti-√©rosion ont √©t√© r√©pandues et renforc√©es en utilisant exclusivement des moyens collectifs et d√©centralis√©s. Les montagnards n’avaient pas besoin d’experts pour mettre au point ces technologies environnementales et de jardinage et ils n’avaient pas besoin de bureaucrates pour s’assurer que tout le monde les utilisait. Au contraire, ils s’appuyaient sur une culture qui valorisait l’exp√©rimentation, la libert√© individuelle, la responsabilit√© sociale, la gestion collective de la terre et la libre communication. Les innovations efficaces d√©velopp√©es dans une r√©gion se sont r√©pandues rapidement et librement de vall√©e en vall√©e. Sans t√©l√©phone, sans radio ni internet, et s√©par√©es par des montagnes escarp√©es, chaque communaut√© de vall√©e √©tait comme un pays √† part enti√®re. Des centaines de langues sont parl√©es sur les hauts plateaux de Nouvelle-Guin√©e, changeant d’une communaut√© √† l’autre. Dans ce monde miniature, aucune communaut√© ne pouvait s’assurer que les autres communaut√©s ne d√©truisaient pas leur environnement – pourtant, leur approche d√©centralis√©e de la protection de l’environnement fonctionnait. Pendant des milliers d’ann√©es, elles ont prot√©g√© leur sol et fait vivre une population de millions de personnes vivant √† une densit√© de population si √©lev√©e que les premiers Europ√©ens √† voler au-dessus d’eux ont vu un pays qu’ils comparaient aux Pays-Bas.

La gestion de l’eau dans ce pays du nord des basses terres au cours des 12e et 13e si√®cles offre un autre exemple de solutions ascendantes aux probl√®mes environnementaux. Comme une grande partie des Pays-Bas est situ√©e en dessous du niveau de la mer et que la quasi-totalit√© du pays est menac√©e d’inondation, les agriculteurs ont d√Ľ travailler constamment pour maintenir et am√©liorer le syst√®me de gestion de l’eau. Les protections contre les inondations √©taient une infrastructure commune qui profitait √† tout le monde, mais elles n√©cessitaient aussi que chacun investisse dans le bien de la collectivit√© pour les entretenir : un agriculteur individuel avait tout √† gagner √† se soustraire √† ses obligations en mati√®re de gestion de l’eau, mais la soci√©t√© tout enti√®re y perdait en cas d’inondation. Cet exemple est particuli√®rement significatif parce que la soci√©t√© n√©erlandaise n’avait pas les valeurs anarchistes communes aux soci√©t√©s indig√®nes. La r√©gion a longtemps √©t√© convertie au christianisme et endoctrin√©e dans ses valeurs √©cocidaires et hi√©rarchiques‚ÄĮ; pendant des centaines d’ann√©es, elle a √©t√© sous le contr√īle d’un √Čtat, bien que l’empire se soit effondr√© et qu’au cours des 12e et 13e si√®cles, les Pays-Bas aient √©t√© effectivement apatrides. L’autorit√© centrale sous la forme de fonctionnaires de l’√©glise, de seigneurs f√©odaux et de guildes restait forte en Hollande et en Z√©lande, o√Ļ le capitalisme finirait par prendre naissance, mais dans les r√©gions du nord comme la Frise, la soci√©t√© √©tait largement d√©centralis√©e et horizontale.

√Ä cette √©poque, les contacts entre des villes distantes de plusieurs dizaines de kilom√®tres – soit plusieurs jours de voyage – pouvaient √™tre plus difficiles que la communication mondiale actuelle. Malgr√© cette difficult√©, les communaut√©s agricoles, les villes et les villages ont r√©ussi √† construire et √† entretenir de vastes infrastructures pour r√©cup√©rer des terres sur la mer et se prot√©ger contre les inondations dans un contexte de fluctuation du niveau de la mer. Les conseils de voisinage, en organisant des bandes de travail coop√©ratif ou en r√©partissant les t√Ęches entre les communaut√©s, ont construit et entretenu les digues, les canaux, les √©cluses et les syst√®mes de drainage n√©cessaires pour prot√©ger l’ensemble de la soci√©t√©‚ÄĮ; c’est “une approche conjointe de la base vers le sommet, des communaut√©s locales, qui a trouv√© sa protection en s’organisant de cette mani√®re”. ” L’organisation horizontale spontan√©e a m√™me jou√© un r√īle majeur dans les zones f√©odales telles que la Hollande et la Z√©lande, et on peut douter que les faibles autorit√©s qui existaient dans ces r√©gions aient pu g√©rer seules les ouvrages hydrauliques n√©cessaires, √©tant donn√© leur pouvoir limit√©. Bien que les autorit√©s s’attribuent toujours le m√©rite de la cr√©ativit√© des masses, l’auto-organisation spontan√©e persiste m√™me dans l’ombre de l’√Čtat.

Le seul moyen de sauver la planète

En mati√®re de protection de l’environnement, presque tout syst√®me social serait meilleur que celui dont nous disposons actuellement. Le capitalisme est le premier arrangement social de l’histoire de l’humanit√© √† mettre en danger la survie de notre esp√®ce et la vie sur terre en g√©n√©ral. Le capitalisme incite √† exploiter et √† d√©truire la nature, et cr√©e une soci√©t√© atomis√©e incapable de prot√©ger l’environnement. Sous le capitalisme, l’√©cocide est litt√©ralement un droit. Les protections environnementales sont des “barri√®res commerciales”‚ÄĮ; emp√™cher une soci√©t√© de couper √† blanc les terres qu’elle a achet√©es est une violation de la propri√©t√© priv√©e et de la libre entreprise. Les entreprises sont autoris√©es √† fabriquer des millions de tonnes de plastique, la plupart pour des emballages jetables, malgr√© le fait qu’elles n’ont aucun plan pour s’en d√©barrasser et qu’elles n’ont m√™me pas la moindre id√©e de ce qu’il adviendra de tout cela‚ÄĮ; le plastique ne se d√©compose pas, de sorte que les d√©chets plastiques remplissent l’oc√©an et apparaissent dans le corps des cr√©atures marines, et cela peut durer des millions d’ann√©es. Pour sauver les rhinoc√©ros menac√©s par les braconniers, les gardes-chasse ont commenc√© √† scier leurs pr√©cieuses cornes‚ÄĮ; mais les braconniers les tuent quand m√™me, car une fois qu’elles auront disparu, la valeur des quelques morceaux d’ivoire de rhinoc√©ros restants cr√®vera le plafond.

Et malgr√© tout cela, les universit√©s ont l’audace d’endoctriner les √©tudiants √† croire qu’une soci√©t√© communale serait incapable de prot√©ger l’environnement √† cause de la soi-disant trag√©die des biens communs. Ce mythe est souvent expliqu√© ainsi : imaginez qu’une soci√©t√© de bergers poss√®de les p√Ęturages en commun. Ils en profitent collectivement si chacun fait pa√ģtre un plus petit nombre de moutons, parce que le p√Ęturage reste fertile, mais chacun d’entre eux en profite individuellement s’il surp√Ęte, parce qu’il recevra une plus grande part du produit – ainsi la propri√©t√© collective conduit soi-disant √† l’√©puisement des ressources. Les exemples historiques destin√©s √† corroborer cette th√©orie sont g√©n√©ralement tir√©s de situations coloniales et postcoloniales dans lesquelles des personnes opprim√©es, dont les formes traditionnelles d’organisation et de gestion ont √©t√© sap√©es, sont entass√©es sur des terres marginales, avec des r√©sultats pr√©visibles. Le sc√©nario de l’√©levage de moutons suppose une situation extr√™mement rare dans l’histoire de l’humanit√© : un collectif compos√© d’individus atomis√©s et comp√©titifs qui privil√©gient la richesse personnelle aux liens sociaux et √† la sant√© √©cologique, et qui ne disposent pas d’arrangements sociaux ou de traditions pouvant garantir une utilisation durable et partag√©e.

Le capitalisme a d√©j√† provoqu√© la plus grande vague d’extinctions de la plan√®te depuis qu’une collision d’ast√©ro√Įdes a tu√© les dinosaures. Pour emp√™cher que le changement climatique mondial n’entra√ģne un effondrement √©cologique total et que la pollution et la surpopulation ne tuent la plupart des mammif√®res, des oiseaux, des amphibiens et de la vie marine de la plan√®te, nous devons abolir le capitalisme, dans les prochaines d√©cennies, esp√©rons-le. Les extinctions caus√©es par l’homme sont apparentes depuis au moins cent ans maintenant. L’effet de serre est largement reconnu depuis pr√®s de deux d√©cennies. Le meilleur r√©sultat de l’ing√©niosit√© r√©put√©e de la libre entreprise est le commerce du carbone, une farce ridicule. De m√™me, nous ne pouvons pas faire confiance √† un gouvernement mondial pour sauver la plan√®te. La premi√®re pr√©occupation d’un gouvernement est toujours son propre pouvoir, et il fonde ce pouvoir sur les relations √©conomiques. L’√©lite au pouvoir doit maintenir une position privil√©gi√©e, et ce privil√®ge d√©pend de l’exploitation des autres et de l’environnement.

Les soci√©t√©s localis√©es et √©galitaires, li√©es par une communication et une sensibilisation mondiales, sont la meilleure chance de sauver l’environnement. Les √©conomies autosuffisantes et autonomes ne laissent pratiquement aucune empreinte carbone. Elles n’ont pas besoin de p√©trole pour faire entrer et sortir les marchandises, ni d’√©normes quantit√©s d’√©lectricit√© pour alimenter les complexes industriels afin de produire des biens destin√©s √† l’exportation. Elles doivent produire elles-m√™mes la majeure partie de leur √©nergie gr√Ęce √† l’√©nergie solaire, √©olienne, aux biocarburants et √† d’autres technologies similaires, et s’appuient davantage sur ce qui peut √™tre fait manuellement que sur des appareils √©lectriques. Ces soci√©t√©s polluent moins car elles sont moins incit√©es √† la production de masse et n’ont pas les moyens de d√©verser leurs sous-produits sur les terres des autres. Au lieu d’a√©roports bond√©s, d’autoroutes encombr√©es et de longs trajets pour se rendre au travail, nous pouvons imaginer des v√©los, des bus, des trains interr√©gionaux et des voiliers. De m√™me, les populations n’√©chapperont pas √† tout contr√īle, car les femmes seront habilit√©es √† g√©rer leur f√©condit√© et l’√©conomie localis√©e fera appara√ģtre la disponibilit√© limit√©e des ressources.

Un monde √©cologiquement durable devrait √™tre anti-autoritaire, de sorte qu’aucune soci√©t√© ne puisse empi√©ter sur ses voisins pour √©tendre sa base de ressources‚ÄĮ; et coop√©ratif, de sorte que les soci√©t√©s puissent se regrouper pour se d√©fendre contre un groupe d√©veloppant des tendances imp√©rialistes. Plus important encore, elle exigerait un ethos √©cologique commun, afin que les gens respectent l’environnement plut√īt que de le consid√©rer simplement comme une mati√®re premi√®re √† exploiter. Nous pouvons commencer √† construire un tel monde d√®s maintenant, en apprenant des soci√©t√©s indig√®nes √©cologiquement durables, en sabotant et en faisant honte aux pollueurs, en r√©pandant l’amour de la nature et la conscience de nos bio-r√©gions, et en √©tablissant des projets qui nous permettent de satisfaire nos besoins en nourriture, en eau et en √©nergie au niveau local.

Lectures recommandées

Nirmal Sengupta, Managing Common Property : Irrigation in India and The Philippines, New Delhi : Sage, 1991.

Winona LaDuke, Recovering the Sacred : The Power of Naming and Claiming, Cambridge : South End Press, 2005.

Jan Martin Bang, Ecovillages : A Practical Guide to Sustainable Communities. Edinburgh : Floris Books, 2005.

Heather C. Flores, Food Not Lawns : How To Turn Your Yard Into A Garden And Your Neighborhood Into A Community. White River Jct., Vermont : Chelsea Green, 2006.

Jared Diamond, Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed, New York, Viking, 2005.

Murray Bookchin, The Ecology of Freedom : the Emergence and Dissolution of Hierarchy, Palo Alto, CA : Cheshire Books, 1982.

Elli King, ed., Listen : The Story of the People at Taku Wakan Tipi and the Reroute of Highway 55, or, The Minnehaha Free State, Tucson, AZ : Feral Press, 2006.

Bill Holmgren and David Mollison, Permaculture One : a Perennial Agriculture for Human Settlements. Sydney : Corgi books, 1978.

5. Le crime

La prison est l’institution qui symbolise le plus concr√®tement la domination. Les anarchistes souhaitent cr√©er une soci√©t√© capable de se prot√©ger et de r√©soudre ses probl√®mes internes sans police, sans juges ni prisons‚ÄĮ; une soci√©t√© qui ne consid√®re pas ses probl√®mes en termes de bien et de mal, de permis et d’interdiction, de non-respect des lois et de criminels.

Qui nous prot√©gera sans la police‚ÄĮ?

Dans notre soci√©t√©, la police b√©n√©ficie d’un √©norme battage m√©diatique, qu’il s’agisse de la couverture m√©diatique biais√©e et alarmante de la criminalit√© ou du flot de films et d’√©missions de t√©l√©vision pr√©sentant les policiers comme des h√©ros et des protecteurs. Pourtant, l’exp√©rience de nombreuses personnes avec la police contraste fortement avec cette propagande pesante.

Dans une soci√©t√© hi√©rarchis√©e, qui la police prot√®ge-t-elle‚ÄĮ? Qui a le plus √† craindre de la criminalit√©, et qui a le plus √† craindre de la police‚ÄĮ? Dans certaines communaut√©s, la police est comme une force d’occupation‚ÄĮ; la police et la criminalit√© forment les m√Ęchoires imbriqu√©es d’un pi√®ge qui emp√™che les gens de fuir des situations d’oppression ou de sauver leur communaut√© de la violence, de la pauvret√© et de la fragmentation.

Historiquement, la police ne s’est pas d√©velopp√©e par n√©cessit√© sociale pour prot√©ger les gens contre la hausse de la criminalit√©. Aux √Čtats-Unis, les forces de police modernes sont apparues √† un moment o√Ļ la criminalit√© √©tait d√©j√† en baisse. Au contraire, l’institution de la police est apparue comme un moyen de donner √† la classe dirigeante un plus grand contr√īle sur la population et d’√©tendre le monopole de l’√Čtat sur la r√©solution des conflits sociaux. Ce n’√©tait pas une r√©ponse au crime ou une tentative de le r√©soudre‚ÄĮ; au contraire, cela a co√Įncid√© avec la cr√©ation de nouvelles formes de criminalit√©. Au m√™me moment o√Ļ les forces de police √©taient √©largies et modernis√©es, la classe dirigeante a commenc√© √† criminaliser des comportements de classe inf√©rieure qui √©taient auparavant acceptables, comme le vagabondage, le jeu et l’ivresse publique. Les autorit√©s d√©finissent “l’activit√© criminelle” en fonction de leurs propres besoins, puis pr√©sentent leurs d√©finitions comme neutres et intemporelles. Par exemple, la pollution et les accidents du travail peuvent tuer beaucoup plus de personnes que la drogue, mais les dealers de drogue sont consid√©r√©s comme une menace pour la soci√©t√©, mais pas les propri√©taires d’usine. Et m√™me lorsque les propri√©taires d’usines enfreignent la loi d’une mani√®re qui tue des gens, ils ne sont pas envoy√©s en prison.

Aujourd’hui, plus des deux tiers des prisonniers aux √Čtats-Unis sont enferm√©s pour des d√©lits non violents. Il n’est pas surprenant que la majorit√© des prisonniers soient des personnes pauvres et de couleur, √©tant donn√© la criminalisation de la drogue et de l’immigration, les peines disproportionn√©es pour les drogues g√©n√©ralement consomm√©es par les personnes pauvres, et la plus grande chance que les personnes de couleur aient √©t√© condamn√©es ou condamn√©es plus s√©v√®rement pour les m√™mes crimes. De m√™me, la pr√©sence intense de la police militaris√©e dans les ghettos et les quartiers pauvres est li√©e au fait que la criminalit√© reste √©lev√©e dans ces quartiers alors que les taux d’incarc√©ration augmentent. La police et les prisons sont des syst√®mes de contr√īle qui pr√©servent les in√©galit√©s sociales, r√©pandent la peur et le ressentiment, excluent et ali√®nent des communaut√©s enti√®res, et exercent une violence extr√™me contre les secteurs les plus opprim√©s de la soci√©t√©.

Ceux qui peuvent organiser leur propre vie au sein de leur communaut√© sont mieux √©quip√©s pour se prot√©ger. Certaines soci√©t√©s et communaut√©s qui ont gagn√© leur autonomie par rapport √† l’√Čtat organisent des patrouilles de b√©n√©voles pour aider les personnes dans le besoin et d√©courager les agressions. Contrairement √† la police, ces groupes n’ont g√©n√©ralement pas d’autorit√© coercitive ni de structure bureaucratique ferm√©e, et sont plus susceptibles d’√™tre compos√©s de b√©n√©voles du voisinage. Ils se concentrent sur la protection des personnes plut√īt que sur la propri√©t√© ou les privil√®ges, et en l’absence de code juridique, ils r√©pondent aux besoins des gens plut√īt qu’√† un protocole rigide. D’autres soci√©t√©s s’organisent contre les pr√©judices sociaux sans mettre en place d’institutions sp√©cifiques. Elles utilisent plut√īt des sanctions diffuses – des r√©ponses et des attitudes r√©pandues dans la soci√©t√© et propag√©es dans la culture – pour promouvoir un environnement s√Ľr.

Les anarchistes ont une vision totalement diff√©rente des probl√®mes que les soci√©t√©s autoritaires placent dans le cadre du crime et de la punition. Un crime est la violation d’une loi √©crite, et les lois sont impos√©es par des corps d’√©lite. En derni√®re instance, la question n’est pas de savoir si quelqu’un fait du mal aux autres mais si elle d√©sob√©it aux ordres de l’√©lite. En r√©ponse au crime, le ch√Ętiment cr√©e des hi√©rarchies de moralit√© et de pouvoir entre le criminel et les dispensateurs de justice. Elle prive le criminel des ressources dont il peut avoir besoin pour se r√©ins√©rer dans la communaut√© et cesser de faire du mal aux autres.

Dans une soci√©t√© responsabilis√©e, les gens n’ont pas besoin de lois √©crites‚ÄĮ; ils ont le pouvoir de d√©terminer si quelqu’un les emp√™che de satisfaire leurs besoins, et peuvent faire appel √† leurs pairs pour les aider √† r√©soudre les conflits. Dans cette optique, le probl√®me n’est pas la criminalit√©, mais le pr√©judice social – des actes tels que les agressions et la conduite en √©tat d’ivresse qui font r√©ellement du mal √† d’autres personnes. Ce paradigme fait dispara√ģtre la cat√©gorie des crimes sans victimes et r√©v√®le l’absurdit√© de la protection des droits de propri√©t√© des personnes privil√©gi√©es par rapport aux besoins de survie des autres. Les outrages typiques de la justice capitaliste, tels que l’arrestation des affam√©s pour avoir vol√© les riches, ne seraient pas possibles dans un paradigme fond√© sur les besoins.

Lors de la gr√®ve g√©n√©rale de f√©vrier 1919 √† Seattle, les travailleurs ont pris le contr√īle de la ville. Sur le plan commercial, Seattle a √©t√© ferm√©e, mais les travailleurs n’ont pas laiss√© la ville tomber dans le d√©sordre. Au contraire, ils ont maintenu tous les services vitaux en fonctionnement, mais organis√©s par les travailleurs sans la direction des patrons. Ce sont les travailleurs qui dirigeaient la ville tous les deux jours de l’ann√©e, de toute fa√ßon, et pendant la gr√®ve, ils ont prouv√© qu’ils savaient comment mener leur travail sans l’intervention de la direction. Ils coordonnaient l’organisation de la ville par le biais du Comit√© de gr√®ve g√©n√©ral, compos√© de travailleurs de base de chaque syndicat local‚ÄĮ; la structure √©tait similaire √† celle de la Commune de Paris, dont elle s’inspirait peut-√™tre. Les syndicats locaux et des groupes sp√©cifiques de travailleurs conservaient leur autonomie sur leur travail, sans gestion ni interf√©rence du Comit√© ou de tout autre organisme. Les travailleurs √©taient libres de prendre des initiatives au niveau local. Les chauffeurs de chariots √† lait, par exemple, mettaient en place un syst√®me de distribution de lait de quartier que les patrons, limit√©s par des motifs de profit, n’auraient jamais autoris√©.

Les travailleurs en gr√®ve ont ramass√© les ordures, mis en place des caf√©t√©rias publiques, distribu√© de la nourriture gratuite et maintenu les services des pompiers. Ils ont √©galement assur√© une protection contre les comportements antisociaux – vols, agressions, meurtres, viols : la vague de criminalit√© que les autorit√©s pr√©voient toujours. Un garde de ville compos√© de v√©t√©rans militaires non arm√©s parcourait les rues pour surveiller et r√©pondre aux appels √† l’aide, bien qu’ils ne soient autoris√©s √† utiliser que les avertissements et la persuasion. Aid√©s par les sentiments de solidarit√© qui ont cr√©√© un tissu social plus solide pendant la gr√®ve, les gardes volontaires ont pu maintenir un environnement pacifique, accomplissant ce que l’√Čtat lui-m√™me ne pouvait pas faire.

Ce contexte de solidarit√©, de nourriture gratuite et d’autonomisation des gens ordinaires a jou√© un r√īle dans l’ass√®chement de la criminalit√© √† sa source. Les personnes marginalis√©es ont eu des possibilit√©s de participation √† la vie de la communaut√©, de prise de d√©cision et d’inclusion sociale qui leur ont √©t√© refus√©es par le r√©gime capitaliste. L’absence de la police, dont la pr√©sence accentue les tensions entre les classes et cr√©e un environnement hostile, a peut-√™tre en fait r√©duit la criminalit√© des classes inf√©rieures. M√™me les autorit√©s ont fait remarquer √† quel point la ville √©tait organis√©e : Le major g√©n√©ral John F. Morrison, en poste √† Seattle, a affirm√© qu’il n’avait jamais vu “une ville aussi calme et ordonn√©e”. La gr√®ve a finalement √©t√© interrompue par l’invasion de milliers de soldats et de policiers, ainsi que par la pression de la direction du syndicat.

Dans la ville d’Oaxaca en 2006, pendant les cinq mois d’autonomie au plus fort de la r√©volte, l’APPO, l’assembl√©e populaire organis√©e par les enseignants et autres militants en gr√®ve pour coordonner leur r√©sistance et organiser la vie dans la ville d’Oaxaca, a mis en place une surveillance b√©n√©vole qui a aid√© √† maintenir la paix dans des circonstances particuli√®rement violentes et conflictuelles. Pour leur part, la police et les paramilitaires ont tu√© plus de dix personnes – ce fut le seul bain de sang en l’absence de pouvoir √©tatique.

Le mouvement populaire √† Oaxaca a pu maintenir une paix relative malgr√© toute la violence impos√©e par l’√Čtat. Il y est parvenu en modifiant une coutume indig√®ne pour s’adapter √† la nouvelle situation : il a utilis√© des topiles, des gardes tournants qui maintiennent la s√©curit√© dans les communaut√©s indig√®nes. Le syndicat des enseignants utilisait d√©j√† les topiles en tant que volontaires pour la s√©curit√© pendant le campement, avant que l’APPO ne soit form√©e, et l’APPO a rapidement √©tendu cette pratique dans le cadre d’une commission de s√©curit√© pour prot√©ger la ville contre la police et les paramilitaires. Une grande partie du devoir des topiles‘ consistait √† occuper les b√Ętiments gouvernementaux et √† d√©fendre les barricades et les occupations. Cela signifie qu’ils devaient souvent combattre la police arm√©e et les paramilitaires avec rien d’autre que des pierres et des p√©tards.

Certaines des pires attaques ont eu lieu devant les b√Ętiments occup√©s. Nous gardions le b√Ętiment du secr√©taire √† l’√©conomie, lorsque nous avons r√©alis√© que quelque part √† l’int√©rieur du b√Ętiment, un groupe de personnes se pr√©parait √† nous attaquer. Nous avons frapp√© √† la porte et personne n’a r√©pondu. Cinq minutes plus tard, un groupe arm√© est sorti de derri√®re le b√Ętiment et a commenc√© √† nous tirer dessus. Nous avons essay√© de nous mettre √† l’abri, mais nous savions que si nous reculions, tous les gens de la barricade devant le b√Ętiment – il devait y avoir une quarantaine de personnes – seraient en grave danger. Nous avons donc d√©cid√© de tenir notre position et nous nous sommes d√©fendus avec des pierres. Ils ont continu√© √† nous tirer dessus jusqu’√† ce que leurs balles s’√©puisent et qu’ils s’√©loignent, parce qu’ils ont vu que nous n’allions nulle part. Plusieurs d’entre nous ont √©t√© bless√©s. Un type a pris une balle dans la jambe et l’autre s’est fait tirer dans le dos. Plus tard, des renforts sont arriv√©s, mais les tueurs √† gages avaient d√©j√† battu en retraite.

Nous n’avions pas d’armes. Au Bureau de l’√©conomie, nous nous d√©fendions avec des pierres. Avec le temps, nous nous sommes retrouv√©s de plus en plus souvent attaqu√©s par des tirs, alors nous avons commenc√© √† fabriquer des objets pour nous d√©fendre : des p√©tards, des lance-bouteilles faits maison, des cocktails molotov‚ÄĮ; nous avions tous quelque chose. Et si nous n’avions rien de tout cela, nous d√©fendions les gens avec notre corps ou √† mains nues.

Après de telles attaques, les topiles aideraient à amener les blessés aux centres de premiers secours.

Les volontaires de la s√©curit√© ont √©galement r√©pondu √† la criminalit√© de droit commun. Si quelqu’un √©tait vol√© ou agress√©, les voisins donnaient l’alarme et les topiles de quartier venaient‚ÄĮ; si l’agresseur √©tait drogu√©, il √©tait attach√© sur la place centrale pour la nuit, et le lendemain on lui faisait ramasser des ordures ou effectuer un autre type de travail d’int√©r√™t g√©n√©ral. Diff√©rentes personnes avaient des id√©es diff√©rentes sur les solutions √† long terme √† mettre en place, et comme la r√©bellion √† Oaxaca √©tait politiquement tr√®s diverse, toutes ces id√©es n’√©taient pas r√©volutionnaires‚ÄĮ; certaines personnes voulaient livrer les voleurs ou les agresseurs aux tribunaux, bien qu’il soit largement admis que le gouvernement lib√©rait tous les contrevenants √† la loi et les encourageait √† y retourner et √† commettre davantage de crimes antisociaux.

L’histoire d’Ex√°rcheia, un quartier du centre d’Ath√®nes, montre au fil des ans que la police ne nous prot√®ge pas, elle nous met en danger. Pendant des ann√©es, Ex√°rcheia a √©t√© le bastion du mouvement anarchiste et de la contre-culture. Le quartier s’est prot√©g√© de l’embourgeoisement et du maintien de l’ordre par divers moyens. Les voitures de luxe sont r√©guli√®rement br√Ľl√©es si elles y sont gar√©es pendant la nuit. Apr√®s avoir √©t√© la cible de destructions de biens et de pressions sociales, les propri√©taires de magasins et de restaurants n’essaient plus d’enlever les affiches politiques de leurs murs, de chasser les vagabonds ou de cr√©er une atmosph√®re commerciale dans les rues‚ÄĮ; ils ont admis que les rues appartiennent au peuple. Les policiers en civil qui entrent dans Ex√°rcheia ont √©t√© brutalement battus √† plusieurs reprises. Pendant la p√©riode pr√©c√©dant les Jeux Olympiques, la ville a tent√© de r√©nover la Place d’Ex√°rcheia pour en faire un lieu touristique plut√īt qu’un lieu de rencontre local. Le nouveau plan, par exemple, pr√©voyait une grande fontaine et aucun banc. Les voisins ont commenc√© √† se r√©unir, ont √©labor√© leur propre plan de r√©novation et ont inform√© l’entreprise de construction qu’ils utiliseraient le plan local plut√īt que celui de la municipalit√©. Les destructions r√©p√©t√©es du mat√©riel de construction ont finalement convaincu l’entreprise qui √©tait le patron. Aujourd’hui, le parc r√©nov√© compte plus d’espaces verts, pas de fontaine touristique et de beaux bancs neufs.

Les attaques contre la police √† Ex√°rcheia sont fr√©quentes, et la police anti-√©meute arm√©e est toujours stationn√©e √† proximit√©. Au cours des derni√®res ann√©es, la police a fait des allers-retours entre la tentative d’occupation d’Ex√°rcheia par la force et le maintien d’une garde aux fronti√®res du quartier avec des groupes arm√©s de flics anti-√©meutes constamment pr√™ts pour une attaque. √Ä aucun moment, la police n’a pu mener √† bien ses activit√©s normales de maintien de l’ordre. La police ne patrouille pas √† pied dans le quartier, et ne le traverse que rarement en voiture. Lorsqu’ils entrent, ils arrivent pr√©par√©s √† se battre et √† se d√©fendre. Les gens pulv√©risent des graffitis et posent des affiches en plein jour. C’est en grande partie une zone de non-droit, et les gens commettent des crimes avec une fr√©quence et une franchise √©tonnantes. Cependant, ce n’est pas un quartier dangereux. Les crimes de choix sont politiques ou du moins sans victimes, comme fumer de l’herbe. On peut s’y promener seul la nuit en toute s√©curit√©, sauf si l’on est flic, les gens dans les rues sont d√©tendus et amicaux, et les biens personnels ne sont pas tr√®s menac√©s, √† l’exception des voitures de luxe et autres. La police n’est pas la bienvenue ici, et elle n’est pas n√©cessaire.

Et c’est pr√©cis√©ment dans cette situation qu’ils d√©montrent leur v√©ritable caract√®re. Elles ne sont pas une institution qui r√©pond √† la criminalit√© ou √† un besoin social, elles sont une institution qui affirme le contr√īle social. Ces derni√®res ann√©es, la police a essay√© d’inonder la zone, et le mouvement anarchiste en particulier, avec des drogues addictives comme l’h√©ro√Įne, et elle a directement encourag√© les drogu√©s √† tra√ģner sur la place Ex√°rcheia. C’√©tait aux anarchistes et aux autres voisins de se d√©fendre contre ces formes de violence polici√®re et d’arr√™ter la propagation des drogues addictives. Incapable de briser l’esprit rebelle du quartier, la police a eu recours √† des tactiques plus agressives, prenant les caract√©ristiques d’une occupation militaire. Le 6 d√©cembre 2008, cette approche a trouv√© sa conclusion in√©vitable lorsque deux policiers ont abattu l’anarchiste Alexis Grigoropoulos, √Ęg√© de 15 ans, en plein milieu d’Ex√°rcheia. En quelques heures, les contre-attaques ont commenc√©, et pendant des jours, les policiers de toute la Gr√®ce ont √©t√© assaillis de matraques, de pierres, de cocktails molotov et, dans quelques incidents, de coups de feu. Les zones lib√©r√©es d’Ath√®nes et d’autres villes grecques s’√©tendent, et la police a peur d’expulser ces nouvelles occupations car les gens ont prouv√© qu’ils √©taient plus forts. Actuellement, les m√©dias m√®nent une campagne de peur, en augmentant la couverture des crimes antisociaux et en essayant de confondre ces crimes avec la pr√©sence des zones autonomes. La criminalit√© est un outil de l’√Čtat, utilis√© pour effrayer les gens, les isoler et faire en sorte que le gouvernement semble n√©cessaire. Mais le gouvernement n’est rien d’autre qu’un racket de la protection. L’√Čtat est une mafia qui a gagn√© le contr√īle de la soci√©t√©, et la loi est la codification de tout ce qu’ils nous ont vol√©.

Les Rotuman sont un peuple traditionnellement apatride qui vit sur l’√ģle de Rotuma dans le Pacifique Sud, au nord de Fidji. Selon l’anthropologue Alan Howard, les membres de cette soci√©t√© s√©dentaire sont socialis√©s pour ne pas √™tre violents. Les normes culturelles encouragent un comportement respectueux et doux envers les enfants. Les ch√Ętiments corporels sont extr√™mement rares et n’ont presque jamais pour but de blesser l’enfant qui se conduit mal. Au lieu de cela, les adultes Rotuman utilisent la honte au lieu de la punition, une strat√©gie qui √©l√®ve les enfants avec un haut degr√© de sensibilit√© sociale. Les adultes font particuli√®rement honte aux enfants qui se comportent comme des brutes, et dans leurs propres conflits, les adultes essaient tr√®s fort de ne pas mettre les autres en col√®re. Du point de vue de Howard, en tant qu’√©tranger venant de l’Occident plus autoritaire, les enfants b√©n√©ficient d’un “degr√© d’autonomie √©tonnant” et le principe de l’autonomie personnelle s’√©tend √† toute la soci√©t√© : “Non seulement les individus exercent leur autonomie au sein de leur foyer et de leur communaut√©, mais les villages sont √©galement autonomes les uns par rapport aux autres, et les districts sont essentiellement des unit√©s politiques autonomes.” Les Rotuman eux-m√™mes d√©crivent probablement leur situation avec des mots diff√©rents, bien que nous n’ayons pas pu trouver de t√©moignages d’initi√©s. Ils pourraient peut-√™tre mettre l’accent sur les relations horizontales qui lient les m√©nages et les villages, mais pour des observateurs √©lev√©s dans une culture euro-am√©ricaine et form√©s √† la croyance qu’une soci√©t√© n’est soud√©e que par l’autorit√©, ce qui ressort le plus, c’est l’autonomie des diff√©rents m√©nages et villages.

Bien que les Rotuman existent actuellement sous un gouvernement impos√©, ils √©vitent tout contact avec lui et toute d√©pendance √† son √©gard. Ce n’est probablement pas une co√Įncidence si le taux de meurtre des Rotuman se situe au niveau peu √©lev√© de 2,02 pour 100 000 personnes par an, soit trois fois moins qu’aux √Čtats-Unis. Howard d√©crit la vision Rotuman du crime comme √©tant similaire √† celle de nombreux autres peuples apatrides : non pas comme la violation d’un code ou d’une loi, mais comme quelque chose qui cause du tort ou qui blesse les liens sociaux. Par cons√©quent, la m√©diation est importante pour r√©soudre pacifiquement les conflits. Les chefs et les sous-chefs agissent en tant que m√©diateurs, bien que d’√©minents anciens puissent √©galement intervenir dans ce r√īle. Les chefs ne sont pas des juges, et s’ils ne paraissent pas impartiaux, ils perdront leurs partisans, car les m√©nages sont libres de passer d’un groupe √† l’autre. Le m√©canisme de r√©solution des conflits le plus important est la pr√©sentation d’excuses publiques. Les excuses publiques ont un grand poids‚ÄĮ; en fonction de la gravit√© de l’infraction, elles peuvent √™tre √©galement accompagn√©es d’offrandes de paix rituelles. S’excuser correctement est honorable, tandis que refuser des excuses est d√©shonorant. Les membres conservent leur statut et leur place au sein du groupe en √©tant responsables, en √©tant sensibles √† l’opinion du groupe et en r√©solvant les conflits. Si certaines personnes se comportaient comme on peut s’y attendre dans une soci√©t√© bas√©e sur la police et la r√©pression, elles s’isoleraient et limiteraient ainsi leur influence n√©faste.

Pendant deux mois, en 1973, des prisonniers de haute s√©curit√© du Massachusetts, aux √Čtats-Unis, ont montr√© que les suppos√©s criminels pouvaient √™tre moins responsables de la violence dans notre soci√©t√© que leurs gardiens. Apr√®s que le massacre de la prison d’Attica en 1971 ait attir√© l’attention nationale sur l’√©chec dramatique du syst√®me p√©nitentiaire √† corriger ou √† r√©habiliter les personnes condamn√©es pour des crimes, le gouverneur du Massachusetts a nomm√© un commissaire r√©formateur au sein du d√©partement des services correctionnels. Entre-temps, les d√©tenus de la prison d’√Čtat de Walpole avaient form√© un syndicat des prisonniers. Leurs objectifs √©taient notamment de se prot√©ger des gardiens, de bloquer les tentatives des administrateurs de la prison d’instituer des programmes de modification du comportement et d’organiser des programmes d’√©ducation, d’autonomisation et de gu√©rison pour les prisonniers. Ils cherchaient √† obtenir davantage de droits de visite, √† obtenir des missions de travail ou de b√©n√©volat √† l’ext√©rieur de la prison, et √† pouvoir gagner de l’argent √† envoyer √† leurs familles. En fin de compte, ils esp√©raient mettre fin √† la r√©cidive – les anciens prisonniers √©tant √† nouveau condamn√©s et retournant en prison – et abolir le syst√®me carc√©ral lui-m√™me.

Les prisonniers noirs avaient form√© un groupe √©ducatif et culturel Black Power pour cr√©er l’unit√© et contrer le racisme de la majorit√© blanche, ce qui s’est av√©r√© d√©terminant dans la formation de l’union face √† la r√©pression des gardiens. Tout d’abord, ils devaient mettre fin √† la guerre raciale entre les prisonniers, une guerre qui √©tait encourag√©e par les gardiens. Les dirigeants de tous les groupes de prisonniers ont n√©goci√© une tr√™ve g√©n√©rale qu’ils ont garantie par la promesse de tuer tout d√©tenu qui la romprait. Le syndicat de la prison √©tait soutenu par un groupe ext√©rieur de militants des droits civiques et religieux dou√©s pour les m√©dias, bien que la communication entre les deux groupes ait parfois √©t√© entrav√©e par la mentalit√© de prestataire de services de ces derniers et leur engagement orthodoxe en faveur de la non-violence. Il a √©t√© utile que le commissaire charg√© de l’administration p√©nitentiaire ait soutenu l’id√©e d’un syndicat des prisonniers, plut√īt que de s’y opposer carr√©ment comme l’auraient fait la plupart des administrateurs de prison.

Au d√©but de la vie du syndicat des prisonniers de Walpole, le directeur de la prison a tent√© de diviser les prisonniers en pla√ßant la prison sous un confinement arbitraire au moment m√™me o√Ļ les prisonniers noirs pr√©paraient leur c√©l√©bration Kwanzaa. Les prisonniers blancs avaient d√©j√† f√™t√© No√ęl sans √™tre d√©rang√©s, et les prisonniers noirs avaient pass√© toute la journ√©e √† cuisiner, attendant avec impatience les visites de leur famille. Dans une incroyable d√©monstration de solidarit√©, tous les prisonniers se sont mis en gr√®ve, refusant de travailler ou de quitter leur cellule. Pendant trois mois, ils ont √©t√© battus, mis √† l’isolement, affam√©s, priv√©s de soins m√©dicaux, d√©pendants des tranquillisants distribu√©s par les gardiens, et dans des conditions d√©go√Ľtantes, les excr√©ments et les d√©chets s’entassant dans et autour de leurs cellules. Mais les prisonniers refusaient d’√™tre bris√©s ou divis√©s. Finalement, l’√Čtat a d√Ľ n√©gocier‚ÄĮ; ils n’avaient plus de plaques d’immatriculation que les prisonniers de Walpole produisaient normalement et la crise leur faisait mauvaise presse.

Les prisonniers ont gagn√© leur premi√®re demande : le directeur de la prison a √©t√© contraint de d√©missionner. Rapidement, ils ont obtenu d’autres demandes : droit de visite √©largi, permission de sortie, programmes auto-organis√©s, examen et lib√©ration des personnes en isolement, et observateurs civils √† l’int√©rieur de la prison. En √©change, ils ont nettoy√© la prison, et ont apport√© ce que les gardiens n’ont jamais eu : la paix.

Pour protester contre leur perte de contr√īle, les gardiens ont quitt√© leur poste. Ils pensaient que cet acte prouverait √† quel point ils √©taient n√©cessaires, mais, chose embarrassante pour eux, il a eu exactement l’effet inverse. Pendant deux mois, les prisonniers ont dirig√© eux-m√™mes la prison. Pendant la majeure partie de cette p√©riode, les gardiens n’√©taient pas pr√©sents dans les blocs de cellules, bien que la police d’√Čtat ait contr√īl√© le p√©rim√®tre de la prison pour emp√™cher les √©vasions. Des observateurs civils √©taient pr√©sents dans la prison vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais ils √©taient form√©s pour ne pas intervenir‚ÄĮ; leur r√īle √©tait de documenter la situation, de parler avec les prisonniers et de pr√©venir la violence des gardiens qui entraient parfois dans la prison. Un observateur a racont√© :

L’atmosph√®re √©tait tellement d√©tendue – pas du tout ce √† quoi je m’attendais. Je trouve que ma propre pens√©e a √©t√© tellement conditionn√©e par la soci√©t√© et les m√©dias. Ces hommes ne sont pas des animaux, ce ne sont pas des maniaques dangereux. J’ai trouv√© que mes propres craintes √©taient vraiment sans fondement.

Un autre observateur a insist√© : “Il est imp√©ratif qu’aucun des membres du personnel qui se trouvaient auparavant dans le bloc 9 [un bloc de s√©gr√©gation] ne revienne jamais. Cela vaut la peine de les payer pour qu’ils prennent leur retraite. Les gardiens sont le probl√®me de s√©curit√©.” [76]

Walpole avait √©t√© l’une des prisons les plus violentes du pays, mais alors que les prisonniers √©taient sous contr√īle, les r√©cidives ont chut√© de fa√ßon spectaculaire et les meurtres et les viols sont tomb√©s √† z√©ro. Les prisonniers ont r√©fut√© deux mythes fondamentaux du syst√®me de justice p√©nale : les personnes qui commettent des crimes doivent √™tre isol√©es et elles doivent b√©n√©ficier d’une r√©habilitation forc√©e plut√īt que de contr√īler leur propre gu√©rison.

