Des membres du collectif antifasciste PopMob et du Rosehip Medic Collective de Portland fabriquent du gel hydroalcoolique à distribuer dans la collectivité.

La pandĂ©mie qui frappe de plein fouet la planĂšte depuis janvier 2020 a complĂštement changĂ©, temporairement du moins, la donne politique tandis que le confinement et l’interdiction des rassemblements impliquent que les mouvements sociaux ne peuvent plus recourir aux tactiques traditionnelles, dont les manifestations, pour dĂ©noncer les injustices et mettre de l’avant des alternatives. Or, loin d’ĂȘtre une parenthĂšse ou une sorte de suspension du temps, la pandĂ©mie constitue entre autres un phĂ©nomĂšne d’accĂ©lĂ©ration politique durant lequel les rapports de classe dĂ©ploient toute la violence dont ils sont capables. Les minoritĂ©s racisĂ©es et les quartiers populaires sont ainsi particuliĂšrement touchĂ©s par l’hĂ©catombe, la violence conjugale augmente au sein des familles confinĂ©es, les forces policiĂšres profitent de l’état d’urgence pour harceler et violenter leurs cibles habituelles encore plus qu’à l’accoutumĂ©e, les personnes issues de l’immigration, notamment asiatique, sont encore plus stigmatisĂ©es que d’habitude, les États multiplient les dĂ©crets forçant d’importants segments de la population Ă  travailler pour des salaires de misĂšre dans des conditions qui ne sont pas sĂ©curitaires au nom de la sacro-sainte Ă©conomie, etc. La pandĂ©mie exacerbe ainsi les inĂ©galitĂ©s et l’oppression. Il est donc d’autant plus nĂ©cessaire de nous organiser et de nous mobiliser.

Mais commençons par voir ce que fait l’extrĂȘme droite en temps de pandĂ©mie, pour ensuite parler de ce que font les mouvements antifascistes et antiracistes.

L’extrĂȘme droite et les mille et un complots

Bien que plus discrĂšte en raison du confinement, l’extrĂȘme droite s’en donne Ă  cƓur joie sur les mĂ©dias sociaux en rĂ©pandant des thĂ©ories complotistes toutes plus dĂ©lirantes les unes que les autres et en appelant parfois au soulĂšvement, voire Ă  la guerre civile, au nom de la nation. MĂȘme confinĂ©e principalement Ă  l’univers numĂ©rique, la peste brune reste toxique.

L’extrĂȘme droite est particuliĂšrement rĂ©ceptive aux thĂ©ories complotistes et contribue activement Ă  leur diffusion. Selon un sondage menĂ© en France du 24 au 26 mars 2020, 26 % de la population française pense que le coronavirus a Ă©tĂ© fabriquĂ© intentionnellement dans un laboratoire (pour un bon survol des origines du virus, cliquez ici). Cette proportion, dĂ©jĂ  importante, grimpe Ă  38 % au sein de l’électorat du Rassemblement national (RN, anciennement le Front national), principal parti d’extrĂȘme droite français. Seulement 32 % de son Ă©lectorat pense que le virus est apparu de maniĂšre naturelle.

De mĂȘme, aux États-Unis, selon un sondage du Pew Research Center menĂ© entre le 10 et le 16 mars 2020, 29 % de la population croit que le coronavirus a Ă©tĂ© fabriquĂ© intentionnellement (23 %) ou accidentellement (6 %) dans un laboratoire chinois. Comme en France, les segments les plus jeunes et les moins Ă©duquĂ©s de la population sont les plus susceptibles de cultiver de telles croyances. Et comme en France, la droite la plus conservatrice y est plus sensible : 21 % des dĂ©mocrates croient que le virus a Ă©tĂ© fabriquĂ© dans un laboratoire alors que la proportion est de 37 % parmi les rĂ©publicains et de 39 % parmi les rĂ©publicains les plus conservateurs.

La propension de l’extrĂȘme droite Ă  adhĂ©rer aux thĂ©ories complotistes est en partie le produit d’un discours anti-intellectuel et anti-scientifique qui part du principe que des Ă©lites mondialisĂ©es agissent dans l’ombre (bien que l’extrĂȘme gauche partage parfois une telle perspective, l’influence du marxisme et des thĂ©ories matĂ©rialistes en son sein implique qu’elle a plutĂŽt tendance Ă  insister sur les dynamiques structurelles et les rapports de pouvoir). De plus, elle cultive des mĂ©taphores biologiques pour parler de la nation et prĂ©sente souvent l’immigration comme un corps Ă©tranger et pathogĂšne; bref, presque comme un virus. Il y a donc une affinitĂ© entre le discours xĂ©nophobe de l’extrĂȘme droite et sa façon de percevoir la pandĂ©mie. Cette derniĂšre serait nĂ©cessairement une menace extĂ©rieure, animĂ©e par des forces malintentionnĂ©es, plutĂŽt qu’un accident naturel.

