Octobre 23, 2020
Par Paris Luttes
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A sa parution en 2018, la traduction française du livre de Peter Gelderloos Comment la non-violence protĂšge l’État avait fait un certain bruit. Et pour cause : ce que beaucoup de militant-e-s (dont je faisais partie) jugeaient jusque-lĂ  Ă©vident – Ă  savoir que nos luttes devaient ĂȘtre menĂ©es pacifiquement – Ă©tait ouvertement mis en cause.

Lorsque j’ai lu le livre, il y a deux ans, je me souviens l’avoir trouvĂ© dĂ©routant. Je ne savais tout simplement pas quoi penser des arguments de Peter Gelderloos. Devais-je me laisser convaincre ? Fallait-il que je renonce Ă  mes positions non-violentes ?

RĂ©cemment, je me suis donc mis en tĂȘte de le lire une seconde fois, avec la ferme intention de me faire un avis plus tranchĂ©.

La conclusion Ă  laquelle je suis parvenu est la suivante. J’étais dans l’erreur : la non-violence est effectivement une position intenable. Cependant, la proposition alternative de Peter Gelderloos (selon laquelle, pour faire simple, un mode d’action est lĂ©gitime dans la seule mesure oĂč il est efficace) me paraĂźt, elle aussi, poser certains problĂšmes.

Dans ce petit texte j’essaie d’expliquer les raisons pour lesquelles cette position me semble ĂȘtre la plus juste et de proposer quelques pistes de rĂ©flexion pour rĂ©soudre ces problĂšmes.

Celles et ceux qui n’ont pas encore lu le livre y trouveront Ă©galement un rĂ©sumĂ© de la thĂšse qu’il dĂ©fend et des principaux arguments qui la soutiennent.

La notion de non-violence

Avant toute chose, il me semble important de revenir sur la notion de non-violence, au sens oĂč Peter Gelderloos l’emploie dans le livre, car elle peut porter Ă  confusion.

Nous utilisons parfois ce mot pour dĂ©signer la position des militant-e-s qui refusent, Ă  titre purement personnel, d’utiliser la violence. Ce n’est pas Ă  cette position que le livre s’attaque :

Rappelons un point crucial : les critiques de ce livre ne visent pas des actions spĂ©cifiques ne faisant pas montre d’une attitude violente, comme un rassemblement pacifique, pas plus qu’elles ne visent des activistes spĂ©cifiques qui choisissent de se consacrer au travail non combatif, comme le soin ou la construction de relations communautaires [1].

Pour Peter Gelderloos, la non-violence est autre chose. Elle est la position de celles et ceux qui affirment que tou-tes-s les militant-e-s doivent s’abstenir de recourir Ă  la violence, faute de quoi elles/ils ne peuvent pas ĂȘtre considĂ©rĂ©-e-s comme des alliĂ©-e-s :

Lorsque je parle des pacifistes et des partisans de la non-violence, je fais rĂ©fĂ©rence Ă  ceux qui tentent d’imposer leur idĂ©ologie au mouvement tout entier, et de dissuader d’autres activistes de s’impliquer de maniĂšre plus militante (y compris Ă  l’aide de la violence), ou qui refusent de soutenir d’autres activistes en raison de leur forme de militantisme [2].

A cette position, l’auteur oppose le principe de la « diversitĂ© des tactiques Â». Ce principe est relativement simple : toutes les tactiques qui sont efficaces doivent pouvoir ĂȘtre utilisĂ©es, qu’elles soient violentes ou non :

Nous pensons que les tactiques doivent ĂȘtre choisies en fonction des situations particuliĂšres et non pas d’un code moral universel immuable. Nous pensons aussi que les moyens expriment les fins, et nous ne voulons pas que nos actions perpĂ©tuent immanquablement une dictature ou une forme de sociĂ©tĂ© qui ne respecte pas le vivant et la libertĂ© [3].