Les gardiens √©taient impatients de mettre fin √† cette exp√©rience embarrassante d’abolition des prisons. Le syndicat des gardiens √©tait suffisamment puissant pour provoquer une crise politique, et le commissaire de l’administration p√©nitentiaire ne pouvait renvoyer aucun d’entre eux, m√™me ceux qui pratiquaient la torture ou faisaient des d√©clarations racistes √† la presse. Pour conserver son emploi, le commissaire a d√Ľ ramener les gardiens dans la prison, et il a fini par trahir les principes des prisonniers. Les principaux √©l√©ments de la structure du pouvoir, notamment la police, les gardiens, les procureurs, les politiciens et les m√©dias, se sont oppos√©s aux r√©formes des prisons et les ont rendues impossibles √† r√©aliser dans le cadre des canaux d√©mocratiques. Les observateurs civils ont unanimement reconnu que les gardiens avaient ramen√© le chaos et la violence dans la prison et qu’ils avaient intentionnellement perturb√© les r√©sultats pacifiques de l’auto-organisation des prisonniers. Finalement, pour √©craser le syndicat des prisonniers, les gardiens ont organis√© une √©meute et la police d’√Čtat a √©t√© appel√©e, tirant sur plusieurs prisonniers et torturant les principaux organisateurs. Le chef le plus connu des prisonniers noirs n’a sauv√© sa vie que gr√Ęce √† l’autod√©fense arm√©e.

Beaucoup d’observateurs civils et le commissaire de l’administration p√©nitentiaire, qui a rapidement √©t√© contraint de quitter son poste, se sont finalement prononc√©s en faveur de l’abolition des prisons. Les prisonniers qui ont pris le contr√īle de Walpole ont continu√© √† se battre pour leur libert√© et leur dignit√©, mais le syndicat des gardiens a fini par avoir plus de pouvoir qu’auparavant, les m√©dias ont cess√© de parler de la r√©forme des prisons, et √† l’heure o√Ļ nous √©crivons ces lignes, la prison de Walpole, devenue MCI Cedar Junction, continue √† entreposer, torturer et tuer des personnes qui m√©ritent d’√™tre dans leur communaut√©, travaillant pour une soci√©t√© plus s√Ľre.

Qu’en est-il des gangs et des brutes‚ÄĮ?

Certains craignent que dans une soci√©t√© sans autorit√©s, les plus forts se mettent en col√®re, prenant et faisant tout ce qu’ils veulent. Peu importe que cela d√©crive ce qui se passe g√©n√©ralement dans les soci√©t√©s dot√©es d’un gouvernement‚ÄĮ! Cette crainte d√©coule du mythe √©tatiste selon lequel nous sommes tous isol√©s. Le gouvernement aimerait beaucoup que vous croyiez que sans sa protection vous √™tes vuln√©rables aux caprices de quiconque est plus fort que vous. Cependant, aucun tyran n’est plus fort qu’une communaut√© enti√®re. Une personne qui brise la paix sociale, qui ne respecte pas les besoins d’une autre personne et qui agit de mani√®re autoritaire et brutale peut √™tre vaincue ou expuls√©e par des voisins qui travaillent ensemble pour r√©tablir la paix.

√Ä Christiania, le quartier autonome et anti-autoritaire de la capitale danoise, ils se sont occup√©s de leurs propres probl√®mes, ainsi que des probl√®mes li√©s √† tous les visiteurs qu’ils re√ßoivent et √† la grande mobilit√© sociale qui en r√©sulte. Beaucoup de gens viennent en touristes, et beaucoup d’autres viennent acheter du haschisch – il n’y a pas de lois √† Christiania et les drogues douces sont faciles √† obtenir, bien que les drogues dures aient √©t√© interdites avec succ√®s. Il y a √† Christiania de nombreux ateliers qui produisent une grande vari√©t√© de produits, dont les plus connus sont les bicyclettes de haute qualit√©‚ÄĮ; il y a aussi des restaurants, des caf√©s, un jardin d’enfants, une clinique, un magasin d’aliments naturels, une librairie, un espace anarchiste et une salle de concert. Christiania n’a jamais √©t√© domin√©e avec succ√®s par des gangs ou des brutes r√©sidentes. En 1984, un gang de motards s’est install√©, esp√©rant exploiter l’anarchie de la zone autonome et monopoliser le commerce du haschisch. Apr√®s plusieurs conflits, les habitants de Christiania ont r√©ussi √† chasser les motards, en utilisant des tactiques pour la plupart pacifiques.

Les pires brimades sont le fait de la police, qui a r√©cemment repris l’entr√©e de Christiania pour arr√™ter des personnes pour marijuana et haschisch, g√©n√©ralement en tant que pr√©texte pour aggraver les tensions. Les promoteurs immobiliers locaux aimeraient voir l’√Čtat libre d√©truit parce qu’il se trouve sur des terres qui ont pris beaucoup de valeur. Il y a des d√©cennies, les habitants de Christiania ont eu un d√©bat anim√© sur la mani√®re de traiter le probl√®me des drogues dures arrivant de l’ext√©rieur. Face √† une forte opposition, ils ont d√©cid√© de demander l’aide de la police, pour d√©couvrir que celle-ci se concentrait sur l’enfermement des gens pour des drogues douces et prot√©geait la diffusion de drogues dures comme l’h√©ro√Įne, sans doute dans l’espoir qu’une √©pid√©mie de toxicomanie d√©truirait l’exp√©rience sociale autonome. Ce n’est en aucun cas la premi√®re fois que la police ou d’autres agents de l’√Čtat r√©pandent des drogues addictives tout en supprimant les drogues douces ou hallucinog√®nes‚ÄĮ; en fait, cela semble universellement faire partie des strat√©gies polici√®res de r√©pression. En fin de compte, les habitants de Christiania ont mis la police √† la porte et se sont occup√©s eux-m√™mes du probl√®me des drogues dures, en tenant √† l’√©cart les dealers et en utilisant la pression sociale pour d√©courager la consommation de drogues dures.

A Christiania comme ailleurs, l’Etat repr√©sente le plus grand danger pour la communaut√©. Contrairement aux brutes individuelles que l’on imagine terroriser une soci√©t√© sans loi, l’√Čtat ne peut √™tre facilement vaincu. G√©n√©ralement, l’√Čtat cherche √† obtenir le monopole de la force sous pr√©texte de prot√©ger les citoyens contre d’autres brutes‚ÄĮ; c’est la raison pour laquelle il est interdit √† toute personne ext√©rieure √† l’appareil d’√Čtat d’utiliser la force, en particulier pour se d√©fendre contre le gouvernement. En √©change de l’abandon de ce pouvoir, les citoyens sont dirig√©s vers le syst√®me judiciaire comme moyen de d√©fendre leurs int√©r√™ts‚ÄĮ; mais bien s√Ľr, le syst√®me judiciaire fait partie de l’√Čtat et prot√®ge ses int√©r√™ts avant tout. Lorsque le gouvernement vient √† saisir votre terrain pour construire un centre commercial, par exemple, vous pouvez porter l’affaire devant les tribunaux ou m√™me devant le conseil municipal, mais vous pourriez vous retrouver √† parler √† quelqu’un qui pourrait profiter du centre commercial. Les tribunaux ne seront pas justes envers les victimes de l’intimidateur, et ils ne sympathiseront pas avec vous si vous vous d√©fendez contre l’expulsion. Au lieu de cela, ils vous enfermeront.

Dans ce contexte, ceux qui veulent une r√©solution doivent souvent la chercher en dehors des tribunaux. Une dictature militaire a pris le pouvoir en Argentine en 1976 et a men√© une “Sale guerre” contre les gauchistes, torturant et tuant 30 000 personnes‚ÄĮ; les officiers responsables des tortures et des ex√©cutions ont √©t√© graci√©s par le gouvernement d√©mocratique qui a succ√©d√© √† la dictature. Les M√®res de la Place de Mai, qui ont commenc√© √† se rassembler pour exiger la fin des disparitions et pour savoir ce qu’il advenait de leurs enfants, ont √©t√© une force sociale importante pour mettre fin au r√®gne de la terreur. Comme le gouvernement n’a jamais pris de mesures s√©rieuses pour demander des comptes aux meurtriers et aux tortionnaires, les gens ont √©labor√© une justice populaire qui s’appuie sur les protestations et les comm√©morations organis√©es par les M√®res et va au-del√†.

Lorsqu’un participant √† la Sale guerre est rep√©r√©, les militants placent des affiches dans tout le quartier pour informer tout le monde de sa pr√©sence‚ÄĮ; ils peuvent demander aux magasins locaux de refuser l’entr√©e √† la personne, la suivre et la harceler. Dans le cadre d’une tactique appel√©e “escrache”, des centaines, voire des milliers de participants d√©filent vers la maison d’un participant √† la Sale Guerre avec des pancartes, des banni√®res, des marionnettes et des tambours. Ils chantent, psalmodient et font de la musique pendant des heures, faisant honte au tortionnaire et faisant savoir √† tout le monde ce qu’il a fait‚ÄĮ; la foule peut attaquer sa maison avec des bombes de peinture. Malgr√© un syst√®me judiciaire qui prot√®ge les puissants, les mouvements sociaux d’Argentine se sont organis√©s collectivement pour faire honte et isoler les pires brutes.

Qu’est-ce qui emp√™che quelqu’un de tuer des gens‚ÄĮ?

La plupart des crimes violents sont dus √† des facteurs culturels. La criminalit√© violente, comme le meurtre, diminuerait probablement de fa√ßon spectaculaire dans une soci√©t√© anarchiste parce que la plupart de ses causes – la pauvret√©, la glorification t√©l√©vis√©e de la violence, les prisons et la police, la guerre, le sexisme et la normalisation des comportements individualistes et antisociaux – dispara√ģtraient ou diminueraient.

Les diff√©rences entre deux communaut√©s zapot√®ques illustrent le fait que la paix est un choix. Les Zapot√®ques sont une nation indig√®ne agraire s√©dentaire vivant sur des terres qui sont maintenant revendiqu√©es par l’√Čtat du Mexique. Une communaut√© zapot√®que, La Paz, a un taux d’homicide annuel de 3,4/100 000. Une communaut√© zapot√®que voisine a un taux d’homicides beaucoup plus √©lev√©, 18,1/100 000. Quels sont les attributs sociaux qui accompagnent un mode de vie plus pacifique‚ÄĮ? Contrairement √† leurs voisins plus violents, les zapot√®ques de La Paz ne battent pas les enfants‚ÄĮ; par cons√©quent, les enfants voient moins de violence et en utilisent moins dans leurs jeux. De m√™me, les coups port√©s aux femmes sont rares et ne sont pas consid√©r√©s comme acceptables‚ÄĮ; les femmes sont consid√©r√©es comme √©gales aux hommes et b√©n√©ficient d’une activit√© √©conomique autonome importante pour la vie de la communaut√©, de sorte qu’elles ne sont pas d√©pendantes des hommes. En ce qui concerne l’√©ducation des enfants, les implications de cette comparaison particuli√®re sont corrobor√©es par au moins une √©tude interculturelle sur la socialisation, qui a r√©v√©l√© que les techniques de socialisation chaleureuses et affectueuses sont en corr√©lation avec de faibles niveaux de conflit dans la soci√©t√©.

Les Semai et les Norv√©giens ont tous deux √©t√© mentionn√©s pr√©c√©demment comme des soci√©t√©s ayant un faible taux d’homicide. Jusqu’au colonialisme, les Semai √©taient apatrides, alors que la Norv√®ge est dirig√©e par un gouvernement. La socialisation est relativement pacifique chez les Semai comme chez les Norv√©giens. Les Semai utilisent une √©conomie du don pour que la richesse soit r√©partie de mani√®re √©gale, tandis que la Norv√®ge a l’un des √©carts de richesse les plus faibles de tous les pays capitalistes en raison de ses politiques int√©rieures socialistes. Une autre similitude est le recours √† la m√©diation plut√īt qu’√† la punition, √† la police ou aux prisons pour r√©soudre les conflits. La Norv√®ge dispose d’une police et d’un syst√®me carc√©ral, mais par rapport √† la plupart des √Čtats, elle s’appuie fortement sur les m√©canismes de m√©diation des conflits, comme c’est le cas dans les soci√©t√©s pacifiques et apatrides. En Norv√®ge, la plupart des litiges civils doivent √™tre port√©s devant des m√©diateurs avant de pouvoir √™tre port√©s devant les tribunaux, et des milliers d’affaires p√©nales sont √©galement port√©es devant des m√©diateurs. En 2001, un accord a √©t√© conclu dans 89% des m√©diations.

Ainsi, dans une soci√©t√© anarchiste, les crimes violents seraient moins fr√©quents. Mais lorsqu’il se produirait, la soci√©t√© serait-elle plus vuln√©rable‚ÄĮ? Apr√®s tout, pourrait-on dire, m√™me lorsque la violence n’est plus une r√©ponse sociale rationnelle, des tueurs psychopathes pourraient encore appara√ģtre occasionnellement. Qu’il suffise de dire que toute soci√©t√© capable de renverser un gouvernement ne serait gu√®re √† la merci de tueurs psychopathes solitaires. Et les soci√©t√©s qui ne sont pas issues d’une r√©volution, mais qui jouissent d’un fort sentiment de communaut√© et de solidarit√©, sont √©galement capables de se prot√©ger. Les Inuits, chasseurs-cueilleurs originaires des r√©gions arctiques d’Am√©rique du Nord, sont un exemple de ce qu’une soci√©t√© apatride peut faire dans le pire des cas. Selon leurs traditions, si une personne commettait un meurtre, la communaut√© lui pardonnerait et le ferait se r√©concilier avec la famille de la victime. Si cette personne commet un autre meurtre, elle serait tu√©e – g√©n√©ralement par des membres de son propre groupe familial, de sorte qu’il n’y aurait pas de mauvais sang ni de motif de querelle.

Les m√©thodes punitives de l’√Čtat pour lutter contre la criminalit√© aggravent les choses, et non les am√©liorent. Les m√©thodes r√©paratrices utilis√©es dans de nombreuses soci√©t√©s apatrides pour r√©pondre au pr√©judice social ouvrent de nouvelles possibilit√©s pour √©chapper aux cycles d’abus, de punition et de pr√©judice qui ne sont que trop familiers √† beaucoup d’entre nous.

Qu’en est-il des viols, de la violence domestique et des autres formes de pr√©judices‚ÄĮ?

De nombreuses actions qui sont consid√©r√©es comme des crimes par notre gouvernement sont totalement inoffensives‚ÄĮ; certains crimes, comme le vol des riches ou le sabotage des instruments de guerre, peuvent en fait r√©duire les dommages. N√©anmoins, un certain nombre de transgressions qui sont aujourd’hui consid√©r√©es comme des crimes constituent un r√©el pr√©judice social. Parmi ceux-ci, le meurtre est tr√®s sensationnalis√© mais rare par rapport √† d’autres probl√®mes plus courants.

La violence sexuelle et domestique est omnipr√©sente dans notre soci√©t√©, et m√™me en l’absence de gouvernement et de capitalisme, ces formes de violence continueront si elles ne sont pas sp√©cifiquement combattues. Actuellement, de nombreuses formes de violence sexuelle et domestique sont commun√©ment tol√©r√©es‚ÄĮ; certaines sont m√™me subtilement encourag√©es par Hollywood, les √©glises et d’autres institutions traditionnelles. Hollywood sexualise souvent le viol et, avec d’autres m√©dias institutionnels et la plupart des grandes religions, glorifie la passivit√© et la servilit√© des femmes. Dans le discours que ces institutions influencent, le grave probl√®me du viol conjugal est ignor√© et, en cons√©quence, beaucoup de gens croient m√™me qu’un mari ne peut pas violer sa femme parce qu’ils sont li√©s par une union sexuelle contractuelle. Les m√©dias et les films hollywoodiens pr√©sentent r√©guli√®rement le viol comme un acte commis par un √©tranger – en particulier un √©tranger pauvre et non blanc. Dans cette version, le seul espoir d’une femme est d’√™tre prot√©g√©e par la police ou un petit ami. Mais en fait, la grande majorit√© des viols sont commis par des petits amis, des amis et des membres de la famille, dans des situations qui se situent dans la zone grise entre les d√©finitions classiques du consentement et de la force. Plus fr√©quemment, Hollywood ignore compl√®tement les probl√®mes de viol, d’abus et de violence domestique, tout en perp√©tuant le mythe du coup de foudre. Dans ce mythe, l’homme l’emporte sur la femme et les deux r√©pondent √† tous les besoins √©motionnels et sexuels de l’autre, s’accordant parfaitement sans avoir √† parler de consentement, √† travailler sur la communication ou √† naviguer entre les fronti√®res √©motionnelles et sexuelles.

La police et les autres institutions cens√©es prot√©ger les femmes contre le viol conseillent aux femmes de ne pas r√©sister de peur d’aggraver la situation de leur agresseur, alors que toutes les preuves et le bon sens sugg√®rent que la r√©sistance est souvent la meilleure chance. L’√Čtat offre rarement des cours d’autod√©fense aux femmes, tout en poursuivant fr√©quemment les femmes qui tuent ou blessent leur agresseur en l√©gitime d√©fense. Les personnes qui se rendent dans l’√Čtat pour d√©noncer une agression sexuelle ou physique sont confront√©es √† des humiliations suppl√©mentaires. Les tribunaux remettent en question l’honn√™tet√© et l’int√©grit√© morale des femmes qui se manifestent courageusement en public apr√®s avoir √©t√© agress√©es sexuellement‚ÄĮ; les juges accordent la garde des enfants √† des p√®res violents‚ÄĮ; la police ignore les appels pour violence domestique, voire reste sur place pendant que les maris battent leurs femmes. Certaines r√©glementations locales exigent que la police arr√™te une personne, ou m√™me les deux parties impliqu√©es, dans un appel pour violence domestique‚ÄĮ; souvent, une femme qui appelle √† l’aide est elle-m√™me envoy√©e en prison. Les personnes transgenres sont encore plus r√©guli√®rement trahies par le syst√®me juridique, qui refuse de respecter leur identit√© et les force souvent √† se retrouver dans des cellules de prison avec des personnes de sexe diff√©rent. Les transsexuels de la classe ouvri√®re et les sans-abri sont syst√©matiquement viol√©s par les agents du syst√®me judiciaire.

Beaucoup d’abus qui ne sont pas directement caus√©s par les autorit√©s sont le r√©sultat de la col√®re des gens envers ceux qui se trouvent en dessous d’eux dans la hi√©rarchie sociale. Les enfants, qui ont tendance √† se trouver au bas de la pyramide, sont en fin de compte les victimes d’une grande partie de ces abus. Les autorit√©s qui sont cens√©es assurer leur s√©curit√© – parents, proches, pr√™tres, enseignants – sont les plus susceptibles de les maltraiter. Chercher de l’aide ne fait qu’empirer les choses, car √† aucun moment le syst√®me juridique ne leur permet de reprendre le contr√īle de leur vie, m√™me si c’est ce contr√īle dont les victimes d’abus ont le plus besoin. Au lieu de cela, chaque cas est d√©cid√© par des travailleurs sociaux et des juges qui connaissent mal la situation et des centaines d’autres cas √† arbitrer.

Le paradigme actuel qui consiste √† punir les d√©linquants et √† ignorer les besoins des victimes s’est av√©r√© un √©chec total, et une application accrue des lois ne changerait rien √† cela. Les personnes qui abusent ont souvent √©t√© elles-m√™mes abus√©es‚ÄĮ; les envoyer en prison ne les rend pas moins susceptibles d’agir de mani√®re abusive. Les personnes qui survivent √† la maltraitance peuvent b√©n√©ficier d’un espace s√Ľr, mais envoyer leurs agresseurs en prison leur enl√®ve toute chance de r√©conciliation, et si elles d√©pendent √©conomiquement de leurs agresseurs, comme c’est souvent le cas, elles peuvent choisir de ne pas signaler le crime par crainte de se retrouver sans abri, pauvres ou en famille d’accueil.

Dans le cadre de l’√Čtat, nous consid√©rons la violence sexuelle et domestique comme des crimes – des violations des droits des victimes mandat√©s par l’√Čtat, inacceptables parce qu’elles d√©fient les commandements de l’√Čtat. En revanche, de nombreuses soci√©t√©s apatrides ont utilis√© un paradigme fond√© sur les besoins. Ce paradigme consid√®re ces formes de violence comme un pr√©judice social, mettant ainsi l’accent sur les besoins de gu√©rison du survivant et sur le besoin du d√©linquant de devenir une personne en bonne sant√©, capable d’√©tablir des relations avec la communaut√© au sens large. Comme ces actes de violence sociale ne se produisent pas de mani√®re isol√©e, ce paradigme s’√©tend √† l’ensemble de la communaut√© et vise √† r√©tablir une paix sociale g√©n√©rale, tout en respectant l’autonomie et les besoins d√©finis par chaque individu.

La m√©thode navajo de “r√©tablissement de la paix” a surv√©cu pendant des si√®cles, malgr√© la violence du colonialisme. Ils font actuellement revivre cette m√©thode pour faire face aux dommages sociaux et r√©duire leur d√©pendance vis-√†-vis du gouvernement am√©ricain‚ÄĮ; et les personnes qui √©tudient la justice r√©paratrice se tournent vers l’exemple des Navajos pour les guider. Dans la pratique navajo de la justice r√©paratrice, une personne respect√©e par toutes les parties comme √©tant juste et impartiale agit comme un artisan de la paix. Une personne peut faire appel √† un artisan de la paix si elle cherche de son propre chef √† r√©soudre un probl√®me, si sa communaut√© ou sa famille s’inqui√®te de son comportement, si elle a bless√© quelqu’un ou a √©t√© bless√©e par quelqu’un, ou si elle est en conflit avec une autre personne que les deux parties ont besoin d’aide pour r√©soudre. Comparez cela avec le syst√®me √©tatique de justice punitive, dans lequel les gens ne re√ßoivent de l’attention – et toujours une attention n√©gative – que lorsqu’ils commettent une infraction √† la loi. Le pr√©judice lui-m√™me et les raisons qui le provoquent n’ont pas d’importance pour le processus judiciaire.

L’objectif de la m√©thode navajo est de r√©pondre aux besoins de ceux qui s’adressent √† l’artisan de la paix et de trouver la racine du probl√®me. “Lorsque les membres de la communaut√© Navajo tentent d’expliquer pourquoi les gens se font du mal ou en font √† d’autres, ils disent que les responsables d’un pr√©judice se comportent ainsi parce qu’ils sont devenus d√©connect√©s du monde qui les entoure, des gens avec qui ils vivent et travaillent. Ils disent que cette personne “agit comme si elle n’avait pas de parents”. Les artisans de la paix r√©solvent ce probl√®me en “parlant” et en aidant la personne qui a subi un pr√©judice √† renouer avec sa communaut√© et √† retrouver le soutien et l’ancrage dont elle a besoin pour agir de mani√®re saine. En outre, ils apportent un soutien √† la personne qui a subi un pr√©judice, en cherchant des moyens d’aider cette personne √† se sentir √† nouveau en s√©curit√© et enti√®re.

√Ä cette fin, le processus de r√©tablissement de la paix implique la famille et les amis des personnes concern√©es. Les personnes pr√©sentent leurs histoires, leurs points de vue sur le probl√®me et leurs sentiments. Le but ultime est de trouver une solution pratique qui r√©tablisse les relations entre les personnes. Pour y parvenir, le pacificateur prononce une hom√©lie qui s’inspire souvent des histoires de la cr√©ation des Navajos pour montrer comment les personnages traditionnels ont trait√© les m√™mes probl√®mes dans le pass√©. Dans les cas o√Ļ il est clair qu’une personne a mal agi et a fait du mal √† une autre personne, √† la fin du processus, le d√©linquant paie souvent un montant convenu de restitution, ou nalyeeh. Cependant, nalyeeh n’est pas une forme de punition dans l’esprit “Ňďil pour Ňďil”, mais plut√īt une fa√ßon de “r√©parer les choses pour la personne qui a subi une perte”. 104 des 110 chapitres, ou communaut√©s semi-autonomes, de la nation Navajo ont actuellement d√©sign√© des artisans de la paix et, dans de nombreux cas, dans le pass√©, des membres respect√©s de la famille ont √©t√© appel√©s √† r√©gler des diff√©rends √† titre officieux.

Critical Resistance est une organisation anti-autoritaire aux √Čtats-Unis form√©e par d’anciens d√©tenus et des membres de leur famille dans le but d’abolir le syst√®me carc√©ral et ses causes. Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, le groupe travaille √† la mise en place de “zones sans danger”. L’objectif d’une zone sans pr√©judice est de fournir “des outils et des formations aux communaut√©s locales pour renforcer et d√©velopper leur capacit√© √† r√©soudre les conflits sans avoir recours √† la police, au syst√®me judiciaire ou √† l’industrie carc√©rale. La zone sans danger pratique une approche abolitionniste du d√©veloppement des communaut√©s, ce qui signifie qu’il faut construire des mod√®les aujourd’hui qui peuvent repr√©senter la fa√ßon dont nous voulons vivre maintenant et √† l’avenir.” En √©tablissant des relations plus fortes entre les voisins et en cr√©ant intentionnellement des ressources communes, les gens d’un quartier peuvent tenir √† l’√©cart les trafiquants de drogue, apporter un soutien √† ceux qui souffrent d’une d√©pendance, intervenir dans les situations familiales abusives, mettre en place des garderies et des alternatives √† l’adh√©sion √† des gangs, et accro√ģtre la communication face √† face.

D’autres groupes anti-autoritaires, dont certains s’inspirent de ce mod√®le, ont commenc√© √† travailler dur pour cr√©er des zones sans danger dans leurs propres villes. Bien s√Ľr, m√™me s’il n’y avait aucun crime violent, un gouvernement raciste et capitaliste trouverait toujours des excuses pour enfermer les gens : cr√©er des ennemis internes et punir les rebelles ont toujours √©t√© des fonctions du gouvernement, et aujourd’hui, tant d’entreprises priv√©es sont investies dans le syst√®me carc√©ral que celui-ci est devenu une industrie en pleine croissance. Mais lorsque les gens ne d√©pendent plus de la police et des prisons, lorsque les communaut√©s ne sont plus paralys√©es par les dommages sociaux qu’elles s’infligent elles-m√™mes, il est beaucoup plus facile d’organiser la r√©sistance.

Aux √Čtats-Unis et dans d’autres pays, les f√©ministes ont organis√© un √©v√©nement intitul√© “Take Back the Night” pour lutter contre la violence √† l’√©gard des femmes. Une fois par an, un grand groupe de femmes et leurs sympathisants d√©filent dans leur quartier ou sur leur campus la nuit – un moment que beaucoup de femmes associent √† un risque accru d’agression sexuelle – pour se r√©approprier leur environnement et rendre le probl√®me visible. Ces √©v√©nements comprennent g√©n√©ralement une √©ducation sur la pr√©valence et les causes de la violence √† l’√©gard des femmes. Certains groupes Take Back the Night abordent √©galement la violence end√©mique de notre soci√©t√© √† l’√©gard des transsexuels. La premi√®re marche Take Back the Night a eu lieu en Belgique en 1976, organis√©e par les femmes participant au Tribunal international pour les crimes contre les femmes. Cette manifestation s’inspire largement de la tradition des manifestations de la Walpurgisnacht en Allemagne. Connue sous le nom de “Nuit des sorci√®res”, le 30 avril, la veille du 1er mai, est une nuit traditionnelle de farces, d’√©meutes et de r√©sistance pa√Įenne et f√©ministe. En 1977, les f√©ministes allemandes engag√©es dans le mouvement autonome ont d√©fil√© sur la Walpurgisnacht sous la banni√®re “Les femmes reprennent la nuit !” Le premier Take Back the Night aux √Čtats-Unis a eu lieu le 4 novembre 1977, dans le quartier des feux rouges de San Francisco.

Une telle action est un premier pas important vers la cr√©ation d’une force collective capable de changer la soci√©t√©. Sous le patriarcat, chaque famille est isol√©e, et bien que de nombreuses personnes souffrent des m√™mes probl√®mes, elles le font seules. Se rassembler pour parler d’un probl√®me qui a √©t√© indescriptible, pour r√©cup√©rer un espace public qui vous a √©t√© refus√© – les rues la nuit – est une m√©taphore vivante de la soci√©t√© anarchiste, dans laquelle les gens se rassemblent pour surmonter toute figure d’autorit√©, tout oppresseur.

La violence sexuelle touche tout le monde dans une soci√©t√© patriarcale. Elle se produit dans les communaut√©s radicales qui s’opposent au sexisme et √† la violence sexuelle. √Ä moins qu’ils ne se concentrent sinc√®rement sur le d√©sapprentissage du conditionnement patriarcal, les radicaux autoproclam√©s r√©pondent souvent au viol, au harc√®lement et √† d’autres formes d’abus et de violence sexuelle avec le m√™me comportement qui est trop commun dans le reste de la soci√©t√© : les ignorer, les justifier, refuser de prendre position, ne pas croire ou m√™me bl√Ęmer le survivant. Afin de lutter contre cela, les f√©ministes et les anarchistes de Philadelphie ont form√© deux groupes. Le premier, Philly’s Pissed, travaille √† soutenir les survivantes de violences sexuelles :

Tout le travail de Philly’s Pissed est fait de mani√®re confidentielle, sauf si le survivant demande le contraire. Nous ne sommes pas des “experts” certifi√©s, mais un groupe de personnes dont la vie a √©t√© affect√©e √† plusieurs reprises par des agressions sexuelles et qui font de leur mieux pour rendre le monde plus s√Ľr. Nous respectons nos propres connaissances et celles des autres afin de d√©terminer ce qui est le plus s√Ľr pour chacun. Philly’s Pissed soutient les survivants d’agressions sexuelles en r√©pondant √† leurs besoins imm√©diats ainsi qu’en les aidant √† formuler et √† faciliter ce dont ils ont besoin pour se sentir √† nouveau en s√©curit√© et ma√ģtres de leur vie.

Si un survivant a des exigences √† formuler √† l’√©gard de son agresseur – par exemple, qu’il re√ßoive suive une th√©rapie, qu’il s’excuse publiquement ou qu’il ne s’approche plus jamais du survivant – le groupe de soutien les satisfait. Si la victime le souhaite, le groupe peut rendre publique l’identit√© de l’agresseur afin d’avertir d’autres personnes ou d’emp√™cher cette personne de dissimuler ses actes.

Le deuxi√®me groupe, Philly Stands Up, travaille avec des personnes qui ont commis des agressions sexuelles pour les soutenir dans le processus de prise de responsabilit√© de leurs actes, d’apprentissage de ces derniers et de changement de leurs comportements, et de r√©tablissement de relations saines avec leur communaut√©. Les deux groupes organisent √©galement des ateliers dans d’autres villes pour partager leurs exp√©riences en mati√®re de r√©ponse aux agressions sexuelles.

Au-delà de la justice individuelle

La notion de justice est peut-√™tre le produit le plus dangereux de la psychologie autoritaire. Les pires abus de l’√Čtat se produisent dans ses prisons, ses inquisitions, ses corrections forc√©es et ses r√©habilitations. La police, les juges et les gardiens de prison sont les principaux agents de coercition et de violence. Au nom de la justice, des voyous en uniforme terrorisent des communaut√©s enti√®res tandis que les dissidents adressent des p√©titions au gouvernement m√™me qui les r√©prime. Beaucoup de gens ont int√©rioris√© les rationalisations de la justice d’√Čtat √† un point tel qu’ils sont terrifi√©s de perdre la protection et l’arbitrage que les √Čtats sont cens√©s fournir.

Lorsque la justice devient la sph√®re priv√©e des sp√©cialistes, l’oppression n’est pas loin derri√®re. Dans les soci√©t√©s apatrides qui sont sur le point de d√©velopper les hi√©rarchies coercitives qui m√®nent au gouvernement, le point commun semble √™tre un groupe d’anciens hommes respect√©s √† qui l’on confie en permanence le r√īle de r√©soudre les conflits et de rendre la justice. Dans un tel contexte, le privil√®ge peut s’enraciner, car ceux qui en b√©n√©ficient peuvent fa√ßonner les normes sociales qui pr√©servent et amplifient leur privil√®ge. Sans ce pouvoir, la richesse et le pouvoir individuels reposent sur une base faible que chacun peut contester.

La justice d’√Čtat commence par un refus de s’engager dans les besoins humains. Les besoins humains sont dynamiques et ne peuvent √™tre pleinement compris que par ceux qui en font l’exp√©rience. La justice d’√Čtat, en revanche, est l’ex√©cution de prescriptions universelles codifi√©es en droit. Les sp√©cialistes qui interpr√®tent les lois sont cens√©s se concentrer sur l’intention initiale du l√©gislateur plut√īt que sur la situation en question. Si vous avez besoin de pain et que le vol est un crime, vous serez puni pour l’avoir pris, m√™me si vous le prenez √† quelqu’un qui n’en a pas besoin. Mais si votre soci√©t√© se concentre sur les besoins et les d√©sirs des gens plut√īt que sur l’application de lois statiques, vous avez la possibilit√© de convaincre votre communaut√© que vous aviez plus besoin de pain que la personne √† qui vous l’avez pris. De cette fa√ßon, l’acteur et les personnes concern√©es restent au centre du processus, toujours en mesure de s’expliquer et de contester les normes de la communaut√©.

La justice, en revanche, repose sur le jugement, privil√©giant un d√©cideur puissant par rapport aux accusateurs et aux d√©fendeurs qui attendent impuissants le r√©sultat. La justice est l’application de la morale – qui, √† l’origine, est justifi√©e comme √©tant divinement ordonn√©e. Lorsque les soci√©t√©s s’√©loignent des justifications religieuses, la morale devient universelle, ou naturelle, ou scientifique – des sph√®res toujours plus √©loign√©es de l’influence du grand public – jusqu’√† ce qu’elle soit fa√ßonn√©e et pr√©sent√©e presque exclusivement par les m√©dias et le gouvernement.

La notion de justice et les relations sociales qu’elle implique sont intrins√®quement autoritaires. Dans la pratique, les syst√®mes de justice donnent toujours des avantages injustes aux puissants et infligent de terribles torts aux impuissants. En m√™me temps, ils nous corrompent sur le plan √©thique et provoquent l’atrophie de notre pouvoir d’initiative et de notre sens des responsabilit√©s. Comme une drogue, ils nous rendent d√©pendants tout en imitant la satisfaction d’un besoin humain naturel, en l’occurrence la n√©cessit√© de r√©soudre les conflits. Ainsi, les gens supplient la justice de proc√©der √† des r√©formes, m√™me si leurs attentes sont irr√©alistes, plut√īt que de prendre les choses en main. Pour gu√©rir des abus, la personne bless√©e doit reprendre le contr√īle de sa vie, l’agresseur doit r√©tablir des relations saines avec ses pairs, et la communaut√© doit examiner ses normes et la dynamique du pouvoir. Le syst√®me judiciaire emp√™che tout cela. Il accapare le contr√īle, ali√®ne des communaut√©s enti√®res et emp√™che l’examen des racines des probl√®mes, en pr√©servant surtout le statu quo.

La police et les juges peuvent offrir un degr√© de protection limit√©, en particulier aux personnes privil√©gi√©es par le racisme, le sexisme ou le capitalisme‚ÄĮ; mais le plus grand danger auquel sont confront√©s la plupart des √™tres humains est le syst√®me lui-m√™me. Par exemple, des milliers de travailleurs sont tu√©s chaque ann√©e par la n√©gligence de l’employeur et des conditions de travail dangereuses, mais les employeurs ne sont jamais punis comme des meurtriers et ne sont pratiquement jamais accus√©s comme des criminels. Le plus que les familles des travailleurs puissent esp√©rer est un r√®glement mon√©taire de la part d’un tribunal civil. Qui d√©cide qu’un patron qui profite de la mort de travailleurs ne devrait pas faire face √† pire qu’un proc√®s, alors qu’une femme qui tire sur son mari violent va en prison et qu’un adolescent noir qui tue un policier en l√©gitime d√©fense obtient la peine de mort‚ÄĮ? Il ne s’agit certainement pas des travailleurs, des femmes ou des personnes de couleur.

Pour chaque besoin humain, un syst√®me totalitaire doit le fournir, le soumettre ou le substituer par autre chose. Dans l’exemple ci-dessus, le syst√®me judiciaire consid√®re le meurtre des travailleurs comme un probl√®me √† r√©gler par des r√®glements et des bureaucraties. Les m√©dias y contribuent en concentrant une couverture grossi√®rement disproportionn√©e sur les tueurs en s√©rie et les “assassins de sang-froid”, presque toujours pauvres et g√©n√©ralement pas blancs, ce qui change la perception des risques auxquels les gens sont confront√©s. Par cons√©quent, beaucoup de gens craignent d’autres personnes pauvres plus que leurs propres patrons et sont pr√™ts √† aider la police et les tribunaux √† les cibler.

Certes, dans certains cas, la police et les tribunaux interviennent lorsque des travailleurs ou des femmes sont tu√©s – mais c’est souvent pour contrebalancer l’indignation populaire et d√©courager les gens de chercher leurs propres solutions. M√™me dans ces cas, les r√©ponses sont souvent timides ou contre-productives.

En attendant, le syst√®me judiciaire sert assez efficacement d’outil pour remodeler la soci√©t√© et contr√īler les populations des classes inf√©rieures. Consid√©rez la “guerre contre la drogue” men√©e depuis les ann√©es 1980 jusqu’√† aujourd’hui. Par rapport au travail et au viol, la plupart des drogues ill√©gales sont relativement inoffensives‚ÄĮ; dans le cas de celles qui peuvent √™tre nocives, il a √©t√© d√©montr√© que les soins m√©dicaux sont une r√©ponse plus efficace que la prison. Mais le syst√®me judiciaire a d√©clar√© cette guerre pour d√©placer les priorit√©s publiques : il justifie l’occupation polici√®re des quartiers pauvres, l’emprisonnement et l’esclavage en masse de millions de pauvres et de personnes de couleur, et l’extension des pouvoirs de la police et des juges.

Que fait la police avec ce pouvoir‚ÄĮ? Elle arr√™te et intimide les √©l√©ments les plus impuissants de la soci√©t√©. Les pauvres et les personnes de couleur sont en tr√®s grande majorit√© les victimes d’arrestations et de condamnations, sans parler du harc√®lement quotidien et m√™me des meurtres commis par la police. Les tentatives de r√©forme de la police se contentent rarement d’alimenter leur budget et de rationaliser leurs m√©thodes d’emprisonnement. Et qu’advient-il des millions de personnes emprisonn√©es‚ÄĮ? Elles sont isol√©es, tu√©es lentement par une mauvaise alimentation et des conditions mis√©rables ou rapidement par des gardiens qui ne sont presque jamais condamn√©s. Les gardiens de prison encouragent les gangs et la violence raciale pour les aider √† garder le contr√īle, et souvent ils introduisent clandestinement et vendent des drogues addictives pour remplir leur portefeuille et endormir la population. Des dizaines de milliers de prisonniers sont enferm√©s en isolement, certains pendant des d√©cennies.

D’innombrables √©tudes ont montr√© que le fait de traiter la toxicomanie et d’autres probl√®mes psychologiques comme des affaires criminelles est inefficace et inhumain‚ÄĮ; il a √©t√© prouv√© que le fait de maltraiter les prisonniers et de les priver de contacts humains et de possibilit√©s d’√©ducation augmente la r√©cidive. Mais pour chaque √©tude qui a montr√© comment mettre fin √† la criminalit√© et r√©duire la population carc√©rale, le gouvernement a fait exactement le contraire : il a r√©duit les programmes √©ducatifs, augment√© le recours √† l’isolement cellulaire, allong√© les peines et r√©duit les droits de visite. Pourquoi‚ÄĮ? Parce qu’en plus d’un m√©canisme de contr√īle, la prison est une industrie. Elle achemine des milliards de dollars d’argent public vers des institutions qui renforcent le contr√īle de l’√Čtat, comme la police, les tribunaux, les soci√©t√©s de surveillance et de s√©curit√© priv√©e, et elle fournit une main-d’Ňďuvre esclave qui produit des biens pour le gouvernement et les soci√©t√©s priv√©es. Le travail forc√© est toujours l√©gal dans le syst√®me carc√©ral, et la plupart des prisons contiennent des usines o√Ļ les prisonniers doivent travailler pour quelques centimes de l’heure. Les prisons ont √©galement l’√©quivalent moderne du magasin d’entreprise, o√Ļ les prisonniers doivent d√©penser tout l’argent qu’ils gagnent et celui que leur famille leur envoie, en achetant des v√™tements, de la nourriture ou en t√©l√©phonant, le tout √† des prix gonfl√©s.

Le syst√®me p√©nitentiaire est au-del√† de tout espoir de r√©forme. Les bureaucrates p√©nitentiaires r√©formistes ont abandonn√© ou sont venus soutenir l’abolition des prisons. Un bureaucrate de haut rang qui dirigeait les services correctionnels pour mineurs dans le Massachusetts et l’Illinois en est arriv√© √† cette conclusion :

Les prisons sont des bureaucraties violentes et d√©pass√©es qui ne prot√®gent pas la s√©curit√© publique. Il n’y a aucun moyen de r√©habiliter qui que ce soit dans ces prisons. L’√©tablissement produit une violence qui exige davantage de l’√©tablissement. C’est une proph√©tie auto-r√©alisatrice. Les prisons se pr√©sentent comme une solution aux probl√®mes qu’elles ont cr√©√©s. Les institutions sont mises en place pour faire √©chouer les gens. C’est leur but latent.

Il ne s’agit pas de probl√®mes √† r√©soudre par des r√©formes ou des changements de loi. Le syst√®me judiciaire a fix√© ses priorit√©s et organis√© ses lois dans le but pr√©cis de nous contr√īler et d’abuser de nous. Le probl√®me, c’est la loi elle-m√™me.

Souvent, les personnes qui vivent dans une soci√©t√© √©tatiste supposent que sans un syst√®me judiciaire centralis√© suivant des lois claires, il serait impossible de r√©soudre les conflits. Sans un ensemble de lois communes, chacun se battrait pour ses propres int√©r√™ts, ce qui entra√ģnerait des querelles perp√©tuelles. Si les m√©thodes de traitement des pr√©judices sociaux sont d√©centralis√©es et volontaires, qu’est-ce qui emp√™che les gens de “se faire justice eux-m√™mes”‚ÄĮ?