Enfin, les thĂ©ories complotistes se rĂ©pandent en raison des contradictions et des incohĂ©rences des gouvernements ainsi que du manque de transparence auquel ils ont recours pour dissimuler leurs prioritĂ©s et leurs erreurs dans la gestion de la pandĂ©mie. Toutes ces zones grises conduisent les divers acteurs politiques Ă  projeter leurs prĂ©jugĂ©s et leurs suspicions et Ă  Ă©tablir des ponts avec d’autres thĂ©ories complotistes, comme celles concernant les vaccins (les « anti-vaxxers Â») ou la technologie de communication 5G.

Dans son dĂ©lire, l’extrĂȘme droite alterne entre la paranoĂŻa (le coronavirus aurait Ă©tĂ© fabriquĂ© Ă  des fins machiavĂ©liques) et la dĂ©sinvolture, prĂ©tendant que le coronavirus ne serait pas aussi grave que ce qu’affirment les gouvernements et une entitĂ© « mondialiste Â» comme l’Organisation mondiale de la santĂ© (OMS). Il en dĂ©coule que la pandĂ©mie serait un vaste canular ou une stratĂ©gie de diversion pour imposer un agenda cachĂ© : vacciner de force toute la population (objectif qui serait promu par Bill Gates), implanter des puces Ă©lectroniques au moyen de faux vaccins, imposer le socialisme, ou rĂ©aliser un coup d’État pour instaurer une dictature « mondialiste Â».

Instrumentaliser la pandémie

Quelle que soit leur interprĂ©tation, les forces d’extrĂȘme droite instrumentalisent la pandĂ©mie pour dĂ©noncer de nouveau l’immigration (soi-disant responsable de la propagation du virus), rĂ©clamer la fermeture des frontiĂšres et faire l’apologie de la nation (cela dit, durant la pandĂ©mie, la plupart des forces politiques n’ont fait que rĂ©itĂ©rer ce qu’elles prĂ©conisaient dĂ©jĂ ). C’est par exemple le cas de Marine Le Pen en France et de Matteo Salvini en Italie. Au QuĂ©bec, comme nous le soulignions rĂ©cemment dans un article, le groupe nĂ©o-fasciste Atalante a collĂ© des banniĂšres portant des slogans tels que « Le Mondialisme Tue Â» et « Le Vaccin Sera Nationaliste Â». En phase avec leur posture habituelle, certains commentateurs populistes et rĂ©actionnaires, comme le chroniqueur rĂ©actionnaire Éric Duhaime, ont suggĂ©rĂ© que les ratĂ©s catastrophiques du gouvernement caquiste pour contenir l’épidĂ©mie sont en fait imputables aux rĂ©fugiĂ©-e-s. Duhaime a explicitement Ă©tabli un lien entre la situation critique de MontrĂ©al et le point de passage irrĂ©gulier du chemin Roxham.

D’autres branches de l’extrĂȘme droite vont beaucoup plus loin. C’est notamment le cas de nĂ©onazis influencĂ©s par James Mason, l’Atomwaffen Division et d’autres protagonistes de la branche rĂ©volutionnaire dite « accĂ©lĂ©rationniste Â», qui voit le coronavirus comme un antidote au « Grand remplacement Â» et au « gĂ©nocide blanc Â» et souhaite un effondrement de l’État afin de prĂ©cipiter un processus de revitalisation ethnonationaliste. Le virus apparaĂźt alors comme une arme biologique qui peut ĂȘtre utilisĂ©e contre les minoritĂ©s ethniques et raciales.

Manifestation contre les mesures de confinement Ă  l’AssemblĂ©e nationale, QuĂ©bec, le 17 mai 2020.

Depuis la mi-avril 2020, l’instrumentalisation politique de la pandĂ©mie a pris une nouvelle forme avec l’irruption de manifestations anti-confinement. Bien que marginales d’un point de vue numĂ©rique, elles ont souvent rĂ©ussi Ă  s’attirer une importante couverture mĂ©diatique. À MontrĂ©al, elles ont Ă©tĂ© peu suivies et n’ont mobilisĂ© qu’une poignĂ©e d’énergumĂšnes. À QuĂ©bec, elles ont eu davantage d’échos. Ainsi, le samedi 25 avril 2020, une centaine de personnes se sont rassemblĂ©es devant l’AssemblĂ©e nationale pour dĂ©noncer le confinement, les vaccins et la 5G. Le 17 mai 2020, un convoi de 60 Ă  100 vĂ©hicules a fait le trajet de MontrĂ©al Ă  QuĂ©bec pour manifester contre les mesures de confinement. Depuis la mi-avril, il y a Ă©galement eu des rassemblements dans plusieurs villes au Canada anglais. Bien que la plupart de ces rassemblements aient surtout attirĂ© des personnes qui ne sont pas actives au sein de l’extrĂȘme droite, cette derniĂšre prend parfois l’initiative (pour l’instant d’une maniĂšre non coordonnĂ©e). Ainsi, Ă  Calgary et Hamilton, des personnes associĂ©es aux « Yellow Vests Â» ont continuĂ© Ă  organiser des manifestations hebdomadaires en intĂ©grant Ă  leur discours des Ă©lĂ©ments anti-confinement et sceptiques vis-Ă -vis de la COVID-19, allant mĂȘme dans certains cas jusqu’à filmer dans des hĂŽpitaux pour « prouver Â» qu’il n’y a aucune crise sanitaire. En mĂȘme temps, Ă  Vancouver, des rassemblements anti-confinement ont attirĂ© des nĂ©onazis qui invectivaient les passant-e-s, en appelants certain-e-s « chicoms » (une insulte anti-chinoise), traĂźtres et « libtards ».