Bien entendu, si nous jugeons que certaines de ces tactiques sont trop radicales pour nous, nous ne sommes pas tenu-e-s de les utiliser nous-mĂȘmes. Mais nous sommes tenu-e-s, au moins, de laisser la libertĂ© aux autres militant-e-s de les choisir et de rester solidaires avec elles/eux lorsqu’elles/ils le font.

Les arguments du livre contre la non-violence (et pour la diversité des tactiques)

Maintenant que j’ai clarifiĂ© la notion de non-violence, je voudrais exposer rapidement l’argumentaire qu’utilise Peter Gelderloos pour critiquer cette position et dĂ©fendre celle de la diversitĂ© des tactiques.

Chaque chapitre du livre profĂšre une accusation particuliĂšre Ă  l’encontre de la non-violence. Celle-ci est ainsi taxĂ©e successivement d’ĂȘtre « inefficace Â», « stratĂ©giquement infĂ©rieure Â», « Ă©tatiste Â», « raciste Â», « patriarcale Â» et « un leurre Â». A travers toutes ces critiques, c’est un seul et mĂȘme argument que l’auteur Ă©tire tout au long du livre. Cet argument peut ĂȘtre rĂ©sumĂ© de la façon suivante :

(1) Nous devons choisir le mode de lutte le plus efficace pour lutter contre l’État, le capitalisme, le patriarcat et le suprĂ©macisme blanc.

(2) La non-violence implique que nous ne devons employer que des tactiques pacifiques pour lutter contre l’État, le capitalisme, le patriarcat et le suprĂ©macisme blanc.

(3) Or, les tactiques pacifiques sont inefficaces lorsqu’elles ne sont pas couplĂ©es Ă  d’autres tactiques plus radicales.

(4) La non-violence n’est donc pas le mode de lutte le plus efficace pour lutter contre l’État, le capitalisme, le patriarcat et le suprĂ©macisme blanc. Le mode de lutte le plus efficace est la diversitĂ© des tactiques.

(5) Par conséquent, nous devons rejeter la non-violence et choisir la diversité des tactiques.

L’essentiel des dĂ©veloppements du livre sont consacrĂ©s Ă  dĂ©montrer le point (3). Pour ce faire, Peter Gelderloos analyse de nombreux Ă©pisodes de l’histoire des mouvements sociaux. Ce travail d’enquĂȘte est, d’ailleurs, l’un des principaux intĂ©rĂȘts de l’ouvrage. Il remet en cause la vision dominante que l’on donne souvent de certains combats politiques emblĂ©matiques du passĂ©.

Ainsi, Ă  propos du combat pour l’indĂ©pendance de l’Inde – qui, dans l’imaginaire collectif fut gagnĂ© exclusivement par le recours Ă  des tactiques pacifiques –, il Ă©crit :

En Inde, la non-violence n’était pas universelle. La rĂ©sistance contre le colonialisme britannique Ă©tait suffisamment diversifiĂ©e pour que la mĂ©thode gandhienne puisse ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une des formes du militantisme populaire. Dans le cadre de leur falsification mĂ©thodique et universelle, les pacifistes expurgent ces autres formes de rĂ©sistance de l’histoire qu’ils rapportent, et prĂ©tendent que Gandhi et ses disciples constituaient la colonne vertĂ©brale et la tĂȘte de la rĂ©sistance indienne. Les leaders importants comme Chandrasekhar Azad, qui combattit les colonisateurs britanniques les armes Ă  la main, et les rĂ©volutionnaires comme Bhagat Singh, qui gagna le soutien des masses en posant des bombes et en commettant des assassinats dans une lutte pour « renverser le capitalisme Ă©tranger et indien Â», sont ignorĂ©s [4].

De la mĂȘme maniĂšre, il dĂ©construit la reprĂ©sentation commune, largement mythifiĂ©e, du mouvement pour les droits civiques dont le rĂ©vĂ©rend Martin Luther King fut l’une des principales figures :

La croyance commune [
] veut que le mouvement contre l’oppression raciale aux États-Unis ait Ă©tĂ© principalement non-violent. Au contraire, bien que des groupes comme le Southern Christian Leadership Conference (SCLC) de Martin Luther King Jr. aient eu beaucoup de pouvoir et d’influence, les pauvres Noirs, qui constituaient la base populaire du mouvement, gravitaient autour de groupes militants rĂ©volutionnaires comme la Black Panther Party. Selon un sondage Harris de 1970, 66% des Afro-AmĂ©ricains affirmaient que le Black Panther Party les rendait fiers, et 43% que le parti incarnait leurs propres convictions [5].