Un important m√©canisme de nivellement dans les soci√©t√©s apatrides est que les gens prennent parfois la justice entre leurs mains, en particulier lorsqu’ils ont affaire √† des dirigeants qui agissent de mani√®re autoritaire. Toute personne peut se conformer √† sa conscience et prendre des mesures contre une personne qu’elle per√ßoit comme nuisible √† la communaut√©. Au mieux, cela peut pousser les autres √† reconna√ģtre et √† affronter un probl√®me qu’ils avaient essay√© d’ignorer. Au pire, cela peut diviser la communaut√© entre ceux qui pensent qu’une telle action √©tait justifi√©e et ceux qui pensent qu’elle √©tait nuisible. M√™me si cela est pr√©f√©rable √† l’institutionnalisation des d√©s√©quilibres de pouvoir‚ÄĮ; dans une communaut√© o√Ļ chacun a le pouvoir de prendre les choses en main, o√Ļ tout le monde est √©gal, les gens trouveront qu’il est beaucoup plus facile de discuter et d’essayer de changer l’opinion de leurs pairs que de faire ce qu’ils veulent ou de provoquer des conflits en jouant les justiciers. La raison pour laquelle cette m√©thode n’est pas utilis√©e dans les soci√©t√©s d√©mocratiques et capitalistes n’est pas qu’elle ne fonctionne pas, mais parce qu’il y a certaines opinions qui ne doivent pas √™tre chang√©es, certaines contradictions qui ne doivent pas √™tre abord√©es et certains privil√®ges qui ne peuvent jamais √™tre remis en question.

Dans de nombreuses soci√©t√©s apatrides, les mauvais comportements ne sont pas trait√©s par des d√©fenseurs sp√©cialis√©s de la justice, mais par tout le monde, par le biais de ce que les anthropologues appellent des sanctions diffuses – des sanctions ou des r√©actions n√©gatives qui sont diffus√©es dans toute la soci√©t√©. Tout le monde est habitu√© √† r√©agir √† l’injustice et aux comportements nuisibles, et donc tout le monde est plus habilit√© et plus impliqu√©. Lorsqu’il n’y a pas d’√Čtat pour monopoliser l’entretien quotidien de la soci√©t√©, les gens apprennent √† le faire par eux-m√™mes, et s’enseignent les uns les autres.

Nous n’avons pas besoin de d√©finir l’abus comme un crime pour savoir qu’il nous fait du mal. Les lois ne sont pas n√©cessaires dans les soci√©t√©s autonomes‚ÄĮ; il existe d’autres mod√®les pour r√©pondre au pr√©judice social. Nous pouvons identifier le probl√®me comme une atteinte aux besoins des autres plut√īt que comme une violation d’un code √©crit. Nous pouvons encourager une large participation sociale √† la r√©solution du probl√®me. Nous pouvons aider ceux qui ont √©t√© bless√©s √† exprimer leurs besoins et nous pouvons suivre leur exemple. Nous pouvons tenir les personnes responsables lorsqu’elles font du mal aux autres, tout en les soutenant et en leur donnant des occasions d’apprendre et de r√©tablir des relations respectueuses avec la communaut√©. Nous pouvons consid√©rer les probl√®mes comme relevant de la responsabilit√© de l’ensemble de la communaut√© plut√īt que de la faute d’une seule personne. Nous pouvons r√©cup√©rer le pouvoir de gu√©rir la soci√©t√© et briser l’isolement qui nous est impos√©.

Lectures recommandées

Kristian Williams, Our Enemies in Blue. Brooklyn : Soft Skull Press, 2004.

Jamie Bissonette, When the Prisoners Ran Walpole : A True Story in the Movement for Prison Abolition, Cambridge : South End Press, 2008.

Dennis Sullivan and Larry Tifft, Restorative Justice : Healing the Foundations of Our Everyday Lives, Monsey, NY : Willow Tree Press, 2001.

Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004.

Michel Foucault, Discipline and Punish : the Birth of the Prison, New York : Pantheon Books, 1977.

Ammon Hennacy, The Book of Ammon. Salt Lake City : Catholic Worker Books, 1970.

Fred Woodworth, The Match‚ÄĮ! an anarchist periodical published in Tucson.

6. La révolution

Pour mettre fin √† toutes les hi√©rarchies coercitives et ouvrir un espace pour organiser une soci√©t√© horizontale et lib√©r√©e, les gens doivent surmonter les pouvoirs r√©pressifs de l’√Čtat, abolir toutes les institutions du capitalisme, du patriarcat et de la supr√©matie blanche, et cr√©er des communaut√©s qui s’organisent sans nouvelles autorit√©s.

Comment des personnes organis√©es horizontalement pourraient-elles surmonter l’√Čtat‚ÄĮ?

Si les anarchistes croient en l’action b√©n√©vole et √† l’organisation d√©centralis√©e, comment pourraient-ils jamais √™tre assez forts pour renverser un gouvernement avec une arm√©e professionnelle‚ÄĮ? En fait, de puissants mouvements anarchistes et anti-autoritaires ont vaincu des arm√©es et des gouvernements dans un certain nombre de r√©volutions. Cela se produit souvent en p√©riode de crise √©conomique, lorsque l’√Čtat manque de ressources vitales, ou de crise politique, lorsque l’√Čtat a perdu l’illusion de sa l√©gitimit√©.

La r√©volution sovi√©tique de 1917 n’a pas commenc√© comme la terreur autoritaire qu’elle est devenue apr√®s le d√©tournement de L√©nine et Trotsky. C’√©tait une r√©bellion multiforme contre le tsar et contre le capitalisme. Elle comprenait des acteurs aussi divers que les r√©volutionnaires socialistes, les r√©publicains, les syndicalistes, les anarchistes et les bolcheviks. Les soviets eux-m√™mes √©taient des conseils ouvriers spontan√©s et non partisans qui s’organisaient selon des lignes anti-autoritaires. Les bolcheviks ont pris le contr√īle et ont finalement r√©prim√© la r√©volution en jouant un jeu politique efficace qui comprenait la cooptation ou le sabotage des soviets, la prise de contr√īle de l’arm√©e, la manipulation et la trahison des alli√©s et la n√©gociation avec les puissances imp√©rialistes. Les bolcheviks se sont habilement impos√©s comme le nouveau gouvernement, et leurs alli√©s ont fait l’erreur de croire √† leur rh√©torique r√©volutionnaire.

L’une des premi√®res actions du gouvernement bolchevique a √©t√© de signer un trait√© de paix √† l’envers avec les empires allemand et autrichien. Pour se retirer de la Premi√®re Guerre mondiale et lib√©rer l’arm√©e pour l’action int√©rieure, les L√©ninistes ont c√©d√© aux imp√©rialistes un tr√©sor d’argent et de ressources strat√©giques, et leur ont l√©gu√© le pays de l’Ukraine – sans consulter les Ukrainiens. Les paysans du sud de l’Ukraine se sont r√©volt√©s, et c’est l√† que l’anarchisme a √©t√© le plus fort pendant la r√©volution sovi√©tique. Les rebelles se sont appel√©s l’Arm√©e R√©volutionnaire Insurrectionnelle. Ils √©taient commun√©ment d√©crits comme des Makhnovistes, d’apr√®s Nestor Makhno, leur strat√®ge militaire le plus influent et un organisateur anarchiste comp√©tent. Makhno avait √©t√© lib√©r√© de prison apr√®s la r√©volution en f√©vrier 1917, et il est retourn√© dans sa ville natale pour organiser une milice anarchiste afin de combattre les forces d’occupation allemandes et autrichiennes.

Au fur et √† mesure que l’arm√©e anarchiste insurrectionnelle s’est d√©velopp√©e, elle a mis en place une structure plus formelle pour permettre une coordination strat√©gique sur plusieurs fronts, mais elle est rest√©e une milice volontaire, bas√©e sur le soutien des paysans. Les questions de politique et de strat√©gie √©taient d√©cid√©es lors des assembl√©es g√©n√©rales des paysans et des travailleurs. Aid√©s plut√īt qu’entrav√©s par leur structure flexible et participative et par le soutien important des paysans, ils ont lib√©r√© une zone d’environ 300 miles sur 500, contenant 7 millions d’habitants, centr√©e autour de la ville de Gulyai-Polye. Les villes entourant cette zone anarchiste – Alexandrovsk et Ekaterinoslav (maintenant appel√©es respectivement Zaporizhye et Dnipropetrovsk) ainsi que Melitopol, Mariupol et Berdyansk – ont parfois √©t√© lib√©r√©es du contr√īle de l’√Čtat, bien qu’elles aient chang√© de mains plusieurs fois pendant la guerre. L’auto-organisation selon des lignes anarchistes a √©t√© d√©ploy√©e de mani√®re plus cons√©quente dans les zones rurales au cours de ces ann√©es tumultueuses. √Ä Gulyai-Polye, les anarchistes ont cr√©√© trois √©coles secondaires et ont donn√© de l’argent expropri√© des banques aux orphelinats. Dans toute la r√©gion, l’alphab√©tisation des paysans a augment√©.

En plus de s’attaquer aux Allemands et aux Autrichiens, les anarchistes ont √©galement combattu les forces des nationalistes qui ont tent√© de soumettre le pays nouvellement ind√©pendant sous un gouvernement ukrainien. Ils ont ensuite tenu le front sud contre l’Arm√©e Blanche Russe – l’arm√©e aristocratique et pro-capitaliste financ√©e et arm√©e en grande partie par les Fran√ßais et les Am√©ricains – tandis que leurs suppos√©s alli√©s, les Bolcheviks, ont retenu les armes et les munitions et ont commenc√© √† purger les anarchistes pour arr√™ter la propagation de l’anarchisme √©manant du territoire Makhnoviste. Les blancs finirent par percer le front sud affam√© et reconqu√©rir Gulyai-Polye. Makhno se retira √† l’ouest, attirant une grande partie des arm√©es blanches, le reste de celles-ci repoussant l’Arm√©e Rouge et avan√ßant r√©guli√®rement vers Moscou. √Ä la bataille de P√©r√©g√©novka, dans l’ouest de l’Ukraine, les anarchistes ont an√©anti l’Arm√©e Blanche qui les poursuivait. Bien qu’ils aient √©t√© d√©pass√©s en nombre et en armement, ils ont r√©ussi √† s’imposer en ex√©cutant efficacement une s√©rie de brillantes manŇďuvres mises au point par Makhno, qui n’avait aucune formation ou expertise militaire. L’arm√©e anarchiste volontaire a couru vers Gulyai-Polye, lib√©rant la campagne et plusieurs grandes villes des blancs. Ce revirement soudain a coup√© les lignes de ravitaillement des arm√©es qui avaient presque atteint Moscou, les for√ßant √† battre en retraite et sauvant la R√©volution russe.

Pendant une autre ann√©e, une soci√©t√© anarchiste a de nouveau prosp√©r√© √† Gulyai-Polye et dans ses environs, malgr√© les efforts de L√©nine et de Trotsky pour r√©primer les anarchistes l√†-bas comme ils l’avaient fait dans toute la Russie et le reste de l’Ukraine. Lorsqu’une autre incursion des blancs sous le g√©n√©ral Wrangel mena√ßa la r√©volution, les Makhnovistes accept√®rent √† nouveau de se joindre aux communistes contre les imp√©rialistes, malgr√© la trahison pr√©c√©dente. Le contingent anarchiste accepta une mission suicide pour d√©truire les positions de tir ennemies sur l’isthme de Perekop en Crim√©e‚ÄĮ; il y parvint et s’empara de la ville strat√©gique de Simferopol, jouant une fois encore un r√īle crucial dans la d√©faite des blancs. Apr√®s la victoire, les Bolcheviks ont encercl√© et massacr√© la plupart du contingent anarchiste, et ont occup√© Gulyai-Polye et ex√©cut√© de nombreux organisateurs et combattants anarchistes influents. Makhno et quelques autres s’√©chapp√®rent et confondirent l’immense Arm√©e Rouge avec une campagne efficace de gu√©rilla pendant de nombreux mois, causant m√™me plusieurs d√©fections majeures‚ÄĮ; √† la fin, cependant, les survivants d√©cid√®rent de s’enfuir √† l’Ouest. Certains paysans d’Ukraine ont conserv√© leurs valeurs anarchistes et ont hiss√© la banni√®re anarchiste dans le cadre de la r√©sistance des partisans contre les nazis et les staliniens pendant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, le drapeau rouge et noir est un symbole de l’ind√©pendance ukrainienne, bien que peu de gens en connaissent les origines.

Les Makhnovistes du sud de l’Ukraine ont maintenu leur caract√®re anarchiste dans des conditions extr√™mement difficiles : guerre constante, trahison et r√©pression par de suppos√©s alli√©s, pressions mortelles qui les obligeaient √† se d√©fendre par la violence organis√©e. Dans ces circonstances, ils ont continu√© √† se battre pour la libert√©, m√™me lorsque ce n’√©tait pas dans leur int√©r√™t militaire. Ils sont intervenus √† plusieurs reprises pour emp√™cher les pogroms contre les communaut√©s juives, tandis que les nationalistes ukrainiens et les bolcheviks attisaient l’antis√©mitisme pour servir de bouc √©missaire aux probl√®mes qu’ils aggravaient eux-m√™mes. Makhno a personnellement tu√© un seigneur de guerre voisin et alli√© potentiel en apprenant qu’il avait ordonn√© des pogroms, m√™me √† un moment o√Ļ il avait d√©sesp√©r√©ment besoin d’alli√©s.

En octobre et novembre [1919], Makhno a occup√© Ekaterinoslav et Aleksandrovsk pendant plusieurs semaines, et a ainsi obtenu sa premi√®re chance d’appliquer les concepts de l’anarchisme √† la vie urbaine. Le premier acte de Makhno en entrant dans une grande ville (apr√®s avoir ouvert les prisons) a √©t√© de dissiper toute impression qu’il √©tait venu introduire une nouvelle forme de r√®gle politique. Des annonces ont √©t√© affich√©es pour informer les citadins qu’ils √©taient d√©sormais libres d’organiser leur vie comme bon leur semblait, que l’arm√©e insurg√©e ne leur “dicterait ni ne leur ordonnerait de faire quoi que ce soit”. La libert√© d’expression, de presse et de r√©union a √©t√© proclam√©e et, √† Ekaterinoslav, une demi-douzaine de journaux, repr√©sentant un large √©ventail d’opinions politiques, ont vu le jour dans la nuit. Tout en encourageant la libert√© d’expression, Makhno ne tol√®re cependant aucune organisation politique qui cherche √† imposer son autorit√© au peuple. Il a donc dissous les “comit√©s r√©volutionnaires” bolcheviques (revkomy) √† Ekaterinoslav et Aleksandrovsk, en donnant pour instruction √† leurs membres de “faire un peu de commerce honn√™te”.

Les Makhnovistes se sont attach√©s √† d√©fendre la r√©gion, laissant l’organisation socio-√©conomique aux villes individuelles‚ÄĮ; cette approche non interventionniste envers les autres a √©t√© assortie d’un accent interne sur la d√©mocratie directe. Les officiers √©taient √©lus au sein de chaque sous-groupe de combattants, et ils pouvaient √™tre rappel√©s par ce m√™me groupe‚ÄĮ; ils n’√©taient pas salu√©s, ils ne recevaient pas de privil√®ges mat√©riels, et ils ne pouvaient pas diriger par derri√®re pour √©viter les risques de combat.

En revanche, les officiers de l’Arm√©e Rouge √©taient nomm√©s d’en haut et recevaient des privil√®ges et une r√©mun√©ration plus √©lev√©e sur l’√©chelle de l’Arm√©e tsariste. En fait, les bolcheviks avaient essentiellement repris la structure et le personnel de l’arm√©e tsariste apr√®s la r√©volution d’octobre. Ils ont conserv√© la plupart des officiers mais l’ont r√©form√©e en une “arm√©e du peuple” en y ajoutant des officiers politiques charg√©s d’identifier les “contre-r√©volutionnaires” √† purger. Ils ont √©galement adopt√© la pratique imp√©rialiste consistant √† stationner les soldats loin de chez eux, √† travers le continent, dans des zones o√Ļ ils ne parlent pas la langue, afin qu’ils soient plus enclins √† ob√©ir aux ordres de r√©pression des habitants et moins susceptibles de d√©serter.

L’Arm√©e R√©volutionnaire Insurrectionnelle a appliqu√© une discipline stricte, tirant sur les espions pr√©sum√©s et sur ceux qui abusaient des paysans pour leur profit personnel, comme les escrocs et les violeurs. Les insurg√©s devaient avoir les m√™mes pouvoirs sur la population civile que n’importe quelle arm√©e. Parmi les nombreuses occasions qu’ils ont eues d’abuser de ce pouvoir, certaines l’ont probablement fait. Cependant, leur relation avec les paysans √©tait unique parmi les puissances militaires. Les Makhnovistes ne pouvaient pas survivre sans le soutien populaire, et pendant leur longue guerre de gu√©rilla contre l’Arm√©e Rouge, de nombreux paysans leur ont fourni des chevaux, de la nourriture, un logement, une aide m√©dicale et des renseignements. En fait, ce sont les paysans eux-m√™mes qui ont fourni la majorit√© des combattants anarchistes.

Il est √©galement question de la d√©mocratisation des organisations Makhnovistes. Certains historiens affirment que Makhno exer√ßait un contr√īle substantiel sur les “soviets libres” – les assembl√©es non partisanes o√Ļ les ouvriers et les paysans prenaient des d√©cisions et organisaient leurs affaires. M√™me des historiens sympathiques racontent des anecdotes de Makhno qui intimidait les d√©l√©gu√©s qu’il consid√©rait comme contre-r√©volutionnaires dans les r√©unions. Mais il faut les mettre en balance avec les nombreuses occasions o√Ļ Makhno a refus√© des postes de pouvoir, ou avec le fait qu’il a quitt√© le Soviet militaire r√©volutionnaire, l’assembl√©e qui d√©cidait de la politique militaire pour les milices paysannes, dans une tentative de sauver le mouvement de la r√©pression bolchevique.

Une des critiques que les bolcheviks ont formul√©es √† l’encontre des Makhnovistes √©tait que leur Soviet militaire r√©volutionnaire, ce qui se rapprochait le plus d’une organisation dictatoriale, n’exer√ßait aucun pouvoir r√©el – il ne s’agissait en r√©alit√© que d’un groupe consultatif – alors que les groupes de travailleurs et les communaut√©s paysannes individuelles conservaient leur autonomie. Plus charitable est la description de l’historien sovi√©tique Kubanin : “l’organe supr√™me de l’arm√©e insurg√©e √©tait son Soviet militaire r√©volutionnaire, √©lu lors d’une assembl√©e g√©n√©rale de tous les insurg√©s. Ni le commandement g√©n√©ral de l’arm√©e ni Makhno lui-m√™me ne dirigeait v√©ritablement le mouvement‚ÄĮ; ils ne faisaient que refl√©ter les aspirations de la masse, agissant comme ses agents id√©ologiques et techniques”. Un autre historien sovi√©tique, Yefimov, d√©clare : “Aucune d√©cision n’a jamais √©t√© prise par un seul individu. Toutes les questions militaires √©taient d√©battues en commun”. ”

Les milices anarchistes volontaires, nettement moins nombreuses et sous arm√©es, ont r√©ussi √† vaincre les arm√©es des Allemands, des Autrichiens, des nationalistes ukrainiens et des Russes blancs. Il a fallu une arm√©e professionnelle fournie par les plus grandes puissances industrielles du monde et la trahison simultan√©e de leurs alli√©s pour les arr√™ter. S’ils avaient su alors ce que nous savons maintenant – que les r√©volutionnaires autoritaires peuvent √™tre aussi tyranniques que les gouvernements capitalistes – et si les anarchistes russes de Moscou et de Saint-P√©tersbourg avaient r√©ussi √† emp√™cher les Bolcheviks de d√©tourner la r√©volution russe, les choses auraient peut-√™tre tourn√© diff√©remment.

Plus impressionnante encore que l’exemple fourni par les Makhnovistes est la victoire remport√©e par plusieurs nations indig√®nes en 1868. Au cours d’une guerre de deux ans, des milliers de guerriers des nations Lakota et Cheyenne ont vaincu l’arm√©e am√©ricaine et d√©truit plusieurs forts de l’arm√©e pendant ce qui est devenu la guerre du Nuage Rouge. En 1866, les Lakota ont rencontr√© le gouvernement am√©ricain au Fort Laramie parce que ce dernier voulait obtenir l’autorisation de construire une piste militaire √† travers le pays de Powder River pour faciliter l’afflux de colons blancs qui cherchaient de l’or. L’arm√©e am√©ricaine avait d√©j√† vaincu les Arapahos dans sa tentative d’ouvrir la r√©gion aux colons blancs, mais elle n’avait pas r√©ussi √† vaincre les Lakotas. Au cours des n√©gociations, il est apparu que le gouvernement am√©ricain avait d√©j√† commenc√© √† construire des forts militaires le long de cette piste, sans m√™me avoir obtenu l’autorisation pour la piste elle-m√™me. Le chef de guerre des Lakota d’Oglala, Red Cloud, a promis de r√©sister √† toute tentative d’occupation de la r√©gion par les blancs. N√©anmoins, √† l’√©t√© 1866, l’arm√©e am√©ricaine a commenc√© √† envoyer des troupes suppl√©mentaires dans la r√©gion et √† construire de nouveaux forts. Les guerriers Lakota, Cheyenne et Arapaho qui suivaient les directives de Red Cloud commenc√®rent une campagne de r√©sistance de gu√©rilla, fermant effectivement la piste de Bozeman et harcelant les troupes stationn√©es dans les forts. Les militaires ont donn√© l’ordre de mener une campagne hivernale agressive et le 21 d√©cembre, lorsque leur train de bois a √©t√© attaqu√© une nouvelle fois, une arm√©e d’une centaine de soldats am√©ricains a d√©cid√© de poursuivre. Ils ont rencontr√© un groupe de leurres comprenant le guerrier Oglala Crazy Horse et ont mordu √† l’hame√ßon. L’ensemble de la force fut vaincu et tu√© par une force de 1 000 √† 3 000 guerriers qui attendaient dans une embuscade. Le commandant des soldats blancs a √©t√© poignard√© √† mort lors d’un combat corps √† corps. Les Lakota ont laiss√© un jeune clairon qui s’est battu avec son seul clairon recouvert d’une robe de buffle en signe d’honneur. Avec de tels actes, les guerriers indig√®nes ont d√©montr√© la possibilit√© d’une forme de guerre beaucoup plus respectueuse, contrairement aux soldats blancs et aux colons qui d√©coupaient souvent les fŇďtus des femmes enceintes et utilisaient les organes g√©nitaux amput√©s des victimes non arm√©es comme des sachets de tabac.

Durant l’√©t√© 1867, les troupes am√©ricaines, √©quip√©es de nouveaux fusils √† r√©p√©tition, ont combattu les Lakota jusqu’√† l’arr√™t en deux batailles, mais elles n’ont pas r√©ussi √† mener √† bien leurs offensives. Finalement, ils ont demand√© des pourparlers de paix, que Red Cloud a d√©clar√© qu’il n’accorderait que si les nouveaux forts militaires √©taient abandonn√©s. Le gouvernement am√©ricain a accept√© et, lors des pourparlers de paix, il a reconnu les droits des Lakotas sur le pays des Black Hills et de Powder River, une vaste zone actuellement occup√©e par les √Čtats du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana.

Pendant la guerre, les Lakota et les Cheyennes se sont organis√©s sans contrainte ni discipline militaire. Mais contrairement aux dichotomies typiques, leur absence relative de hi√©rarchie n’a pas entrav√© leur capacit√© d’organisation. Au contraire, ils se sont maintenus ensemble pendant une guerre brutale sur la base d’une discipline collective et motiv√©e et de diverses formes d’organisation. Dans une arm√©e occidentale, l’unit√© la plus importante est la police militaire ou l’officier qui marche derri√®re les troupes, pistolet charg√© et pr√™t √† tirer sur quiconque se retourne et court. Les Lakota et les Cheyennes n’avaient pas besoin d’une discipline impos√©e d’en haut. Ils se battaient pour d√©fendre leur terre et leur mode de vie, en groupes li√©s par la parent√© et l’affinit√©.

Certains groupes de combat √©taient structur√©s avec une cha√ģne de commandement, tandis que d’autres fonctionnaient de mani√®re plus collective, mais tous se ralliaient volontairement autour d’individus ayant les meilleures capacit√©s organisationnelles, le meilleur pouvoir spirituel et la meilleure exp√©rience du combat. Ces chefs de guerre ne contr√īlaient pas tant ceux qui les suivaient que ceux qui les inspiraient. Lorsque le moral √©tait bas ou qu’un combat semblait sans espoir, les groupes de guerriers rentraient souvent chez eux, et ils √©taient toujours libres de le faire. Si un chef d√©clarait la guerre, il devait y aller, mais personne d’autre ne le faisait. Ainsi, un chef qui ne pouvait convaincre personne de le suivre √† la guerre s’engageait dans une aventure embarrassante, voire suicidaire. En revanche, les politiciens et les g√©n√©raux de la soci√©t√© occidentale d√©clenchent souvent des guerres impopulaires, et ce ne sont jamais eux qui en subissent les cons√©quences.

Les soci√©t√©s guerri√®res ont jou√© un r√īle important dans l’organisation indig√®ne de la guerre, mais les soci√©t√©s de femmes ont √©galement √©t√© vitales. Elles jouaient un r√īle similaire √† celui de l’intendant dans les arm√©es occidentales, en fournissant de la nourriture et du mat√©riel, sauf que lorsque l’intendant est un simple rouage qui ob√©it aux ordres, les femmes Lakota et Cheyenne refusent de coop√©rer si elles ne sont pas d’accord avec les raisons d’une guerre. Si l’on consid√®re que l’une des plus importantes contributions de Napol√©on √† la guerre en Europe a √©t√© l’id√©e qu’une “arm√©e marche sur le ventre”, il devient √©vident que les femmes Lakota et Cheyenne ont exerc√© plus de pouvoir dans les affaires de leurs nations que les histoires √©crites par les hommes et les blancs ne le laissent croire. De plus, les femmes qui choisissaient de se battre pouvaient le faire aux c√īt√©s des hommes.

Bien qu’ils aient √©t√© surpass√©s en nombre par l’arm√©e am√©ricaine et les paramilitaires blancs, les Am√©rindiens ont gagn√©. Apr√®s la guerre de Red Cloud, les Lakota et les Cheyennes ont b√©n√©fici√© de pr√®s d’une d√©cennie d’autonomie et de paix. Contrairement aux all√©gations pacifistes sur la r√©sistance militante, les vainqueurs n’ont pas commenc√© √† s’opprimer les uns les autres ou √† cr√©er des cycles de violence incontr√īlables simplement parce qu’ils avaient violemment combattu les envahisseurs blancs. Ils ont gagn√© plusieurs ann√©es de libert√© et de paix.

En 1876, l’arm√©e am√©ricaine envahit √† nouveau le territoire des Lakotas pour tenter de les contraindre √† vivre dans les r√©serves, qui sont transform√©es en camps de concentration dans le cadre de la campagne de g√©nocide contre les populations indig√®nes. Plusieurs milliers de soldats y particip√®rent et ils subirent plusieurs d√©faites pr√©coces, dont la plus notable fut la bataille de Greasy Grass Creek, √©galement connue sous le nom de bataille de Little Bighorn. Un millier de guerriers Lakota et Cheyenne, se d√©fendant contre une attaque, d√©cim√®rent l’unit√© de cavalerie command√©e par George A. Custer et tu√®rent plusieurs centaines de soldats. Custer lui-m√™me avait auparavant envahi les terres des Lakotas pour r√©pandre des rapports sur l’or et provoquer une autre vague de colons blancs, qui furent un moteur important du g√©nocide. Les colons, en plus d’√™tre une force paramilitaire arm√©e responsable d’une grande partie des empi√®tements et des meurtres, ont fourni un pr√©texte suffisant pour faire venir les militaires. La logique √©tait que ces pauvres et humbles colons, dans l’acte d’envahir un autre pays, devaient √™tre d√©fendus contre les “Indiens en maraude”. Le gouvernement am√©ricain a finalement gagn√© la guerre contre les Lakota, en attaquant leurs villages, en envahissant leurs terrains de chasse et en instituant une forte r√©pression contre les habitants des r√©serves. L’un des derniers √† se rendre fut le guerrier Oglala Crazy Horse, qui avait √©t√© l’un des chefs les plus efficaces dans la lutte contre l’arm√©e am√©ricaine. Apr√®s que son groupe ait accept√© de venir dans la r√©serve, le Crazy Horse a √©t√© arr√™t√© et assassin√©.

Leur d√©faite finale n’indique pas tant une faiblesse dans l’organisation horizontale des Lakota et des Cheyennes que le fait que la population blanche am√©ricaine qui essayait de les exterminer d√©passait en nombre ces groupes indig√®nes par mille contre un, et avait la capacit√© de r√©pandre des maladies et la toxicomanie sur leur territoire tout en d√©truisant leur source de nourriture.

La r√©sistance des Lakotas n’a jamais cess√©, et ils pourraient bien finir par gagner leur guerre. En d√©cembre 2007, un groupe de Lakota a de nouveau affirm√© son ind√©pendance, informant le D√©partement d’√Čtat am√©ricain qu’il se retirait de tous les trait√©s, d√©j√† rompus par le gouvernement des colons, et qu’il faisait s√©cession, comme mesure n√©cessaire face aux “conditions d’apartheid colonial”.

Certaines des luttes les plus intransigeantes contre l’√Čtat sont des luttes indig√®nes. Les luttes indig√©nistes actuelles ont cr√©√© certaines des seules zones en Am√©rique du Nord qui jouissent d’une autonomie physique et culturelle et qui ont r√©ussi √† se d√©fendre dans des confrontations p√©riodiques avec l’√Čtat. Ces luttes ne s’identifient g√©n√©ralement pas comme anarchistes, et c’est peut-√™tre pour cette raison que les anarchistes ont encore plus √† apprendre d’elles. Mais si l’apprentissage ne doit pas √™tre une autre relation de marchandise, un acte d’acquisition, il doit √™tre accompagn√© de relations horizontales de r√©ciprocit√©, c’est-√†-dire de solidarit√©.

La nation mohawk a longtemps lutt√© contre la colonisation et en 1990, elle a remport√© une grande victoire contre les forces de l’√Čtat colonisateur. Sur le territoire de Kanehsatake, pr√®s de Montr√©al, les blancs de la ville d’Oka ont voulu agrandir un terrain de golf aux d√©pens d’une zone foresti√®re o√Ļ se trouvait un cimeti√®re mohawk, ce qui a suscit√© des protestations de la part des autochtones. Au printemps 1990, les Mohawks y ont install√© un campement et ont bloqu√© la route. Le 11 juillet 1990, la police qu√©b√©coise a attaqu√© le campement avec des gaz lacrymog√®nes et des armes automatiques, mais les d√©fenseurs mohawks √©taient arm√©s et se sont retranch√©s. Un policier a √©t√© tu√© par balle et les autres se sont enfuis. Les voitures de police, qu’ils avaient laiss√©es derri√®re eux dans la panique, ont √©t√© utilis√©es pour construire de nouvelles barricades. Pendant ce temps, les guerriers mohawks de Kahnawake bloquaient le pont Mercier, interrompant le trafic de banlieue vers Montr√©al. La police a commenc√© un si√®ge des communaut√©s mohawks, mais d’autres guerriers sont arriv√©s, faisant de la contrebande de fournitures. Les r√©sistants ont organis√© la nourriture, les soins m√©dicaux et les services de communication, et les blocages ont persist√©. Des foules de Blancs se sont form√©es dans les villes voisines et se sont r√©volt√©es, exigeant la violence polici√®re pour ouvrir le pont et r√©tablir la circulation. Plus tard en ao√Ľt, ces √©meutiers ont attaqu√© un groupe de Mohawks alors que la police se tenait pr√™te.

Le 20 ao√Ľt, les blocus √©taient toujours en vigueur et l’arm√©e canadienne a pris le relais de la police pour le si√®ge. Au total, 4 500 soldats ont √©t√© d√©ploy√©s, soutenus par des chars, des v√©hicules blind√©s de transport de troupes, des h√©licopt√®res, des avions de chasse, de l’artillerie et des navires de guerre. Le 18 septembre, les soldats canadiens ont fait un raid sur l’√ģle de Tekakwitha, tirant des gaz lacrymog√®nes et des balles. Les Mohawks ont ripost√© et les soldats ont d√Ľ √™tre √©vacu√©s par h√©licopt√®re. Partout au Canada, les autochtones ont protest√© en solidarit√© avec les Mohawks, occupant des b√Ętiments, bloquant les voies ferr√©es et les autoroutes, et commettant des actes de sabotage. Des inconnus ont incendi√© des ponts ferroviaires en Colombie-Britannique et en Alberta, et ont abattu cinq tours hydro√©lectriques en Ontario. Le 26 septembre, les Mohawks assi√©g√©s restants ont d√©clar√© la victoire et sont sortis, apr√®s avoir br√Ľl√© leurs armes. Le terrain de golf n’a jamais √©t√© agrandi, et la plupart des personnes arr√™t√©es ont √©t√© acquitt√©es des accusations de port d’armes et d’√©meutes. “Oka a servi √† revitaliser l’esprit guerrier des peuples indig√®nes et notre volont√© de r√©sister.”

√Ä la fin des ann√©es 90, la Banque mondiale a menac√© de ne pas renouveler un pr√™t important dont d√©pendait le gouvernement bolivien s’il n’acceptait pas de privatiser tous les services d’eau de la ville de Cochabamba. Le gouvernement a c√©d√© et a sign√© un contrat avec un consortium dirig√© par des entreprises d’Angleterre, d’Italie, d’Espagne, des √Čtats-Unis et de Bolivie. Le consortium, qui ne connaissait pas les conditions locales, a imm√©diatement augment√© les tarifs, au point que de nombreuses familles ont d√Ľ payer un cinqui√®me de leurs revenus mensuels uniquement pour l’eau. De plus, ils ont appliqu√© une politique de fermeture de l’eau √† tous les m√©nages qui ne payaient pas. En janvier 2000, de grandes manifestations ont √©clat√© contre la privatisation de l’eau. Les paysans, principalement indig√®nes, ont converg√© vers la ville, rejoints par des retrait√©s, des employ√©s d’ateliers de mis√®re, des vendeurs de rue, des jeunes sans-abri, des √©tudiants et des anarchistes. Les manifestants se sont empar√©s de la place centrale et ont barricad√© les principales routes. Ils ont organis√© une gr√®ve g√©n√©rale qui a paralys√© la ville pendant quatre jours. Le 4 f√©vrier, une grande marche de protestation a √©t√© attaqu√©e par la police et les soldats. Deux cents manifestants ont √©t√© arr√™t√©s, tandis que soixante-dix personnes et cinquante et un flics ont √©t√© bless√©s.

En avril, la population s’est √† nouveau empar√©e de la place centrale de Cochabamba, et lorsque le gouvernement a commenc√© √† arr√™ter les organisateurs, les protestations se sont √©tendues aux villes de La Paz, Oruro et Potos√≠, ainsi qu’√† de nombreux villages ruraux. La plupart des grandes routes du pays ont √©t√© bloqu√©es. Le 8 avril, le pr√©sident bolivien a d√©clar√© un √©tat de si√®ge de 90 jours, interdisant les r√©unions de plus de 4 personnes, restreignant l’activit√© politique, permettant les arrestations arbitraires, √©tablissant des couvre-feux et pla√ßant les stations de radio sous contr√īle militaire. La police s’est parfois jointe aux manifestants pour exiger des salaires plus √©lev√©s, participant m√™me √† certaines √©meutes. Une fois que le gouvernement a augment√© leurs salaires, ils ont repris le travail et ont continu√© √† battre et √† arr√™ter leurs anciens camarades. Dans tout le pays, les gens se sont battus contre la police et l’arm√©e avec des pierres et des cocktails molotov, souffrant de nombreux bless√©s et de multiples morts. Le 9 avril, des soldats qui tentaient de lever un barrage routier ont rencontr√© une r√©sistance et ont abattu deux manifestants, en blessant plusieurs autres. Les voisins ont attaqu√© les soldats, ont saisi leurs armes et ont ouvert le feu. Plus tard, ils ont pris d’assaut un h√īpital et se sont empar√©s d’un capitaine de l’arm√©e qu’ils avaient bless√©, et l’ont lynch√©.

Comme les protestations violentes ne faisaient que montrer des signes de croissance malgr√©, et souvent √† cause, des meurtres r√©p√©t√©s et de la r√©pression violente de la police et de l’arm√©e, l’√Čtat a annul√© son contrat avec le consortium de l’eau et, le 11 avril, a annul√© la loi qui avait autoris√© la privatisation de l’eau √† Cochabamba. La gestion de l’infrastructure de l’eau a √©t√© confi√©e √† un groupe de coordination communautaire issu du mouvement de protestation. Certains participants √† la lutte se sont ensuite rendus √† Washington, D.C. pour se joindre aux manifestants anti-mondialisation dans la manifestation destin√©e √† faire cesser la r√©union annuelle de la Banque mondiale.

Les plaintes des manifestants allaient bien au-del√† de la privatisation de l’eau dans une ville. La r√©sistance s’√©tait g√©n√©ralis√©e √† une r√©bellion sociale qui comprenait le rejet socialiste du n√©olib√©ralisme, le rejet anarchiste du capitalisme, le rejet des dettes des paysans, les demandes des pauvres pour une baisse des prix du carburant et la fin de la propri√©t√© multinationale du gaz bolivien, et les demandes indig√®nes pour la souverainet√©. Une r√©sistance tout aussi f√©roce au cours des ann√©es suivantes a vaincu l’√©lite politique bolivienne √† plusieurs reprises. Des paysans et des anarchistes arm√©s de dynamite ont pris le contr√īle des banques pour obtenir l’annulation de leurs dettes. Sous une pression populaire intense, le gouvernement a nationalis√© l’extraction du gaz, et un puissant syndicat d’agriculteurs indig√®nes a d√©fait le programme d’√©radication de la coca soutenu par les √Čtats-Unis. Les cultivateurs de coca ont m√™me fait √©lire leur chef, Evo Morales, √† la pr√©sidence, donnant ainsi √† la Bolivie son premier chef d’√Čtat indig√®ne. De ce fait, la Bolivie est actuellement confront√©e √† une crise politique que le gouvernement pourrait √™tre incapable de r√©soudre, car l’√©lite traditionnelle, situ√©e dans les r√©gions blanches de l’est du pays, refuse de se soumettre aux politiques progressistes du gouvernement Morales. Dans les zones rurales, les communaut√©s indig√®nes ont utilis√© des moyens plus directs pour pr√©server leur autonomie. Elles ont continu√© √† bloquer les autoroutes et ont sabot√© les tentatives de contr√īle du gouvernement sur leurs villages par des actes de r√©sistance quotidiens. En pas moins d’une douzaine d’occasions, lorsqu’un maire ou un autre fonctionnaire du gouvernement se montrait particuli√®rement intrusif ou abusif, il √©tait lynch√© par les villageois.

La r√©sistance d√©centralis√©e peut vaincre le gouvernement dans une impasse arm√©e – elle peut aussi renverser les gouvernements. En 1997, la corruption gouvernementale et l’effondrement √©conomique ont d√©clench√© une insurrection massive en Albanie. En quelques mois, la population s’est arm√©e et a forc√© le gouvernement et la police secr√®te √† fuir le pays. Ils n’ont pas mis en place un nouveau gouvernement ni ne se sont unis sous l’√©gide d’un parti politique. Ils ont plut√īt pouss√© l’√Čtat √† cr√©er des zones autonomes o√Ļ ils pouvaient organiser leur propre vie. La r√©bellion s’est propag√©e spontan√©ment, sans direction centrale ni m√™me coordination. Dans tout le pays, les gens ont identifi√© l’√Čtat comme leur oppresseur et l’ont attaqu√©. Des prisons ont √©t√© ouvertes et des postes de police et des b√Ętiments gouvernementaux ont √©t√© incendi√©s. Les gens ont cherch√© √† satisfaire leurs besoins au niveau local dans le cadre de r√©seaux sociaux pr√©existants. Malheureusement, il leur manquait un mouvement consciemment anarchiste ou anti-autoritaire. Rejetant les solutions politiques intuitivement mais pas explicitement, ils manquaient d’une analyse qui pourrait identifier tous les partis politiques comme des ennemis par nature. En cons√©quence, le parti socialiste d’opposition a pu s’installer au pouvoir, bien qu’il ait fallu une occupation par des milliers de troupes de l’Union europ√©enne pour pacifier compl√®tement l’Albanie.

M√™me dans les pays les plus riches du monde, les anarchistes et autres rebelles peuvent vaincre l’√Čtat dans une zone limit√©e, cr√©ant ainsi une zone autonome dans laquelle de nouvelles relations sociales peuvent s’√©panouir. En 1980-81, le parti conservateur allemand a perdu le pouvoir √† Berlin apr√®s avoir essay√© d’√©craser de force le mouvement des squatters. Les squatters occupaient des b√Ętiments abandonn√©s pour lutter contre l’embourgeoisement et la d√©gradation urbaine, ou simplement pour se procurer un logement gratuit. De nombreux squatters, connus sous le nom d’autonomen, s’identifiaient √† un mouvement anticapitaliste et anti-autoritaire qui consid√©rait ces squats comme des bulles de libert√© dans lesquelles il √©tait possible de cr√©er les pr√©mices d’une nouvelle soci√©t√©. √Ä Berlin, la lutte a √©t√© la plus f√©roce dans le quartier de Kreuzberg. Dans certaines zones, la majorit√© des r√©sidents √©taient des autonomen, des marginaux et des immigrants – c’√©tait √† bien des √©gards une zone autonome. Utilisant toute la puissance de la police, la ville a tent√© de vider les squats et d’√©craser le mouvement, mais les autonomen ont ripost√©. Ils ont d√©fendu leur quartier avec des barricades, des pierres et des cocktails molotov et ont d√©jou√© la police lors de combats de rue. Ils ont contre-attaqu√© en faisant des ravages dans les quartiers financiers et commerciaux de la ville. Le parti au pouvoir a abandonn√© en disgr√Ęce et les socialistes ont pris le pouvoir‚ÄĮ; ces derniers ont utilis√© une strat√©gie de l√©galisation pour tenter de saper l’autonomie du mouvement, puisqu’ils n’ont pas pu les expulser par la force. Entre-temps, les autonomistes de Kreuzberg ont pris des mesures pour prot√©ger le quartier des trafiquants de drogue, avec une campagne “poings contre aiguilles”. Ils ont √©galement lutt√© contre l’embourgeoisement, en d√©molissant les restaurants et les bars bourgeois.