Mais c’est aux États-Unis que ces manifestations ont eu le plus d’ampleur. BĂ©nĂ©ficiant de l’appui explicite du prĂ©sident Trump — qui a appelĂ© sur Twitter Ă  « libĂ©rer Â» les États dĂ©mocrates oĂč des politiques de confinement strict Ă©taient en vigueur –, des centaines, puis des milliers, de personnes se sont rassemblĂ©es et ont participĂ© Ă  des caravanes en voiture. Dans certains cas, elles ont manifestĂ© devant le siĂšge du gouvernement des États en question et ont poussĂ© l’audace jusqu’à y entrer armĂ©es jusqu’aux dents, comme au Michigan le jeudi 30 avril 2020. Ces manifestations sont en continuitĂ© avec l’attentat ratĂ© du nĂ©onazi Timothy Wilson, qui a essayĂ© le 24 mars 2020 de faire sauter un hĂŽpital de Benton, au Missouri, pour dĂ©noncer la politique de confinement du maire de la ville. Il a Ă©tĂ© abattu par le FBI avant d’y parvenir.

Ces manifestations anti-confinement, oĂč l’on retrouve aussi bien des pancartes complotistes que des slogans anti-immigration, antisĂ©mites et anticommunistes ainsi que des drapeaux confĂ©dĂ©rĂ©s et nazis, constituent un espace de rencontre et de convergence entre la droite conservatrice et l’extrĂȘme droite. Loin d’ĂȘtre le produit spontanĂ© d’un ras-le-bol du confinement, elles sont financĂ©es par de riches familles et fondations rĂ©publicaines, comme la famille Dorr et le Michigan Freedom Fund, proche de la ministre de l’Éducation Betsy DeVos, et appuyĂ©es activement par des organisations conservatrices comme FreedomWorks et Tea Party Patriots, qui font partie de la coalition « Save Our Country ».

L’une des organisations qui joue un rĂŽle central dans la coordination de ces manifestations est American Revolution 2.0. Cette derniĂšre est directement liĂ©e non seulement aux rĂ©seaux conservateurs mentionnĂ©s ci-dessus, mais aussi Ă  des sites web d’extrĂȘme droite dont plusieurs sont explicitement racistes et font l’apologie de milices paramilitaires comme mymilitia.com.

La trĂšs grande majoritĂ© des personnes qui participent aux manifestations anti-confinement sont blanches. Ce n’est pas un hasard. En effet, le coronavirus touche tout particuliĂšrement les minoritĂ©s ethniques et raciales. Dans de nombreux États amĂ©ricains, les communautĂ©s afro-amĂ©ricaines  et latino sont fortement surreprĂ©sentĂ©es parmi les cas d’infection et de dĂ©cĂšs. Ces chiffres reflĂštent directement l’imbrication historique des inĂ©galitĂ©s sociales et raciales aux États-Unis. Les minoritĂ©s Afro-AmĂ©ricaine et latino sont touchĂ©es non seulement par qu’elles sont statistiquement en moins bonne santĂ© et moins couvertes par une assurance maladie que la population blanche, mais aussi parce qu’elles sont davantage employĂ©es dans des secteurs d’activitĂ© qui ne permettent pas de travailler de chez soi et au sein desquels on est plus susceptible d’ĂȘtre exposĂ© au virus. Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©e, plusieurs siĂšcles de politiques gĂ©nocidaires ont rendu les populations autochtones particuliĂšrement vulnĂ©rables Ă  cette pandĂ©mie. Aux États-Unis comme au Canada, de nombreuses communautĂ©s autochtones ont un accĂšs trĂšs limitĂ© Ă  l’eau potable et souffrent de la surpopulation, autant de facteurs qui favorisent la propagation du virus. Ces facteurs systĂ©miques expliquent sans doute aussi pourquoi la nation Navajo compte actuellement le plus grand nombre de cas de COVID per capita aux É.-U.

On peut alors faire l’hypothĂšse que les personnes blanches qui participent aux manifestations anti-confinement le font en partie parce qu’elles ne se sentent pas concernĂ©es par l’hĂ©catombe qui frappe les minoritĂ©s et refusent d’assumer le coĂ»t de la protection de ces derniĂšres. Selon cette logique sacrificielle, la vie des minoritĂ©s est superflue. Aux États-Unis, manifester contre le confinement serait-il un privilĂšge blanc? En tout cas, ces mĂȘmes manifestations risquent de contribuer Ă  la propagation du virus et, ainsi, de rendre le confinement d’autant plus nĂ©cessaire.