L’ouvrage s’appuie Ă©galement sur d’autres exemples moins connus. Il cite notamment le cas des Industrial Workers of the World (IWW), un syndicat anarchiste amĂ©ricain trĂšs actif au dĂ©but du XXe siĂšcle et qui, Ă  partir du dĂ©but des annĂ©es 1910, dĂ©cida de ne plus entreprendre aucune action illĂ©gale (notamment des actions de sabotage). MalgrĂ© cette dĂ©cision, le pouvoir amĂ©ricain de l’époque n’hĂ©sita pas Ă  le rĂ©primer durement. Cette rĂ©pression fut payante puisqu’il put rapidement faire emprisonner des centaines de membres et parvint ainsi Ă  briser la dynamique favorable dont bĂ©nĂ©ficiait le mouvement. Cet exemple est intĂ©ressant parce que la rĂ©pression des anarchistes pendant cette pĂ©riode a Ă©galement concernĂ© d’autres groupes (comme les anarchistes italiens de la Nouvelle-Angleterre) qui, eux, n’avaient pas renoncĂ© Ă  l’usage de la violence. Et, d’aprĂšs Peter Gelderloos, elle a donnĂ© sur ces autres groupes, des rĂ©sultats beaucoup plus mitigĂ©s [6].

Pour donner un dernier exemple, il mentionne aussi la maniĂšre dont les pouvoirs publics amĂ©ricains ont rĂ©ussi, Ă  partir des annĂ©es 1970, Ă  utiliser la non-violence comme un moyen de garder les mouvements sociaux sous contrĂŽle, parfois mĂȘme avec la complicitĂ© de certain-e-s militant-e-s pacifistes :

Au cours des annĂ©es [suivant la pĂ©riode 1960-1970], la police a dĂ©veloppĂ© des stratĂ©gies de contrĂŽle, via des polices de proximitĂ©, afin d’amĂ©liorer son image et son contrĂŽle sur les communautĂ©s potentiellement subversives qui s’organisaient, ainsi que des tactiques de contrĂŽle des foules orientĂ©s vers la dĂ©sescalade. Les descriptions de ces tactiques reflĂštent exactement les recommandations des pacifistes concernant la « bonne Â» façon de tenir une manifestation. La police autorise des formes mineures de dĂ©sobĂ©issance tout en maintenant une communication avec les meneurs de la protestation, sur lesquels ils font pression par avance afin d’amener la manifestation Ă  se policer elle-mĂȘme. Les « peace marshals Â» (Ă©quivalent de nos « services de sĂ©curitĂ© Â», NdT), les auxiliaires de police et les autorisations de dĂ©filer sont autant d’aspects de cette stratĂ©gie [
] [7].

Pourquoi cet argument nous donne de bonnes raisons de rejeter la non-violence

L’argumentaire de Peter Gelderloos montre, de façon Ă  mon avis convaincante, que beaucoup de croyances trĂšs communes concernant l’efficacitĂ© relative des tactiques violentes et non-violentes sont des lĂ©gendes.

En effet, tout porte Ă  croire que, au moins dans la plupart des cas, lorsque les tactiques pacifiques sont employĂ©es seules – c’est-Ă -dire, sans qu’on y ajoute des mĂ©thodes plus offensives – elles sont complĂštement inefficaces.

La non-violence ne peut donc conduire qu’au maintien du status quo. Et, ce seul fait nous donne une bonne raison de la refuser.

L’ordre du monde est injuste et doit ĂȘtre transformĂ©. Dans ce contexte, si nous estimons que la seule stratĂ©gie acceptable est une stratĂ©gie complĂštement inoffensive, alors nous devenons les dĂ©fenseurs des systĂšmes d’oppression que nous devrions combattre.