√Ä Hambourg, en 1986 et 1987, la police a √©t√© arr√™t√©e par les barricades des autonomen lorsqu’ils ont tent√© d’expulser les squats de la Hafenstrasse. Apr√®s avoir perdu plusieurs grandes batailles de rue et subi des contre-attaques, comme un incendie criminel coordonn√© contre treize grands magasins causant 10 millions de dollars de dommages, le maire a l√©galis√© les squats, qui sont toujours en place et continuent d’√™tre des centres de r√©sistance culturelle et politique au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes.

√Ä Copenhague, au Danemark, le mouvement de jeunesse autonome a √©t√© attaqu√© en 1986. √Ä l’√©poque des actions de squattage et des attaques de sabotage contre les stations p√©troli√®res de Shell et d’autres cibles de la lutte anti-imp√©rialiste, plusieurs centaines de personnes ont d√©tourn√© leur marche de protestation par surprise et ont occup√© Ryesgade, une rue du quartier d’Osterbro. Ils ont construit des barricades, obtenu le soutien du voisinage et apport√© des provisions aux voisins √Ęg√©s bloqu√©s par les barricades. Pendant neuf jours, les autonomen ont tenu les rues, battant la police dans plusieurs batailles importantes. Des stations de radio libres dans tout le Danemark ont aid√© √† mobiliser des soutiens, notamment de la nourriture et des fournitures. Enfin, le gouvernement a annonc√© qu’il ferait appel √† l’arm√©e pour d√©gager les barricades. Les jeunes des barricades ont annonc√© une conf√©rence de presse, mais lorsque le matin d√©sign√© est arriv√©, ils avaient tous disparu. Deux n√©gociateurs de la ville s’interrogent :

O√Ļ sont pass√©s les BZers [brigades d’occupation] lorsqu’ils sont partis‚ÄĮ? Qu’a appris la mairie‚ÄĮ? Il semble que l’acte peut recommencer, partout et √† tout moment. Encore plus grand. Avec les m√™mes participants.

En 2002, la police de Barcelone a tent√© d’expulser Can Masdeu, un grand centre social squatt√© √† flanc de montagne, juste √† l’ext√©rieur de la ville. Can Masdeu √©tait li√© au mouvement des squatters, au mouvement environnemental et √† la tradition locale de r√©sistance. La colline environnante √©tait couverte de jardins, dont beaucoup √©taient utilis√©s par des voisins plus √Ęg√©s qui se souvenaient de la dictature et de la lutte contre celle-ci, et comprenaient que cette lutte se poursuivait encore aujourd’hui malgr√© le vernis de la d√©mocratie. En cons√©quence, le centre a re√ßu le soutien de nombreux secteurs de la soci√©t√©. Lorsque la police est arriv√©e, les r√©sidents se sont barricad√©s et enferm√©s, et pendant des jours, onze personnes ont √©t√© suspendues √† des harnais √† l’ext√©rieur du b√Ętiment, pendues √† flanc de colline, haut au-dessus du sol. Des sympathisants sont entr√©s en masse et ont d√©fi√© la police‚ÄĮ; d’autres sont intervenus dans toute la ville, bloquant la circulation et attaquant des banques, des agences immobili√®res, un McDonalds et d’autres magasins. La police a essay√© d’affamer ceux qui √©taient suspendus au b√Ętiment et a utilis√© des tactiques de torture psychologique contre eux, mais a finalement √©chou√©. La r√©sistance a fait √©chouer la tentative d’expulsion et la zone autonome survit encore aujourd’hui, avec des jardins communautaires actifs et un centre social.

Le 6 d√©cembre 2008, la police grecque a abattu l’anarchiste Alexis Grigoropoulos, √Ęg√© de quinze ans, au milieu d’Ex√°rcheia, le bastion anarchiste et autonome du centre-ville d’Ath√®nes. En quelques minutes, des groupes d’affinit√© anarchistes communiquant par internet et par t√©l√©phone portable sont entr√©s en action dans tout le pays. Ces groupes d’affinit√©, au nombre de plusieurs centaines, avaient d√©velopp√© des relations de confiance et de s√©curit√© et la capacit√© de mener des actions offensives au cours des ann√©es pr√©c√©dentes, alors qu’ils organisaient et menaient de nombreuses attaques √† petite √©chelle contre l’√Čtat et le capital. Ces attaques comprenaient de simples graffitis, des expropriations populaires de supermarch√©s, des attaques molotov contre la police, les voitures de police et les √©conomats, et des attentats √† la bombe contre les v√©hicules et les bureaux des partis politiques, des institutions et des entreprises qui avaient men√© la r√©action contre les mouvements sociaux, les immigrants, les travailleurs, les prisonniers et autres. La continuit√© des actions a cr√©√© un contexte de r√©sistance f√©roce qui pourrait se manifester lorsque la soci√©t√© grecque serait pr√™te.

Leur rage √† propos du meurtre d’Alexis a servi de point de ralliement aux anarchistes, et ils ont commenc√© √† attaquer la police dans tout le pays, avant m√™me que la police de nombreuses villes ne sache ce qui se passait. La force de l’attaque a bris√© l’illusion de paix sociale et, dans les jours qui ont suivi, des centaines de milliers d’autres personnes sont descendues dans les rues pour exprimer leur rage contre le syst√®me. Immigrants, √©tudiants, lyc√©ens, travailleurs, r√©volutionnaires de la g√©n√©ration pr√©c√©dente, personnes √Ęg√©es, toute la soci√©t√© grecque est sortie et a particip√© √† diverses actions. Ils se sont battus contre la police et ont gagn√©, gagnant ainsi le pouvoir de transformer leurs villes. Des magasins de luxe et des b√Ętiments gouvernementaux ont √©t√© d√©truits et br√Ľl√©s. Des √©coles, des stations de radio, des th√©√Ętres et d’autres b√Ętiments ont √©t√© occup√©s. Leur deuil s’est transform√© en f√™te, les gens mettant le feu et comm√©morant l’incendie du vieux monde par des f√™tes dans les rues. La police est intervenue en force, blessant et arr√™tant des centaines de personnes et remplissant l’air de gaz lacrymog√®ne. Les gens se sont d√©fendus avec d’autres feux, br√Ľlant tout ce qu’ils d√©testaient et produisant d’√©pais nuages de fum√©e noire qui neutralisaient les gaz lacrymog√®nes.

Les jours o√Ļ les gens ont commenc√© √† rentrer chez eux, peut-√™tre pour revenir √† la normale, les anarchistes ont continu√© les √©meutes, afin qu’il ne fasse aucun doute que les rues appartenaient au peuple et qu’un nouveau monde √©tait √† leur port√©e. Au milieu de tous les graffitis qui apparaissaient sur les murs se trouvait la promesse : “Nous sommes une image du futur”. Les √©meutes ont dur√© deux semaines d’affil√©e. La police avait depuis longtemps perdu tout semblant de contr√īle, et n’avait plus de gaz lacrymog√®ne. Finalement, les gens sont rentr√©s chez eux, √©puis√©s physiquement, mais ils n’ont pas arr√™t√©. Les attaques ont continu√©, et une grande partie de la soci√©t√© grecque a commenc√© √† participer √† des actions cr√©atives. La soci√©t√© grecque avait √©t√© transform√©e. Il √©tait prouv√© que tous les symboles du capitalisme et du gouvernement provoquaient le m√©pris des masses. L’√Čtat avait perdu sa l√©gitimit√© et les m√©dias en √©taient r√©duits √† r√©p√©ter le mensonge transparent, ces √©meutiers ne savent tout simplement pas ce qu’ils veulent. Le mouvement anarchiste a gagn√© le respect dans tout le pays, et a inspir√© la nouvelle g√©n√©ration. Les √©meutes se sont apais√©es, mais les actions ont continu√©. Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, les gens continuent d’occuper des b√Ętiments dans toute la Gr√®ce, de cr√©er des centres sociaux, de protester, d’attaquer, d’√©valuer leurs strat√©gies et de tenir des assembl√©es massives pour d√©terminer la direction de leur lutte.

Les √Čtats d√©mocratiques ont toujours la possibilit√© de faire appel √† l’arm√©e lorsque leurs forces de police ne peuvent pas maintenir l’ordre, et ils le font parfois m√™me dans les pays les plus progressistes. Mais ce choix ouvre √©galement des possibilit√©s dangereuses. Les dissidents peuvent √©galement prendre les armes‚ÄĮ; si la lutte continue √† gagner en popularit√©, de plus en plus de gens verront le gouvernement comme une force d’occupation‚ÄĮ; dans un cas extr√™me, les militaires peuvent se mutiner et la lutte se r√©pandre. En Gr√®ce, des soldats font circuler des lettres promettant que s’ils √©taient appel√©s √† √©craser la r√©volte, ils donneraient leurs armes au peuple et ouvriraient le feu sur les flics. L’intervention militaire est une √©tape in√©vitable de toute lutte pour renverser l’√Čtat‚ÄĮ; mais si les mouvements sociaux peuvent faire preuve de courage et de capacit√© d’organisation pour vaincre la police, ils peuvent peut-√™tre vaincre les militaires ou les gagner √† leur cause. Gr√Ęce √† la rh√©torique des gouvernements d√©mocratiques, les soldats sont aujourd’hui beaucoup moins pr√©par√©s psychologiquement √† r√©primer des soul√®vements locaux aussi brutalement que dans un pays √©tranger.

En raison de la nature mondialement int√©gr√©e du syst√®me, les √Čtats et les autres institutions de pouvoir se renforcent mutuellement, et donc jusqu’√† un certain point. Mais au-del√† de ce point, ils sont tous plus faibles et plus vuln√©rables √† l’effondrement √† l’√©chelle mondiale que jamais auparavant dans l’histoire. La crise politique en Chine pourrait d√©truire l’√©conomie am√©ricaine et entra√ģner la chute d’autres dominos. Nous n’avons pas encore atteint le point o√Ļ nous pouvons renverser la structure du pouvoir mondial, mais il est significatif que dans des concours sp√©cifiques, l’√Čtat est souvent incapable de nous √©craser, et des bulles d’autonomie existent √† c√īt√© du syst√®me qui pr√©tend √™tre universel et sans alternatives. Chaque ann√©e, des gouvernements sont renvers√©s. Le syst√®me n’a toujours pas √©t√© aboli car les vainqueurs de ces luttes ont toujours √©t√© coopt√©s et r√©incorpor√©s dans le capitalisme mondial. Mais si des mouvements explicitement anti-autoritaires peuvent prendre l’initiative de la r√©sistance populaire, c’est un signe d’espoir pour l’avenir.

Comment savoir si les r√©volutionnaires ne vont pas devenir de nouvelles autorit√©s‚ÄĮ?

Il n’est pas in√©vitable que les r√©volutionnaires deviennent les nouveaux dictateurs, surtout si leur objectif premier est l’abolition de toute autorit√© coercitive. Les r√©volutions du 20e si√®cle ont cr√©√© de nouveaux syst√®mes totalitaires, mais tous ont √©t√© dirig√©s ou d√©tourn√©s par des partis politiques, dont aucun ne d√©non√ßait l’autoritarisme‚ÄĮ; au contraire, un grand nombre d’entre eux promettaient de cr√©er une “dictature du prol√©tariat” ou un gouvernement nationaliste.

Apr√®s tout, les partis politiques sont des institutions intrins√®quement autoritaires. M√™me dans les rares cas o√Ļ ils proviennent l√©gitimement de circonscriptions d√©pourvues de pouvoir et o√Ļ ils construisent des structures d√©mocratiques internes, ils doivent toujours n√©gocier avec les autorit√©s existantes pour gagner en influence, et leur objectif ultime est de contr√īler une structure de pouvoir centralis√©e. Pour que les partis politiques acqui√®rent le pouvoir par le biais du processus parlementaire, ils doivent mettre de c√īt√© les principes √©galitaires et les objectifs r√©volutionnaires qu’ils auraient pu avoir et coop√©rer avec les arrangements de pouvoir pr√©existants – les besoins des capitalistes, les guerres imp√©rialistes, etc. Ce triste processus a √©t√© d√©montr√© par les partis sociaux-d√©mocrates du monde entier, du Parti travailliste au Royaume-Uni au Parti communiste en Italie, et plus r√©cemment par le Parti des Verts en Allemagne ou le Parti des travailleurs au Br√©sil. D’autre part, lorsque des partis politiques – tels que les bolcheviks, les Khmers rouges et les communistes cubains – cherchent √† imposer des changements en prenant le contr√īle par un coup d’√Čtat ou une guerre civile, leur autoritarisme est encore plus imm√©diatement visible.

Cependant, les r√©volutionnaires express√©ment anti-autoritaires ont pour habitude de d√©truire le pouvoir plut√īt que de le prendre. Aucun de leurs soul√®vements n’a √©t√© parfait, mais ils donnent de l’espoir pour l’avenir et des le√ßons sur la fa√ßon dont une r√©volution anarchiste pourrait √™tre r√©alis√©e. Si l’autoritarisme est toujours un danger, il n’est pas l’aboutissement in√©vitable d’une lutte.

En 2001, apr√®s des ann√©es de discrimination et de brutalit√©, les habitants amazighs (berb√®res) de Kabylie, une r√©gion d’Alg√©rie, se sont √©lev√©s contre le gouvernement √† pr√©dominance arabe. Le d√©clenchement du soul√®vement a eu lieu le 18e d’avril, lorsque la gendarmerie a tu√© un jeune de la r√©gion et a ensuite soumis un certain nombre d’√©tudiants √† des arrestations arbitraires, bien que le mouvement qui en a r√©sult√© se soit clairement r√©v√©l√© √™tre beaucoup plus large qu’une r√©action contre la brutalit√© polici√®re. √Ä partir du 21 avril, les gens se sont battus avec la gendarmerie, ont br√Ľl√© des postes de police, des b√Ętiments gouvernementaux et des bureaux de partis politiques d’opposition. Constatant que les bureaux des services sociaux du gouvernement n’avaient pas √©t√© √©pargn√©s, les intellectuels et les journalistes nationaux ainsi que les gauchistes en France ont admonest√© avec paternalisme que les √©meutiers malavis√©s d√©truisaient leurs propres quartiers – omettant par hypocrisie ou ignorance le fait que les services sociaux dans les r√©gions pauvres remplissent la m√™me fonction que la police, mais qu’ils font seulement la partie la plus douce du travail.

Les √©meutes se g√©n√©ralisent et le peuple kabyle obtient rapidement l’une de ses principales revendications : le retrait de la gendarmerie de la r√©gion. De nombreux commissariats de police qui n’avaient pas √©t√© incendi√©s ont √©t√© assi√©g√©s et leurs lignes de ravitaillement ont √©t√© coup√©es, de sorte que la gendarmerie a d√Ľ partir en force en mission de raid pour s’approvisionner. Au cours des premiers mois, la police a tu√© plus de cent personnes et en a bless√© des milliers, mais les insurg√©s n’ont pas recul√©. En raison de la f√©rocit√© de la r√©sistance plut√īt que de la g√©n√©rosit√© du gouvernement, la Kabylie √©tait toujours interdite √† la gendarmerie √† partir de 2006.

Le mouvement a rapidement organis√© la r√©gion lib√©r√©e selon des lignes traditionnelles et anti-autoritaires. Les communaut√©s ont ressuscit√© la tradition amazighe du aarch (ou aaruch au pluriel), une assembl√©e populaire pour l’auto-organisation. La Kabylie a b√©n√©fici√© d’une culture anti-autoritaire profond√©ment enracin√©e. Pendant la colonisation fran√ßaise, la r√©gion a √©t√© le th√©√Ętre de fr√©quents soul√®vements et d’une r√©sistance quotidienne √† l’administration gouvernementale.

En 1948, une assembl√©e villageoise, par exemple, a formellement interdit toute communication avec le gouvernement sur les affaires communautaires : “La transmission d’informations √† toute autorit√©, qu’il s’agisse de la moralit√© d’un autre citoyen, de chiffres fiscaux, sera sanctionn√©e par une amende de dix mille francs. C’est le type d’amende le plus grave qui existe. Le maire et la garde rurale ne sont pas exclus” […] Et quand le mouvement actuel a commenc√© √† organiser des comit√©s de quartiers et de villages, un d√©l√©gu√© (de l’aarch d’A√Įt Djennad) a d√©clar√©, pour d√©montrer qu’au moins la m√©moire de cette tradition ne s’√©tait pas perdue : “Avant, quand les tajmat prenaient en charge la r√©solution d’un conflit entre les gens, ils punissaient le voleur ou le fraudeur, il n’√©tait pas n√©cessaire d’aller au tribunal. En fait, c’√©tait honteux. ”

A partir du 20 avril, les d√©l√©gu√©s de 43 villes de la sous-pr√©fecture de Beni Duala, en Kabylie, ont coordonn√© l’appel √† la gr√®ve g√©n√©rale, tandis que les habitants de nombreux villages et quartiers organisaient des assembl√©es et des coordinations. Le 10 mai, les d√©l√©gu√©s des diff√©rentes assembl√©es et coordinations de Beni Duala se sont r√©unis pour formuler des revendications et organiser le mouvement. La presse, d√©montrant le r√īle qu’ils allaient jouer tout au long de l’insurrection, a publi√© une fausse annonce disant que la r√©union √©tait annul√©e, mais un grand nombre de d√©l√©gu√©s se sont tout de m√™me r√©unis, principalement du wilaya, ou district, de Tizi Uzu. Ils ont expuls√© un maire qui avait tent√© de participer aux r√©unions. “Ici, nous n’avons pas besoin d’un maire ou d’un autre repr√©sentant de l’Etat”, a d√©clar√© un d√©l√©gu√©.

Les d√©l√©gu√©s de l’aarch ont continu√© √† se r√©unir et ont cr√©√© une coordination interwilaya. Le 11 juin, ils se sont r√©unis √† El Kseur :

Nous, repr√©sentants des wilayas de S√©tis, Bordj-Bu-Arreridj, Buira, Bumerdes, Bejaia, Tizi Uzu, Alger, ainsi que du Comit√© Collectif des Universit√©s d’Alger, r√©unis aujourd’hui lundi 11 juin 2001, √† la Maison des Jeunes “Mouloud Feraoun” √† El Kseur (Bejaia), avons adopt√© le tableau de revendications suivant :

Que l’√Čtat prenne d’urgence la responsabilit√© de toutes les victimes bless√©es et des familles des martyrs de la r√©pression lors de ces √©v√©nements.

Pour le jugement par un tribunal civil des auteurs, instigateurs et complices de ces crimes et leur expulsion des forces de sécurité et de la fonction publique.

Pour un statut de martyr pour chaque victime digne pendant ces événements et la protection de tous les témoins du drame.

Pour le retrait imm√©diat des brigades de la gendarmerie et des renforts de l’URS.

Pour l’annulation des proc√©dures judiciaires contre tous les manifestants ainsi que la lib√©ration de ceux qui ont d√©j√† √©t√© condamn√©s lors de ces √©v√©nements.

Abandon immédiat des expéditions punitives, des intimidations et des provocations contre la population.

Dissolution des commissions d’enqu√™te initi√©es par le pouvoir.

La satisfaction des revendications des Amazighs, dans toutes leurs dimensions (d’identit√©, de civilisation, de langue et de culture) sans r√©f√©rendum et sans conditions, et la d√©claration de Tamazight comme langue nationale et officielle.

Pour un √Čtat qui garantit tous les droits socio-√©conomiques et toutes les libert√©s d√©mocratiques.

Contre les politiques de sous-développement, de paupérisation et de misérabilisation du peuple algérien.

Placer toutes les fonctions ex√©cutives de l’√Čtat, y compris les forces de s√©curit√©, sous l’autorit√© effective d’organes d√©mocratiquement √©lus.

Pour un plan socio-économique urgent pour toute la Kabylie.

Contre les Tamheqranit [en gros, l’arbitraire du pouvoir] et toutes les formes d’injustice et d’exclusion.

Pour un réexamen au cas par cas des examens régionaux pour tous les étudiants qui ne les ont pas réussis.

Versement d’allocations de ch√īmage pour toute personne qui gagne moins de 50 % du salaire minimum.

Nous exigeons une réponse officielle, urgente et publique à ce tableau de revendications.

Ulac Smah Ulac [la lutte continue]

Le 14 juin, des centaines de milliers de personnes sont all√©es marcher sur Alger pour pr√©senter ces revendications, mais elles ont √©t√© mises sur la voie de mani√®re pr√©ventive et dispers√©es par une action polici√®re intense. Bien que le mouvement ait toujours √©t√© le plus fort en Kabylie, il ne s’est jamais limit√© aux fronti√®res nationales/culturelles et a b√©n√©fici√© d’un soutien dans tout le pays‚ÄĮ; les partis politiques d’opposition ont n√©anmoins tent√© de diluer le mouvement en le r√©duisant √† de simples demandes de mesures contre la brutalit√© polici√®re et de reconnaissance officielle de la langue berb√®re. Mais la d√©faite de la marche √† Alger a effectivement d√©montr√© la faiblesse du mouvement en dehors de la Kabylie. Un habitant d’Alger a soulign√© la difficult√© de la r√©sistance dans la capitale par rapport aux r√©gions berb√®res : “Ils ont de la chance. En Kabylie, ils ne sont jamais seuls. Ils ont toute leur culture, leurs structures. Nous vivons entre les mouchards et les affiches Rambo”.

En juillet et ao√Ľt, le mouvement se donne pour t√Ęche de r√©fl√©chir strat√©giquement √† leur structure : il adopte un syst√®me de coordination entre les aaruch, les dairas et les communes au sein d’une wilaya, et l’√©lection de d√©l√©gu√©s au sein des villes et des quartiers‚ÄĮ; ces d√©l√©gu√©s formeront une coordination municipale jouissant d’une pleine autonomie d’action. Une coordination pour l’ensemble de la wilaya serait compos√©e de deux d√©l√©gu√©s de chacune des coordinations communales. Dans un cas typique √† Bejaia, la coordination a chass√© les syndicalistes et les gauchistes qui l’avaient infiltr√©e, et a lanc√© une gr√®ve g√©n√©rale de sa propre initiative. √Ä l’issue de ce processus de r√©flexion, le mouvement a identifi√© comme l’une de ses principales faiblesses le manque relatif de participation des femmes au sein des coordinations (bien que les femmes aient jou√© un r√īle important dans l’insurrection et dans d’autres parties du mouvement). Les d√©l√©gu√©s ont d√©cid√© d’encourager une plus grande participation des femmes.

Tout au long de ce processus, certains d√©l√©gu√©s ont secr√®tement tent√© de dialoguer avec le gouvernement tandis que la presse oscillait entre diaboliser le mouvement et sugg√©rer que leurs revendications plus civiques pourraient √™tre adopt√©es par le gouvernement, tout en ignorant leurs demandes plus radicales. Le 20 ao√Ľt, le mouvement a d√©montr√© sa puissance en Kabylie avec une grande marche de protestation, suivie d’une s√©rie de r√©unions interwilaya. L’√©lite du pays esp√©rait que ces r√©unions d√©montreraient la “maturit√©” du mouvement et aboutiraient √† un dialogue, mais les coordinations ont continu√© √† rejeter les n√©gociations secr√®tes et ont r√©affirm√© les accords d’El Kseur. Les commentateurs ont fait remarquer que si le mouvement continuait √† rejeter le dialogue tout en faisant valoir ses exigences et en d√©fendant avec succ√®s son autonomie, il rendait effectivement le gouvernement impossible et le r√©sultat pourrait √™tre l’effondrement du pouvoir de l’√Čtat, au moins en Kabylie.

Le 10 octobre 2002, apr√®s avoir surv√©cu √† plus d’un an de violence et de pressions pour faire de la politique, le mouvement a lanc√© un boycott des √©lections. A la grande frustration des partis politiques, les √©lections ont √©t√© bloqu√©es en Kabylie, et dans le reste de l’Alg√©rie, la participation a √©t√© remarquablement faible.

D√®s le d√©but, les partis politiques ont √©t√© menac√©s par l’auto-organisation du soul√®vement et ont fait de leur mieux pour int√©grer le mouvement dans le syst√®me politique. Mais ce ne fut pas si facile. Tr√®s t√īt, le mouvement a adopt√© un code d’honneur que tous les d√©l√©gu√©s de la coordination devaient jurer de respecter. Ce code stipulait :

Les d√©l√©gu√©s du mouvement s’engagent √†

Respectez les termes √©nonc√©s dans le chapitre des principes directeurs des coordinations d’aaruch, de dairas et de communes.

Honorer le sang des martyrs qui ont suivi la lutte jusqu’√† l’ach√®vement de ses objectifs et ne pas utiliser leur m√©moire √† des fins lucratives ou partisanes.

Respecter l’esprit r√©solument pacifique du mouvement.

Ne prendre aucune mesure conduisant √† l’√©tablissement de liens directs ou indirects avec le pouvoir.

Ne pas utiliser le mouvement √† des fins partisanes, ni l’entra√ģner dans des comp√©titions √©lectorales ou des tentatives de prise de pouvoir.

Démissionner publiquement du mouvement avant de se porter candidat à une fonction élective.

N’accepter aucune fonction politique (nomination par d√©cret) dans les institutions du pouvoir.

Faire preuve d’esprit civique et de respect envers les autres.

Donner au mouvement une dimension nationale.

Ne pas contourner la structure appropriée en matière de communication.

Offrir une solidarité effective à toute personne ayant subi un préjudice en raison de son activité de délégué du mouvement.

Note : Tout d√©l√©gu√© qui enfreint ce code d’honneur sera publiquement d√©nonc√©.

Et en fait, les délégués qui ont rompu cette promesse ont été ostracisés et même attaqués.

La pression de la r√©cup√©ration s’est poursuivie. Des comit√©s et des conseils anonymes ont commenc√© √† publier des communiqu√©s de presse d√©non√ßant la “spirale de la violence” des jeunes et les “mauvais calculs politiques” de “ceux qui continuent √† parasiter bruyamment le d√©bat public” et √† r√©duire au silence les “bons citoyens”. Plus tard, ce conseil particulier a pr√©cis√© que ces bons citoyens √©taient “tous les personnages scientifiques et politiques de la municipalit√© capables de donner un sens et une coh√©rence au mouvement”.

Dans les ann√©es qui ont suivi, l’affaiblissement du caract√®re anti-autoritaire du mouvement a d√©montr√© un obstacle majeur aux insurrections libertaires qui gagnent une bulle d’autonomie : non pas un autoritarisme in√©vitable et rampant, mais une pression internationale constante sur le mouvement pour l’institutionnaliser. En Kabylie, une grande partie de cette pression est venue des ONG europ√©ennes et des agences internationales qui pr√©tendaient travailler pour la paix. Elles ont exig√© que les coordinations d’aaruch adoptent des tactiques pacifiques, renoncent √† leur boycott de la politique et pr√©sentent des candidats aux √©lections. Depuis lors, le mouvement s’est divis√©. De nombreux d√©l√©gu√©s aarchistes et des anciens qui se sont nomm√©s dirigeants sont entr√©s dans l’ar√®ne politique, o√Ļ leur principal objectif est de r√©√©crire la constitution alg√©rienne pour instaurer des r√©formes d√©mocratiques et mettre fin √† la dictature actuelle. Pendant ce temps, le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) a continu√© √† insister sur la d√©centralisation du pouvoir et l’ind√©pendance de la r√©gion.

La Kabylie n’a pas re√ßu un soutien et une solidarit√© significatifs de la part des mouvements anti-autoritaires du monde entier, ce qui aurait pu contribuer √† contrebalancer la pression de l’institutionnalisation. Cela est d√Ľ en partie √† l’isolement et √† l’eurocentrisme de nombre de ces mouvements. En m√™me temps, le mouvement lui-m√™me a limit√© son champ d’action aux fronti√®res de l’√Čtat et n’avait pas d’id√©ologie explicitement r√©volutionnaire. En soi, l’esprit civique et l’accent mis sur l’autonomie que l’on trouve dans la culture amazighe sont clairement anti-autoritaires, mais dans une lutte avec l’√Čtat, ils donnent lieu √† un certain nombre d’ambigu√Įt√©s. Les revendications du mouvement, si elles avaient √©t√© pleinement r√©alis√©es, auraient rendu le gouvernement impraticable et elles √©taient donc r√©volutionnaires‚ÄĮ; cependant, elles n’appelaient pas explicitement √† la destruction du “pouvoir”, et laissaient donc une grande marge de manŇďuvre √† l’√Čtat pour se r√©ins√©rer dans le mouvement. M√™me si le Code d’honneur interdisait de mani√®re exhaustive la collaboration avec les partis politiques, l’id√©ologie civique du mouvement rendait cette collaboration in√©vitable en exigeant un bon gouvernement, ce qui est bien s√Ľr impossible, mot de code pour d√©signer l’auto-illusion et la trahison.

Une id√©ologie ou une analyse aussi r√©volutionnaire qu’anti-autoritaire aurait pu emp√™cher la r√©cup√©ration et faciliter la solidarit√© avec les mouvements d’autres pays. Dans le m√™me temps, les mouvements d’autres pays auraient pu √™tre en mesure d’apporter leur solidarit√© s’ils avaient d√©velopp√© une compr√©hension plus large de la lutte. Par exemple, pour une multitude de raisons historiques et culturelles, il est peu probable que l’insurrection en Alg√©rie se soit jamais identifi√©e comme “anarchiste”, et pourtant elle a √©t√© l’un des exemples les plus inspirants d’anarchie √† appara√ģtre dans ces ann√©es-l√†. La plupart des anarchistes qui se sont identifi√©s comme tels ont √©t√© emp√™ch√©s de s’en rendre compte et d’√©tablir des relations de solidarit√© en raison d’un pr√©jug√© culturel contre les luttes qui n’adoptent pas l’esth√©tique et l’h√©ritage culturel pr√©valant chez les r√©volutionnaires euro-am√©ricains.

Les exp√©riences historiques de collectivisation et de communisme anarchiste qui ont eu lieu en Espagne en 1936 et 1937 n’ont pu avoir lieu que parce que les anarchistes s’√©taient pr√©par√©s √† vaincre l’arm√©e dans une insurrection arm√©e, et lorsque les fascistes ont lanc√© leur coup d’√Čtat, ils ont pu les vaincre militairement dans une grande partie du pays. Pour prot√©ger le nouveau monde qu’ils √©taient en train de construire, ils se sont organis√©s pour retenir les fascistes les mieux √©quip√©s par une guerre de tranch√©es, en d√©clarant “No pasar√°n‚ÄĮ! Ils ne doivent pas passer‚ÄĮ!

Bien qu’ils aient eu beaucoup √† faire sur le front int√©rieur, en cr√©ant des √©coles, en collectivisant les terres et les usines, en r√©organisant la vie sociale, les anarchistes ont lev√© et form√© des milices volontaires pour combattre sur le front. Au d√©but de la guerre, la colonne anarchiste Durruti a repouss√© les fascistes sur le front d’Aragon, et en novembre, elle a jou√© un r√īle important dans la d√©faite de l’offensive fasciste sur Madrid. Les milices volontaires ont fait l’objet de nombreuses critiques, principalement de la part des journalistes bourgeois et des staliniens qui voulaient √©craser les milices en faveur d’une arm√©e professionnelle enti√®rement sous leur contr√īle. George Orwell, qui a combattu dans une milice trotskiste, remet les pendules √† l’heure :

Tous, du g√©n√©ral au priv√©, ont re√ßu le m√™me salaire, ont mang√© la m√™me nourriture, port√© les m√™mes v√™tements et se sont m√©lang√©s dans des conditions de totale √©galit√©. Si vous vouliez taper le g√©n√©ral commandant la division dans le dos et lui demander une cigarette, vous pouviez le faire, et personne ne trouvait cela curieux. En th√©orie, en tout cas, chaque milice √©tait une d√©mocratie et non une hi√©rarchie… Ils avaient essay√© de produire au sein des milices une sorte de mod√®le de travail temporaire de la soci√©t√© sans classes. Bien s√Ľr, il n’y avait pas d’√©galit√© parfaite, mais il y avait une approche plus proche de celle-ci que ce que j’avais jamais vu ou que ce que j’aurais cru concevable en temps de guerre…

…Plus tard, il est devenu √† la mode de d√©crier les milices, et donc de pr√©tendre que les fautes qui √©taient dues au manque d’entra√ģnement et d’armes √©taient le r√©sultat du syst√®me √©galitaire. En fait, un nouveau groupe de miliciens √©tait une foule indisciplin√©e, non pas parce que les officiers appelaient les soldats “camarades”, mais parce que les troupes brutes sont toujours une foule indisciplin√©e… Les journalistes qui se moquaient du syst√®me de milice se souvenaient rarement que les milices devaient tenir la ligne pendant que l’Arm√©e Populaire s’entra√ģnait √† l’arri√®re. Et c’est un hommage √† la force de la discipline “r√©volutionnaire” que les milices soient rest√©es sur le terrain. Car jusqu’en juin 1937 environ, il n’y avait rien pour les y maintenir, si ce n’est la loyaut√© de classe… Une arm√©e de conscrits dans les m√™mes circonstances – avec sa police de combat enlev√©e – aurait fondu… Au d√©but, le chaos apparent, le manque g√©n√©ral d’entra√ģnement, le fait qu’il fallait souvent discuter pendant cinq minutes avant de pouvoir faire ob√©ir un ordre, m’ont constern√© et m’ont rendu furieux. J’avais des id√©es de l’arm√©e britannique, et il est certain que les milices espagnoles √©taient tr√®s diff√©rentes de l’arm√©e britannique. Mais compte tenu des circonstances, elles √©taient de meilleures troupes qu’on √©tait en droit de s’attendre.

Orwell a r√©v√©l√© que les milices √©taient d√©lib√©r√©ment priv√©es de l’armement n√©cessaire √† leur victoire par un appareil politique d√©termin√© √† les √©craser. N√©anmoins, en octobre 1936, les milices anarchistes et socialistes repouss√®rent les fascistes sur le front d’Aragon, et pendant les huit mois suivants, elles maintinrent la ligne, jusqu’√† ce qu’elles soient remplac√©es par l’arm√©e gouvernementale.

Le conflit a √©t√© long et sanglant, plein de dangers graves, d’opportunit√©s sans pr√©c√©dent et de choix difficiles. Tout au long de ce conflit, les anarchistes ont d√Ľ prouver la faisabilit√© de leur id√©al d’une r√©volution v√©ritablement anti-autoritaire. Ils ont connu un certain nombre de succ√®s et d’√©checs qui, pris ensemble, montrent ce qui est possible et les dangers que les r√©volutionnaires doivent √©viter pour r√©sister √† l’id√©e de devenir de nouvelles autorit√©s.

Derri√®re les lignes, les anarchistes et les socialistes ont saisi l’occasion de mettre leurs id√©aux en pratique. Dans les campagnes espagnoles, les paysans ont expropri√© des terres et aboli les relations capitalistes. Il n’y avait pas de politique uniforme r√©gissant la mani√®re dont les paysans √©tablissaient le communisme anarchiste‚ÄĮ; ils employaient toute une s√©rie de m√©thodes pour renverser leurs ma√ģtres et cr√©er une nouvelle soci√©t√©. Dans certains endroits, les paysans ont tu√© des membres du clerg√© et des propri√©taires terriens, bien que ce f√Ľt souvent en repr√©sailles directes contre ceux qui avaient collabor√© avec les fascistes ou le r√©gime pr√©c√©dent en donnant des noms de radicaux √† arr√™ter et √† ex√©cuter. Lors de plusieurs soul√®vements en Espagne entre 1932 et 1934, les r√©volutionnaires avaient montr√© peu de pr√©disposition √† assassiner leurs ennemis politiques. Par exemple, lorsque les paysans du village andalou de Casas Viejas ont d√©ploy√© le drapeau rouge et noir, leur seule violence a √©t√© dirig√©e contre les titres fonciers, qu’ils ont br√Ľl√©s. Ni les patrons politiques ni les propri√©taires n’ont √©t√© attaqu√©s‚ÄĮ; ils ont simplement √©t√© inform√©s qu’ils ne d√©tenaient plus le pouvoir ni la propri√©t√©. Le fait que ces paysans pacifiques aient ensuite √©t√© massacr√©s par les militaires, sur ordre de ces patrons et propri√©taires, peut aider √† expliquer leur conduite plus agressive en 1936. Et l’√Čglise en Espagne √©tait une institution tr√®s pro-fasciste. Les pr√™tres ont longtemps √©t√© les pourvoyeurs de formes abusives d’√©ducation et les d√©fenseurs du patriotisme, du patriarcat et des droits divins des propri√©taires. Lorsque Franco a lanc√© son coup d’√Čtat, de nombreux pr√™tres ont agi comme des paramilitaires fascistes.

Il y a eu un d√©bat de longue date dans les cercles anarchistes sur la question de savoir si la lutte contre le capitalisme en tant que syst√®me n√©cessitait d’attaquer des individus sp√©cifiques au pouvoir, en dehors des situations d’autod√©fense. Le fait que ceux qui √©taient au pouvoir, lorsqu’ils ont fait preuve de piti√©, se sont retourn√©s et ont donn√© des noms aux pelotons d’ex√©cution pour punir les rebelles et d√©courager de futurs soul√®vements a soulign√© l’argument selon lequel les √©lites ne jouent pas seulement un r√īle innocent au sein d’un syst√®me impersonnel, mais qu’elles s’impliquent sp√©cifiquement dans la guerre contre les opprim√©s. Ainsi, les assassinats perp√©tr√©s par les anarchistes et les paysans espagnols n’√©taient pas tant des signes d’un autoritarisme inh√©rent √† la lutte r√©volutionnaire qu’une strat√©gie intentionnelle dans le cadre d’un conflit dangereux. Le comportement contemporain des staliniens, qui ont cr√©√© une police secr√®te pour torturer et ex√©cuter leurs anciens camarades, montre √† quel point les gens peuvent s’abaisser lorsqu’ils pensent se battre pour une juste cause‚ÄĮ; mais l’exemple contrast√© offert par les anarchistes et les autres socialistes prouve qu’un tel comportement n’est pas in√©vitable.

Une d√©monstration de l’absence d’autoritarisme chez les anarchistes peut √™tre vue dans le fait que ces m√™mes paysans qui se sont lib√©r√©s violemment n’ont pas forc√© les paysans individualistes √† collectiviser leurs terres avec le reste de la communaut√©. Dans la plupart des villages √©tudi√©s dans les zones anarchistes, les exploitations collectives et individuelles se c√ītoyaient. Dans le pire des cas, lorsqu’un paysan anticollectif d√©tenait un territoire divisant les paysans qui voulaient rejoindre leurs terres, la majorit√© demandait parfois au paysan individualiste d’√©changer sa terre contre une autre, afin que les autres paysans puissent unir leurs efforts pour former un collectif. Dans un exemple document√©, les paysans collectivisateurs ont offert au propri√©taire individuel des terres de meilleure qualit√© afin d’assurer une r√©solution consensuelle.

Dans les villes et au sein des structures de la CNT, le syndicat anarchiste qui compte plus d’un million de membres, la situation √©tait plus compliqu√©e. Apr√®s que les groupes de d√©fense pr√©par√©s par la CNT et la FAI (F√©d√©ration Anarchiste Ib√©rique) aient vaincu le soul√®vement fasciste en Catalogne et saisi les armes de l’armurerie, la base de la CNT a spontan√©ment organis√© des conseils d’usine, des assembl√©es de quartier et d’autres organisations capables de coordonner la vie √©conomique‚ÄĮ; de plus, ils l’ont fait de mani√®re non partisane, en travaillant avec d’autres travailleurs de toutes les opinions politiques. Bien que les anarchistes aient √©t√© la force la plus puissante de Catalogne, ils n’ont pas manifest√© la volont√© de r√©primer d’autres groupes, ce qui contraste fortement avec le Parti communiste, les trotskystes et les nationalistes catalans. Le probl√®me est venu des d√©l√©gu√©s de la CNT. L’union n’avait pas r√©ussi √† se structurer de mani√®re √† emp√™cher son institutionnalisation. Les d√©l√©gu√©s des comit√©s r√©gionaux et nationaux ne pouvaient pas √™tre rappel√©s s’ils ne fonctionnaient pas comme on le souhaitait, il n’y avait pas de coutume pour emp√™cher les m√™mes personnes de maintenir des positions constantes dans ces comit√©s sup√©rieurs, et les n√©gociations ou les d√©cisions prises par les comit√©s sup√©rieurs ne devaient pas toujours √™tre ratifi√©es par l’ensemble des membres. En outre, les militants anarchistes de principe refusaient syst√©matiquement les postes de direction de la Conf√©d√©ration, tandis que les intellectuels ax√©s sur les th√©ories abstraites et la planification √©conomique gravitaient autour de ces comit√©s centraux. Ainsi, au moment de la r√©volution en juillet 1936, la CNT avait une direction √©tablie, et cette direction √©tait isol√©e du mouvement r√©el.

Des anarchistes tels que Stuart Christie et des v√©t√©rans du groupe de jeunes libertaires qui ont particip√© √† la gu√©rilla contre les fascistes au cours des d√©cennies suivantes ont fait valoir que ces dynamiques ont s√©par√© la direction de facto de la CNT de la base et l’ont rapproch√©e des politiciens professionnels. Ainsi, en Catalogne, lorsqu’ils ont √©t√© invit√©s √† participer √† un Front populaire antifasciste aux c√īt√©s des partis autoritaires socialistes et r√©publicains, ils ont accept√©. Pour eux, c’√©tait un geste de pluralisme et de solidarit√©, ainsi qu’un moyen d’autod√©fense contre la menace pos√©e par le fascisme.

Les anarchistes comme Stuart Christie et les v√©t√©rans du groupe de jeunes libertaires qui ont poursuivi leur √©loignement de la base les a emp√™ch√©s de se rendre compte que le pouvoir n’√©tait plus dans les b√Ętiments du gouvernement‚ÄĮ; il √©tait d√©j√† dans la rue et partout o√Ļ les travailleurs prenaient spontan√©ment le contr√īle de leurs usines. Ignorant cela, ils ont en fait entrav√© la r√©volution sociale, d√©courageant les masses arm√©es de poursuivre la pleine r√©alisation du communisme anarchiste par peur de contrarier leurs nouveaux alli√©s. En tout cas, les anarchistes de cette p√©riode ont d√Ľ prendre des d√©cisions extr√™mement difficiles. Les repr√©sentants √©taient pris entre le fascisme en marche et des alli√©s perfides, tandis que ceux qui √©taient dans la rue devaient choisir entre accepter les d√©cisions douteuses d’une direction autoproclam√©e ou diviser le mouvement en √©tant trop critiques, participer √† la gu√©rilla contre les fascistes au cours des d√©cennies suivantes ont fait valoir que ces dynamiques ont s√©par√© la direction de fait de la CNT de la base et l’ont rapproch√©e des politiciens professionnels.