Bien qu’elles n’en soient pas nĂ©cessairement Ă  l’origine, les organisations d’extrĂȘme droite voient dans ces manifestations un terrain fertile d’expansion et d’influence. Elles y voient l’occasion de se refaire une vertu, de redorer leur image, de recruter de nouveaux membres et de peser sur l’aprĂšs-pandĂ©mie. S’appuyant sur l’application Telegram et sur Facebook, le groupe d’extrĂȘme droite Proud Boys a ainsi commencĂ© Ă  recadrer les manifestations anti-confinement Ă  partir de son opposition viscĂ©rale aux antifascistes.

Par exemple, la perturbation des caravanes anti-confinement par du personnel infirmier, Ă  Denver, au Colorado, dont les photos ont beaucoup circulĂ©, sont dĂ©crites comme des actions antifascistes, c’est-Ă -dire, du point de vue des Proud Boys, comme des actions antiamĂ©ricaines. Un article publiĂ© sur le site web des Proud Boys de Floride portait d’ailleurs le titre suivant : « Antifa Healthcare Workers Clash with Anti-Lockdown Protesters in Colorado Â». Les Prouds Boys n’ont Ă©videmment aucune information sur l’orientation politique prĂ©cise de ces membres du personnel infirmier. Mais la rĂ©alitĂ© et la complexitĂ© des conflits sociopolitiques leur importent peu. Il s’agit Ă  la fois de dĂ©lĂ©gitimer leurs adversaires et de contribuer Ă  normaliser les catĂ©gories dichotomiques du discours de l’extrĂȘme droite.

Les Proud Boys sont Ă©galement proches des rĂ©seaux « accĂ©lĂ©rationnistes Â» qui ont dĂ©veloppĂ© le discours sur une seconde guerre civile Ă  venir aux États-Unis, Ă©vĂ©nement qu’ils nomment le « boogaloo Â», en rĂ©fĂ©rence au film « Breakin’ 2: Electric Boogaloo » de 1984, et qu’ils associent au port de chemises hawaĂŻennes
 Il est Ă©videmment tentant de tourner tout ça au ridicule. Disons qu’il y a lĂ  matiĂšre Ă  beaucoup de memes! Mais il n’empĂȘche que le Tech Transparency Project, une organisation sans but lucratif de surveillance des entreprises technologiques, a recensĂ© 125 groupes Facebook dĂ©diĂ©s au « boogaloo ». Plus de 60 % de ces groupes ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s dans les trois derniers mois, soit au dĂ©but des polĂ©miques sur la pandĂ©mie et le confinement, et comptent des dizaines de milliers de membres qui discutent allĂšgrement d’armement, d’explosifs, de tactiques militaires et de guerre civile.

Pour l’instant, la stratĂ©gie de l’extrĂȘme droite ne semble pas porter fruit. La grande majoritĂ© des partis d’extrĂȘme droite europĂ©ens stagne, voire dĂ©cline, dans les sondages, tandis que les divers groupuscules plus radicaux restent marginaux. Au dĂ©but mai, la grande majoritĂ© des opinions publiques demeurait favorable au confinement et continuait Ă  donner prioritĂ© Ă  la santĂ© publique plutĂŽt qu’à l’économie. Cependant, il ne faut pas sous-estimer la capacitĂ© de l’extrĂȘme droite Ă  rebondir rapidement une fois que la pandĂ©mie sera contrĂŽlĂ©e et que le dĂ©bat public se concentrera sur le coĂ»t de sa gestion. L’augmentation massive du chĂŽmage et les annĂ©es d’austĂ©ritĂ© constitueront Ă  cet Ă©gard un terrain fertile. De plus, la forte croissance des groupes Facebook et Telegram associĂ©s Ă  l’extrĂȘme droite tĂ©moigne de la force d’attraction de son discours. Celle-ci ne va pas disparaĂźtre avec la pandĂ©mie. On pourrait mĂȘme envisager qu’une pandĂ©mie en annonce une autre, nationaliste et autoritaire. Ce n’est pas pour rien qu’on parle souvent de « peste brune » pour caractĂ©riser la montĂ©e du fascisme dans les annĂ©es 1930


Il importe de souligner que si les manifestations anti-confinement dĂ©notent un racisme latent, l’indiffĂ©rence Ă  l’égard des groupes sociaux marginalisĂ©s s’est aussi cristallisĂ©e dans les taux de dĂ©cĂšs effarants, largement Ă©vitables, dans les Ă©tablissements de soins de longue durĂ©e. Ces dĂ©cĂšs font par ailleurs Ă©chos aux discussions soutenues dans certains cercles sur le refus de fournir des ventilateurs aux personnes handicapĂ©es en cas de pĂ©nurie. On pouvait par exemple lire dans un reportage de la CBC du 19 avril :

« Les lignes directrices de l’Ontario recommandent Ă©galement le retrait du soutien des ventilateurs aux personnes prĂ©sentant un risque de mortalitĂ© plus Ă©levĂ©, afin de donner la prioritĂ© aux personnes prĂ©sentant un risque plus faible, en fonction du niveau de pĂ©nurie. Par exemple, dans le cas du scĂ©nario de pĂ©nurie le plus grave, un patient de 60 ans atteint d’une maladie de Parkinson modĂ©rĂ©e se verrait refuser l’accĂšs Ă  un respirateur ou se le verrait retirĂ© Ă  la faveur d’un patient n’ayant pas cette condition. Â»