En d’autre termes, la non-violence nous interdit, de fait, de mener une lutte juste et lĂ©gitime et, en cela elle est profondĂ©ment critiquable.

Les limites d’une approche centrĂ©e sur l’efficacitĂ© tactique et stratĂ©gique

Jusqu’ici, je n’ai abordĂ© que l’aspect nĂ©gatif de la thĂšse de Peter Gelderloos (la non-violence doit ĂȘtre rejetĂ©e). Mais cette thĂšse a aussi un aspect positif (la diversitĂ© des tactiques doit ĂȘtre acceptĂ©e). Et, sur ce second point, l’argument me paraĂźt beaucoup plus fragile.

Certes, le livre montre de façon convaincante que la non-violence est inefficace. Mais cela ne permet d’étayer que le point (3) de l’argument. Comme j’ai essayĂ© de le montrer un peu plus haut, cela suffit probablement Ă  rejeter la non-violence. Mais cela ne suffit pas Ă  dĂ©montrer que la diversitĂ© des tactiques est un principe juste. Pour que cette dĂ©monstration soit faite, il faut aussi que les points (1), (2) et (4) soient corrects.

Or, je pense que le point (1) soulĂšve une difficultĂ© : il implique que la lĂ©gitimitĂ© d’un mode d’action militante dĂ©pend entiĂšrement et exclusivement de son efficacitĂ©, ce qui est manifestement faux.

En effet, si cela Ă©tait vrai, alors nous ne pourrions pas expliquer pourquoi certaines tactiques – comme par exemple, tuer des personnes opprimĂ©es et imputer cet acte Ă  nos ennemi-e-s – sont inacceptables quelle que soit leur degrĂ© d’efficacitĂ©. C’est donc bien que l’efficacitĂ© ne fait pas tout. Il doit y avoir d’autres paramĂštres Ă  prendre en compte. Nous voudrions certainement demander par exemple : qui est la cible ? quel est la nature de l’objectif poursuivi ? quel rĂ©sultat sera obtenu pour quel niveau de violence ? etc.

Peut-on trouver une meilleure approche ?

Toutes ces critiques appellent une question : comment peut-on espĂ©rer trouver une meilleure rĂ©ponse au problĂšme de la lĂ©gitimitĂ© du recours Ă  la violence ?

Je pense que la bonne dĂ©marche consiste Ă  partir de l’idĂ©e selon laquelle tout recours Ă  la violence est en soi problĂ©matique et nĂ©cessite, en consĂ©quence, une justification particuliĂšre. Toute la question est alors de savoir quelles conditions doivent ĂȘtre rĂ©unis pour que cette justification existe.

Je n’ai pas la rĂ©ponse mais je suis persuadĂ© que nous pouvons inventer collectivement des principes d’action sur la base desquels il nous serait possible d’établir si une action violente est acceptable ou non, dans chaque cas oĂč cela est nĂ©cessaire.

Il me semble mĂȘme que c’est ce que nous avons fait jusqu’ici. Le principe de diversitĂ© des tactiques auquel Peter Gelderloos se rĂ©fĂšre est, Ă  l’origine, issu du mouvement altermondialiste de la fin des annĂ©es 1990 et du dĂ©but des annĂ©es 2000 [8].

Il Ă©tait alors conçu comme un moyen de permettre Ă  des militant-e-s dont les cultures politiques Ă©taient diffĂ©rentes de lutter ensemble. Les manifestant-e-s se rĂ©partissaient entre diffĂ©rentes « zones Â» (le black block, le pink block, etc.) en fonction du type d’actions qu’ils Ă©taient prĂšs Ă  mettre en oeuvre. Certains groupes privilĂ©giaient des maniĂšres de lutter trĂšs offensives alors que d’autres ne menaient que des actions pacifiques et non-violentes. Mais le plus important Ă©tait que tous soient solidaires et respectueux des choix des un-e-s et des autres.