Mais malgr√© le pouvoir soudain acquis par la CNT – elle √©tait la force politique organis√©e dominante en Catalogne et une force majeure dans d’autres provinces – la direction et la base ont agi de mani√®re coop√©rative plut√īt qu’avec une soif de pouvoir. Par exemple, dans les comit√©s antifascistes propos√©s par le gouvernement catalan, ils se sont permis d’√™tre mis sur un pied d’√©galit√© avec le syndicat socialiste relativement faible et le parti nationaliste catalan. L’une des principales raisons donn√©es par la direction de la CNT pour collaborer avec les partis autoritaires √©tait que l’abolition du gouvernement en Catalogne √©quivaudrait √† imposer une dictature anarchiste. Mais leur hypoth√®se selon laquelle se d√©barrasser du gouvernement – ou, plus exactement, permettre √† un mouvement populaire spontan√© de le faire – signifiait le remplacer par la CNT a montr√© leur propre suffisance aveuglante. Ils n’ont pas compris que la classe ouvri√®re d√©veloppait de nouvelles formes d’organisation, telles que les conseils d’usine, qui pourraient mieux s’√©panouir en transcendant les institutions pr√©existantes – que ce soit la CNT ou le gouvernement – plut√īt que d’√™tre absorb√©es par elles. Les dirigeants de la CNT “n’ont pas r√©alis√© √† quel point le mouvement populaire √©tait puissant et que leur r√īle de porte-parole des syndicats √©tait d√©sormais contraire au cours de la r√©volution”. ”

Plut√īt que de brosser un tableau rose de l’histoire, nous devrions reconna√ģtre que ces exemples montrent que naviguer dans la tension entre efficacit√© et autoritarisme n’est pas facile, mais c’est possible.

Comment les communaut√©s d√©cideront-elles de s’organiser au d√©but‚ÄĮ?

Tous les gens sont capables de s’organiser, qu’ils aient ou non une exp√©rience du travail politique. Bien s√Ľr, il ne sera pas facile de prendre le contr√īle de notre vie dans un premier temps, mais c’est possible dans l’imm√©diat. Dans la plupart des cas, les gens adoptent l’approche √©vidente, organisant spontan√©ment de grandes r√©unions ouvertes avec leurs voisins, leurs coll√®gues ou leurs camarades sur les barricades pour d√©terminer ce qui doit √™tre fait. Dans certains cas, la soci√©t√© est organis√©e par le biais d’organisations r√©volutionnaires pr√©existantes.

La r√©bellion populaire de 2001 en Argentine a vu les gens prendre un niveau de contr√īle sans pr√©c√©dent sur leur vie. Ils ont form√© des assembl√©es de quartier, se sont empar√©s des usines et des terres abandonn√©es, ont cr√©√© des r√©seaux de troc, ont bloqu√© les autoroutes pour obliger le gouvernement √† accorder une aide aux ch√īmeurs, ont tenu les rues contre une r√©pression polici√®re meurtri√®re et ont forc√© quatre pr√©sidents et plusieurs vice-pr√©sidents et ministres de l’√©conomie √† d√©missionner rapidement les uns apr√®s les autres. Tout cela n’a pas permis de nommer des dirigeants, et la plupart des assembl√©es de quartier ont rejet√© les partis politiques et les syndicats qui essayaient de coopter ces institutions spontan√©es. Au sein des assembl√©es, des occupations d’usines et d’autres organisations, ils ont pratiqu√© le consensus et encourag√© l’organisation horizontale. Selon les mots d’un militant impliqu√© dans la mise en place de structures sociales alternatives dans son quartier, o√Ļ le ch√īmage atteint 80% : “Nous construisons le pouvoir, nous ne le prenons pas.”

Rien qu’√† Buenos Aires, les gens ont form√© plus de 200 assembl√©es de quartier, impliquant des milliers de personnes‚ÄĮ; selon un sondage, un habitant de la capitale sur trois avait assist√© √† une assembl√©e. Les gens commen√ßaient par se r√©unir dans leur quartier, souvent autour d’un repas commun, ou olla popular. Ensuite, ils occupaient un espace pour servir de centre social – dans de nombreux cas, une banque abandonn√©e. Bient√īt, l’assembl√©e de quartier tiendrait des r√©unions hebdomadaires “sur des questions communautaires mais aussi sur des sujets tels que la dette ext√©rieure, la guerre et le libre-√©change “ainsi que” sur la fa√ßon dont ils pourraient travailler ensemble et comment ils envisagent l’avenir”. De nombreux centres sociaux finiront par offrir :

un espace d’information et peut-√™tre des ordinateurs, des livres et divers ateliers sur le yoga, l’autod√©fense, les langues et les comp√©tences de base. Beaucoup ont √©galement des jardins communautaires, des clubs d’enfants apr√®s l’√©cole et des cours pour adultes, organisent des √©v√©nements sociaux et culturels, cuisinent collectivement, et se mobilisent politiquement pour eux-m√™mes et pour soutenir les piqueteros et les usines de r√©cup√©ration.

Les assembl√©es ont mis en place des groupes de travail, tels que les comit√©s sur les soins de sant√© et les m√©dias alternatifs, qui ont tenu des r√©unions suppl√©mentaires auxquelles ont particip√© les personnes les plus int√©ress√©es par ces projets. Selon des journalistes ind√©pendants en visite :

Certaines assembl√©es comptent jusqu’√† 200 participants, d’autres sont beaucoup plus petites. L’une des assembl√©es auxquelles nous avons particip√© comptait environ 40 personnes, allant de deux m√®res assises sur le trottoir pendant l’allaitement, √† un avocat en costume, √† un hippie maigre en batik, √† un chauffeur de taxi √Ęg√©, √† un messager √† v√©lo dreadlock√©, √† une √©tudiante infirmi√®re. C’√©tait toute une tranche de la soci√©t√© argentine qui se tenait en cercle √† un coin de rue sous la lueur orange des lampes au sodium, passant autour d’un m√©gaphone tout neuf et discutant de la mani√®re de reprendre le contr√īle de leur vie. De temps √† autre, une voiture passait et klaxonnait pour les soutenir, et tout cela se passait entre 20 heures et minuit un mercredi soir‚ÄĮ!

Bient√īt, les assembl√©es de quartier se sont coordonn√©es √† l’√©chelle de la ville. Une fois par semaine, les assembl√©es envoyaient des porte-parole √† la pl√©ni√®re interbarrio, qui r√©unissait des milliers de personnes de toute la ville pour proposer des projets communs et des plans de protestation. √Ä l’interbarrio, les d√©cisions √©taient prises √† la majorit√©, mais la structure n’√©tait pas coercitive, de sorte que les d√©cisions n’√©taient pas contraignantes – elles n’√©taient ex√©cut√©es que si les gens avaient l’enthousiasme n√©cessaire pour les mettre en Ňďuvre. En cons√©quence, si un grand nombre de personnes √† l’interbarrio votaient pour s’abstenir sur une proposition sp√©cifique, celle-ci √©tait retravaill√©e pour qu’elle re√ßoive plus de soutien.

La structure de l’assembl√©e s’est rapidement √©tendue aux niveaux provincial et national. Dans les deux mois qui ont suivi le d√©but du soul√®vement, “l’assembl√©e des assembl√©es” nationale a demand√© le remplacement du gouvernement par les assembl√©es. Cela ne s’est pas produit, mais le gouvernement argentin a finalement √©t√© contraint de faire des concessions populaires – il a annonc√© qu’il ne rembourserait pas sa dette internationale, un √©v√©nement sans pr√©c√©dent. Le Fonds mon√©taire international a √©t√© tellement effray√© par la r√©bellion populaire et son soutien mondial au mouvement anti-mondialisation, et tellement embarrass√© par l’effondrement de sa t√™te d’affiche, qu’il a d√Ľ accepter cette perte stup√©fiante. Le mouvement en Argentine a jou√© un r√īle central dans la r√©alisation de l’un des principaux objectifs du mouvement antimondialisation, √† savoir la d√©faite du FMI et de la Banque mondiale. Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, ces institutions sont discr√©dit√©es et menac√©es de faillite. Entre-temps, l’√©conomie argentine s’est stabilis√©e et une grande partie de l’indignation populaire s’est calm√©e. Pourtant, certaines des assembl√©es qui ont fait une niche vitale dans le soul√®vement continuent de fonctionner sept ans plus tard. La prochaine fois que le conflit fera surface, ces assembl√©es resteront dans la m√©moire collective comme les graines d’une soci√©t√© future.

La ville de Gwangju (ou Kwangju), en Cor√©e du Sud, s’est lib√©r√©e pendant six jours en mai 1980, apr√®s que les protestations des √©tudiants et des travailleurs contre la dictature militaire se soient intensifi√©es en r√©ponse aux d√©clarations de la loi martiale. Les manifestants ont br√Ľl√© la cha√ģne de t√©l√©vision gouvernementale et ont saisi des armes, organisant rapidement une “Arm√©e citoyenne” qui a forc√© la police et l’arm√©e √† quitter le pays. Comme lors d’autres r√©bellions urbaines, notamment celles de Paris en 1848 et 1968, de Budapest en 1919 et de P√©kin en 1989, les √©tudiants et les travailleurs de Gwangju ont rapidement form√© des assembl√©es ouvertes pour organiser la vie dans la ville et communiquer avec le monde ext√©rieur. Les participants au soul√®vement racontent qu’un syst√®me organisationnel complexe s’est d√©velopp√© spontan√©ment en peu de temps – et sans les dirigeants des principaux groupes d’√©tudiants et organisations de protestation, qui avaient d√©j√† √©t√© arr√™t√©s. Leur syst√®me comprenait une arm√©e de citoyens, un centre de situation, un comit√© citoyens-√©tudiants, un conseil de planification et des d√©partements pour la d√©fense locale, les enqu√™tes, l’information, les services publics, l’enterrement des morts et d’autres services. Il a fallu une invasion √† grande √©chelle par des unit√©s sp√©ciales de l’arm√©e cor√©enne avec le soutien des √Čtats-Unis pour √©craser la r√©bellion et emp√™cher qu’elle ne se propage. Plusieurs centaines de personnes ont √©t√© tu√©es au cours de ce processus. M√™me ses ennemis ont d√©crit la r√©sistance arm√©e comme “f√©roce et bien organis√©e”. La combinaison d’une organisation spontan√©e, d’assembl√©es ouvertes et de comit√©s ayant une orientation organisationnelle sp√©cifique a laiss√© une impression profonde, montrant la rapidit√© avec laquelle une soci√©t√© peut se transformer une fois qu’elle a rompu avec l’habitude d’ob√©ir au gouvernement.

Lors de la r√©volution hongroise de 1956, le pouvoir de l’√Čtat s’est effondr√© apr√®s que des masses de manifestants √©tudiants se soient arm√©s‚ÄĮ; une grande partie du pays est tomb√©e entre les mains du peuple, qui a d√Ľ r√©organiser l’√©conomie et former rapidement des milices pour repousser l’invasion sovi√©tique. Au d√©part, chaque ville s’est organis√©e spontan√©ment, mais les formes d’organisation qui ont vu le jour √©taient tr√®s similaires, peut-√™tre parce qu’elles se sont d√©velopp√©es dans le m√™me contexte culturel et politique. Les anarchistes hongrois ont √©t√© influents dans les nouveaux conseils r√©volutionnaires, qui se sont f√©d√©r√©s pour coordonner la d√©fense, et ils ont pris part aux conseils ouvriers qui ont pris le contr√īle des usines et des mines. √Ä Budapest, les anciens politiciens ont form√© un nouveau gouvernement et ont essay√© d’exploiter ces conseils autonomes dans une d√©mocratie multipartite, mais l’influence du gouvernement ne s’est pas √©tendue au-del√† de la capitale dans les jours pr√©c√©dant la deuxi√®me invasion sovi√©tique qui a r√©ussi √† √©craser le soul√®vement. La Hongrie n’avait pas un grand mouvement anarchiste √† l’√©poque, mais la popularit√© des diff√©rents conseils montre √† quel point les id√©es anarchistes sont contagieuses une fois que les gens d√©cident de s’organiser. Et leur capacit√© √† faire fonctionner le pays et √† vaincre la premi√®re invasion de l’Arm√©e rouge montre l’efficacit√© de ces formes d’organisation. Il n’√©tait pas n√©cessaire de mettre en place un sch√©ma institutionnel complexe avant que les gens ne quittent leur gouvernement autoritaire. Tout ce dont ils avaient besoin √©tait la d√©termination de se r√©unir dans des r√©unions ouvertes pour d√©cider de leur avenir, et la confiance en eux-m√™mes pour faire en sorte que cela fonctionne, m√™me si au d√©but on ne savait pas trop comment.

Comment seront r√©gl√©es les oppressions pass√©es‚ÄĮ?

Si le gouvernement et le capitalisme disparaissaient du jour au lendemain, les gens seraient encore divis√©s. Les h√©ritages de l’oppression d√©terminent g√©n√©ralement le lieu o√Ļ nous vivons, notre acc√®s √† la terre, √† l’eau, √† un environnement propre et aux infrastructures n√©cessaires, ainsi que le niveau de violence et de traumatisme dans nos communaut√©s. Les gens se voient accorder des privil√®ges sociaux tr√®s diff√©rents selon la couleur de leur peau, leur sexe, leur citoyennet√©, leur classe √©conomique et d’autres facteurs. Une fois que les exploit√©s de la terre se l√®veront pour s’emparer des richesses de notre soci√©t√©, de quoi h√©riteront-ils exactement‚ÄĮ? Des terres saines, de l’eau propre et des h√īpitaux, ou des sols appauvris, des d√©charges et des tuyaux en plomb‚ÄĮ? Cela d√©pend en grande partie de la couleur de leur peau et de leur nationalit√©.

Une partie essentielle d’une r√©volution anarchiste est la solidarit√© mondiale. La solidarit√© est l’oppos√© de la charit√©. Elle ne d√©pend pas d’une in√©galit√© entre celui qui donne et celui qui re√ßoit. Comme toutes les bonnes choses de la vie, la solidarit√© est partag√©e, elle d√©truit donc les cat√©gories du donateur et du b√©n√©ficiaire et n’ignore ni ne valide les dynamiques de pouvoir in√©gales qui peuvent exister entre les deux. Il ne peut y avoir de v√©ritable solidarit√© entre un r√©volutionnaire de l’Illinois et un r√©volutionnaire du Mato Grosso s’ils doivent ignorer que la maison de l’un est construite avec du bois vol√© sur les terres de l’autre, ce qui ruine le sol et laisse √† ce dernier et √† toute sa communaut√© moins de possibilit√©s pour l’avenir.

L’anarchie doit se rendre totalement incompatible avec le colonialisme, soit un colonialisme qui se poursuit jusqu’√† nos jours sous de nouvelles formes, soit un h√©ritage historique que nous essayons d’ignorer. Ainsi, une r√©volution anarchiste doit √©galement se fonder sur les luttes contre le colonialisme. Celles-ci incluent les populations du Sud qui tentent de renverser le n√©olib√©ralisme, les nations indig√®nes qui luttent pour r√©cup√©rer leurs terres, et les communaut√©s noires qui luttent encore pour survivre aux s√©quelles de l’esclavage. Ceux qui ont √©t√© privil√©gi√©s par le colonialisme – les blancs et tous ceux qui vivent en Europe ou dans un √Čtat europ√©en colonisateur (√Čtats-Unis, Canada, Australie) – devraient soutenir ces autres luttes sur le plan politique, culturel et mat√©riel. √Čtant donn√© que les r√©bellions anti-autoritaires ont eu une port√©e limit√©e jusqu’√† pr√©sent, et que des r√©parations significatives devraient √™tre d’envergure mondiale en raison de la mondialisation de l’oppression, il n’existe pas d’exemples qui d√©montrent pleinement √† quoi ressembleraient des r√©parations. Cependant, certains exemples √† petite √©chelle montrent que la volont√© de r√©parer existe et que les principes anarchistes d’aide mutuelle et d’action directe peuvent permettre d’obtenir des r√©parations plus efficacement que les gouvernements d√©mocratiques – avec leur refus de reconna√ģtre l’√©tendue des crimes pass√©s et leurs demi-mesures embarrassantes. Il en va de m√™me pour les gouvernements r√©volutionnaires, qui h√©ritent g√©n√©ralement de l’oppression et la dissimulent au sein des √Čtats qu’ils prennent en charge – comme le montre l’insensibilit√© avec laquelle les gouvernements de l’URSS et de la Chine ont pris leur place √† la t√™te d’empires raciaux tout en se pr√©tendant anti-imp√©rialistes.

Dans l’√Čtat du Chiapas, au sud du Mexique, les zapatistes se sont soulev√©s en 1994 et ont obtenu l’autonomie pour des dizaines de communaut√©s indig√®nes. Nomm√©s d’apr√®s le paysan r√©volutionnaire mexicain Zapata et √©pousant un m√©lange d’id√©es indig√®nes, marxistes et anarchistes, les zapatistes ont form√© une arm√©e guid√©e par des “encuentros” populaires, ou rassemblements, pour lutter contre le capitalisme n√©olib√©ral et les formes continues d’exploitation et de g√©nocide inflig√©es par l’√Čtat mexicain. Pour sortir ces communaut√©s de la pauvret√© apr√®s des g√©n√©rations de colonialisme, et pour aider √† contrer les effets des blocus militaires et du harc√®lement, les zapatistes ont appel√© au soutien. Des milliers de volontaires et de personnes ayant une exp√©rience technique sont venus du monde entier pour aider les communaut√©s zapatistes √† construire leurs infrastructures, et des milliers d’autres continuent √† soutenir les zapatistes en envoyant des dons d’argent et d’√©quipement ou en achetant des biens √©quitables produits dans le territoire autonome. Cette aide est accord√©e dans un esprit de solidarit√©, et surtout selon les conditions propres aux zapatistes. Cela contraste fortement avec le mod√®le de la charit√© chr√©tienne, dans lequel les objectifs du donateur privil√©gi√© sont impos√©s au b√©n√©ficiaire appauvri, qui est cens√© √™tre reconnaissant.

En Espagne, les paysans ont √©t√© opprim√©s pendant des si√®cles de f√©odalisme. La r√©volution partielle de 1936 leur a permis de r√©cup√©rer les privil√®ges et les richesses que leurs oppresseurs avaient tir√©s de leur travail. Les assembl√©es paysannes des villages lib√©r√©s se sont r√©unies pour d√©cider de la redistribution des territoires saisis aux grands propri√©taires terriens, afin que ceux qui avaient travaill√© comme serfs virtuels puissent enfin avoir acc√®s √† la terre. Contrairement aux commissions de r√©conciliation ridicules organis√©es en Afrique du Sud, au Guatemala et ailleurs, qui prot√®gent les oppresseurs de toute cons√©quence r√©elle et surtout pr√©servent la r√©partition in√©gale du pouvoir et des privil√®ges qui est le r√©sultat direct des oppressions pass√©es, ces assembl√©es ont permis aux paysans espagnols de d√©cider eux-m√™mes comment retrouver leur dignit√© et leur √©galit√©. Outre la redistribution des terres, ils ont √©galement repris les √©glises pro-fascistes et les villas de luxe pour les utiliser comme centres communautaires, entrep√īts, √©coles et cliniques. En cinq ans de r√©forme agraire √©tatique, le gouvernement r√©publicain espagnol n’a redistribu√© que 876 327 hectares de terres‚ÄĮ; en quelques semaines de r√©volution, les paysans ont saisi 5 692 202 hectares de terres pour eux-m√™mes. Ce chiffre est d’autant plus significatif que cette redistribution √©tait oppos√©e par les r√©publicains et les socialistes, et ne pouvait avoir lieu que dans la partie du pays non contr√īl√©e par les fascistes.

Comment une √©thique commune, anti-autoritaire et √©cologique va-t-elle se mettre en place‚ÄĮ?

√Ä long terme, une soci√©t√© anarchiste fonctionnera mieux si elle d√©veloppe une culture qui valorise la coop√©ration, l’autonomie et les comportements respectueux de l’environnement. La mani√®re dont une soci√©t√© est structur√©e peut encourager ou entraver un telle √©thique, tout comme notre soci√©t√© actuelle r√©compense les comportements comp√©titifs, oppressifs et polluants et d√©courage les comportements anti-autoritaires. Dans une soci√©t√© non coercitive, les structures sociales ne peuvent pas forcer les gens √† vivre conform√©ment aux valeurs anarchistes : les gens doivent le vouloir et s’identifier personnellement √† ces valeurs. Heureusement, l’acte de r√©bellion contre une culture autoritaire et capitaliste peut lui-m√™me populariser les valeurs anti-autoritaires.

L’anthropologue anarchiste David Graeber parle des Tsimihety √† Madagascar, qui se sont rebell√©s et se sont √©loign√©s de la dynastie Maroansetra. M√™me plus d’un si√®cle apr√®s cette r√©bellion, les Tsimihety “sont marqu√©s par une organisation et des pratiques sociales r√©solument √©galitaires”, au point de d√©finir leur identit√© m√™me. Le nouveau nom que la tribu s’est choisi, Tsimihety, signifie “ceux qui ne coupent pas leurs cheveux”, en r√©f√©rence √† la coutume des sujets des Maroansetra de se couper les cheveux en signe de soumission.et

Pendant la guerre civile espagnole de 1936, un certain nombre de changements culturels ont eu lieu. Dans les campagnes, les jeunes politiquement actifs ont jou√© un r√īle de premier plan en d√©fiant les coutumes conservatrices et en poussant leurs villages √† adopter une culture anarchiste-communiste. La situation des femmes, en particulier, a commenc√© √† changer rapidement. Les femmes ont organis√© le groupe anarcho-f√©ministe Mujeres Libres pour aider √† atteindre les objectifs de la r√©volution et pour s’assurer que les femmes jouissent d’une place au premier plan de la lutte. Les femmes se sont battues sur le front, litt√©ralement, en rejoignant les milices anarchistes pour tenir la ligne contre les fascistes. Mujeres Libres a organis√© des cours sur les armes √† feu, des √©coles, des programmes de garde d’enfants et des groupes sociaux r√©serv√©s aux femmes pour aider les femmes √† acqu√©rir les comp√©tences n√©cessaires pour participer √† la lutte sur un pied d’√©galit√©. Les membres de Mujeres Libres ont discut√© avec leurs camarades masculins, soulignant l’importance de la lib√©ration des femmes comme partie n√©cessaire de toute lutte r√©volutionnaire. Ce n’√©tait pas une pr√©occupation mineure √† traiter apr√®s la d√©faite du fascisme.

Dans les villes de Catalogne, les restrictions sociales impos√©es aux femmes ont consid√©rablement diminu√©. Pour la premi√®re fois en Espagne, les femmes pouvaient se promener seules dans les rues sans chaperon – sans compter que beaucoup d’entre elles se promenaient dans les rues en portant des uniformes de milice et des armes. Des femmes anarchistes comme Lucia Sanchez Saornil ont √©crit sur la fa√ßon dont il leur √©tait possible de changer la culture qui les avait opprim√©es. Des observateurs masculins, de George Orwell √† Franz Borkenau, ont fait des remarques sur l’√©volution des conditions de vie des femmes en Espagne.

Lors du soul√®vement provoqu√© par l’effondrement √©conomique de l’Argentine en 2001, la participation aux assembl√©es populaires a aid√© des personnes autrefois apolitiques √† construire une culture anti-autoritaire. Une autre forme de r√©sistance populaire, le mouvement piquetero, a exerc√© une grande influence sur la vie et la culture de nombreux ch√īmeurs. Les piqueteros √©taient des ch√īmeurs qui se masquaient le visage et dressaient des piquets de gr√®ve, fermant les autoroutes pour couper le commerce et obtenir des moyens de pression pour des demandes telles que la nourriture des supermarch√©s ou les allocations de ch√īmage. En plus de ces activit√©s, les piqueteros s’auto-organisaient pour mettre en place une √©conomie anticapitaliste, comprenant des √©coles, des groupes de m√©dias, des magasins de v√™tements, des boulangeries, des cliniques et des groupes pour r√©parer les maisons des gens et construire des infrastructures telles que des syst√®mes d’√©gouts. De nombreux groupes de piqueteros √©taient affili√©s au Mouvement des travailleurs au ch√īmage (MTD). Leur mouvement s’√©tait d√©j√† consid√©rablement d√©velopp√© avant la course de d√©cembre 2001 men√©e sur les banques par la classe moyenne et, √† bien des √©gards, ils √©taient √† l’avant-garde de la lutte en Argentine.

Deux volontaires d’Indymedia qui se sont rendus en Argentine depuis les √Čtats-Unis et la Grande-Bretagne pour documenter la r√©bellion pour les pays anglophones ont pass√© du temps avec un groupe dans le quartier de l’Admiralte Brown au sud de Buenos Aires. Les membres de ce groupe particulier, semblable √† de nombreux piqueteros du MTD, n’avaient √©t√© pouss√©s √† l’activisme que r√©cemment, par le ch√īmage. Mais leurs motivations n’√©taient pas purement mat√©rielles‚ÄĮ; par exemple, ils organisaient fr√©quemment des manifestations culturelles et √©ducatives. Les deux activistes d’Indymedia ont racont√© un atelier tenu dans une boulangerie de MTD, au cours duquel les membres du collectif ont discut√© des diff√©rences entre une boulangerie capitaliste et une boulangerie anticapitaliste. “Nous produisons pour nos voisins… et pour nous apprendre √† faire de nouvelles choses, pour apprendre √† produire pour nous-m√™mes”, a expliqu√© une femme d’une cinquantaine d’ann√©es. Un jeune homme portant un sweat-shirt d’Iron Maiden ajoute : “Nous produisons pour que tout le monde puisse vivre mieux.” Le m√™me groupe a exploit√© un Ropero, un magasin de v√™tements, et de nombreux autres projets √©galement. Il √©tait g√©r√© par des b√©n√©voles et d√©pendait de dons, m√™me si tout le monde dans la r√©gion √©tait pauvre. Malgr√© ces difficult√©s, il ouvrait deux fois par mois pour distribuer des v√™tements gratuits aux personnes qui n’en avaient pas les moyens. Le reste du temps, les b√©n√©voles r√©paraient les vieux v√™tements qui √©taient d√©pos√©s. En l’absence des motivations qui animent le syst√®me capitaliste, les gens de la r√©gion √©taient visiblement fiers de leur travail, montrant aux visiteurs √† quel point les v√™tements √©taient bien restaur√©s malgr√© la raret√© des mat√©riaux.

L’id√©al partag√© par les piqueteros comprenait un engagement ferme en faveur de formes d’organisation non hi√©rarchiques et la participation de tous les membres, jeunes et vieux, √† leurs discussions et activit√©s. Les femmes √©taient souvent les premi√®res √† se rendre sur les piquets de gr√®ve, et en sont venues √† d√©tenir un pouvoir consid√©rable au sein du mouvement des piqueteros. Au sein de ces organisations autonomes, de nombreuses femmes ont eu l’occasion de participer √† la prise de d√©cision √† grande √©chelle ou d’assumer d’autres r√īles √† pr√©dominance masculine pour la premi√®re fois de leur vie. Dans la boulangerie o√Ļ se tenait l’atelier d√©crit ci-dessus, une jeune femme √©tait charg√©e de la s√©curit√©, un autre r√īle traditionnellement masculin.

Tout au long de la r√©bellion de 2006 √† Oaxaca, ainsi qu’avant et apr√®s, la culture indig√®ne a √©t√© une source de r√©sistance. Bien qu’ils aient √©t√© des exemples de comportements coop√©ratifs, anti-autoritaires et √©cologiquement durables avant le colonialisme, les peuples indig√®nes de la r√©sistance oaxaqu√©nienne en sont venus √† ch√©rir et √† mettre en valeur les aspects de leur culture qui contrastent avec le syst√®me qui valorise la propri√©t√© par rapport √† la vie, encourage la concurrence et la domination et exploite l’environnement jusqu’√† son extinction. Leur capacit√© √† pratiquer une culture anti-autoritaire et √©cologique – en travaillant ensemble dans un esprit de solidarit√© et en se nourrissant du peu de terres dont ils disposaient – a accru la puissance de leur r√©sistance, et donc leurs chances de survie. Ainsi, la r√©sistance au capitalisme et √† l’√Čtat est √† la fois un moyen de prot√©ger les cultures indig√®nes et un creuset qui forge une philosophie anti-autoritaire plus fort. Nombre des personnes qui ont particip√© √† la r√©bellion n’√©taient pas elles-m√™mes indig√®nes, mais elles ont √©t√© influenc√©es et inspir√©es par la culture indig√®ne. Ainsi, l’acte de r√©bellion lui-m√™me a permis aux gens de choisir des valeurs sociales et de fa√ßonner leur propre identit√©.

Avant la r√©bellion, l’√Čtat appauvri de Oaxaca vendait sa culture indig√®ne comme une marchandise pour attirer les touristes et faire des affaires. La Guelaguetza, un rassemblement important des cultures indig√®nes, √©tait devenue une attraction touristique parrain√©e par l’√Čtat. Mais pendant la r√©bellion de 2006, l’√Čtat et le tourisme ont √©t√© pouss√©s √† la marge et, en juillet, les mouvements sociaux ont organis√© une Guelaguetza du peuple – non pas pour vendre aux touristes, mais pour s’amuser. Apr√®s avoir r√©ussi √† bloquer l’√©v√©nement commercial mis en place pour les touristes, des centaines d’√©tudiants de la ville de Oaxaca et des habitants de villages de tout l’√Čtat ont commenc√© √† organiser leur propre √©v√©nement. Ils ont fabriqu√© des costumes et pratiqu√© des danses et des chants des sept r√©gions de Oaxaca. Au final, la Guelaguetza populaire a connu un √©norme succ√®s. Tout le monde y a assist√© gratuitement et le lieu √©tait bond√©. Il y avait plus de danses traditionnelles qu’il n’y en avait jamais eu dans les Guelaguetzas commerciales. Bien que l’√©v√©nement ait √©t√© organis√© auparavant pour de l’argent, dont la plus grande partie a √©t√© empoch√©e par les sponsors et le gouvernement, il est devenu une journ√©e de partage, comme le voulait la tradition. Au cŇďur d’un mouvement anticapitaliste, largement indig√®ne, se trouvait un festival, une c√©l√©bration des valeurs qui maintiennent le mouvement uni, et une renaissance des cultures indig√®nes qui √©taient en train d’√™tre an√©anties ou r√©duites √† un exotisme commercialisable.

Alors que la Guelaguetza a √©t√© r√©cup√©r√©e comme partie de la culture indig√®ne pour soutenir une r√©bellion anticapitaliste et la soci√©t√© lib√©ratrice qu’elle cherchait √† cr√©er, une autre c√©l√©bration traditionnelle a √©t√© modifi√©e pour servir le mouvement. En 2006, le Jour des Morts, une f√™te mexicaine qui syncr√©tise la spiritualit√© indig√®ne avec des influences catholiques, a co√Įncid√© avec une violente attaque du gouvernement contre le mouvement. Juste avant le 1er novembre, les forces de police et les paramilitaires ont tu√© une douzaine de personnes, les morts √©taient donc fra√ģches dans tous les esprits. Les graffeurs ont longtemps jou√© un r√īle important dans le mouvement √† Oaxaca, recouvrant les murs de messages bien avant que la population ne s’empare des stations de radio pour se donner une voix. Lorsque le Jour des morts et la lourde r√©pression gouvernementale ont co√Įncid√© en novembre, ces artistes ont pris l’initiative d’adapter la f√™te pour comm√©morer les morts et honorer la lutte. Ils ont couvert les rues avec les traditionnelles tapetes – des peintures murales color√©es faites de sable, de craie et de fleurs – mais cette fois, les tapetes contenaient des messages de r√©sistance et d’espoir, ou repr√©sentaient les noms et les visages de toutes les personnes tu√©es. Les gens ont √©galement fait des sculptures de squelettes et des autels pour chaque personne assassin√©e par la police et les paramilitaires. Un graffeur, Yescka, l’a d√©crit :

Cette ann√©e, le Jour des Morts, les festivit√©s traditionnelles ont pris un nouveau sens. La pr√©sence intimidante des troupes de la police f√©d√©rale a rempli l’air – une atmosph√®re de tristesse et de chaos planait sur la ville. Mais nous avons r√©ussi √† surmonter notre peur et notre perte. Les gens voulaient perp√©tuer les traditions, non seulement pour leurs anc√™tres, mais aussi pour tous ceux qui sont tomb√©s dans le mouvement ces derniers mois.

Bien que cela semble un peu contradictoire, le Jour des Morts est le jour o√Ļ il y a le plus de vie √† Oaxaca. Il y a des carnavals, et les gens se d√©guisent avec des costumes diff√©rents, comme des diables ou des squelettes pleins de plumes color√©es. Ils d√©filent dans les rues en dansant ou en cr√©ant des repr√©sentations th√©√Ętrales d’√©v√©nements comiques quotidiens – cette ann√©e avec une touche sociopolitique.

Nous n’avons pas laiss√© les forces de la police f√©d√©rale monter la garde pour emp√™cher notre c√©l√©bration ou notre deuil. Tout le parcours touristique du centre ville, Macedonio Alcal√°, √©tait plein de vie. De la musique de protestation jouait et les gens dansaient et regardaient la cr√©ation de nos c√©l√®bres peintures murales sur sable, appel√©es tapetes.

Nous les avons d√©di√©s √† toutes les personnes tu√©es dans le mouvement. Tous ceux qui le souhaitaient pouvaient se joindre √† nous pour compl√©ter les mosa√Įques. Les couleurs m√©lang√©es exprimaient nos sentiments de r√©pression et de libert√©, de joie et de tristesse, de haine et d’amour. Les Ňďuvres d’art et les chants qui ont impr√©gn√© la rue ont cr√©√© une sc√®ne inoubliable qui a fini par transformer notre tristesse en joie.

Si les Ňďuvres d’art et les festivals traditionnels ont jou√© un r√īle dans le d√©veloppement d’une culture lib√©ratrice, la lutte elle-m√™me, et plus particuli√®rement les barricades, ont constitu√© un point de rencontre o√Ļ l’ali√©nation s’est dissip√©e et o√Ļ les voisins ont √©tabli de nouvelles relations. Une femme a d√©crit son exp√©rience :

Vous avez trouv√© toutes sortes de gens aux barricades. Beaucoup de gens nous disent qu’ils se sont rencontr√©s aux barricades. M√™me s’ils √©taient voisins, ils ne se connaissaient pas avant. Ils diront m√™me : “Je ne parlais jamais √† mon voisin avant parce que je pensais que je ne l’aimais pas, mais maintenant que nous sommes √† la barricade ensemble, c’est un compa√Īero.” Donc les barricades n’√©taient pas seulement des barri√®res de circulation, mais sont devenues des espaces o√Ļ les voisins pouvaient discuter et o√Ļ les communaut√©s pouvaient se rencontrer. Les barricades sont devenues un moyen pour les communaut√©s de s’autonomiser. ”

Dans toute l’Europe, des dizaines de villages autonomes ont construit une vie en dehors du capitalisme. En Italie, en France et en Espagne notamment, ces villages existent en dehors du contr√īle r√©gulier de l’√Čtat et avec peu d’influence de la logique du march√©. Achetant parfois des terres bon march√©, squattant souvent des villages abandonn√©s, ces nouvelles communaut√©s autonomes cr√©ent l’infrastructure n√©cessaire √† une vie libertaire et communautaire et √† la culture qui l’accompagne. Ces nouvelles cultures remplacent la famille nucl√©aire par une famille beaucoup plus large, plus inclusive et plus souple, unie par l’affinit√© et l’amour consensuel plut√īt que par les liens du sang et l’amour propri√©taire‚ÄĮ; elles d√©truisent la division du travail selon le sexe, affaiblissent la s√©gr√©gation et la hi√©rarchie des √Ęges et cr√©ent des valeurs et des relations communautaires et √©cologiques.

Un r√©seau particuli√®rement remarquable de villages autonomes se trouve dans les montagnes autour d’Itoiz, en Navarre, au Pays Basque. Le plus ancien d’entre eux, Lakabe, est occup√© depuis vingt-huit ans au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, et abrite une trentaine de personnes. Projet d’amour, Lakabe remet en question et change l’esth√©tique traditionnelle de la pauvret√© rurale. Les sols et les all√©es sont de magnifiques mosa√Įques de pierre et de carreaux, et la maison la plus r√©cente qui y a √©t√© construite pourrait passer pour la retraite de luxe d’un millionnaire – sauf qu’elle a √©t√© construite par les gens qui y vivent, et con√ßue en harmonie avec l’environnement, pour capter le soleil et √©loigner le froid. Lakabe abrite une boulangerie et une salle √† manger communes, qui, un jour normal, accueillent de d√©licieux festins que tout le village mange ensemble.

Un autre village des environs d’Itoiz, Aritzkuren, illustre une certaine esth√©tique qui repr√©sente une autre id√©e de l’histoire. Il y a treize ans, une poign√©e de personnes ont occup√© le village, qui avait √©t√© abandonn√© pendant plus de cinquante ans auparavant. Depuis lors, ils ont construit toutes leurs habitations dans les ruines du vieux hameau. La moiti√© d’Aritzkuren est toujours en ruines, se d√©composant lentement en for√™t √† flanc de montagne, √† une heure de route de la route goudronn√©e la plus proche. Les ruines rappellent l’origine et les fondements des parties vivantes du village, et elles servent d’espaces de stockage pour les mat√©riaux de construction qui seront utilis√©s pour r√©nover le reste du village. Le nouveau sens de l’histoire qui vit au milieu de ces pierres empil√©es n’est ni lin√©aire ni amn√©sique, mais organique – en ce sens que le pass√© est la coquille du pr√©sent et le compost du futur. Il est √©galement post-capitaliste, sugg√©rant un retour √† la terre et la cr√©ation d’une nouvelle soci√©t√© sur les ruines de l’ancienne.

Uli, un autre des villages abandonn√©s et r√©occup√©s, a √©t√© d√©mantel√© apr√®s plus d’une d√©cennie d’existence autonome‚ÄĮ; mais le taux de r√©ussite de tous les villages r√©unis est encourageant, cinq sur six √©tant toujours en activit√©. “L’√©chec” d’Uli d√©montre un autre avantage de l’organisation anarchiste : un collectif peut se dissoudre plut√īt que de rester coinc√© dans une erreur pour toujours ou de supprimer les besoins individuels pour perp√©tuer une collectivit√© artificielle. Ces villages dans leurs incarnations ant√©rieures, un si√®cle plus t√īt, n’ont √©t√© dissous que par la catastrophe √©conomique de l’industrialisation du capitalisme. Sinon, leurs membres √©taient maintenus par un syst√®me de parent√© conservateur appliqu√© de fa√ßon rigide par l’√©glise.

√Ä Aritzkuren comme dans d’autres villages autonomes du monde, la vie est √† la fois laborieuse et d√©tendue. Les habitants doivent construire eux-m√™mes toutes leurs infrastructures et cr√©er de leurs propres mains la plupart des choses dont ils ont besoin, il y a donc beaucoup de travail √† faire. Les gens se l√®vent le matin et travaillent sur leurs propres projets, ou bien chacun se r√©unit pour un effort collectif d√©cid√© lors d’une r√©union pr√©c√©dente. Apr√®s un √©norme d√©jeuner qu’une personne cuisine √† tour de r√īle pour tout le monde, les gens ont tout l’apr√®s-midi pour se d√©tendre, lire, aller en ville, travailler dans le jardin ou r√©parer un b√Ętiment. Certains jours, personne ne travaille du tout‚ÄĮ; si une personne d√©cide de sauter une journ√©e, il n’y a pas de r√©criminations, car il y a des r√©unions pour s’assurer que les responsabilit√©s sont r√©parties √©quitablement. Dans ce contexte, caract√©ris√© par un lien √©troit avec la nature, une libert√© individuelle inviolable m√™l√©e √† une vie sociale collective, et la confusion entre travail et plaisir, les habitants d’Aritzkuren ont cr√©√© non seulement un nouveau style de vie, mais aussi une √©thique compatible avec la vie dans une soci√©t√© anarchiste.

L’√©cole qu’ils construisent √† Aritzkuren en est un puissant symbole. Un certain nombre d’enfants vivent √† Aritzkuren et dans les autres villages. Leur environnement offre d√©j√† de nombreuses possibilit√©s d’apprentissage, mais le d√©sir d’un cadre √©ducatif formel et la possibilit√© d’utiliser des m√©thodes d’enseignement alternatives dans un projet qui puisse √™tre accessible aux enfants de toute la r√©gion sont tr√®s forts.

Comme l’indique l’√©cole, les villages autonomes violent le st√©r√©otype de la commune hippie comme une tentative d’√©vasion pour cr√©er une utopie dans le microcosme plut√īt que de changer le monde existant. Malgr√© leur isolement physique, ces villages sont tr√®s impliqu√©s dans le monde ext√©rieur et dans les mouvements sociaux qui luttent pour le changer. Les habitants partagent leurs exp√©riences de cr√©ation de collectifs durables avec d’autres collectifs anarchistes et autonomes dans tout le pays. De nombreuses personnes se r√©partissent chaque ann√©e entre le village et la ville, √©quilibrant une existence plus utopique avec la participation aux luttes en cours. Les villages servent √©galement de refuge aux militants qui font une pause dans la vie stressante de la ville. De nombreux villages m√®nent des projets qui les maintiennent impliqu√©s dans les luttes sociales‚ÄĮ; par exemple, un village autonome en Italie offre un cadre paisible √† un groupe qui traduit des textes radicaux. De m√™me, les villages autour d’Itoiz ont jou√© un r√īle majeur dans la r√©sistance au barrage hydro√©lectrique qui s’y trouve depuis vingt ans.