Il n’est pas surprenant, au vu de cet argument utilitariste Ă  la limite de l’eugĂ©nisme, que les personnes handicapĂ©es craignent qu’on leur refuse des mesures vitales si les soins qu’elles reçoivent menaçaient le rĂ©tablissement d’une personne non handicapĂ©e. On pourrait en dire long sur ce que cela signifie pour une sociĂ©tĂ© qui se montre prĂȘte Ă  sacrifier ses aĂźnĂ©-e-s et ses membres les plus vulnĂ©rables au premier signe de crise. On pourrait par exemple en conclure qu’au fur et Ă  mesure que le nĂ©olibĂ©ralisme a modifiĂ© non seulement nos systĂšmes Ă©conomiques et sociaux, mais aussi notre façon mĂȘme de comprendre la valeur de la vie, une estimation de la vie humaine fondĂ©e sur la capacitĂ© de production s’est graduellement emparĂ©e du « sens commun Â»â€Š

Pour un antiracisme et un antifascisme sanitaires

Les dĂ©veloppements prĂ©sentĂ©s ci-dessus indiquent l’importance de continuer Ă  surveiller l’extrĂȘme droite. Cela requiert d’identifier les acteurs impliquĂ©s, retracer les liens existants entre eux et documenter leurs activitĂ©s, pour Ă©ventuellement pouvoir agir quand la situation l’exige. Cela dit, l’urgence du contexte de pandĂ©mie amĂšne le mouvement antifasciste et antiraciste Ă  faire preuve de solidaritĂ© et Ă  soutenir et contribuer Ă  divers projets d’entraide. Alors que les rĂ©seaux et groupes d’extrĂȘme droite envisagent d’utiliser le virus pour nuire aux minoritĂ©s ou accumulent des stocks d’aliments et de premiers soins dans une logique survivaliste, les rĂ©seaux et collectifs d’extrĂȘme gauche et antifascistes mettent sur pied des systĂšmes de production et de distribution de masques et de gel hydroalcoolique tout en participant Ă  des services de banque alimentaire. Une telle divergence de prioritĂ©s et de pratiques est un rappel supplĂ©mentaire pour les personnes atteintes de cĂ©citĂ© aiguĂ« qui rĂ©pĂštent Ă  longueur d’annĂ©e que les extrĂȘmes se rejoignent, que l’extrĂȘme droite et l’extrĂȘme gauche sont les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille, et autres absurditĂ©s du genre.

L’entraide a une longue histoire, aussi vieille que celle de la « sĂ©lection naturelle Â» racontĂ©e par Charles Darwin. Dans son ouvrage classique L’entraide : un facteur de l’évolution, d’abord publiĂ© sous forme d’articles Ă  la fin du 19e siĂšcle, l’anarchiste russe Pierre Kropotkine s’est employĂ© Ă  dĂ©montrer l’importance centrale de l’entraide et du mutualisme pour la survie et la prospĂ©ritĂ©, non seulement de l’espĂšce humaine, mais d’un nombre important d’espĂšces animales. Il Ă©crit :

« La tendance Ă  l’entraide chez l’homme a une origine si lointaine et elle est si profondĂ©ment mĂȘlĂ©e Ă  toute l’évolution de la race humaine qu’elle a Ă©tĂ© conservĂ©e par l’humanitĂ© jusqu’à l’époque actuelle, Ă  travers toutes les vicissitudes de l’histoire. Elle se dĂ©veloppa surtout durant les pĂ©riodes de paix et de prospĂ©ritĂ© : mais, mĂȘme lorsque les plus grandes calamitĂ©s accablĂšrent les hommes — lorsque des rĂ©gions entiĂšres furent dĂ©vastĂ©es par des guerres, et que des populations nombreuses furent dĂ©cimĂ©es par la misĂšre, ou gĂ©mirent sous le joug de la tyrannie — la mĂȘme tendance continua d’exister dans les villages et parmi les classes les plus pauvres des villes; elle continua Ă  unir les hommes entre eux et, Ă  la longue, elle rĂ©agit mĂȘme sur les minoritĂ©s dominatrices, combatives et dĂ©vastatrices, qui l’avaient rejetĂ©e comme une sottise sentimentale. Â»

L’époque actuelle ne fait pas exception Ă  cette rĂšgle, et autant cette nouvelle calamitĂ© nous confronte de nouveau Ă  des Ă©preuves que l’espĂšce humaine a dĂ©jĂ  dĂ» maintes fois traverser au cours de son histoire, autant elle nous ramĂšne aux principes qui ont de tout temps animĂ© les solutions apportĂ©es Ă  ces dĂ©fis rĂ©currents : la solidaritĂ©, la coopĂ©ration et l’entraide. Devant l’incompĂ©tence ou l’inaptitude des États, et contre la cruautĂ© des solutions proposĂ©es par les dominants, c’est plus souvent qu’autrement Ă  l’échelle des communautĂ©s, des voisinages et des rĂ©seaux autonomes d’entraide que s’articulent les remĂšdes les plus appropriĂ©s aux maux qui affligent les plus vulnĂ©rables d’entre nous en temps de crise. Comme le rĂ©sume le titre d’un livre de la fĂ©ministe Rebecca Solnit, qui s’inspire de Kropotkine, dans l’enfer des catastrophes et des tragĂ©dies sociales Ă©mergent des communautĂ©s extraordinaires (A Paradise Built in Hell: The Extraordinary Communities that Arise in Disaster, Penguin, 2009; voir aussi l’article qu’elle a publiĂ© dans The Guardian Ă  ce sujet).