Dans ce contexte particulier, je ne doute pas que la diversitĂ© des tactiques soit un bon principe. Ce qui me gĂȘne, c’est que l’on en fasse le principe unique sur lequel devrait reposer toute notre Ă©thique du recours Ă  la violence.

On peut, bien-sĂ»r, m’objecter que ces rĂ©ticences sont un peu thĂ©oriques. Aujourd’hui, nous ne posons pas de bombes, nous de commettons pas d’attentats et, plus gĂ©nĂ©ralement, nous ne faisons rien qui pose de sĂ©rieuses questions morales au nom de l’efficacitĂ©. DĂšs lors, ne pouvons-nous pas nous contenter du principe de diversitĂ© des tactiques ?

Cette objection n’est pas complĂštement infondĂ©e. Le contexte dans lequel nous nous trouvons est assez proche de celui dans lequel le principe de diversitĂ© des tactiques a Ă©tĂ© inventĂ©. En pratique, il est donc certainement suffisant pour nous permettre de lutter ensemble malgrĂ© nos divergences.

MalgrĂ© tout, je pense qu’il n’est pas inutile que nous nous interrogions sur ses limites et que nous poursuivions nos rĂ©flexions sur l’usage de la violence. Je vois deux principales raisons Ă  cela :

1) La situation actuelle n’est pas immuable. Il y a mĂȘme toutes les raisons de penser que les luttes sociales monteront en intensitĂ© dans les annĂ©es ou dĂ©cennies qui viennent. Il se peut donc que nous soyons, un jour, confrontĂ©-e-s Ă  des situations nouvelles face auxquelles nous ne pourrons plus nous reposer uniquement sur le principe de diversitĂ© des tactiques. Si ce jour doit arriver, le fait d’avoir dĂ©jĂ  rĂ©flĂ©chi au problĂšme nous sera profitable.

2) Beaucoup de partisan-e-s de la non-violence le sont pour des raisons qui n’ont rien Ă  voir avec l’efficacitĂ©, mais plutĂŽt avec le souci de respecter un code moral particulier (souvent inspirĂ© par des auteurs comme TolstoĂŻ ou Martin Luther King). Par consĂ©quent, si nous voulons les convaincre qu’elles/ils doivent se montrer plus tolĂ©rant-e-s vis-Ă -vis de modes d’actions alternatifs, nous avons certainement intĂ©rĂȘt Ă  explorer le problĂšme du recours Ă  la violence dans toute sa complexitĂ©. Leur faire voir que la non-violence est inefficace ne suffira pas. Nous devons leur opposer des arguments plus forts que cela : nous devons essayer de leur montrer que la violence satisfait toutes les conditions qui la rendent moralement justifiĂ©e dans un ensemble de cas oĂč elles/ils pensent qu’elle ne l’est pas.

Mais qu’est-ce que la violence ?

Pour finir, j’ai conscience que l’approche alternative que je viens de dĂ©crire n’est pas encore parfaitement satisfaisante car elle laisse une question importante en suspens : qu’est-ce qu’une action violente ?

RĂ©pondre Ă  cette question n’est pas si Ă©vident, comme Peter Gelderloos ne manque pas de le souligner dans le livre :

Lors d’un atelier que j’ai animĂ© sur les dĂ©fauts de la non-violence, j’ai organisĂ© un petit exercice pour dĂ©montrer Ă  quel point la notion de violence est vague. J’ai demandĂ© aux participants, un mĂ©lange de personnes soutenant la non-violence et d’autres une diversitĂ© de tactiques, de se placer Ă  un endroit si les actions de la liste que je leur lisais leur paraissaient violentes, et Ă  un autre si elles leur semblaient non violentes. Les actions s’étalaient de l’achat de vĂȘtements fabriquĂ©s dans un atelier clandestin, un loup qui tue un daim, ou le fait de tuer quelqu’un sur le point de faire sauter une bombe au milieu d’une foule, et ainsi de suite. Il n’y a eu presque aucun consensus ; certaines actions Ă©taient considĂ©rĂ©es comme violentes par certaines personnes et non violentes par d’autres [9].