Depuis une dizaine d’ann√©es, √† partir de l’occupation de Rala, pr√®s d’Aritzkuren, les villages autonomes autour d’Itoiz ont cr√©√© un r√©seau, partageant outils, mat√©riels, expertise, nourriture, semences et autres ressources. Ils se r√©unissent p√©riodiquement pour discuter d’aide mutuelle et de projets communs. Les habitants d’un village passent dans un autre pour d√©jeuner, discuter et, peut-√™tre, livrer une douzaine de plants de framboises suppl√©mentaires. Ils participent √©galement √† des rassemblements annuels qui rassemblent des communaut√©s autonomes de toute l’Espagne pour discuter du processus de construction de collectifs durables. Lors de ces r√©unions, chaque groupe pr√©sente un probl√®me qu’il n’a pas r√©ussi √† r√©soudre, comme le partage des responsabilit√©s ou la mise en pratique des d√©cisions prises par consensus. Ensuite, chacun propose de servir de m√©diateur pendant qu’un autre collectif discute de son probl√®me – de pr√©f√©rence un probl√®me que le groupe m√©diateur a d√©j√† r√©solu.

Les villages d’Itoiz sont remarquables, mais pas uniques. √Ä l’est, dans les Pyr√©n√©es d’Aragon, les montagnes de La Solana abritent pr√®s de vingt villages abandonn√©s. Au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, sept de ces villages ont √©t√© r√©occup√©s. Le r√©seau entre eux est encore √† un stade informel, et beaucoup de ces villages ne sont habit√©s que par quelques personnes au d√©but du processus de r√©novation‚ÄĮ; mais de plus en plus de gens s’y installent chaque ann√©e, et bient√īt ce pourrait √™tre une constellation d’occupations rurales plus importante qu’Itoiz. Nombreux sont ceux qui, dans ces villages, entretiennent des liens √©troits avec le mouvement des squatters √† Barcelone, et les gens sont invit√©s √† s’y rendre, √† y apporter leur aide, voire √† s’y installer.

Dans certaines circonstances, une communaut√© peut √©galement acqu√©rir l’autonomie dont elle a besoin pour construire une nouvelle forme de vie en achetant des terres, plut√īt qu’en les occupant‚ÄĮ; cependant, bien qu’elle soit plus s√Ľre, cette m√©thode cr√©e des pressions suppl√©mentaires pour produire et gagner de l’argent afin de survivre, mais ces pressions ne sont pas fatales. Longo Ma√Į est un r√©seau de coop√©ratives et de villages autonomes qui a vu le jour √† B√Ęle, en Suisse, en 1972. Le nom est proven√ßal pour “que cela dure longtemps”, et jusqu’√† pr√©sent, ils ont √©t√© √† la hauteur de leur √©ponyme. Les premi√®res coop√©ratives Longo Ma√Į sont les fermes Le Pigeonnier, Grange neuve et St. Hippolyte, situ√©es pr√®s du village de Limans en Provence. Ici, 80 adultes et de nombreux enfants vivent sur 300 hectares de terres, o√Ļ ils pratiquent l’agriculture, le jardinage et l’√©levage. Ils √©l√®vent 400 moutons, des volailles, des lapins, des abeilles et des chevaux de trait‚ÄĮ; ils g√®rent un garage, un atelier de m√©tallurgie, un atelier de menuiserie et un atelier textile. La station alternative Radio Zinzine √©met depuis 25 ans, depuis 2007, √† partir de la coop√©rative. Des centaines de jeunes passent et aident la coop√©rative, acqui√®rent de nouvelles comp√©tences et ont souvent leur premier contact avec la vie en communaut√© ou avec l’agriculture et l’artisanat non industriel.

Depuis 1976, Longo Ma√Į g√®re une filature coop√©rative √† Chantemerle, dans les Alpes fran√ßaises. En utilisant des teintures naturelles et la laine de 10 000 moutons, pour la plupart locaux, ils fabriquent des pulls, des chemises, des draps et des tissus pour la vente directe. La coop√©rative a cr√©√© le syndicat ATELIER, un r√©seau d’√©leveurs et de lainiers. L’usine produit sa propre √©lectricit√© gr√Ęce √† une petite centrale hydro√©lectrique.

Toujours en France, pr√®s d’Arles, la coop√©rative Mas de Granier s’√©tend sur 20 hectares de terrain. Ils cultivent des champs de foin et d’oliviers, produisant les bonnes ann√©es suffisamment d’huile d’olive pour subvenir aux besoins des autres coop√©ratives Longo Ma√Į ainsi qu’√† ceux de la coop√©rative elle-m√™me. Trois hectares sont consacr√©s aux l√©gumes biologiques, livr√©s chaque semaine aux abonn√©s de la communaut√© au sens large. Certains des l√©gumes sont mis en conserve dans l’usine de la coop√©rative. Ils cultivent √©galement des c√©r√©ales pour le pain, les p√Ętes et l’alimentation animale.

Dans la r√©gion de Transkarpaty en Ukraine, Zeleniy Hai, un petit groupe de Longo Ma√Į, a d√©marr√© apr√®s la chute de l’Union sovi√©tique. Ils y ont cr√©√© une √©cole de langues, un atelier de menuiserie, un ranch de b√©tail et une usine laiti√®re. Ils ont √©galement un groupe de musique traditionnelle. Le r√©seau Longo Ma√Į a utilis√© ses ressources pour aider √† former une coop√©rative au Costa Rica en 1978 qui a fourni des terres √† 400 paysans sans terre fuyant la guerre civile au Nicaragua, leur permettant de cr√©er une nouvelle communaut√© et de subvenir √† leurs besoins. Il existe √©galement des coop√©ratives Longo Ma√Į en Allemagne, en Autriche et en Suisse, qui produisent du vin, construisent des b√Ętiments avec des mat√©riaux locaux et √©cologiques, g√®rent des √©coles, etc. Dans la ville de B√Ęle, elles poss√®dent un immeuble de bureaux qui sert de point de coordination, de centre d’information et de centre d’accueil des visiteurs.

L’appel au r√©seau de coop√©ration, r√©dig√© √† B√Ęle en 1972, se lit en partie comme suit :

Qu’attendez-vous de nous‚ÄĮ? Que, pour ne pas √™tre exclus, nous nous soumettions √† l’injustice et aux contraintes insens√©es de ce monde, sans espoir ni attente‚ÄĮ?

Nous refusons de poursuivre cette bataille impossible à gagner. Nous refusons de jouer un jeu qui a déjà été perdu, un jeu dont le seul résultat est notre criminalisation. Cette société industrielle va sans aucun doute à sa propre perte et nous ne voulons pas y participer.

Nous pr√©f√©rons chercher un moyen de construire notre propre vie, de cr√©er nos propres espaces, ce qui n’a pas sa place dans ce monde cynique et capitaliste. Nous pouvons trouver suffisamment d’espace dans les zones √©conomiquement et socialement d√©favoris√©es, o√Ļ les jeunes partent en nombre croissant, et o√Ļ seuls restent ceux qui n’ont pas d’autre choix.

L’agriculture capitaliste √©tant de plus en plus incapable de nourrir le monde suite aux catastrophes li√©es au climat et √† la pollution, il semble presque in√©vitable qu’un grand nombre de personnes doivent retourner √† la terre pour cr√©er des formes d’agriculture durables et localis√©es. Dans le m√™me temps, les citadins doivent prendre conscience de la provenance de leur nourriture et de leur eau, et l’une des fa√ßons d’y parvenir est de se rendre dans les villages et d’y apporter leur aide.

Une révolution qui est beaucoup de révolutions

Beaucoup de gens pensent que les r√©volutions suivent toujours un parcours tragique, de l’espoir √† la trahison. Le r√©sultat final des r√©volutions en Russie, en Chine, en Alg√©rie, √† Cuba, au Vietnam et ailleurs a √©t√© l’√©tablissement de nouveaux r√©gimes autoritaires – certains pires que leurs pr√©d√©cesseurs, d’autres √† peine diff√©rents. Mais les grandes r√©volutions du 20e si√®cle ont √©t√© men√©es par des autoritaires qui avaient l’intention de cr√©er de nouveaux gouvernements, et non de les abolir. Il est maintenant √©vident, si ce n’est pas d√©j√† fait, que les gouvernements maintiennent toujours des ordres sociaux oppressifs.

Mais l’histoire est pleine de preuves que les gens peuvent renverser leurs oppresseurs sans les remplacer. Pour ce faire, ils doivent se r√©f√©rer √† une culture √©galitaire, ou √† des objectifs, des structures et des moyens explicitement anti-autoritaires, et √† un ethos √©galitaire. Un mouvement r√©volutionnaire doit rejeter tous les gouvernements et toutes les r√©formes possibles, afin de ne pas √™tre r√©cup√©r√© comme beaucoup de rebelles en Kabylie et en Albanie. Il doit s’organiser de mani√®re souple et horizontale, en veillant √† ce que le pouvoir ne soit pas d√©l√©gu√© en permanence aux dirigeants ou ancr√© dans une organisation formelle, comme cela s’est produit avec la CNT en Espagne. Enfin, elle doit tenir compte du fait que toutes les insurrections impliquent des strat√©gies et des participants divers. Cette multitude b√©n√©ficiera de la communication et de la coordination, mais elle ne doit pas √™tre homog√©n√©is√©e ou contr√īl√©e √† partir d’un point central. Cette uniformisation et cette centralisation ne sont ni souhaitables ni n√©cessaires‚ÄĮ; les luttes d√©centralis√©es telles que celles men√©es par les Lakotas ou les squatters √† Berlin et √† Hambourg se sont r√©v√©l√©es capables de vaincre les forces plus lentes de l’√Čtat.

Une nouvelle fa√ßon de penser peut na√ģtre dans le processus de r√©sistance, √† mesure que nous faisons cause commune avec des √©trangers et que nous d√©couvrons nos propres pouvoirs. Il peut √©galement √™tre nourri par les environnements que nous nous construisons. Une pens√©e v√©ritablement lib√©ratrice n’est pas seulement un nouvel ensemble de valeurs, mais une nouvelle approche de la relation entre l’individu et sa culture‚ÄĮ; il exige que les gens passent du statut de r√©cepteurs passifs de la culture √† celui de participants √† sa cr√©ation et √† sa r√©interpr√©tation. En ce sens, la lutte r√©volutionnaire contre la hi√©rarchie ne se termine jamais, mais se poursuit d’une g√©n√©ration √† l’autre.

Pour r√©ussir, la r√©volution doit se produire sur plusieurs fronts √† la fois. Il ne sera pas possible d’abolir le capitalisme tout en laissant l’√Čtat ou le patriarcat intact. Une r√©volution r√©ussie doit √™tre compos√©e de plusieurs r√©volutions, accomplies par des personnes diff√©rentes utilisant des strat√©gies diff√©rentes, respectant l’autonomie de chacun et construisant la solidarit√©. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, mais au cours d’une s√©rie de conflits qui se renforcent les uns les autres.

Les r√©volutions rat√©es ne sont pas des √©checs si les gens ne perdent pas espoir. Dans leur livre sur la r√©bellion populaire en Argentine, deux militants britanniques terminent par les mots d’un piquetero de Solano :

Je ne pense pas que d√©cembre 2001 ait √©t√© une occasion perdue pour la r√©volution, ni qu’il s’agisse d’une r√©volution rat√©e. Elle faisait et fait toujours partie du processus r√©volutionnaire en cours ici. Nous avons tir√© de nombreuses le√ßons sur l’organisation et la force collectives, et sur les obstacles √† l’autogestion. Pour beaucoup de gens, cela leur a ouvert les yeux sur ce que nous pouvons faire ensemble, et sur le fait que prendre le contr√īle de nos vies et agir collectivement, que ce soit dans le cadre d’un pique-nique, d’une boulangerie collective ou d’un club extrascolaire, am√©liore consid√©rablement la qualit√© de nos vies. Si la lutte reste autonome et avec le peuple, le prochain soul√®vement aura des bases solides sur lesquelles s’appuyer…

Lectures recommandées

Dee Brown, Bury My Heart at Wounded Knee, New York : Holt, Rinehart & Winston, 1970.

David Dixon, Never Come to Peace Again : Pontiac‚Äôs Uprising and the Fate of the British Empire in North America. Norman : University of Oklahoma Press, 2005.

Diana Denham and C.A.S.A. Collective (eds.), Teaching Rebellion : Stories from the Grassroots Mobilization in Oaxaca, Oakland : PM Press, 2008.

Alexandre Skirda, Nestor Makhno, Anarchy‚Äôs Cossack : The Struggle for Free Soviets in the Ukraine 1917‚Äď1921, London : AK Press, 2005.

Alfredo Bonanno, From Riot to Insurrection : analysis for an anarchist perspective against post industrial capitalism. London : Elephant Editions, 1988.

John Jordan and Jennifer Whitney, Que Se Vayan Todos : Argentina‚Äôs Popular Rebellion, Montreal : Kersplebedeb, 2003.

Jaime Semprun, Apologie pour l‚ÄôInsurrection Alg√©rienne, Paris : Editions de L‚ÄôEncyclop√©die des Nuisances, 2001.

George Orwell, La Catalogne Libre (1936-1937), traduction d’Yvonne Davet, Paris, Gallimard, 1955 (r√©√©dition de cette m√™me traduction sous le titre Hommage √† la Catalogne, Champ libre, 1982) (√©dition originale : Homage to Catalonia, London : Martin Secker & Warburg Ltd., 1938.)

George Katsiaficas, The Subversion of Politics : European Autonomous Social Movements and the Decolonization of Everyday Life. Oakland : AK Press, 2006.

A.G. Grauwacke, Autonome in Bewegung, Berlin : Assoziation A, 2008.

Leanne Simpson, ed. Lighting the Eighth Fire : The Liberation, Resurgence, and Protection of Indigenous Nations, Winnipeg : Arbeiter Ring, 2008.

A.G. Schwarz, Tasos Sagris, and Void Network, eds. We Are an Image from the Future : The Greek Revolts of December 2008. Oakland : AK Press, 2010.

7. Les sociétés voisines

Parce que l’anarchisme s’oppose √† la domination et √† la conformit√© forc√©e, une r√©volution anarchiste ne cr√©erait pas un monde compl√®tement anarchiste. Les soci√©t√©s anarchistes devraient trouver des moyens pacifiques de coexister avec les soci√©t√©s voisines, de se d√©fendre contre des voisins autoritaires et de soutenir la lib√©ration dans des soci√©t√©s ayant une dynamique interne oppressive.

Une soci√©t√© anarchiste pourrait-elle se d√©fendre contre un voisin autoritaire‚ÄĮ?

Certains craignent qu’une r√©volution anarchiste ne soit une entreprise inutile car une soci√©t√© anti-autoritaire serait rapidement conquise par un voisin autoritaire. Bien s√Ľr, une r√©volution anarchiste n’est pas une affaire strictement nationale se limitant aux fronti√®res du gouvernement qu’elle renverse. L’id√©e n’est pas de cr√©er une petite poche de libert√© o√Ļ l’on peut se cacher ou se retirer, mais d’abolir les syst√®mes d’esclavage et de domination √† l’√©chelle mondiale. Parce que certaines r√©gions pourraient se lib√©rer avant d’autres, la question reste de savoir si une soci√©t√© anarchiste pourrait √™tre √† l’abri d’un voisin autoritaire.

En fait, la r√©ponse est non. Les √Čtats et le capitalisme sont imp√©rialistes par nature, et ils essaieront toujours de conqu√©rir leurs voisins et d’universaliser leur pouvoir : la classe √©lite des soci√©t√©s hi√©rarchiques est d√©j√† en guerre avec ses propres classes inf√©rieures, et ils √©tendent cette logique √† leurs relations avec le reste du monde, qui ne devient rien d’autre qu’un r√©servoir de ressources qu’ils peuvent exploiter pour gagner plus d’avantages dans leur guerre sans fin. Les soci√©t√©s anarchistes, quant √† elles, encouragent la r√©volution dans les soci√©t√©s autoritaires √† la fois par une solidarit√© intentionnelle avec les rebelles de ces soci√©t√©s et en donnant un exemple subversif de libert√©, en montrant aux sujets de l’√Čtat qu’ils n’ont pas besoin de vivre dans la peur et la soumission. Ainsi, en fait, aucune de ces soci√©t√©s ne serait √† l’abri de l’autre. Mais une soci√©t√© anarchiste ne serait en aucun cas sans d√©fense.

La soci√©t√© anarchiste du sud de l’Ukraine √† la fin de la Premi√®re Guerre mondiale constituait une menace majeure pour les empires allemand et autrichien, l’Arm√©e blanche, l’√Čtat nationaliste ukrainien de courte dur√©e et l’Union sovi√©tique. Les milices volontaires des Makhnovistes ont inspir√© d’importantes d√©sertions dans les rangs de l’autoritaire Arm√©e rouge, ont chass√© les Austro-allemands et les nationalistes qui essayaient de revendiquer leurs terres et ont contribu√© √† la d√©faite de l’Arm√©e blanche. Ceci est d’autant plus remarquable qu’ils √©taient presque enti√®rement √©quip√©s d’armes et de munitions saisies √† l’ennemi. Coordonnant des forces pouvant atteindre des dizaines de milliers de personnes, les anarchistes ont r√©guli√®rement combattu sur de multiples fronts et ont altern√© entre guerre de front et gu√©rilla avec une fluidit√© dont les arm√©es conventionnelles sont incapables. Bien que toujours largement en inf√©riorit√© num√©rique, ils ont d√©fendu leur territoire pendant plusieurs ann√©es. Lors de deux batailles d√©cisives, P√©r√©gonovka et l’isthme de Perekop, les milices Makhnovistes ont √©cras√© la grande Arm√©e Blanche, qui √©tait fournie par les gouvernements occidentaux.

Une mobilit√© extraordinaire et un sac d’astuces constituaient les principaux dispositifs tactiques de Makhno. Voyageant √† cheval et dans des charrettes paysannes l√©g√®res (tatchanki) sur lesquelles √©taient mont√©es des mitrailleuses, ses hommes [et ses femmes] se d√©pla√ßaient rapidement d’avant en arri√®re √† travers la steppe ouverte entre le Dniepr et la mer d’Azov, se transformant en une petite arm√©e au fur et √† mesure de leur progression, et inspirant la terreur dans le cŇďur de leurs adversaires. Des groupes de gu√©rilla jusqu’alors ind√©pendants ont accept√© le commandement de Makhno et se sont ralli√©s derri√®re sa banni√®re noire. Les villageois ont volontiers fourni de la nourriture et des chevaux frais, ce qui a permis aux Makhnovtsy de parcourir 40 ou 50 miles par jour avec peu de difficult√©s. Ils apparaissaient assez soudainement l√† o√Ļ on s’y attendait le moins, attaquaient la noblesse et les garnisons militaires, puis disparaissaient aussi vite qu’ils √©taient venus […] Lorsqu’ils √©taient accul√©s, les Makhnovtsy enterraient leurs armes, rentraient seuls dans leur village et se mettaient √† travailler dans les champs, attendant le signal suivant pour d√©terrer une nouvelle cache d’armes et r√©appara√ģtre dans un quartier inattendu. Les insurg√©s de Makhno, pour reprendre les mots de Victor Serge, ont r√©v√©l√© “une capacit√© d’organisation et de combat v√©ritablement √©pique”.

Apr√®s que leurs pr√©tendus alli√©s, les bolcheviks, aient tent√© d’imposer un contr√īle bureaucratique sur le sud de l’Ukraine pendant que les Makhnovistes se battaient au front, ils ont men√© avec succ√®s une gu√©rilla contre l’√©norme Arm√©e rouge pendant deux ans, aid√©s par le soutien populaire. La d√©faite finale des anarchistes ukrainiens d√©montre la n√©cessit√© d’une plus grande solidarit√© internationale. Si d’autres soul√®vements contre les bolcheviks avaient √©t√© mieux coordonn√©s, ils n’auraient peut-√™tre pas pu concentrer autant de leur force √† la destruction des anarchistes en Ukraine – de m√™me si les socialistes libertaires d’autres pays avaient diffus√© des informations sur la r√©pression bolchevique au lieu de se rallier tous derri√®re L√©nine. Une r√©bellion anti-autoritaire dans un coin du monde pourrait m√™me se d√©fendre contre le gouvernement qu’elle renverse et plusieurs gouvernements voisins, mais pas contre tous les gouvernements du monde entier. La r√©pression mondiale doit se heurter √† une r√©sistance mondiale. Heureusement, √† mesure que le capital se mondialise, les r√©seaux populaires font de m√™me‚ÄĮ; notre capacit√© √† former des mouvements mondiaux et √† agir rapidement en solidarit√© avec une lutte de l’autre c√īt√© de la plan√®te est plus grande que jamais.

Dans certaines parties de l’Afrique pr√©coloniale, les soci√©t√©s anarchiques ont pu coexister avec des “√Čtats pr√©dateurs” pendant des si√®cles parce que le terrain et la technologie disponible favorisaient “la guerre d√©fensive √† l’arc et aux fl√®ches – l’arme de guerre “d√©mocratique” puisque tout le monde peut en avoir une”. ” La tribu Seminole de Floride offre un exemple inspirant de soci√©t√© anarchiste apatride persistant malgr√© les meilleurs efforts d’un √Čtat voisin extr√™mement puissant et technologiquement avanc√©, avec une population des milliers de fois plus importante. Les Seminole, dont le nom signifie √† l’origine “fugueurs”, sont issus de plusieurs nations indig√®nes, principalement de la Western Creek, fuyant le g√©nocide par la partie sud-est de ce que les blancs avaient d√©cid√© √™tre les √Čtats-Unis. Les S√©minoles comprenaient √©galement un nombre important d’esclaves africains en fuite et m√™me quelques Europ√©ens blancs qui avaient fui la soci√©t√© oppressive des √Čtats-Unis.

L’inclusivit√© des S√©minoles montre comment les Am√©ricains autochtones consid√©raient la tribu et la nation comme des questions d’association volontaire et d’acceptation au sein d’une communaut√©, plut√īt que comme des cat√©gories ethniques/h√©rit√©es restrictives qu’on suppose dans la civilisation occidentale. Les S√©minoles se qualifient eux-m√™mes de “peuple invaincu” parce qu’ils n’ont jamais sign√© de trait√© de paix avec les colonisateurs. Ils ont surv√©cu √† une s√©rie de guerres men√©es contre eux par les √Čtats-Unis et ont r√©ussi √† tuer 1 500 soldats am√©ricains et un nombre inconnu de miliciens. Pendant la deuxi√®me guerre des S√©minoles, de 1835 √† 1842, les mille guerriers s√©minoles des Everglades ont utilis√© des tactiques de gu√©rilla √† l’effet d√©vastateur, m√™me s’ils ont d√Ľ faire face √† 9 000 soldats professionnels et bien √©quip√©s. La guerre a co√Ľt√© au gouvernement am√©ricain 20 millions de dollars, une somme √©norme √† l’√©poque. √Ä la fin de la guerre, le gouvernement am√©ricain avait r√©ussi √† forcer la plupart des s√©minoles √† s’exiler en Oklahoma, mais avait renonc√© √† conqu√©rir le groupe restant, qui ne s’est jamais rendu et a continu√© √† vivre libre de tout contr√īle gouvernemental pendant des d√©cennies.

Les Mapuches sont un groupe indig√®ne important qui vit sur des terres actuellement occup√©es par les √Čtats du Chili et de l’Argentine. Traditionnellement, ils prenaient des d√©cisions par consensus et avec un minimum de hi√©rarchie. L’absence de tout type d’appareil d’√Čtat ne les emp√™chait pas de se d√©fendre. Avant l’invasion europ√©enne, ils se sont d√©fendus avec succ√®s contre leurs voisins hi√©rarchiques, les Incas, qui √©taient, selon les normes europ√©ennes, bien plus avanc√©s. Pendant la conqu√™te espagnole, l’Inca tomba rapidement, mais les terres des Mapuches devinrent connues sous le nom de “cimeti√®re espagnol”. Apr√®s que les Mapuches aient vaincu les conquistadors dans une s√©rie de guerres s’√©tendant sur cent ans, l’Espagne a sign√© le trait√© de Killin, admettant son √©chec √† conqu√©rir les Mapuches et les reconnaissant comme une nation souveraine. La souverainet√© des Mapuches a √©t√© reconnue dans 28 trait√©s ult√©rieurs.

Dans leurs guerres contre les Espagnols, les groupes mapuches s’unifient sous la direction de chefs de guerre √©lus (Taqui ou “porteurs de haches”). Contrairement aux troupes militaires, les groupes ont conserv√© leur autonomie et ont combattu librement plut√īt que sous la contrainte. Cette absence de hi√©rarchie et de coercition s’est av√©r√©e √™tre un avantage militaire pour les Mapuches. Dans toutes les Am√©riques, les groupes indig√®nes hi√©rarchis√©s comme les Incas et les Azt√®ques furent rapidement d√©faits par les envahisseurs, car ils se rendaient souvent apr√®s la perte du chef ou du capital. Ils ont √©galement √©t√© affaiblis par les attaques de vengeance des ennemis qu’ils avaient faites en conqu√©rant les groupes voisins avant l’arriv√©e des Europ√©ens. Les groupes indig√®nes anarchistes √©taient souvent les plus capables de mener une gu√©rilla contre les occupants.

De 1860 √† 1865, les Mapuches ont √©t√© envahis et “pacifi√©s” par les √Čtats chilien et argentin, un g√©nocide qui a fait des centaines de milliers de victimes. Les envahisseurs ont commenc√© un processus de suppression de la langue mapuche et de christianisation du peuple conquis. Mais la r√©sistance des Mapuches se poursuit, et gr√Ęce √† cela, un certain nombre de communaut√©s mapuches jouissent encore d’un degr√© d’autonomie relatif. Leur r√©sistance reste une menace pour la s√©curit√© de l’√Čtat chilien‚ÄĮ; au moment o√Ļ nous √©crivons ces lignes, plusieurs Mapuches sont emprisonn√©s en vertu des lois antiterroristes de l’√©poque de Pinochet pour des attaques contre des plantations foresti√®res et des mines de cuivre qui d√©truisaient la terre.

La r√©sistance f√©roce des indig√®nes n’√©tait pas le seul obstacle majeur au colonialisme. Alors que les ressources √©taient transf√©r√©es de force des Am√©riques vers l’Europe, un ph√©nom√®ne est n√© de la longue et fi√®re tradition du banditisme pour faire na√ģtre la peur dans le cŇďur des marchands qui faisaient le trafic de l’or et des esclaves. Des √©crivains, de Daniel Defoe √† Peter Lamborn Wilson, ont d√©crit la piraterie comme une lutte contre la chr√©tient√©, le capitalisme et son pr√©d√©cesseur, le mercantilisme, et le gouvernement. Les paradis de pirates √©taient une menace constante pour l’ordre √©tabli – perturbateurs du pillage mondialis√© sous le colonialisme, instigateurs de r√©bellions d’esclaves, refuges o√Ļ les fugitifs des classes inf√©rieures pouvaient se retirer et se joindre √† la guerre contre leurs anciens ma√ģtres. La r√©publique pirate de Sal√©, pr√®s de ce qui est aujourd’hui la capitale du Maroc, a √©t√© la pionni√®re des formes de d√©mocratie repr√©sentative un si√®cle avant la r√©volution fran√ßaise. Dans les Cara√Įbes, de nombreux fugitifs ont rejoint les vestiges des soci√©t√©s indig√®nes et ont adopt√© leurs structures √©galitaires. Cette classe sociale pirate comprenait √©galement de nombreux r√©volutionnaires sociaux proto-anarchistes, tels que les Levellers, les Diggers et les Ranters, bannis dans les colonies p√©nales anglaises du Nouveau Monde. De nombreux capitaines pirates ont √©t√© √©lus et imm√©diatement rappel√©s.

Les autorit√©s ont souvent √©t√© choqu√©es par leurs tendances libertaires‚ÄĮ; le gouverneur n√©erlandais de l’√ģle Maurice a rencontr√© un √©quipage de pirates et a fait des commentaires : “Chaque homme a autant de voix que le capitaine et chacun porte ses propres armes dans sa couverture.” Cette situation mena√ßait profond√©ment l’ordre de la soci√©t√© europ√©enne, o√Ļ les armes √† feu √©taient r√©serv√©es aux classes sup√©rieures, et offrait un contraste saisissant avec les navires marchands o√Ļ tout ce qui pouvait √™tre utilis√© comme arme √©tait gard√© sous cl√©, et avec la marine o√Ļ le but premier des marins stationn√©s sur les navires de guerre √©tait de garder les marins √† leur place.

Les soci√©t√©s pirates cultivent √©galement une plus grande √©galit√© entre les sexes, et un certain nombre de capitaines pirates sont des femmes. De nombreux pirates se consid√©raient comme des Robin des Bois, et peu se consid√©raient comme des sujets d’un quelconque √Čtat. Alors que de nombreux autres pirates se livraient au mercantilisme, vendant leurs biens vol√©s aux plus offrants, ou m√™me participaient √† la traite des esclaves, un autre courant de la piraterie a constitu√© une force pr√©coce pour l’abolitionnisme, aidant les r√©bellions d’esclaves et impliquant de nombreux anciens esclaves. Les autorit√©s des colonies nord-am√©ricaines comme la Virginie s’inqui√©taient des liens entre la piraterie et les insurrections d’esclaves. La crainte que les esclaves s’enfuient pour rejoindre les pirates et voler leurs anciens ma√ģtres, ainsi que la crainte de soul√®vements raciaux mixtes, ont encourag√© le d√©veloppement de lois dans les colonies pour punir le m√©lange des races. Ce furent quelques-unes des premi√®res tentatives juridiques pour institutionnaliser la s√©gr√©gation et g√©n√©raliser le racisme au sein de la classe inf√©rieure blanche.

Dans les Cara√Įbes et dans d’autres parties du monde, les enclaves de pirates lib√©r√©s ont prosp√©r√© pendant des ann√©es, bien qu’elles soient entour√©es de myst√®re. Le fait que ces soci√©t√©s de pirates constituaient un probl√®me r√©pandu et durable pour les puissances imp√©riales, et que beaucoup d’entre elles √©taient scandaleusement libertaires, est document√©, mais d’autres informations font d√©faut, √©tant donn√© qu’elles ont exist√© en guerre avec les √©crivains de l’histoire. Il est r√©v√©lateur que l’utopie pirate la mieux d√©crite, Libertalia ou alternativement Libertatia, soit fortement contest√©e. De nombreuses parties de son histoire sont g√©n√©ralement reconnues comme √©tant fictives, mais certaines sources affirment que Libertatia dans son int√©gralit√© n’a jamais exist√©, tandis que d’autres soutiennent que son l√©gendaire fondateur, le capitaine James Misson, n’√©tait qu’une invention litt√©raire, mais que le campement de pirates lui-m√™me existait.

Les marines en expansion de Grande-Bretagne et des √Čtats-Unis ont finalement √©cras√© la piraterie au 19e si√®cle, mais au 17e et au 18e si√®cles, les pirates constituaient une puissante soci√©t√© apatride qui menait une guerre contre l’imp√©rialisme et le gouvernement, et permettait √† des milliers de personnes de se lib√©rer √† une √©poque o√Ļ l’oppression de la civilisation occidentale d√©passait toutes les barbaries pr√©c√©dentes de l’histoire du monde.

Que fera-t-on √† propos des soci√©t√©s qui resteront patriarcales ou racistes‚ÄĮ?

L’anarchisme met l’accent sur l’autonomie et l’action locale, mais ce n’est pas une tendance isolationniste ou provinciale. Les mouvements anarchistes se sont toujours pr√©occup√©s des probl√®mes mondiaux et des luttes lointaines. Si les gouvernements se disent √©galement pr√©occup√©s par les probl√®mes qui se posent dans d’autres parties du monde, l’anarchisme se distingue par son refus d’imposer des solutions. La propagande √©tatiste pr√©tend que nous avons besoin d’un gouvernement mondial pour lib√©rer les peuples des soci√©t√©s oppressives, alors m√™me que l’ONU, l’OTAN, les √Čtats-Unis et d’autres institutions continuent √† encourager l’oppression et √† s’engager dans la guerre pour maintenir l’ordre mondial hi√©rachique.

Les approches anarchistes sont √† la fois locales et globales, fond√©es sur l’autonomie et la solidarit√©. Si une soci√©t√© voisine √©tait patriarcale, raciste ou oppressive d’une autre mani√®re, une culture anarchiste offrirait un √©ventail de r√©ponses possibles au-del√† de l’apathie et de la “lib√©ration” par la force. Dans toutes les soci√©t√©s oppressives, on peut trouver des gens qui luttent pour leur propre libert√©. Il est beaucoup plus r√©aliste et efficace de soutenir ces personnes, en les laissant mener leurs propres combats, plut√īt que d’essayer d’apporter la lib√©ration comme un missionnaire apporte de “bonnes nouvelles”.

Lorsque Emma Goldman, Alexander Berkman, Mollie Steimer et d’autres anarchistes ont √©t√© d√©port√©s des √Čtats-Unis vers la Russie et ont d√©couvert l’√Čtat oppressif cr√©√© par les bolcheviks, ils ont diffus√© des informations au niveau international pour encourager les protestations contre les bolcheviks et le soutien aux nombreux prisonniers anarchistes et autres prisonniers politiques. Ils ont travaill√© avec la Croix Noire anarchiste, une organisation de soutien aux prisonniers politiques ayant des sections internationales, qui soutenait les prisonniers politiques en Russie et ailleurs. √Ä plusieurs reprises, le soutien et la solidarit√© internationale qu’ils ont organis√©s ont pouss√© L√©nine √† suspendre temporairement la r√©pression qu’il exer√ßait contre ses opposants politiques et √† lib√©rer les prisonniers politiques.

La Croix noire anarchiste, appel√©e √† l’origine Croix rouge anarchiste, s’est form√©e en Russie pendant la r√©volution rat√©e de 1905 pour aider les personnes pers√©cut√©es par la r√©action du gouvernement. En 1907, des sections internationales se sont form√©es √† Londres et √† New York. La solidarit√© internationale qu’elles ont mobilis√©e a permis de maintenir en vie les prisonniers anarchistes et d’en laisser d’autres s’√©chapper. Le r√©sultat fut qu’en 1917, le mouvement r√©volutionnaire en Russie √©tait plus fort, b√©n√©ficiait de plus de connexions internationales et √©tait mieux √©quip√© pour renverser le gouvernement tsariste.

L’Association r√©volutionnaire des femmes d’Afghanistan, fond√©e √† Kaboul en 1977, a lutt√© pour la lib√©ration des femmes contre la violence des fondamentalistes islamiques ainsi que contre l’occupation par des r√©gimes comme l’URSS, qui a √©t√© responsable de l’assassinat du fondateur de RAWA au Pakistan en 1987. Apr√®s avoir lutt√© contre l’occupation sovi√©tique et les talibans, elles ont continu√© √† s’opposer √† l’Alliance du Nord qui est arriv√©e au pouvoir avec le soutien des √Čtats-Unis. √Ä travers une s√©rie de situations d√©sesp√©r√©es, ils sont rest√©s fermes dans leur conviction que la lib√©ration ne peut venir que de l’int√©rieur. M√™me au milieu de l’oppression des talibans, ils se sont oppos√©s √† l’invasion am√©ricaine en 2001, arguant que si les Occidentaux voulaient vraiment aider √† lib√©rer l’Afghanistan, ils devaient soutenir les groupes afghans qui luttaient pour se lib√©rer. Leurs pr√©dictions se sont av√©r√©es justes, car les femmes afghanes ont subi les m√™mes oppressions sous l’occupation am√©ricaine que sous les talibans. Selon RAWA : “RAWA croit que la libert√© et la d√©mocratie ne peuvent pas √™tre donn√©es‚ÄĮ; c’est le devoir du peuple d’un pays de se battre et de r√©aliser ces valeurs.”

Qu’est-ce qui emp√™chera guerres et querelles incessantes‚ÄĮ?

Dans la soci√©t√© √©tatiste, la crise de la guerre a conduit √† la poursuite d’un gouvernement unifi√© √† des niveaux de plus en plus √©lev√©s, et finalement vers un gouvernement mondial. Cet effort a clairement √©chou√© – apr√®s tout, la guerre est la sant√© de l’√Čtat – mais le succ√®s dans le cadre de ce mod√®le n’est m√™me pas souhaitable. C’est l’occupation mondiale, et non la paix mondiale, qu’un gouvernement mondial s’efforce d’obtenir. Pour prendre l’exemple de la Palestine, parce que c’est l√† que sont d√©velopp√©es les technologies et les m√©thodes de contr√īle qui sont ensuite adopt√©es par l’arm√©e am√©ricaine et les gouvernements du monde entier, l’occupation ne se transforme en guerre visible qu’une fois de temps en temps, mais les occupants m√®nent constamment une guerre invisible pour pr√©server et √©tendre leur contr√īle, avec l’utilisation des m√©dias, des √©coles, du syst√®me de justice p√©nale, des syst√®mes de circulation, des publicit√©s, des politiques de minute, de la surveillance et des op√©rations secr√®tes. Ce n’est que lorsque les Palestiniens ripostent et qu’une guerre qui ne peut √™tre ignor√©e √©clate que les Nations unies et les organisations humanitaires passent √† l’action, non pour r√©parer les torts pass√©s et pr√©sents, mais pour revenir √† l’illusion ant√©rieure de paix et faire en sorte que ces torts ne puissent jamais √™tre remis en question. Bien qu’avec moins d’intensit√©, la m√™me guerre invisible est men√©e contre les nations indig√®nes, les immigrants, les minorit√©s ethniques, les pauvres, les travailleurs, tous ceux qui ont √©t√© colonis√©s ou exploit√©s.

Dans les petites soci√©t√©s apatrides du pass√©, la guerre √©tait courante, mais elle n’√©tait pas universelle et, dans beaucoup de ses manifestations, elle n’√©tait pas particuli√®rement sanglante. Certaines soci√©t√©s apatrides n’ont jamais particip√© √† la guerre. La paix est un choix, et elles l’ont fait en valorisant la r√©conciliation coop√©rative des conflits et en encourageant les comportements. D’autres soci√©t√©s apatrides qui se sont engag√©es dans la guerre en ont souvent pratiqu√© une vari√©t√© inoffensive et ritualis√©e. Dans certains cas, la ligne de d√©marcation entre les √©v√©nements sportifs et la guerre n’est pas claire. Comme le d√©crivent certains r√©cits anthropologiques, des √©quipes ou des parties de guerre de deux communaut√©s diff√©rentes se rencontraient dans un lieu convenu √† l’avance pour se battre. Le but n’√©tait pas d’an√©antir l’autre partie, ni m√™me n√©cessairement de tuer qui que ce soit. Quelqu’un d’un c√īt√© lan√ßait une lance ou une fl√®che, et tous regardaient si elle touchait quelqu’un avant de lancer la lance suivante. Ils rentraient souvent chez eux apr√®s qu’une personne ait √©t√© bless√©e, ou m√™me avant. Dans la guerre telle que pratiqu√©e par les Lakotas et les autres Indiens des Plaines d’Am√©rique du Nord, il √©tait plus important de toucher un ennemi avec un b√Ęton – “compter les coups” – que de le tuer. D’autres formes de guerre consistaient simplement √† faire des raids, √† vandaliser ou √† voler les communaut√©s voisines et souvent √† essayer de s’enfuir avant qu’un combat n’√©clate. Si ce genre de combats chaotiques √©tait la guerre d’une soci√©t√© anarchiste, combien cela serait pr√©f√©rable aux bains de sang froids et m√©caniques de l’√Čtat‚ÄĮ!

Mais les soci√©t√©s qui ne veulent pas entrer en guerre avec leurs voisins peuvent se structurer pour l’emp√™cher. Ne pas avoir de fronti√®res est un premier pas important. Souvent, nous pouvons arriver √† la v√©rit√© en inversant simplement les rationalisations de l’√Čtat, et la ligne de d√©marcation entre les fronti√®res qui nous prot√®gent peut facilement √™tre d√©cod√©e : les fronti√®res nous mettent en danger. En cas de conflit social, la violence a beaucoup plus de chances d’√©clater s’il y a un “nous” et un “eux”. Des divisions sociales et des fronti√®res claires emp√™chent la r√©conciliation et la compr√©hension mutuelle et encouragent la concurrence et la polarisation.

L’anthropologue anarchiste Harold Barclay d√©crit certaines soci√©t√©s dans lesquelles chaque individu est reli√© aux autres par de multiples r√©seaux qui se chevauchent, issus de la parent√©, du mariage, des affiliations claniques, etc :

Nous avons des exemples de politiques anarchiques parmi les peuples […] qui se comptent par centaines de milliers et dont la population est assez dense, souvent plus de 100 personnes au kilom√®tre carr√©. De tels ordres sociaux peuvent √™tre r√©alis√©s par un syst√®me de lignage segmentaire qui, comme nous l’avons vu, pr√©sente d√©j√† certains parall√®les avec la notion anarchiste de f√©d√©ralisme. Ou bien, comme chez les Tonga et certains pasteurs d’Afrique de l’Est, de grandes populations peuvent √™tre int√©gr√©es par un arrangement plus complexe qui associe l’individu √† un certain nombre de groupes qui se croisent et se divisent en deux, de mani√®re √† √©tendre ses liens sociaux sur une vaste zone. En d’autres termes, les individus et les groupes constituent une multitude de bulles interconnect√©s, ce qui produit l’int√©gration d’une grande entit√© sociale, mais sans aucune coordination centralis√©e r√©elle.

En plus de cette propri√©t√© auto-√©quilibr√©e des soci√©t√©s coop√©ratives, certains peuples apatrides ont d√©velopp√© d’autres m√©canismes pour pr√©venir les querelles. Les aborig√®nes Mardu de l’Australie occidentale vivaient traditionnellement en petits groupes, mais ceux-ci se r√©unissaient p√©riodiquement pour tenir des r√©unions de masse, o√Ļ les diff√©rends entre individus ou entre diff√©rents groupes √©taient r√©solus sous les yeux de la soci√©t√© tout enti√®re. De cette fa√ßon, les querelles prolong√©es et sans responsabilit√© pouvaient √™tre √©vit√©es, et tout le monde √©tait l√† pour aider √† r√©soudre le conflit. Les Konkomba et les Nuer d’Afrique ont reconnu les relations bilat√©rales de parent√© et les relations √©conomiques qui se chevauchent. Dans la mesure o√Ļ chacun √©tait li√© aux autres, il n’y avait pas d’axe de conflit clair qui pourrait soutenir la guerre. Un tabou culturel commun√©ment entretenu contre les querelles encourageait √©galement les gens √† r√©soudre les conflits de mani√®re pacifique. L’anthropologue E.E. Evans Pritchard a d√©crit la soci√©t√© Nuer comme une “anarchie ordonn√©e”.