Des membres du collectif antifasciste PopMob de Portland fabriquent du gel hydroalcoolique à distribuer dans la collectivité.

ConcrĂštement, parmi les nombreuses initiatives, soulignons le travail du collectif antifasciste PopMob, Ă  Portland, en Oregon, qui s’est associĂ© au Rosehip Medic Collective pour produire du gel hydroalcoolique qu’il distribue aux personnes qui travaillent en premiĂšre ligne, Ă  toute une sĂ©rie de groupes communautaires et dans les quartiers populaires. Leur ligne de production, constituĂ©e d’une Ă©quipe d’une dizaine de personnes qui travaillent 4 Ă  6 heures par jour, est installĂ©e dans le Q Space, un espace de la communautĂ© LGBTQ2SIA+, et fonctionne 6 jours par semaine. Toute la production est financĂ©e par des dons versĂ©s au Rosehip Medic Collective et Ă  travers GoFundMe. Comme l’explique Effie Baum, une porte-parole de PopMob :

« Une part importante de l’antifascisme consiste Ă  dĂ©fendre et soutenir sa communautĂ©. Notre travail est une façon de fournir de l’équipement Ă  des communautĂ©s qui n’y ont pas accĂšs. (
) Il y a beaucoup de pouvoir dans le pouvoir populaire, dans le renforcement communautaire [community building] Â».

Cette logique suppose de redĂ©finir ce qu’on entend par militantisme antifasciste et d’aller au-delĂ  des clichĂ©s virilistes qui insistent sur les affrontements physiques avec les militants d’extrĂȘme droite. Cela suppose d’élargir notre perspective pour inclure rĂ©ellement le fait de prendre soin d’autrui, le travail de « care Â», dans la dĂ©marche antifasciste. L’antifascisme radical en est un de combat, mais aussi de care et de solidaritĂ©.

Suivant cette mĂȘme logique d’extension du domaine de la lutte, un autre exemple intĂ©ressant en Europe est celui des Brigades de SolidaritĂ© Populaire, qui dĂ©noncent autant le nĂ©o-libĂ©ralisme que les gouvernements et distribuent des masques, du gel hydroalcoolique et des repas aux prĂ©caires et aux personnes en premiĂšre ligne. De la mĂȘme façon que le mouvement antifasciste parle d’autodĂ©fense populaire pour contrer l’extrĂȘme droite, ces brigades inscrivent leur dĂ©marche dans la continuitĂ© des luttes prĂ©cĂ©dentes et parlent d’autodĂ©fense sanitaire pour contrer la pandĂ©mie. D’abord formĂ©es Ă  Milan, en Italie, elles ont rapidement essaimĂ© dans de nombreuses villes d’Europe. En France, elles ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es par des militantes et militants de l’Action antifasciste Paris-banlieue et de collectifs de sans-papiers comme les Gilets Noirs et compteraient au dĂ©but mai 2020 environ 750 membres en Île-de-France, oĂč elles sont organisĂ©es par quartier. Comme l’explique un des appels invitant Ă  en crĂ©er en France :

« Nous ne pouvons nous contenter d’attendre passivement ni le jour d’aprĂšs, ni de nouvelles interventions institutionnelles, nous ne pouvons nous en remettre Ă  ceux qui sont les premiers responsables de la situation dramatique que nous avons devant les yeux, nous ne pouvons faire confiance Ă  ceux qui, depuis de trop nombreuses annĂ©es, ont gĂ©rĂ© les hĂŽpitaux comme des entreprises qu’il s’agit de rentabiliser afin de maximiser les profits. Non, ce dont l’État est capable, c’est tout au plus de gĂ©rer le dĂ©sastre. Il nous faut, dans cette situation comme dans d’autres, apprendre Ă  compter sur nos propres forces.