Il estime d’ailleurs que c’est une raison de plus pour ne pas accorder trop d’importance Ă  la question la violence dans le cadre de la poursuite de nos luttes :

Est-il sensĂ© de fonder l’essentiel de notre stratĂ©gie, de nos alliances et de notre engagement autour d’un concept tellement flou qu’on ne peut trouver deux personnes pour s’accorder sur ce qu’il signifie ? [10]

Toutefois, cette idĂ©e ne me paraĂźt pas trĂšs convaincante. Tout ce que montre l’exercice auquel Peter Gelderloos fait rĂ©fĂ©rence, c’est qu’il y a plusieurs maniĂšres d’interprĂ©ter la notion de violence [11]. Mais ce constat vaut Ă©galement pour bien d’autres notions sur lesquelles nous nous basons pour dĂ©terminer notre engagement, nos stratĂ©gies et nos alliances : l’anarchisme, le capitalisme, l’égalitĂ©, la justice, l’autoritĂ© ou mĂȘme tout simplement la gauche et la droite. Faut-il conclure que nous avons tort de nous rĂ©fĂ©rer Ă  ces notions ? Évidemment non.

Voici une proposition alternative qui me paraĂźt plus raisonnable : la question de la violence est importante pour la dĂ©finition de nos stratĂ©gies, de nos alliances et de nos engagements. Aussi, nous devons discuter des conditions dans lesquelles son usage est justifiĂ©. Ceci indiquĂ©, lorsque nous voulons prendre position ou avoir une discussion sur ce sujet, il nous appartient de prĂ©ciser ce que nous entendons par « violence Â». Nous ne pouvons pas nous contenter de brandir ce terme de façon abstraite sans dire ce qu’il signifie pour nous. L’objet d’une discussion sur l’usage la violence est de dĂ©terminer quelles actions, prĂ©cisĂ©ment, sont lĂ©gitimes et quelles actions ne le sont pas. Une telle discussion ne peut donc ĂȘtre fructueuse que si les participant-e-s ont, peu ou prou, la mĂȘme chose en tĂȘte au moment oĂč elles/ils Ă©changent.

Bien-sĂ»r, cela s’applique aussi Ă  moi, qui suis en train d’écrire sur ce sujet. Voici donc ce que je peux dire : habituellement, lorsque je parle de violence dans le cadre d’une discussion sur l’action militante, j’ai essentiellement Ă  l’esprit des actions destinĂ©es Ă  blesser physiquement d’autres personnes. Toutefois, lorsque j’ai rĂ©digĂ© cet article, j’en ai retenu une conception un peu plus large. Je voulais que l’approche que j’y propose soit valable Ă©galement pour d’autres types d’actions qu’on qualifie parfois de violentes comme le sabotage, la casse et, plus gĂ©nĂ©ralement, tous les actes qui ont pour but de crĂ©er des dĂ©gĂąts matĂ©riels. Ceci prĂ©cisĂ©, je n’irais pas jusqu’à dire que des paroles un peu vĂ©hĂ©mentes ou des pancartes affichant des messages offensants sont des actes violents, au sens oĂč je l’entends ici. S’il fallait les considĂ©rer comme tels, alors je ne pense pas que les conclusions de cet article leurs seraient applicables.

Conclusion : ce qu’apporte le livre

Pour finir, je voudrais faire un point sur ce qu’apporte le livre. J’ai essayĂ© de montrer que la thĂšse qu’il dĂ©fend est incomplĂšte, mais je ne veux pas lui retirer ses nombreux mĂ©rites.

Le livre montre – Ă  celles et ceux qui veulent bien l’entendre – que la position de la non-violence ne tient pas, ce qui est dĂ©jĂ  beaucoup. Qui plus est, il attire notre attention sur une question importante qui n’était plus guĂšre discutĂ©e : celle de la lĂ©gitimitĂ© du recours Ă  la violence.

C’est Ă  nous, maintenant, de poursuivre la rĂ©flexion.




Source: Paris-luttes.info