Le mouvement anarchiste continue aujourd’hui √† lutter contre les fronti√®res qui divisent un monde capitaliste. Le r√©seau anti-autoritaire No Border Network, form√© en Europe occidentale en 1999, est depuis lors devenu actif dans toute l’Europe et en Turquie, en Am√©rique du Nord et en Australie. Les efforts de No Border comprennent le soutien aux immigrants ill√©gaux, l’√©ducation sur le racisme encourag√© par les politiques d’immigration du gouvernement, les protestations contre les fonctionnaires du gouvernement, les actions contre les compagnies a√©riennes pour arr√™ter les d√©portations et les camps No Border qui traversent les fronti√®res de deux pays. Au cours de la campagne, les participants ont ouvert de force des postes-fronti√®res entre l’Espagne et le Maroc, ont p√©n√©tr√© par effraction dans un centre de d√©tention pour enfants aux Pays-Bas pour apporter de l’aide et ouvrir la communication, ont partiellement d√©truit un centre de d√©tention et sabot√© les entreprises impliqu√©es dans les expulsions en Italie, ont ferm√© un centre de d√©tention en Gr√®ce et ont lib√©r√© des dizaines d’immigrants d’un centre de d√©tention en Australie. Les camps No Border rassemblent des personnes de nombreux pays pour √©laborer des strat√©gies et mener des actions. Ils se situent souvent √† la p√©riph√©rie des zones en expansion du “premier monde”, par exemple en Ukraine, entre la Gr√®ce et la Bulgarie ou entre les √Čtats-Unis et le Mexique. Parmi les slogans courants des manifestations “No Borders”, on peut citer “Pas de fronti√®res, pas de nation, arr√™tez les d√©portations !” et “Libert√© de circulation, libert√© de r√©sidence : Droit de venir, droit de partir, droit de rester‚ÄĮ!

Les soci√©t√©s anarchistes encouragent la libre cr√©ation de r√©seaux qui se chevauchent entre voisins, communaut√©s et soci√©t√©s. Ces r√©seaux peuvent inclure l’√©change de mat√©riel, la communication culturelle, les amiti√©s, les relations familiales et la solidarit√©. Il n’y a pas de d√©limitation claire entre la fin d’une soci√©t√© et le d√©but d’une autre, ni entre les parties en conflit. Lorsqu’il y a une querelle, les parties en conflit sont susceptibles d’avoir de nombreuses relations sociales en commun, et de nombreuses tierces parties seront prises au milieu. Dans une culture qui met l’accent sur la comp√©tition et la conqu√™te, ils peuvent encore prendre parti et contrecarrer la possibilit√© de r√©conciliation. Mais si leur culture valorise la coop√©ration, le consensus et les liens sociaux, et que leurs relations √©conomiques renforcent ces valeurs, elles sont plus susceptibles d’encourager la m√©diation et la paix entre les parties en conflit. Elles peuvent le faire par d√©sir personnel de paix, par souci du bien-√™tre des personnes impliqu√©es dans le combat, ou par int√©r√™t personnel, car elles d√©pendent √©galement de la sant√© des r√©seaux sociaux en question. Dans une telle soci√©t√©, l’int√©r√™t personnel, les int√©r√™ts de la communaut√© et les id√©aux sont plus confluents que dans notre propre soci√©t√©.

Dans des zones plus vastes ou des populations plus diverses, o√Ļ un ethos culturel commun et une r√©solution spontan√©e des conflits peuvent ne pas suffire √† prot√©ger contre les conflits graves, des soci√©t√©s multiples peuvent cr√©er des f√©d√©rations intentionnelles ou des pactes de paix. Un exemple de pacte de paix anti-autoritaire ayant une plus grande long√©vit√© que la plupart des trait√©s entre √Čtats est la conf√©d√©ration promulgu√©e au sein de la Haudennosaunne, souvent appel√©e la Ligue iroquoise. Les Haudennosaunne sont compos√©es de cinq nations qui parlent toutes des langues similaires, dans la partie nord-est du territoire que se sont appropri√© les √Čtats-Unis et dans les parties sud de ce qui est aujourd’hui consid√©r√© comme les provinces canadiennes de l’Ontario et du Qu√©bec.

La conf√©d√©ration a √©t√© form√©e vers le 31 ao√Ľt 1142. Elle couvrait une zone g√©ographiquement immense, consid√©rant que les seules options de transport √©taient le cano√ę et la marche. Les Haudennosaunne √©taient des agriculteurs s√©dentaires qui vivaient avec les plus fortes densit√©s de population, en moyenne 200 personnes par acre, de tous les habitants du Nord-Est jusqu’au 19e si√®cle. Les terres agricoles communales entouraient les villes fortifi√©es. Les cinq nations concern√©es – S√©n√®que, Cayuga, Onondaga, Oneida et Mohawk – avaient une longue histoire de luttes intestines, y compris des guerres provoqu√©es par la concurrence pour les ressources. La conf√©d√©ration a r√©ussi √† mettre fin √† ces conflits. Au dire de tous, les cinq nations – et plus tard une sixi√®me, la Tuscarora, qui a fui la colonisation anglaise des Carolines – ont v√©cu en paix pendant plus de cinq cents ans, m√™me pendant l’expansion europ√©enne g√©nocidaire et le commerce des armes et de l’alcool contre des peaux d’animaux qui ont provoqu√© la scission ou la guerre de tant d’autres nations avec leurs voisins. La conf√©d√©ration s’est finalement fractur√©e – seulement temporairement – pendant la r√©volution am√©ricaine, en raison de strat√©gies divergentes sur le choix du camp √† soutenir pour att√©nuer les effets de la colonisation.

La vie √©conomique commune des cinq nations a jou√© un r√īle important dans leur capacit√© √† vivre en paix‚ÄĮ; une m√©taphore souvent utilis√©e pour la f√©d√©ration √©tait de rassembler tout le monde dans la m√™me maison longue et de manger dans le m√™me bol. Tous les groupes de la f√©d√©ration ont envoy√© des d√©l√©gu√©s pour se r√©unir et fournir une structure de communication, de r√©solution des conflits et de discussion des relations avec les soci√©t√©s voisines. Les d√©cisions √©taient prises par consensus, sous r√©serve de l’approbation de l’ensemble de la soci√©t√©.

Le mouvement anarcho-syndicaliste originaire d’Europe a pour habitude de cr√©er des f√©d√©rations internationales pour partager l’information et coordonner les luttes contre le capitalisme. Ces f√©d√©rations pourraient constituer un pr√©c√©dent direct aux structures mondiales qui facilitent la vie en paix et emp√™chent la guerre. L’Association internationale des travailleurs (IWA, ou AIT en espagnol) regroupe des syndicats anarcho-syndicalistes d’une quinzaine de pays sur 4 continents, et elle tient p√©riodiquement des congr√®s internationaux, chaque fois dans un pays diff√©rent. L’IWA a √©t√© cr√©√©e en 1922 et comptait initialement des millions de membres. Bien que presque tous ses syndicats membres aient √©t√© contraints √† la clandestinit√© ou √† l’exil pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s’est depuis r√©g√©n√©r√©e et continue de se r√©unir.

Des réseaux pas des frontières

Au fur et √† mesure de l’√©volution des √Čtats-nations en Europe pendant plusieurs centaines d’ann√©es, les gouvernements ont travaill√© dur pour cr√©er un sentiment de communaut√© sur la base d’une langue, d’une culture et d’une histoire communes, le tout √©tant associ√© √† un gouvernement partag√©. Cette communaut√© fictive sert √† favoriser l’identification et donc l’all√©geance aux autorit√©s centrales, √† masquer le conflit d’int√©r√™ts entre les classes inf√©rieures et l’√©lite en les pr√©sentant comme faisant partie de la m√™me √©quipe, et √† confondre la bonne fortune ou la gloire des dirigeants avec une bonne fortune partag√©e par tous‚ÄĮ; elle permet √©galement aux pauvres d’un pays de tuer plus facilement les pauvres d’un autre pays en cr√©ant une distance psychologique entre eux.

En y regardant de plus pr√®s, cette notion selon laquelle les √Čtats-nations sont fond√©s sur une culture et une histoire communes est une fraude. Par exemple, l’Espagne s’est cr√©√©e en expulsant les Maures et les Juifs. M√™me en dehors de cela, sans la gravit√© centrale produite par l’√Čtat, l’Espagne n’existerait pas. Il n’y a pas une seule langue espagnole, mais au moins cinq : Le catalan, l’euskera, le galicien, le castillan et le dialecte arabe se sont d√©velopp√©s au Maroc et en Andalousie. Si l’une de ces langues √©tait soumise √† un examen minutieux, d’autres fractures appara√ģtraient. Les Valenciens pourraient dire, non sans raison, que leur langue n’est pas la m√™me que le catalan, mais si vous placez le si√®ge du gouvernement √† Barcelone, vous obtiendrez la m√™me suppression du valencien que celle que le gouvernement espagnol a employ√©e contre le catalan.

Sans l’homog√©n√©isation forc√©e des √Čtats-nations, il y aurait encore plus de vari√©t√©, car les langues et les cultures √©voluent et se m√©langent les unes aux autres. Les fronti√®res entravent cette diffusion culturelle, et favorisent ainsi les conflits en formalisant les similitudes et les diff√©rences. Les fronti√®res ne prot√®gent pas les gens‚ÄĮ; elles sont un moyen pour les gouvernements de prot√©ger leurs biens, dont nous faisons partie. Lorsque les fronti√®res se d√©placent dans une guerre, l’√Čtat victorieux a avanc√©, revendiquant de nouveaux territoires, de nouvelles ressources et de nouveaux sujets. Nous sommes des pillards – de la chair √† canon potentielle, des contribuables et des travailleurs – et les fronti√®res sont les murs de notre prison.

M√™me sans fronti√®res, il peut parfois y avoir de nettes diff√©rences dans la fa√ßon dont les soci√©t√©s s’organisent – par exemple, on peut tenter de conqu√©rir un voisin ou maintenir l’oppression des femmes. Mais les soci√©t√©s d√©centralis√©es et sans fronti√®res peuvent toujours se d√©fendre contre les agressions. Une communaut√© ayant un sens clair de son autonomie n’a pas besoin de voir un envahisseur franchir une ligne imaginaire pour remarquer une agression. Les personnes qui luttent pour leur libert√© et leur propre maison se battent avec acharnement et sont capables de s’organiser spontan√©ment. S’il n’y avait pas de gouvernements pour financer les complexes militaires, ceux qui m√®nent des campagnes d√©fensives auraient g√©n√©ralement l’avantage, de sorte qu’il ne serait pas rentable de passer √† l’offensive. Lorsque les √Čtats europ√©ens ont conquis le reste du monde, ils ont b√©n√©fici√© de certains avantages d√©cisifs, notamment une densit√© de population sans pr√©c√©dent et des technologies que leurs victimes n’avaient jamais vues auparavant. Ces avantages existaient √† un certain moment historique et ils ne sont plus pertinents. La communication est d√©sormais mondiale, la densit√© de population et la r√©sistance aux maladies sont plus uniform√©ment r√©parties, et les armes populaires n√©cessaires pour mener une guerre d√©fensive efficace contre les arm√©es les plus avanc√©es sur le plan technologique – fusils d’assaut et explosifs – sont disponibles dans la plupart des r√©gions du monde et peuvent √™tre fabriqu√©es chez soi. Dans un avenir sans gouvernement, les soci√©t√©s agressives seraient d√©savantag√©es.

Aujourd’hui, les anarchistes font tomber les fronti√®res en cr√©ant des r√©seaux mondiaux, en sapant le nationalisme et en luttant par solidarit√© avec les immigr√©s qui bouleversent l’homog√©n√©it√© des √Čtats-nations. Les gens aux fronti√®res peuvent contribuer √† les abolir en aidant les personnes qui traversent ill√©galement la fronti√®re ou en soutenant celles qui le font, en apprenant la langue parl√©e de l’autre c√īt√© et en construisant des communaut√©s qui traversent la fronti√®re. Les personnes situ√©es plus loin √† l’int√©rieur des fronti√®res peuvent apporter leur aide en mettant fin √† leur all√©geance √† une culture centralis√©e et homog√©n√©is√©e et en d√©veloppant la culture locale, en accueillant les migrants dans leurs communaut√©s, en sensibilisant les gens et en agissant en solidarit√© avec les luttes men√©es dans d’autres parties du monde.

Lectures recommandées

Harold Barclay, People Without Government : An Anthropology of Anarchy, London : Kahn and Averill, 1982.

Starhawk, The Fifth Sacred Thing. New York, Bantam, 1993.

Stephen Arthur, ‚ÄúWhere License Reigns With All Impunity:‚ÄĚ An Anarchist Study of the Rotinonsh√≥n:ni Polity,‚ÄĚ Northeastern Anarchist No.12, Winter 2007 nefac.net

8. Le futur

Nous nous battons pour notre propre vie, mais aussi pour un monde que nous n’aurons peut-√™tre jamais l’occasion de voir.

L’√©tat ne r√©√©mergera-t-il pas avec le temps‚ÄĮ?

La plupart des exemples cit√©s dans ce livre n’existent plus, et certains n’ont dur√© que quelques ann√©es. Les soci√©t√©s apatrides et les exp√©riences sociales ont √©t√© pour la plupart conquises par les puissances imp√©rialistes ou r√©prim√©es par les √Čtats. Mais l’histoire a √©galement montr√© que la r√©volution est possible, et que la lutte r√©volutionnaire ne conduit pas in√©vitablement √† l’autoritarisme. Les id√©es r√©volutionnaires autoritaires telles que la social-d√©mocratie ou le marxisme-l√©ninisme ont √©t√© discr√©dit√©es dans le monde entier. Alors que les partis politiques socialistes continuent d’√™tre des parasites aspirant les √©nergies vitales des mouvements sociaux, vendant comme pr√©vu leurs circonscriptions √† chaque fois qu’ils arrivent au pouvoir, un m√©lange vari√© d’horizontalisme, d’indig√©nisme, d’autonomisme, et l’anarchisme ont √©t√© au premier plan de toutes les r√©bellions sociales passionnantes de la derni√®re d√©cennie – les soul√®vements populaires en Alg√©rie, en Argentine, en Bolivie et au Mexique, les autonomies en Italie, en Allemagne et au Danemark, les √©tudiants et les insurg√©s en Gr√®ce, la lutte des agriculteurs en Cor√©e et le mouvement anti-mondialisation qui a uni les pays du monde entier. Ces mouvements ont une chance d’abolir l’√Čtat et le capitalisme au milieu des crises des ann√©es √† venir.

Mais certains craignent que m√™me si une r√©volution mondiale abolissait l’√Čtat et le capitalisme, ceux-ci r√©appara√ģtraient in√©vitablement au fil du temps. C’est compr√©hensible, car l’√©ducation √©tatiste nous a endoctrin√©s √† croire aux mythes du progr√®s et de l’histoire unilat√©rale – l’id√©e qu’il n’y a qu’un seul r√©cit mondial et qu’il a conduit inexorablement √† l’ascension de la civilisation occidentale. En fait, personne ne sait exactement comment l’√Čtat s’est d√©velopp√©, mais il est certain que ce n’√©tait ni un processus in√©vitable ni irr√©versible. La plupart des soci√©t√©s n’ont jamais d√©velopp√© volontairement des √Čtats, et peut-√™tre autant de soci√©t√©s ont d√©velopp√© des √Čtats puis les ont abandonn√©s que celles qui les ont conserv√©s. Du point de vue de ces soci√©t√©s, l’√Čtat peut appara√ģtre comme un choix ou une imposition plut√īt qu’un d√©veloppement naturel. La chronologie que nous utilisons affecte √©galement notre perspective. Pendant des dizaines de milliers d’ann√©es, l’humanit√© n’a pas eu besoin d’√Čtats, et lorsqu’il n’y aura plus d’√Čtats, il sera clair qu’ils √©taient une aberration provenant de quelques r√©gions du monde qui contr√īlaient temporairement le destin de chacun sur la plan√®te avant d’√™tre √† nouveau abandonn√©s.

Une autre id√©e fausse est que les soci√©t√©s apatrides sont susceptibles d’√™tre d√©tourn√©es par des m√Ęles alpha agressifs qui se nomment eux-m√™mes dirigeants. Au contraire, il semble que le mod√®le de soci√©t√© “Big Man” n’ait jamais abouti √† un √Čtat ou m√™me √† une chefferie. Les soci√©t√©s qui permettent √† un homme autoritaire, plus talentueux ou plus fort d’avoir plus d’influence l’ignorent g√©n√©ralement ou le tuent s’il devient trop autoritaire, et le “Big Man” est incapable d’√©tendre son influence tr√®s loin, g√©ographiquement ou temporellement. Les caract√©ristiques physiques sur lesquelles repose son leadership sont √©ph√©m√®res, et il s’efface rapidement ou est remplac√©.

Il semble que les √Čtats se soient progressivement d√©velopp√©s √† partir de syst√®mes de parent√© culturellement accept√©s qui associaient la g√©rontocratie au patriarcat – sur une p√©riode de plusieurs g√©n√©rations, les hommes plus √Ęg√©s se sont vus accorder plus de respect et une plus grande exclusivit√© en tant que m√©diateurs de conflits et dispensateurs de cadeaux. Ce n’est que tr√®s tard dans ce processus qu’ils poss√©daient quelque chose qui ressemblait √† un pouvoir de faire respecter leur volont√©. Nous devons nous rappeler qu’√† mesure que les gens abandonnaient leurs responsabilit√©s et accordaient plus de respect √† certains membres de la communaut√©, ils n’avaient aucun moyen de conna√ģtre les r√©sultats de leurs actions – aucun moyen de savoir √† quel point la soci√©t√© hi√©rarchis√©e pouvait devenir mauvaise. Une fois que les √©lites sociales ont obtenu des pouvoirs coercitifs, une nouvelle dialectique du d√©veloppement social a √©merg√© et, √† ce stade, la cr√©ation de l’√Čtat √©tait probable, mais pas encore in√©vitable car la majorit√© restait une force sociale ayant le pouvoir de d√©poss√©der l’√©lite ou d’arr√™ter le processus.

Les soci√©t√©s modernes qui ont la m√©moire collective des techniques bureaucratiques pourraient red√©velopper un √Čtat beaucoup plus rapidement, mais nous avons l’avantage de savoir o√Ļ ce chemin m√®ne et d’√™tre conscients des signes avant-coureurs. Apr√®s s’√™tre battus avec acharnement pour gagner leur libert√©, les gens auraient beaucoup de motivation pour stopper la r√©√©mergence de l’√Čtat si elle se produisait √† proximit√© d’eux.

Heureusement, une soci√©t√© anarchiste est sa propre r√©compense. De nombreuses soci√©t√©s apatrides, apr√®s le contact colonial, ont eu l’occasion de rejoindre une soci√©t√© hi√©rarchis√©e et continuent pourtant √† r√©sister, comme !Kung qui continue √† vivre dans le d√©sert de Kalihari malgr√© les efforts du gouvernement du Botswana pour les “installer”.

Il existe √©galement des exemples d’exp√©riences sociales anti-autoritaires de longue dur√©e qui prosp√®rent au sein de la soci√©t√© √©tatique. Dans le Gloucestershire, en Angleterre, les anarchistes tolsto√Įens ont fond√© la colonie de Whiteway sur un terrain de 40 acres en 1898. Apr√®s avoir achet√© le terrain, ils ont br√Ľl√© l’acte de propri√©t√© au bout d’une fourche. En cons√©quence, ils ont d√Ľ construire eux-m√™mes toutes leurs maisons car ils ne pouvaient pas obtenir d’hypoth√®que. Plus de cent ans plus tard, cette commune pacifiste-anarchiste existe toujours, et certains de ses habitants actuels sont des descendants des fondateurs. Ils prennent des d√©cisions en assembl√©e g√©n√©rale et partagent un certain nombre d’installations communales. Whiteway a parfois h√©berg√© des r√©fugi√©s et des objecteurs de conscience. Elle a √©galement abrit√© un certain nombre de coop√©ratives, telles qu’une boulangerie et une guilde d’artisans. Malgr√© les pressions ext√©rieures du capitalisme et les relations hi√©rarchiques reproduites par la soci√©t√© √©tatiste, Whiteway reste √©galitaire et anti-autoritaire.

De l’autre c√īt√© de la mer du Nord, √† Appelscha, en Frise, un village anarchiste a c√©l√©br√© son 75e ann√©e en 2008. Actuellement compos√© de caravanes, de camping-cars et de quelques b√Ętiments permanents, le site d’Appelscha est actif dans les mouvements anarchistes et antimilitaristes depuis que le pr√™tre Domela Nieuwenhuis a quitt√© l’√©glise et a commenc√© √† pr√™cher l’ath√©isme et l’anarchisme. Un groupe de travailleurs a commenc√© √† s’y rassembler et a rapidement acquis des terrains sur lesquels ils ont tenu des rassemblements anarchistes annuels √† chaque Pentec√īte. Le camp est toujours exempt d’alcool, √† l’image du mouvement de temp√©rance socialiste qui a reconnu l’alcool comme un fl√©au paralysant pour les travailleurs et une forme d’esclavage pour les employeurs qui vendaient de l’alcool dans les magasins de la compagnie. En 2008, 500 personnes venues de tous les Pays-Bas ainsi que d’Allemagne et de Belgique ont particip√© au rassemblement anarchiste annuel √† Appelscha. Elles ont rejoint les anarchistes qui y vivent toute l’ann√©e pour un week-end d’ateliers et de discussions sur des sujets tels que le pacifisme, la lib√©ration des animaux, la lutte antifasciste, le sexisme au sein du mouvement, la sant√© mentale et la campagne qui a emp√™ch√© les Jeux olympiques d’Amsterdam en 1992. Il y avait des programmes pour enfants, des pr√©sentations sur la longue histoire du camp, des repas communautaires, et suffisamment d’enthousiasme dans l’air pour promettre une autre g√©n√©ration d’anarchisme dans la r√©gion.

D’autres projets anarchistes peuvent √©galement survivre cent ans. Il n’est pas n√©cessaire de graver dans le marbre des soci√©t√©s, des communaut√©s et des organisations sp√©cifiques – les anarchistes n’ont pas besoin d’adopter des mesures restrictives pour pr√©server les institutions aux d√©pens de leurs participants. Parfois, la meilleure chose qu’une communaut√© ou une organisation puisse faire pour ses participants est de leur permettre d’aller de l’avant. Il n’y a pas de privil√®ges h√©r√©ditaires ou de Constitutions qui doivent √™tre transmis ou impos√©s √† l’avenir. En permettant plus de fluidit√© et de changement, les soci√©t√©s anarchistes peuvent durer beaucoup plus longtemps.

La majorit√© des soci√©t√©s au cours de l’histoire humaine ont √©t√© communales et apatrides, et beaucoup d’entre elles ont dur√© des mill√©naires jusqu’√† ce qu’elles soient d√©truites ou conquises par la civilisation occidentale. La croissance et la puissance de la civilisation occidentale n’√©taient pas in√©vitables, mais plut√īt le r√©sultat de processus historiques sp√©cifiques dont on peut dire qu’ils d√©pendent d’une co√Įncidence g√©ographique. Les succ√®s militaires de notre civilisation peuvent sembler prouver sa sup√©riorit√©, mais m√™me en l’absence de r√©sistance, des probl√®mes end√©miques √† notre civilisation tels que la d√©forestation et le changement climatique pourraient bien entra√ģner sa disparition, r√©v√©lant qu’elle est un √©chec total en termes de durabilit√©. D’autres exemples de soci√©t√©s hi√©rarchis√©es non durables, de Sumer √† l’√ģle de P√Ęques, montrent la rapidit√© avec laquelle une soci√©t√© apparemment √† son apog√©e peut s’effondrer.

L’id√©e que l’√Čtat r√©appara√ģtra in√©vitablement avec le temps est un autre de ces fantasmes d√©sesp√©r√©ment eurocentriques dans lesquels la culture occidentale endoctrine les gens. Des dizaines de soci√©t√©s indig√®nes dans le monde n’ont jamais d√©velopp√© d’√Čtat, elles ont prosp√©r√© pendant des milliers d’ann√©es, elles n’ont jamais capitul√©, et lorsqu’elles triompheront enfin contre le colonialisme, elles se d√©barrasseront de l’imposition de la culture blanche, qui comprend l’√Čtat et le capitalisme, et revitaliseront leurs cultures traditionnelles, qu’elles portent toujours en elles. De nombreux groupes indig√®nes ont l’exp√©rience de centaines, voire de milliers d’ann√©es de contact avec l’√Čtat, et √† aucun moment ils ne se sont volontairement rendus √† l’autorit√© de l’√Čtat. Les anarchistes occidentaux ont beaucoup √† apprendre de cette persistance, et tous les membres de la soci√©t√© occidentale devraient comprendre l’allusion suivante : l’√Čtat n’est pas une adaptation in√©vitable, c’est une imposition, et une fois que nous aurons appris √† le vaincre pour de bon, nous ne le laisserons pas revenir.

Qu’en est-il des autres probl√®mes que nous ne pouvons pas pr√©voir‚ÄĮ?

Les soci√©t√©s anarchistes seront confront√©es √† des probl√®mes que nous ne pouvons pas pr√©voir maintenant, tout comme elles rencontreront des difficult√©s que nous pourrions pr√©voir mais que nous ne pourrons pas r√©soudre sans le laboratoire historique que la r√©volution fournis. Mais l’une des nombreuses erreurs de l’√Čtat est la supposition n√©vrotique selon laquelle la soci√©t√© est perfectible, qu’il est possible d’√©laborer des plans qui pr√©voient tous les probl√®mes avant qu’ils ne se produisent. Privil√©gier les lois √† l’√©valuation au cas par cas et au bon sens, maintenir une arm√©e permanente, accorder √† la police des pouvoirs d’urgence de fa√ßon permanente – tout cela d√©coule de la parano√Įa de l’√©tatisme.

Nous ne pouvons pas et ne devons pas fixer les contingences de la vie dans un sch√©ma directeur. Dans une soci√©t√© anarchiste, nous devrions inventer des solutions enti√®rement nouvelles pour des probl√®mes totalement impr√©visibles. Si nous en avons l’occasion, nous le ferons avec joie, en nous salissant les mains dans les complexit√©s de la vie, en r√©alisant notre vaste potentiel et en atteignant de nouveaux niveaux de croissance et de maturit√©. Nous ne devons plus jamais abandonner le pouvoir de r√©soudre nos propres probl√®mes en coop√©ration avec ceux qui nous entourent.

Faire que l’anarchie fonctionne

Il y a un million de fa√ßons de s’attaquer aux structures interconnect√©es du pouvoir et de l’oppression, et de cr√©er l’anarchie. Vous seul pouvez d√©cider des voies √† suivre. Il est important de ne pas laisser vos efforts √™tre d√©tourn√©s vers l’un des canaux qui sont int√©gr√©s au syst√®me pour r√©cup√©rer et neutraliser la r√©sistance, comme demander le changement √† un parti politique plut√īt que de le cr√©er vous-m√™me, ou permettre √† vos efforts et cr√©ations de devenir des marchandises, des produits ou des modes. Pour nous lib√©rer, nous devons reprendre le contr√īle de tous les aspects de notre vie : notre culture, nos loisirs, nos relations, notre logement, l’√©ducation et les soins de sant√©, la fa√ßon dont nous prot√©geons nos communaut√©s et produisons de la nourriture – tout. Sans vous isoler dans des campagnes √† th√®me unique, d√©couvrez o√Ļ se trouvent vos propres passions et comp√©tences, quels probl√®mes vous concernent et concernent votre communaut√©, et ce que vous pouvez faire vous-m√™me. Dans le m√™me temps, restez au courant de ce que font les autres, afin de pouvoir √©tablir des relations de solidarit√© mutuellement inspirantes.

Il se peut que des groupes anti-autoritaires soient d√©j√† actifs dans votre r√©gion. Vous pouvez √©galement cr√©er votre propre groupe‚ÄĮ; une des grandes qualit√©s de l’anarchiste est qu’il n’a pas besoin d’autorisation. S’il n’y a personne avec qui vous pourriez travailler, vous pourriez peut-√™tre √™tre le prochain Robin des Bois – ce poste est vacant depuis bien trop longtemps‚ÄĮ! Ou si c’est une commande trop importante, commencez plus petit, par exemple en faisant des graffitis, en distribuant de la litt√©rature ou en menant un petit projet de bricolage, jusqu’√† ce que vous ayez acquis de l’exp√©rience et de la confiance en vos propres capacit√©s et que vous ayez rencontr√© d’autres personnes qui veulent travailler √† vos c√īt√©s.

L’anarchie prosp√®re dans la lutte contre la domination, et partout o√Ļ l’oppression existe, la r√©sistance existe aussi. Ces luttes n’ont pas besoin de se qualifier d’anarchistes pour √™tre des terrains propices √† la subversion et √† la libert√©. Ce qui est important, c’est que nous les soutenions et que nous les rendions plus fortes. Le capitalisme et l’√Čtat ne seront pas d√©truits si nous nous contentons de cr√©er de merveilleuses alternatives. Il √©tait une fois un monde rempli de merveilleuses alternatives et le syst√®me sait tr√®s bien comment les conqu√©rir et les d√©truire. Quoi que nous cr√©ions, nous devons √™tre pr√™ts √† le d√©fendre.

Un seul livre ne suffit pas pour explorer toutes les possibilités de la révolution anarchiste. En voici plusieurs autres que vous pourriez trouver utiles.

Lectures recommandées

CrimethInc., Recipes for Disaster : An Anarchist Cookbook, Olympia : CrimethInc. Workers‚Äô Collective, 2005‚ÄĮ; and Expect Resistance, Salem : CrimethInc. Workers‚Äô Collective 2008.

Kuwasi Balagoon, A Soldier‚Äôs Story : Writings by a Revolutionary New Afrikan Anarchist, Montreal : Kersplebedeb, 2001.

Ann Hansen, Direct Action : Memoirs of an Urban Guerrilla, Toronto : Between the Lines, 2002.

Lorenzo Komboa Ervin, Anarchism and the Black Revolution, 2e édition en ligne sur Infoshop.org, 1993.

Emma Goldman, Vivre ma vie. Une anarchiste au temps des r√©volutions, trad. int√©grale de Living my life, L’√Čchapp√©e, 2018

Richard Kempton, Provo : Amsterdam‚Äôs Anarchist Revolt, Brooklyn : Autonomedia, 2007.

Bommi Baumann, Comment tout a commenc√© , pr√©f. Daniel Cohn-Bendit et Heinrich B√∂ll, Presse d’aujourd’hui, La France sauvage, 1976,

Trapese Collective, ed. Do It Yourself : a handbook for changing our world, London : Pluto Press, 2007.

Roxanne Dunbar Ortiz, Outlaw Woman : A Memoir of the War Years 1960‚Äď1975, San Francisco : City Lights, 2001.

A.G. Schwarz and Void Network, We Are an Image from the Future : The Greek Uprising of December 2008, Oakland : AK Press 2009.

Isy Morgenmuffel and Paul Sharkey (eds.), Beating Fascism : Anarchist anti-fascism in theory and practice, London : Kate Sharpley Library, 2005.

Appel (un manifeste anonyme français sans aucune information de publication supplémentaire)

L’article, ou le fanzine, ou le livre que vous allez √©crire, pour partager vos exp√©riences avec le monde et √©largir notre bo√ģte √† outils collective…

Ça fonctionne quand on le fait fonctionner

Les nombreuses personnes qui ont conspir√© pour mettre ces histoires de rebelles sur papier et les mettre entre vos mains ont √©t√© assez pr√©venantes pour vous fournir un exemple de s√©paration de l’anarchie : le livre lui-m√™me. Imaginez le r√©seau d√©centralis√©, le chaos harmonieux, la confluence de d√©sirs lib√©r√©s, qui ont rendu cela possible. Avec passion et d√©termination, des millions de personnes ont donn√© vie aux histoires que nous pr√©sentons, et beaucoup d’entre elles ont lutt√©, m√™me au-del√† d’une certaine d√©faite, dans l’espoir que leurs utopies puissent inspirer les g√©n√©rations futures. Des centaines d’autres personnes ont document√© ces mondes et les ont maintenus en vie dans nos esprits. Une douzaine d’autres se sont r√©unies pour √©diter, concevoir et illustrer le livre, et encore plus ont collabor√© √† sa relecture, son impression et sa distribution. Nous n’avons pas de patron, et nous ne sommes pas pay√©s pour faire cela. En fait, le livre est vendu au prix co√Ľtant et notre but en le distribuant n’est pas de gagner de l’argent, mais de le partager avec vous.

L’√©dition est une entreprise que nous √©tions cens√©s laisser aux professionnels, et les livres √©taient quelque chose que nous √©tions cens√©s acheter et consommer, et non pas fabriquer nous-m√™mes. Mais nous nous sommes forg√© une autorisation pour poursuivre ce projet, et nous esp√©rons vous montrer que vous le pouvez aussi. Il peut √™tre tentant de pr√©senter des projets aussi ambitieux comme des produits finaux magiques, laissant le lecteur deviner comment nous l’avons fait et se d√©lectant de l’illusion nous-m√™mes‚ÄĮ; cependant, il est parfois pr√©f√©rable de laisser entrer une rafale de vent inopportune, de balayer les rideaux et de r√©v√©ler les machinations en coulisses. Ce livre ne diff√®re donc pas de tous les autres exemples qui y sont pr√©sent√©s, dans la mesure o√Ļ sa cr√©ation a √©galement √©t√© une question de conflit constructif. La collection de personnes imm√©diatement responsables de sa publication n’est pas un cercle homog√®ne, mais comprend plut√īt des groupes √©ditoriaux aux modes de fonctionnement distincts, et un auteur principal pour qui l’√©criture est une activit√© individuelle. En raison de la divergence des besoins et des opinions, certaines personnes n’ont pas pu mener ce projet √† terme, mais en tant qu’anarchistes, elles √©taient libres de quitter le groupe lorsque cela √©tait dans leur int√©r√™t, et elles avaient d√©j√† eu de bonnes r√©percussions sur le manuscrit. Pendant ce temps, gr√Ęce √† une organisation souple, le projet a pu aller de l’avant.

En tant qu’individualiste dans ce groupe, j’ai appris et √©volu√© d’une mani√®re que je n’aurais pas connue si j’avais travaill√© dans un groupe autoritaire. Avec un √©diteur traditionnel, j’√©tais oblig√© de conc√©der chaque fois qu’un d√©saccord survenait, non pas parce que j’avais √©t√© convaincu de leur point de vue, mais parce qu’ils contr√īlaient plus de ressources et pouvaient d√©terminer si le livre allait √™tre imprim√© ou non. Mais avec notre arrangement horizontal, je pouvais recevoir des critiques dont je savais qu’elles visaient √† d√©velopper le livre jusqu’√† son potentiel le plus extr√™me, plut√īt que de simplement le faire mieux vendre sur un march√© abruti.

Certes, publier un livre n’est pas la plus grande r√©ussite, et le petit journal n’est certainement pas sur le point de prendre d’assaut le Palais d’hiver, aussi fougueux soit-il, mais l’un de nos arguments les plus fondamentaux est que l’anarchie est beaucoup plus courante qu’on ne nous l’a fait croire. Et bordel, si nous pouvons le faire fonctionner, vous le pouvez aussi.

Tout comme les autres histoires que nous avons racont√©es ici, l’histoire de nos r√©cits contient ses propres faiblesses. Nous aimerions √™tre les premiers √† les souligner. In√©vitablement, il manque quelques √©l√©ments. L’une est une question de r√©alisme. En r√©digeant ce livre, nous avons essay√© de ne pas romancer les exemples, bien qu’il soit clair que ces pages ne permettent pas une analyse compl√®te des forces et des faiblesses de chaque r√©volution ou exp√©rience sociale cit√©e. Cependant, nous avons voulu donner une indication de l’abondance des complexit√©s et des difficult√©s qui se cachent sous la surface de chaque exemple d’anarchie. Mais si le livre est couronn√© de succ√®s, si vous, les lecteurs, ne vous contentez pas de dire, Oh, c’est bien, l’anarchie est possible, puis de retourner √† vos vies, mais au contraire vous vous armez de ce savoir pour vous plonger dans la cr√©ation d’un monde anarchiste, vous d√©couvrirez rapidement par vous-m√™mes √† quel point c’est difficile.

La v√©rit√©, c’est que parfois l’anarchie ne fonctionne pas. Parfois, les gens n’apprennent pas √† coop√©rer, ou un certain groupe ne trouve jamais le moyen de partager les responsabilit√©s, ou encore les conflits internes laissent tout un mouvement √† plat ventre et incapable de survivre aux graves pressions du monde qui l’entoure. M√™me certains des exemples d√©crits dans ce livre ont fini par s’effondrer en raison de leurs propres d√©faillances internes. Dans d’autres cas, une communaut√© lib√©r√©e sera brutalement r√©prim√©e, un centre social squatt√© cr√©ant une bulle de libert√© par rapport √† l’√Čtat et au capital sera expuls√© par le propri√©taire, ou l’√Čtat trouvera une excuse pour vous enfermer pour avoir particip√© √† la lutte pour cr√©er un monde nouveau.

De nombreuses personnes qui se sont battues pour l’anarchie ont fini par mourir et √™tre vaincues, ou simplement d√©moralis√©es. Et leurs sacrifices ne seront pas c√©l√©br√©s si nous n’√©crivons pas cette histoire nous-m√™mes, pour tirer les le√ßons de leurs √©checs et √™tre inspir√©s par ce qu’ils ont gagn√©.

Un autre d√©faut de ce livre est que nous n’avons pas r√©ussi √† romancer suffisamment ces exemples. J’ai bien peur que notre tentative docile d’objectivit√© omette de montrer combien il est inspirant de mettre l’anarchie en pratique, malgr√© toutes les difficult√©s. Les histoires ici sont r√©elles, √† un niveau plus profond que ce que les notes de bas de page, la chronique des dates et des noms, peuvent exprimer. Certaines de ces histoires, je les ai v√©cues moi-m√™me, et elles sont envelopp√©es dans l’√©criture m√™me du livre. La satisfaction fastidieuse d’organiser des infoshops et d’apprendre √† utiliser le consensus, au m√©pris du terrain psychologique √©touffant des √Čtats-Unis, a √©t√© mon inspiration pour commencer un livre sur ce √† quoi ressemblerait r√©ellement un monde anarchiste. Alors que je n’avais pas encore termin√© ce projet, il m’a amen√© √† faire des recherches sur ce √† quoi l’anarchie avait d√©j√† ressembl√©. Sur un banc de parc √† Berlin, faisant une pause dans l’√©tude du mouvement autonome de cette ville, j’ai esquiss√© les grandes lignes de ce nouveau livre, et quelques semaines plus tard, √† Christiania, j’ai vu comment un quartier entier vivant dans l’anarchie semble parfaitement ordinaire.

Il m’est venu √† l’esprit que je pourrais rencontrer beaucoup d’autres histoires vivantes si je regardais. L’ann√©e suivante, je suis all√© dans un camp anarchiste de soixante-quinze ans aux Pays-Bas, et j’ai pataug√© dans une continuit√© de lutte dans laquelle le pass√© n’emprisonne pas le pr√©sent, mais le fertilise. Je me suis retrouv√© dans des villes de province ukrainiennes qui avaient autrefois renvers√© l’autorit√© et j’ai essay√© d’imaginer √† quoi elles ressemblaient, j’ai jardin√© dans un village anarchiste dans les montagnes d’Italie et j’ai ressenti jusqu’au plus profond de moi ce que signifie l’abolition du travail. En voyageant, j’ai correspondu avec un de mes meilleurs amis qui est parti √† Oaxaca pendant six mois et qui a particip√© √† la r√©bellion l√†-bas.

Comme il se doit, j’ai termin√© mon √©criture dans un squat de Barcelone, o√Ļ j’√©tais coinc√© en attendant mon proc√®s et menac√© de prison apr√®s une machination polici√®re. Le parc en bas de la rue √©tait autrefois la prison municipale, mais les anarchistes l’ont d√©molie en 1936. En 2007, notre centre social l’a repris pour protester contre notre expulsion imminente, en cr√©ant un magasin gratuit, en distribuant une s√©lection de livres de notre biblioth√®que, en racontant des histoires aux enfants. Contre toute attente, j’ai trouv√© ma survie li√©e au r√©seau d’espaces lib√©r√©s dans toute la ville, qui m’ont log√© et nourri. Et ces espaces, √† leur tour, d√©pendaient de nous tous qui nous battions pour les cr√©er et les d√©fendre.

Il en va de m√™me pour toutes les autres histoires que nous avons vues : aucune d’entre elles ne doit son existence aux spectateurs. Ces histoires montrent que l’anarchie peut fonctionner. Mais nous devons la construire nous-m√™mes. Le courage et la confiance dont nous avons besoin pour y parvenir ne se trouvent dans aucun livre. Ils nous appartiennent d√©j√†. Nous n’avons qu’√† les revendiquer.

Que ces histoires sautent de leurs pages et dans vos cŇďurs, et trouvent une nouvelle vie.

Peter Gelderloos

Barcelone, décembre 2008

Bibliographie

Emily Achtenberg, ‚ÄúCommunity Organizing and Rebellion : Neighborhood Councils in El Alto, Bolivia,‚ÄĚ Progressive Planning, No.172, Summer 2007.

Ackelsberg, Martha A., Free Women of Spain : Anarchism and the Struggle for the Emancipation of Women, Bloomington, IN : Indiana University Press, 1991.

William M. Adams and David M. Anderson, ‚ÄúIrrigation Before Development : Indigenous and Induced Change in Agricultural Water Management in East Africa,‚ÄĚ African Affairs, 1998.

AFL-CIO ‚ÄúFacts About Worker Safety and Health 2007.‚ÄĚ www.aflcio.org [viewed January 19, 2008]

Gemma Aguilar, ‚ÄúEls Okupes Fan la Feina que Oblida el Districte,‚ÄĚ Avui, Saturday, December 15, 2007.

Michael Albert, Parecon : Life After Capitalism, New York : Verso, 2003

Michael Albert, ‚ÄúArgentine Self Management,‚ÄĚ ZNet, November 3, 2005.