(
) en tant que militants rĂ©volutionnaires issus du cycle de mouvements des derniĂšres annĂ©es – du printemps de lutte contre la Loi Travail Ă  l’insurrection des Gilets Jaunes – nous savions que ce dĂ©sastre Ă©tait prĂ©visible. Des soignants se mobilisent depuis de longs mois pour dĂ©noncer le manque de lits et de moyens. Des ouvriers dĂ©cĂšdent chaque annĂ©e au travail par manque de protections. Des personnes ĂągĂ©es meurent dans des conditions d’isolement et d’indignitĂ© absolue. Tout ce qui apparaĂźt aujourd’hui dans une lumiĂšre aveuglante existait dĂ©jĂ , hier, dans l’obscuritĂ© mĂ©diatique : c’est la vie de celles et ceux que la bourgeoisie et les mĂ©dias dominants maintiennent dans l’inexistence. L’inexistence d’une organisation sociale dĂ©finie par l’intĂ©rĂȘt privĂ©, le profit et la concurrence, et au sein de laquelle une partie de plus en plus grande de la population, celle sans qui la vie elle-mĂȘme ne peut ĂȘtre maintenue, compte pour rien. (
)

Si des mesures de grande Ă©chelle sont Ă  n’en pas douter nĂ©cessaires, et mĂȘme vitales, il nous faut de toute urgence approfondir un niveau d’organisation populaire autonome en capacitĂ© de donner corps au mot d’ordre d’autodĂ©fense sanitaire. C’est-Ă -dire : entamer un travail de solidaritĂ© immĂ©diate, pour et avec les populations les plus touchĂ©es par la crise, qui sont aussi celles dont l’État se dĂ©sintĂ©resse structurellement. Ce faisant, il s’agit aussi de sortir la question du soin de l’espace privĂ© au sein duquel elle est confinĂ©e depuis des siĂšcles et dĂ©terminĂ©e par une hiĂ©rarchie genrĂ©e et racialisĂ©e, pour en faire le prisme central Ă  travers lequel repenser notre organisation collective, notre reproduction sociale.

Notre tĂąche dans cette sĂ©quence n’est pas de remplacer les associations humanitaires, mais d’orienter dans un mĂȘme sens des pratiques dispersĂ©es, dĂ©jĂ  existantes et qui se dĂ©multiplient depuis l’annonce du confinement. Bref de leur donner une trajectoire politique et antagonique. Une trajectoire qui assume la rupture avec l’ordre capitaliste existant comme perspective stratĂ©gique et l’auto-organisation populaire sur une base territoriale comme Ă©lĂ©ment de genĂšse d’un contre-pouvoir effectif. (
) La solidaritĂ© dont nous parlons n’est pas un vain principe supposĂ© transcender les antagonismes, mais ce qui doit au contraire nous permettre de renforcer notre capacitĂ© offensive. (
)

L’autodĂ©fense sanitaire est un moyen de reconsidĂ©rer que la dĂ©fense de nos communautĂ©s ne peut s’assurer que par la mise en place, par le bas, de dispositifs d’entraide, d’une attention particuliĂšre aux personnes en situation de grande prĂ©caritĂ©, Ă  celles et ceux qui subissent l’isolement et la rĂ©pression.

Cette autodĂ©fense sanitaire ne doit donc pas constituer une perspective de lutte rĂ©duite au seul temps de l’urgence Ă©pidĂ©mique, et doit encore moins se penser comme une lutte sectorielle. (
) Notre autodĂ©fense “sanitaire” est donc bien une autodĂ©fense populaire, en ce qu’elle constitue l’opportunitĂ© de repenser notre rapport aux modalitĂ©s de reproduction sociale dans leur ensemble, soit Ă  l’organisation qui nous permet, jour aprĂšs jour, de produire et reproduire nos vies, et de nous interroger sur les formes de vies que nous voulons produire ensemble.

Nos rĂ©sistances sont vitales! Â»

Dans de nombreuses villes, les antifascistes ont Ă©tĂ© au cƓur de beaucoup de ces projets, aidant Ă  construire des alliances avec d’autres groupes autonomes ou issus de l’extrĂȘme gauche. Par exemple, Ă  Lyon, le Groupe antifasciste Lyon et environ (GALE) s’est alliĂ© Ă  des collectifs anti-gentrification comme « La GuillotiĂšre n’est pas Ă  vendre Â» et « l’Espace communal de la GuillotiĂšre Â». Des fils Telegram ont Ă©tĂ© rapidement mis sur pied, puis un numĂ©ro d’appel ainsi qu’une conversation Discord pour coordonner la rĂ©cupĂ©ration et la distribution alimentaire. Ou encore, en Suisse, l’Action Antifasciste GenĂšve et les Jeunes RĂ©volutionnaires GenĂšve ont crĂ©Ă© la Brigade de SolidaritĂ© Populaire genevoise « Yvan Leyvraz Â» en mĂ©moire du brigadiste internationaliste suisse assassinĂ© au Nicaragua en 1986.

Des membres du réseau Cooperation Jackson, au Mississippi, fabriquent des masques à distribuer dans la communauté.

Au-delĂ  des groupes antifascistes, les forces de gauche actives dans les communautĂ©s racisĂ©es ont pris l’initiative de combler le vide crĂ©Ă© par l’ineptie et la nĂ©gligence caractĂ©ristiques des politiques fĂ©dĂ©rales sous le rĂ©gime Trump. Au Mississippi, Cooperation Jackson, un rĂ©seau coopĂ©ratif de groupes implantĂ©s dans la capitale de l’État et ancrĂ©s dans le mouvement New Afrikan, travaille depuis plusieurs annĂ©es Ă  la mise en place d’une base Ă©conomique autonome pour s’affranchir des gouvernements racistes de l’État et du fĂ©dĂ©ral. DĂšs le mois d’avril 2020, Cooperation Jackson produisait des masques cousus Ă  la main et de l’équipement de protection personnel imprimĂ© en 3D pour une distribution Ă  l’échelle des communautĂ©s. D’autres organisations communistes et nationalistes au sein des communautĂ©s noires et latinos aux États-Unis ont aussi fourni de l’équipement de protection personnel gratuit et organisĂ© des distributions alimentaires Ă  l’intention des membres les plus vulnĂ©rables de ces communautĂ©s.