Anonyme, ‚ÄúLongo Ma√Į,‚ÄĚ Buiten de Orde, Summer 2008.

Anonyme, ‚ÄúPirate Utopias,‚ÄĚ Do or Die, No. 8, 1999.

Anonyme, ‚ÄúThe ‚ÄėOka Crisis‚Äô ‚ÄĚ Publication et distribution d√©centralis√©es, pas de dates ou d’informations de publication incluses.

Anonyme, ‚ÄúYou Cannot Kill Us, We Are Already Dead.‚ÄĚ Algeria‚Äôs Ongoing Popular Uprising, St. Louis : One Thousand Emotions, 2006.

Stephen Arthur, ‚Äú‚ÄėWhere License Reigns With All Impunity:‚Äô An Anarchist Study of the Rotinonsh√≥n:ni Polity,‚ÄĚ Northeastern Anarchist, No.12, Winter 2007. nefac.net

Paul Avrich, The Russian Anarchists, Oakland : AK Press, 2005.

Paul Avrich, The Modern School Movement : Anarchism and Education in the United States, Oakland : AK Press, 2005.

Roland H. Bainton, ‚ÄúThomas M√ľntzer, Revolutionary Firebrand of the Reformation.‚ÄĚ The Sixteenth Century Journal 13.2 (1982) : 3‚Äď16

Jan Martin Bang, Ecovillages : A Practical Guide to Sustainable Communities. Edinburgh : Floris Books, 2005.

Harold Barclay, People Without Government : An Anthropology of Anarchy, London : Kahn and Averill, 1982.

David Barstow, ‚ÄúU.S. Rarely Seeks Charges for Deaths in Workplace,‚ÄĚ New York Times, December 22, 2003.

Eliezer Ben-Rafael, Crisis and Transformation : The Kibbutz at Century‚Äôs End, Albany : State University of New York Press, 1997.

Jamie Bissonette, When the Prisoners Ran Walpole : A True Story in the Movement for Prison Abolition, Cambridge : South End Press, 2008.

Christopher Boehm, ‚ÄúEgalitarian Behavior and Reverse Dominance Hierarchy,‚ÄĚ Current Anthropology, Vol. 34, No. 3, June 1993.

Dmitri M. Bondarenko and Andrey V. Korotayev, Civilizational Models of Politogenesis, Moscow : Russian Academy of Sciences, 2000.

Franz Borkenau, The Spanish Cockpit, London : Faber and Faber, 1937.

Thomas A. Brady, Jr. & H.C. Erik Midelfort, The Revolution of 1525 : The German Peasants‚Äô War From a New Perspective. Baltimore : The Johns Hopkins University Press, 1981.

Jeremy Brecher, Strike‚ÄĮ! Revised Edition. Boston : South End Press, 1997.

Stuart Christie, We, the Anarchists‚ÄĮ! A study of the Iberian Anarchist Federation (FAI) 1927‚Äď1937, Hastings, UK : The Meltzer Press, 2000.

CIPO-RFM website, ‚ÄúOur Story,‚ÄĚ www.nodo50.org [viewed November 6, 2006]

Eddie Conlon, The Spanish Civil War : Anarchism in Action, Workers‚Äô Solidarity Movement of Ireland, 2nd edition, 1993.

CrimethInc., ‚ÄúThe Really Really Free Market : Instituting the Gift Economy,‚ÄĚ Rolling Thunder, No. 4, Spring 2007.

The Curious George Brigade, Anarchy In the Age of Dinosaurs, CrimethInc. 2003.

Diana Denham and C.A.S.A. Collective (eds.), Teaching Rebellion : Stories from the Grassroots Mobilization in Oaxaca, Oakland : PM Press, 2008.

Robert K. Dentan, The Semai : A Nonviolent People of Malaya. New York : Holt, Rinehart and Winston, 1979.

Jared Diamond, Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed, New York, Viking, 2005.

Dissent‚ÄĮ! Network ‚ÄúThe VAAAG : A Collective Experience of Self-Organization,‚ÄĚ www.daysofdissent.org.uk [viewed January 26, 2007]

Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974.

George R. Edison, MD, ‚ÄúThe Drug Laws : Are They Effective and Safe?‚ÄĚ The Journal of the American Medial Association. Vol. 239 No.24, June 16, 1978.

Martyn Everett, War and Revolution : The Hungarian Anarchist Movement in World War I and the Budapest Commune (1919), London : Kate Sharpley Library, 2006.

Patrick Fleuret, ‚ÄúThe Social Organization of Water Control in the Taita Hills, Kenya,‚ÄĚ American Ethnologist, Vol. 12, 1985.

Heather C. Flores, Food Not Lawns : How To Turn Your Yard Into A Garden And Your Neighborhood Into A Community, Chelsea Green, 2006.

The Freecycle Network, ‚ÄúAbout Freecycle,‚ÄĚ www.freecycle.org [viewed January 19 2008].

Peter Gelderloos, Consensus : A New Handbook for Grassroots Social, Political, and Environmental Groups, Tucson : See Sharp Press, 2006.

Peter Gelderloos and Patrick Lincoln, World Behind Bars : The Expansion of the American Prison Sell, Harrisonburg, Virginia : Signalfire Press, 2005.

Malcolm Gladwell, The Tipping Point : How Little Things Can Make a Big Difference. New York : Little, Brown, and Company, 2002.

Amy Goodman, ‚ÄúLouisiana Official : Federal Gov‚Äôt Abandoned New Orleans,‚ÄĚ Democracy Now‚ÄĮ!, September 7, 2005.

Amy Goodman, ‚ÄúLakota Indians Declare Sovereignty from US Government,‚ÄĚ Democracy Now‚ÄĮ!, December 26, 2007.

Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004.

Uri Gordon, Anarchy Alive‚ÄĮ! Anti-authoritarian Politics from Practice to Theory, London : Pluto Press, 2008.

David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Chicago : Prickly Paradigm Press, 2004.

David Graeber, ‚ÄúThe Shock of Victory,‚ÄĚ Rolling Thunder no. 5, Spring 2008.

Evan Henshaw-Plath, ‚ÄúThe People‚Äôs Assemblies in Argentina,‚ÄĚ ZNet, March 8, 2002.

Neille Ilel, ‚ÄúA Healthy Dose of Anarchy : After Katrina, nontraditional, decentralized relief steps in where big government and big charity failed,‚ÄĚ Reason Magazine, December 2006.

Inter-Press Service, ‚ÄúCuba : Rise of Urban Agriculture,‚ÄĚ February 13, 2005.

Interview with Marcello, ‚ÄúCriticisms of the MST,‚ÄĚ February 17, 2009, Barcelona.

Derrick Jensen, A Language Older Than Words, White River Junction, Vermont : Chelsea Green Publishing Company, 2000.

John Jordan and Jennifer Whitney, Que Se Vayan Todos : Argentina‚Äôs Popular Rebellion, Montreal : Kersplebedeb, 2003.

Michael J. Jordan, ‚ÄúSex Charges haunt UN forces,‚ÄĚ Christian Science Monitor, November 26, 2004.

George Katsiaficas, The Subversion of Politics : European Autonomous Social Movements and the Decolonization of Everyday Life. Oakland : AK Press, 2006.

George Katsiaficas, ‚ÄúComparing the Paris Commune and the Kwangju Uprising,‚ÄĚ www.eroseffect.com [viewed May 8, 2008]

Lawrence H. Keeley, War Before Civilization. Oxford : Oxford University Press, 1996.

Roger M. Keesing, Andrew J. Strathern, Cultural Anthropology : A Contemporary Perspective, 3rd Edition, New York : Harcourt Brace & Company, 1998.

Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004.

Elli King, ed., Listen : The Story of the People at Taku Wakan Tipi and the Reroute of Highway 55, or, The Minnehaha Free State, Tucson, AZ : Feral Press, 1996.

Aaron Kinney, ‚ÄúHurricane Horror Stories,‚ÄĚ Salon.com October 24, 2005.

Pierre Kropotkine, Champs, Usines et Ateliers, Stock, 1910.

Wolfi Landstreicher, ‚ÄúAutonomous Self-Organization and Anarchist Intervention,‚ÄĚ Anarchy : a Journal of Desire Armed. No. 58 (Fall/Winter 2004‚Äď5), p. 56

Gaston Leval, Espagne Libertaire (1936 – 1939), √Čditions du Cercle, 1971.

A.W. MacLeod, Recidivism : a Deficiency Disease, Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 1965.

Alan MacSimoin, ‚ÄúThe Korean Anarchist Movement,‚ÄĚ a talk in Dublin, September 1991.

Sam Mbah and I.E. Igariway, African Anarchism : The History of a Movement, Tucson : See Sharp Press, 1997.

The Middle East Media Research Institute, ‚ÄúAlgerian Berber Dissidents Promote Programs for Secularism and Democracy in Algeria,‚ÄĚ Special Dispatch Series No. 1308, October 6, 2006, memri.org

George Mikes, The Hungarian Revolution, London : Andre Deutsch, 1957.

Cahal Milmo, ‚ÄúOn the Barricades : Trouble in a Hippie Paradise,‚ÄĚ The Independent, May 31, 2007.

Bonnie Anna Nardi, ‚ÄúModes of Explanation in Anthropological Population Theory : Biological Determinism vs. Self-Regulation in Studies of Population Growth in Third World Countries,‚ÄĚ American Anthropologist, vol. 83, 1981.

Nathaniel C. Nash, ‚ÄúOil Companies Face Boycott Over Sinking of Rig,‚ÄĚ The New York Times, June 17, 1995.

Oscar Olivera, Cochabamba‚ÄĮ! Water Rebellion in Bolivia, Cambridge : South End Press, 2004.

George Orwell, La Catalogne Libre (1936-1937), traduction d’Yvonne Davet, Paris, Gallimard, 1955 (r√©√©dition de cette m√™me traduction sous le titre Hommage √† la Catalogne, Champ libre, 1982) (√©dition originale : Homage to Catalonia, London : Martin Secker & Warburg Ltd., 1938.)

Oxfam America, ‚ÄúHavana‚Äôs Green Revelation,‚ÄĚ www.oxfamamerica.org [consult√© le 5 d√©cembre 2005]

Philly’s Pissed, www.phillyspissed.net [consulté le 20 mai 2008]

Daryl M. Plunk, ‚ÄúSouth Korea‚Äôs Kwangju Incident Revisited,‚ÄĚ The Heritage Foundation, No. 35, September 16, 1985.

Rappaport, R.A. (1968), Pigs for the Ancestors : Ritual in the Ecology of a New Guinea People. New Haven : Yale University Press.

RARA, Revolutionaire Anti-Racistische Actie Communiqu√©s van 1990‚Äď1993. Gent : 2004.

Revolutionary Association of Women of Afghanistan ‚ÄúAbout RAWA,‚ÄĚ www.rawa.org Viewed June 22, 2007

James C. Scott, Seeing Like a State : How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, New Haven : Yale University Press, 1998.

James C. Scott, ‚ÄúCivilizations Can‚Äôt Climb Hills : A Political History of Statelessness in Southeast Asia,‚ÄĚ lecture at Brown University, Providence, Rhode Island, February 2, 2005.

Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection alg√©rienne, √Čditions de l’Encyclop√©die des Nuisances, 2001.

Nirmal Sengupta, Managing Common Property : Irrigation in India and The Philippines, New Delhi : Sage, 1991.

Carmen Sirianni, ‚ÄúWorkers Control in the Era of World War I : A Comparative Analysis of the European Experience,‚ÄĚ Theory and Society, Vol. 9, 1980.

Alexandre Skirda, Nestor Makhno, Anarchy‚Äôs Cossack : The Struggle for Free Soviets in the Ukraine 1917‚Äď1921, London : AK Press, 2005.

Eric Alden Smith, Mark Wishnie, ‚ÄúConservation and Subsistence in Small-Scale Societies,‚ÄĚ Annual Review of Anthropology, Vol. 29, 2000, pp. 493‚Äď524.

‚ÄúSolidarity with the Communities of CIPO-RFM in Oaxaca,‚ÄĚ Presentation at the Montreal Anarchist Bookfair, Montreal, May 21, 2006.

Georges Sossenko, ‚ÄúReturn to the Spanish Civil War,‚ÄĚ Presentation at the Montreal Anarchist Bookfair, Montreal, May 21, 2006.

Jac Smit, Annu Ratta and Joe Nasr, Urban Agriculture : Food, Jobs and Sustainable Cities, UNDP, Habitat II Series, 1996.

Melford E. Spiro, Kibbutz : Venture in Utopia, New York : Schocken Books, 1963.

‚ÄúThe Stonehenge Free Festivals, 1972‚Äď1985.‚ÄĚ www.ukrockfestivals.com [consult√© le 8 mai 2008].

Dennis Sullivan and Larry Tifft, Restorative Justice : Healing the Foundations of Our Everyday Lives, Monsey, NY : Willow Tree Press, 2001.

Joy Thacker, Whiteway Colony : The Social History of a Tolstoyan Community, Whiteway, 1993.

Colin Turnbull, The Mbuti Pygmies : Change and Adaptation. Philadelphia : Harcourt Brace College Publishers, 1983.

Marcele Valente, ‚ÄúThe Rise and Fall of the Great Bartering Network in Argentina.‚ÄĚ Inter-Press Service, November 6, 2002.

Judith Van Allen ‚Äú‚ÄėSitting On a Man‚Äô : Colonialism and the Lost Political Institutions of Igbo Women.‚ÄĚ Canadian Journal of African Studies. Vol. ii, 1972. 211‚Äď219.

Johan M.G. van der Dennen, ‚ÄúRitualized ‚ÄėPrimitive‚Äô Warfare and Rituals in War : Phenocopy, Homology, or…?‚ÄĚ rechten.eldoc.ub.rug.nl

H. Van Der Linden, ‚ÄúEen nieuwe overheidsinstelling : het waterschap circa 1100‚Äď1400‚ÄĚ in D.P. Blok, Algemene Geschiednis der Nederlanden, deel III. Haarlem : Fibula van Dishoeck, 1982, pp. 60‚Äď76

Wikipedia, ‚ÄúAsamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca,‚ÄĚ en.wikipedia.org /wiki/APPO [consult√© le 6 novembre 2006]

Wikipedia, ‚ÄúThe Freecycle Network,‚ÄĚ en.wikipedia.org [consult√© le 19 janvier 2008]

Wikipedia, ‚ÄúGwangju massacre,‚ÄĚ en.wikipedia.org [consult√© le 3 novembre 2006]

Wikipedia, ‚ÄúThe Iroquois League,‚ÄĚ en.wikipedia.org [consult√© le 22 juin 2007]

William Foote Whyte and Kathleen King Whyte, Making Mondragon : The Growth and Dynamics of the Worker Cooperative Complex, Ithaca, New York : ILR Press, 1988.

Kristian Williams, Our Enemies in Blue. Brooklyn : Soft Skull Press, 2004.

Peter Lamborn Wilson, Pirate Utopias, Brooklyn : Autonomedia, 2003.

Daria Zelenova, ‚ÄúAnti-Eviction Struggle of the Squatters Communities in Contemporary South Africa,‚ÄĚ paper presented at the conference ‚ÄúHierarchy and Power in the History of Civilizations,‚ÄĚ at the Russian Academy of Sciences, Moscow, June 2009.

Howard Zinn, A People‚Äôs History of the United States. New York : Perrenial Classics Edition, 1999.

[76]Les deux citations d’observateurs viennent de Jamie Bissonette, When the Prisoners Ran Walpole : a true story in the movement for prison abolition, Cambridge : South End Press, 2008, p. 160.

[1] Sam Mbah et I.E. Igariway √©crivent qu’avant le contact colonial, presque toutes les soci√©t√©s africaines traditionnelles √©taient des “anarchies”, et ils avancent un argument solide √† cet effet. On pourrait aussi dire la m√™me chose des autres continents. Mais comme l’auteur ne vient d’aucune de ces soci√©t√©s, et comme la culture occidentale croit traditionnellement qu’elle a le droit de repr√©senter d’autres soci√©t√©s de mani√®re int√©ress√©e, il est pr√©f√©rable d’√©viter ces caract√©risations g√©n√©rales, tout en s’effor√ßant de tirer des enseignements de ces exemples.

[2] ‚ÄúThe Really Really Free Market : Instituting the Gift Economy,‚ÄĚ Rolling Thunder, No. 4 Spring 2007, p. 34.

[3] Robert K. Dentan, The Semai : A Nonviolent People of Malaya. New York : Holt, Rinehart and Winston, 1979, p. 48.

[4] Christopher Boehm, ‚ÄúEgalitarian Behavior and Reverse Dominance Hierarchy,‚ÄĚ Current Anthropology, Vol. 34, No. 3, June 1993.

[5] Amy Goodman, ‚ÄúLouisiana Official : Federal Gov‚Äôt Abandoned New Orleans,‚ÄĚ Democracy Now, September 7, 2005. Fox News, CNN et le New York Times ont tous rapport√© √† tort des meurtres et des bandes de violeurs itin√©rants dans le Superdome, o√Ļ les r√©fugi√©s se sont rassembl√©s pendant la temp√™te. (Aaron Kinney, ‚ÄúHurricane Horror Stories,‚ÄĚ Salon.com)

[6] Jesse Walker (‚ÄúNightmare in New Orleans : Do disasters destroy social cooperation?‚ÄĚ Reason Online, September 7, 2005) cite les √©tudes du sociologue E.L. Quarantelli, qui a constat√© que “Apr√®s le cataclysme, les liens sociaux se renforceront, le volontariat explosera, la violence sera rare…”.

[7] Roger M. Keesing, Andrew J. Strathern, Cultural Anthropology : A Contemporary Perspective, 3rd Edition, New York : Harcourt Brace & Company, 1998, p.83.

[8] Judith Van Allen ‚ÄúSitting On a Man‚ÄĚ : Colonialism and the Lost Political Institutions of Igbo Women.‚ÄĚ Canadian Journal of African Studies. Vol. ii, 1972, pp. 211‚Äď219.

[9] Johan M.G. van der Dennen, ‚ÄúRitualized ‚ÄėPrimitive‚Äô Warfare and Rituals in War : Phenocopy, Homology, or…?‚ÄĚ rechten.eldoc.ub.rug.nl Parmi d’autres exemples, van der Dennen cite les montagnards de Nouvelle-Guin√©e, parmi lesquels des bandes en guerre s’affrontaient, criaient des insultes et tiraient des fl√®ches qui n’avaient pas de plumes et ne pouvaient donc pas √™tre vis√©es, tandis qu’une autre bande sur la ligne de touche criait qu’il √©tait mal pour des fr√®res de se battre et essayait de calmer la situation avant que le sang ne soit vers√©. La source originale de ce r√©cit est Rappaport, R.A. (1968), Pigs for the Ancestors : Ritual in the Ecology of a New Guinea People. New Haven : Yale University Press.

[10] ‚ÄúThe Aims and Means of the Catholic Worker,‚ÄĚ The Catholic Worker, May 2008.

[11] Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004. Le taux de meurtres des Semai, p. 191, les autres taux de meurtres p. 149. Le faible taux de meurtres en Norv√®ge montre que les soci√©t√©s industrielles peuvent aussi √™tre pacifiques. Il convient de noter que la Norv√®ge a l’un des √©carts de richesse les plus faibles de tous les pays capitalistes, et qu’elle est √©galement peu d√©pendante de la police et des prisons. La majorit√© des litiges civils et de nombreuses affaires p√©nales en Norv√®ge sont r√©gl√©s par la m√©diation (p. 163).

[12] Robert K. Dentan, The Semai : A Nonviolent People of Malaya. New York : Holt, Rinehart and Winston, 1979, p. 59.

[13] Dmitri M. Bondarenko and Andrey V. Korotayev, Civilizational Models of Politogenesis, Moscow : Russian Academy of Sciences, 2000.

[14] Harold Barclay, People Without Government : An Anthropology of Anarchy, London : Kahn and Averill, 1982, p. 98.

[15] Christopher Boehm, ‚ÄúEgalitarian Behavior and Reverse Dominance Hierarchy,‚ÄĚ Current Anthropology, Vol. 34, No. 3, June 1993.

[16] Les victoires du mouvement et l’√©chec du FMI et de la Banque mondiale sont argument√©s par David Graeber dans “The Shock of Victory,” Rolling Thunder no. 5, Spring 2008.

[17] Les paragraphes concernant le peuple des collines et l’Asie du Sud-Est sont bas√©s sur James C. Scott, “Civilizations Can’t Climb Hills : A Political History of Statelessness in Southeast Asia”, conf√©rence √† l’universit√© de Brown, Providence, Rhode Island, 2 f√©vrier 2005.

[18] Alan MacSimoin, ‚ÄúThe Korean Anarchist Movement,‚ÄĚ a talk in Dublin, September 1991. MacSimoin references Ha Ki-Rak, A History of the Korean Anarchist Movement, 1986.

[19] Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974, p. 73.

[20] Ditto, p. 73. La statistique sur Graus provient de la p. 140.

[21] Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, London : Freedom Press, 1975, pp. 206‚Äď207.

[22] Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974, p. 113.

[23] Les critiques de ce paragraphe et des suivants sont bas√©es sur une interview de Marcello, ‚ÄúCriticisms of the MST,‚ÄĚ February 17, 2009, Barcelona.

[24] Wikipedia, ‚ÄúAsamblea Popular de los Pueblos de Oaxaca,‚ÄĚ [consult√© le 6 novembre 2006]

[25] Diana Denham and C.A.S.A. Collective (eds.), Teaching Rebellion : Stories from the Grassroots Mobilization in Oaxaca, Oakland : PM Press, 2008, interview with Marcos.

[26] Ditto, interview with Ad√°n.

[27] Melford E. Spiro, Kibbutz : Venture in Utopia, New York : Schocken Books, 1963, pp. 90‚Äď91.

[28] Robert Fernea, ‚ÄúPutting a Stone in the Middle : the Nubians of Northern Africa,‚ÄĚ in Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004, p. 111.

[29] Alice Schlegel, ‚ÄúContentious But Not Violent : The Hopi of Northern Arizona‚ÄĚ in Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004.

[30] Melford E. Spiro, Kibbutz : Venture in Utopia, New York : Schocken Books, 1963, pp. 83‚Äď85.

[31] Gemma Aguilar, ‚ÄúEls okupes fan la feina que oblida el Districte,‚ÄĚ Avui, Saturday 15 December 2007, p. 43.

[32] Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004, p. 45.

[33] William Foote Whyte and Kathleen King Whyte, Making Mondragon : The Growth and Dynamics of the Worker Cooperative Complex, Ithaca, New York : ILR Press, 1988, p. 5.

[34] Malcolm Gladwell, The Tipping Point : How Little Things Can Make a Big Difference. New York : Little, Brown, and Company, 2002, pp. 183‚Äď187.

[35] Michael Albert, Parecon : Life After Capitalism, New York : Verso, 2003, pp. 104‚Äď105.

[36] Diana Denham and C.A.S.A. Collective (eds.), Teaching Rebellion : Stories from the Grassroots Mobilization in Oaxaca, Oakland : PM Press, 2008, interview with Tonia.

[37] Ditto, interview with Francisco.

[38] Cahal Milmo, ‚ÄúOn the Barricades : Trouble in a Hippie Paradise,‚ÄĚ The Independent, May 31, 2007.

[39] Techniquement, les anciens remplissent une fonction de reproduction car ils stockent des types d’informations obscures comme la fa√ßon de survivre aux catastrophes naturelles qui ne se produisent qu’une fois toutes les plusieurs g√©n√©rations. Ils peuvent √©galement servir √† accro√ģtre la coh√©sion sociale en augmentant le nombre de relations vivantes au sein de la communaut√© – par exemple, le nombre de personnes ayant les m√™mes grands-parents est beaucoup plus important que le nombre de personnes ayant les m√™mes parents. Toutefois, ces avantages en termes de survie ne sont pas imm√©diatement √©vidents et rien n’indique qu’une soci√©t√© humaine fasse de tels calculs lorsqu’elle d√©cide de nourrir ou non ses grands-parents √©dent√©s. En d’autres termes, le fait que nous nous pr√©valions des prestations des personnes √Ęg√©es est le reflet de notre g√©n√©rosit√© sociale habituelle.

[40] Gaston Leval, Collectives in the Spanish Revolution, London : Freedom Press, 1975, p. 270.

[41] Neille Ilel, ‚ÄúA Healthy Dose of Anarchy : After Katrina, nontraditional, decentralized relief steps in where big government and big charity failed,‚ÄĚ Reason Magazine, December 2006.

[42] Albany Free School website (viewed November 24, 2006) www.albanyfreeschool.com

[43] Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004, pp. 43‚Äď44.

[44] See chapter 5 in Uri Gordon, Anarchy Alive‚ÄĮ! Anti-authoritarian Politics from Practice to Theory, London : Pluto Press, 2008.

[45] The description of the New Guinea highlanders in Jared Diamond‚Äôs book (Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed, New York, Viking, 2005), particularly the portrayal of their curiosity, wit, and humanity, does a great service to dispelling the lingering imagery of so-called primitive peoples as grunting apes or noble savages.

[46] ‚ÄúWikipedia survives research test,‚ÄĚ BBC News 15 D√©cembre 2005 news.bbc.co.uk

[47] ‚ÄúEditorial administration, oversight and management‚ÄĚ Wikipedia, en.wikipedia.org

[48] Patrick Fleuret, ‚ÄúThe Social Organization of Water Control in the Taita Hills, Kenya,‚ÄĚ American Ethnologist, Vol. 12, 1985.

[49] Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974, p. 66.

[50] Ditto, p. 88.

[51] Toutes les citations et statistiques du paragraphe proviennent de Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974, pp. 88‚Äď92.

[52] Ditto, pp. 75‚Äď76

[53] George Katsiaficas, The Subversion of Politics : European Autonomous Social Movements and the Decolonization of Everyday Life. Oakland : AK Press, 2006, pp. 84‚Äď85

[54] The Stonehenge Free Festivals, 1972‚Äď1985. www.ukrockfestivals.com Viewed 8 May 2008.

[55] The Curious George Brigade, Anarchy In the Age of Dinosaurs, CrimethInc. 2003, pp. 106‚Äď120. The statistic from Ghana appears on page 115.

[56] Emily Achtenberg, ‚ÄúCommunity Organizing and Rebellion : Neighborhood Councils in El Alto, Bolivia,‚ÄĚ Progressive Planning, No.172, Summer 2007.

[57] Bien que l’auteur de l’article choisisse le terme de gouvernement, le concept sous-jacent ne doit pas √™tre mis sur un pied d’√©galit√© avec ce qui, dans la soci√©t√© occidentale, est consid√©r√© comme un gouvernement. Dans la tradition ayllu, le r√īle de chef n’est pas une position sociale privil√©gi√©e ou une position de commandement, mais une forme de “service communautaire”.

[58] Emily Achtenberg, ‚ÄúCommunity Organizing and Rebellion : Neighborhood Councils in El Alto, Bolivia,‚ÄĚ Progressive Planning, No.172, Summer 2007.

[59] All the quotes on Symphony Way come from Daria Zelenova, ‚ÄúAnti-Eviction Struggle of the Squatters Communities in Contemporary South Africa,‚ÄĚ paper presented at the conference ‚ÄúHierarchy and Power in the History of Civilizations,‚ÄĚ at the Russian Academy of Sciences, Moscow, June 2009.

[60] Oxfam America, ‚ÄúHavana‚Äôs Green Revelation,‚ÄĚ www.oxfamamerica.org [consult√© le 5 d√©cembre 2005]

[61] Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974, pp. 163‚Äď164.

[62] Cette th√©orie sur le sort de l’√ģle de P√Ęques est argument√©e de mani√®re convaincante dans Jared Diamond, Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed, New York, Viking, 2005.

[63] Eric Alden Smith, Mark Wishnie, ‚ÄúConservation and Subsistence in Small-Scale Societies,‚ÄĚ Annual Review of Anthropology, Vol. 29, 2000, pp. 493‚Äď524. ‚ÄúAvec l’augmentation de la densit√© de la population et de la centralisation politique, les communaut√©s peuvent d√©passer la taille et l’homog√©n√©it√© n√©cessaires aux syst√®mes endog√®nes de gestion communale‚ÄĚ (As population density and political centralization increases, communities may exceed the size and homogeneity needed for endogenous systems of communal management) (p. 505). Les auteurs ont √©galement soulign√© que l’ing√©rence coloniale et postcoloniale a mis fin √† de nombreux syst√®mes de gestion des ressources communales. Bonnie Anna Nardi, ‚ÄúModes of Explanation in Anthropological Population Theory : Biological Determinism vs. Self-Regulation in Studies of Population Growth in Third World Countries,‚ÄĚ American Anthropologist, vol. 83, 1981. Nardi souligne qu’√† mesure que la prise de d√©cision, la soci√©t√© et l’identit√© passent d’une √©chelle r√©duite √† une √©chelle nationale, le contr√īle de la f√©condit√© perd de son efficacit√© (p. 40).

[64] Bruce Stewart, quoted in Derrick Jensen, A Language Older Than Words, White River Junction, Vermont : Chelsea Green Publishing Company, 2000, p.162.

[65] Jared Diamond, Collapse : how societies choose to fail or succeed, New York : Viking, 2005, pp. 292‚Äď293

[66] Par exemple, les √Čtats-Unis et l’Europe occidentale, responsables de la plupart des gaz √† effet de serre dans le monde, forcent actuellement des centaines de millions de personnes √† mourir chaque ann√©e plut√īt que de r√©duire leur culture automobile et leurs √©missions.

[67] The ten percent figure and mention of the two attacks in Germany come from Nathaniel C. Nash, ‚ÄúOil Companies Face Boycott Over Sinking of Rig,‚ÄĚ The New York Times, June 17, 1995.

[68] Jared Diamond, Collapse : How Societies Choose to Fail or Succeed, New York : Viking, 2005, p. 277.

[69] H. Van Der Linden, ‚ÄúEen Nieuwe Overheidsinstelling : Het Waterschap circa 1100‚Äď1400‚ÄĚ in D.P. Blok, Algemene Geschiednis der Nederlanden, deel III. Haarlem : Fibula van Dishoeck, 1982, p. 64. Author‚Äôs translation.

[70] This analysis is well documented by Kristian Williams in Our Enemies in Blue. Brooklyn : Soft Skull Press, 2004.

[71] En 2005, 5.734 travailleurs ont √©t√© tu√©s par des blessures traumatiques au travail, et on estime que 50.000 √† 60.000 sont morts de maladies professionnelles, selon l’AFL-CIO “Facts About Worker Safety and Health 2007”. www.aflcio.org

De tous les meurtres de travailleurs par n√©gligence de l’employeur entre 1982 et 2002, moins de 2000 ont fait l’objet d’une enqu√™te du gouvernement, et parmi ceux-ci, 81 seulement ont abouti √† des condamnations et 16 seulement √† des peines de prison, bien que la peine maximale autoris√©e ait √©t√© de six mois, selon David Barstow, “U.S. Rarely Seeks Charges for Deaths in Workplace”, New York Times, 22 d√©cembre 2003.

[72] Ces statistiques sont largement disponibles aupr√®s du bureau du recensement am√©ricain, du minist√®re de la justice, de chercheurs ind√©pendants, de Human Rights Watch et d’autres organisations. On peut les trouver, par exemple, sur drugwarfacts.org [consult√© le 30 d√©cembre 2009].

[73] Wikipedia ‚ÄúSeattle General Strike of 1919,‚ÄĚ en.wikipedia.org [consult√© le 21 juin 2007]. Les sources imprim√©es cit√©es dans cet article incluent Jeremy Brecher, Strike‚ÄĮ! Revised Edition. South End Press, 1997‚ÄĮ; and Howard Zinn, A People‚Äôs History of the United States, Perrenial Classics Edition, 1999.

[74] Diana Denham and C.A.S.A. Collective (eds.), Teaching Rebellion : Stories from the Grassroots Mobilization in Oaxaca, Oakland : PM Press, 2008, interview with Cuatli.

[75] Alan Howard, ‚ÄúRestraint and Ritual Apology : the Rotumans of the South Pacific,‚ÄĚ in Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004, p. 42.

[77] On ne peut s’emp√™cher de comparer cette situation √† celle des Britanniques qui r√©pandent l’opium en Chine ou du gouvernement am√©ricain qui r√©pand le whisky parmi les indig√®nes et, plus tard, l’h√©ro√Įne dans les ghettos.

[78] Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004, pp. 66‚Äď68.

[79] Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004, pp. 73‚Äď79. The cross-cultural study is M.H. Ross, The Culture of Conflict, New Haven : Yale University Press, 1993.

[80] Graham Kemp and Douglas P. Fry (eds.), Keeping the Peace : Conflict Resolution and Peaceful Societies around the World, New York : Routledge, 2004, p. 163.

[81] Toutes les citations et statistiques sur les Navajos proviennent de Dennis Sullivan et Larry Tifft, Restorative Justice : Healing the Foundations of Our Everyday Lives, Monsey, NY : Willow Tree Press, 2001, pp. 53‚Äď59.

[82] www.harmfreezone.org [consulté le 24 novembre 2006]

[83] Philly’s Pissed, www.phillyspissed.net [consulté le 20 mai 2008]

[84] George R. Edison, MD, ‚ÄúThe Drug Laws : Are They Effective and Safe?‚ÄĚ The Journal of the American Medial Association. Vol. 239 No.24, June 16, 1978. A.W. MacLeod, Recidivism : a Deficiency Disease, Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 1965.

[85] Jamie Bissonette, When the Prisoners Ran Walpole : A True Story in the Movement for Prison Abolition, Cambridge : South End Press, 2008, p. 201. Consid√©rez √©galement les histoires de John Boone et d’autres bureaucrates pr√©sent√©es dans ce r√©cit.

[86] Certaines sources traditionnelles contestent encore que les Makhnovistes soient √† l’origine des pogroms antis√©mites en Ukraine. Dans Nestor Makhno, Anarchy‚Äôs Cossack, Alexandre Skirda retrace cette affirmation √† ses racines dans la propagande anti-Makhno, tout en citant des sources contemporaines hostiles qui reconnaissent que les Makhnovistes √©taient les seules unit√©s militaires √† ne pas mener de pogroms. Il fait √©galement r√©f√©rence √† la propagande des Makhnovistes qui attaquent l’antis√©mitisme comme un outil de l’aristocratie, aux milices juives qui ont combattu parmi les Makhnovistes, et aux actions contre les pogroms men√©es personnellement par Makhno.

[87] Paul Avrich, The Russian Anarchists, Oakland : AK Press, 2005, p. 218.

[88] Makhno esp√©rait que L√©nine et Trotsky √©taient motiv√©s par une vendetta personnelle contre lui plut√īt que par un d√©sir absolu d’√©craser les soviets libres, et qu’ils mettraient fin √† la r√©pression s’il partait.

[89] Alexandre Skirda, Nestor Makhno, Anarchy‚Äôs Cossack : The Struggle for Free Soviets in the Ukraine 1917‚Äď1921, London : AK Press, 2005, p. 314.

[90] Amy Goodman, ‚ÄúLakota Indians Declare Sovereignty from US Government,‚ÄĚ Democracy Now‚ÄĮ!, December 26, 2007.

[91] Extrait d’une brochure illustr√©e anonyme, ‚ÄúThe ‚ÄėOka Crisis‚Äô ‚ÄĚ

[92] Oscar Olivera, Cochabamba‚ÄĮ! Water War in Bolivia, Cambridge : South End Press, 2004.

[93] George Katsiaficas, The Subversion of Politics : European Autonomous Social Movements and the Decolonization of Everyday Life. Oakland : AK Press, 2006, p. 123

[94] Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection alg√©rienne, √Čditions de l’Encyclop√©die des Nuisances, 2001. (traduit en anglais par l’auteur). Les citations du paragraphe suivant viennent des pages 18 et 20.

[95] Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection alg√©rienne, √Čditions de l’Encyclop√©die des Nuisances, 2001. (traduit en anglais par l’auteur)

[96] Ditto, p.80 . En ce qui concerne le quatri√®me point, contrairement √† la soci√©t√© occidentale et √† ses diff√©rentes formes de pacifisme, la pacification du mouvement en Alg√©rie n’exclut pas l’autod√©fense ni m√™me le soul√®vement arm√©, comme le montre le point pr√©c√©dent concernant les martyrs. Elle indique plut√īt une pr√©f√©rence pour des r√©sultats pacifiques et consensuels plut√īt que pour la coercition et l’autorit√© arbitraire.

[97] Ditto, p.26.

[98] George Orwell, Homage to Catalonia, London : Martin Secker & Warburg Ltd., 1938, pp.26‚Äď28.

[99] Il y avait 40 000 militants anarchistes arm√©s rien qu’√† Barcelone et dans la r√©gion environnante. Le gouvernement catalan aurait √©t√© effectivement aboli si la CNT l’avait simplement ignor√©, au lieu d’entamer des n√©gociations. Stuart Christie, We, the Anarchists‚ÄĮ! A study of the Iberian Anarchist Federation (FAI) 1927‚Äď1937, Hastings, UK : The Meltzer Press, 2000, p. 106.

[100] Ditto, p. 101

[101] John Jordan and Jennifer Whitney, Que Se Vayan Todos : Argentina‚Äôs Popular Rebellion, Montreal : Kersplebedeb, 2003, p. 56.

[102] Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004.

[103] John Jordan and Jennifer Whitney, Que Se Vayan Todos : Argentina‚Äôs Popular Rebellion, Montreal : Kersplebedeb, 2003, p. 9.

[104] George Katsiaficas, “Comparing the Paris Commune and the Kwangju Uprising”, www.eroseffect.com. Le fait que la r√©sistance √©tait “bien organis√©e” provient d’un rapport de la fondation conservatrice Heritage Foundation, Daryl M. Plunk, “South Korea’s Kwangju Incident Revisited”, The Heritage Foundation, n¬į 35, 16 septembre 1985.

[105] Des biens produits de manière écologique, par des travailleurs qui reçoivent un salaire vital dans des conditions de travail plus saines.

[106] Sam Dolgoff, The Anarchist Collectives, New York : Free Life Editions, 1974, p. 71.

[107] David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Chicago : Prickly Paradigm Press, 2004, pp. 54‚Äď55.

[108] John Jordan and Jennifer Whitney, Que Se Vayan Todos : Argentina‚Äôs Popular Rebellion, Montreal : Kersplebedeb, 2003, pp. 42‚Äď52.

[109] Ditto, pp. 43‚Äď44.

[110] Diana Denham and C.A.S.A. Collective (eds.), Teaching Rebellion : Stories from the Grassroots Mobilization in Oaxaca, Oakland : PM Press, 2008, interview with Yescka.

[111] Ditto, interview avec Leyla.

[112] ‚ÄúLongo Ma√Į,‚ÄĚ Buiten de Orde, Summer 2008, p.38. Traduction en anglais par l’auteur.

[113] Natasha Gordon and Paul Chatterton, Taking Back Control : A Journey through Argentina‚Äôs Popular Uprising, Leeds (UK) : University of Leeds, 2004.

[114] Pour ceux qui ne savent pas lire le fran√ßais ou l’espagnol, Firestarter Press a publi√© en 2004 un bon zine sur cette insurrection, intitul√© ‚ÄúYou Cannot Kill Us, We Are Already Dead.‚ÄĚ Algeria‚Äôs Ongoing Popular Uprising.

[115] Paul Avrich, The Russian Anarchists, Oakland : AK Press, p. 212‚Äď213.

[116] Harold Barclay, People Without Government : An Anthropology of Anarchy, London : Kahn and Averill, 1982, p. 57.

[117] ‚ÄúPirate Utopias,‚ÄĚ Do or Die, No. 8, 1999, pp. 63‚Äď78.

[118] Pour ne citer qu’un exemple, les missions “humanitaires” de l’ONU ont √©t√© prises √† plusieurs reprises en train de mettre en place des r√©seaux de trafic sexuel dans les pays o√Ļ elles sont stationn√©es pour le maintien de la paix. “Mais le probl√®me va au-del√† du Kosovo et du trafic sexuel. Partout o√Ļ l’ONU a mis en place des op√©rations ces derni√®res ann√©es, diverses violations des droits des femmes semblent suivre”. Michael J. Jordan, “Sex Charges haunt UN forces,” Christian Science Monitor, 26 novembre 2004. Ce que la presse grand public ne peut pas aller jusqu’√† admettre, c’est que cette r√©alit√© est universelle pour les militaires, qu’ils portent ou non un casque bleu.

[119] ‚ÄúAbout RAWA,‚ÄĚ www.rawa.org [consult√© le 22 juin 2007]

[120] Voir la citation de van der Dennen et Rappaport au chapitre 1.

[121] Harold Barclay, People Without Government : An Anthropology of Anarchy, London : Kahn and Averill, 1982, p. 122.

[122] Les traditions orales Haudennosaunne ont toujours maintenu cette date ancienne, mais les anthropologues blancs racistes ont √©cart√© cette affirmation et ont estim√© que la ligue a commenc√© dans les ann√©es 1500. Certains ont m√™me √©mis l’hypoth√®se que la constitution des cinq nations a √©t√© r√©dig√©e avec l’aide de l’Europe. Mais des preuves arch√©ologiques r√©centes et l’enregistrement d’une √©clipse solaire co√Įncidente ont √©tay√© les histoires orales, prouvant que la f√©d√©ration √©tait leur propre invention. Wikipedia, “La ligue iroquoise”, fr.wikipedia.org [consult√© sur http : //en.wikipedia.org/wiki/Iroquois_League le 22 juin 2007]

[123] Stephen Arthur, ‚ÄúWhere License Reigns With All Impunity:‚ÄĚ An Anarchist Study of the Rotinonsh√≥n:ni Polity,‚ÄĚ Northeastern Anarchist No. 12, hiver 2007 nefac.net

[124] Voir, par exemple, Dmitri M. Bondarenko and Andrey V. Korotayev, Civilizational Models of Politogenesis, Moscow : Russian Academy of Sciences, 2000.

[125] L’argument selon lequel certaines soci√©t√©s ont pu conqu√©rir le monde en raison de conditions g√©ographiques plut√īt que d’une quelconque sup√©riorit√© inh√©rente est habilement pr√©sent√© par Jared Diamond dans Guns, Germs, and Steel : The Fates of Human Societies. New York : W.W. Norton, 1997.


Article publié le 13 Ao√Ľt 2020 sur Fr.theanarchistlibrary.org