Des membres du collectif Hoodstock de Montréal-Nord, assemblent des kits sanitaires à distribuer dans le quartier.

À MontrĂ©al, bien que plusieurs militantes et militants antifascistes soient directement investi.e.s dans divers rĂ©seaux d’entraide Ă  titre individuel, l’une des principales initiatives autonomes a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e par Hoodstock, un collectif antiraciste du quartier populaire de MontrĂ©al-Nord, particuliĂšrement touchĂ© par la pandĂ©mie. Visant principalement la distribution de matĂ©riel sanitaire et de produits alimentaires pour la population dĂ©favorisĂ©e de MontrĂ©al-Nord, la campagne de Hoodstock s’inscrit explicitement dans les luttes plus larges pour l’égalitĂ© et la justice sociale. Comme l’explique l’appel Ă  dons de la campagne :

« Une crise sanitaire comme celle que nous connaissons jette un Ă©clairage plus saisissant sur les inĂ©galitĂ©s systĂ©miques vĂ©cues par la population nord-montrĂ©alaise. Notre arrondissement se caractĂ©rise par des problĂšmes sociaux qui auraient dĂ» alerter les autoritĂ©s bien plus tĂŽt : ressources insuffisantes en santĂ© et services sociaux, dĂ©serts alimentaires, organismes communautaires sous-financĂ©s, absence d’alternatives aux transports en commun, manque d’accĂšs Ă  internet, insalubritĂ© des logements, etc. En outre, MontrĂ©al-Nord est marquĂ© par une densitĂ© de population exceptionnellement forte qui favorise la circulation du virus. C’est pourquoi Hoodstock passe Ă  l’action. »

Photo de SolidaritĂ© sans frontiĂšre/Solidarity across border/Solidaridad sin frontera.Toujours Ă  MontrĂ©al, nos camarades de SolidaritĂ© sans frontiĂšres, qui ne cessent de dĂ©noncer les centres de dĂ©tention des migrant.e.s, ont organisĂ© une caravane le 19 avril 2020 pour demander la libĂ©ration immĂ©diate de tous et toutes les dĂ©tenu.e.s et un statut pour tous et toutes les migrant.e.s. L’emprisonnement des migrant.e.s est toujours inacceptable, mais il l’est d’autant plus dans le contexte de pandĂ©mie de la COVID-19. Dans la mĂȘme veine, SolidaritĂ© sans frontiĂšres a lancĂ© une campagne de financement pour soutenir les sans-papiers durant la pandĂ©mie et les aider Ă  pouvoir effectivement respecter le confinement :

« Notre systĂšme discrimine les migrant-e-s sur la base de leur statut d’immigration, mais le virus ne discrimine pas. Si l’on veut que les mesures de distanciation physique et d’isolement volontaire soient efficaces, elles doivent ĂȘtre accessibles Ă  tout le monde. Cette discrimination est indĂ©fendable et cruelle, puisqu’elle fait porter un fardeau indu aux membres les plus vulnĂ©rables de notre communautĂ©, pour le bĂ©nĂ©fice de la santĂ© et au bien-ĂȘtre de nous tout-te-s. Demander Ă  une personne sans statut de choisir entre ne plus pouvoir subvenir Ă  ses besoins de base et continuer Ă  travailler est injuste, inadmissible. Et ultimement, ce systĂšme met tout le monde Ă  risque. La santĂ© des travailleur-euse-s prĂ©caires et sans papiers, c’est la santĂ© de tout le monde — nos vies sont interconnectĂ©es. Â»

Une telle campagne nous rappelle que le respect du confinement et la prĂ©vention de la pandĂ©mie requiĂšrent des conditions sociales particuliĂšres. En d’autres termes, elle nous rappelle que la question sanitaire est indissociable de la question sociale.

Au-delĂ  des particularitĂ©s locales, les prioritĂ©s sont partout plus ou moins les mĂȘmes : rĂ©cupĂ©rer et distribuer des produits d’hygiĂšne et de soin, des masques et des gants, des denrĂ©es alimentaires non pĂ©rissables, des livres et des jouets, des ordinateurs, etc. Il s’agit non seulement de riposter Ă  la pandĂ©mie par l’auto-organisation et l’entraide, mais aussi de politiser cette riposte pour Ă©viter qu’elle soit instrumentalisĂ©e par les gouvernements et pour qu’elle puisse servir de base aux luttes qui suivront lorsque le confinement prendra fin et que la pandĂ©mie s’attĂ©nuera. Il s’agit Ă©galement d’occuper le terrain et d’isoler les forces d’extrĂȘme droite pour rendre plus difficile toute tentative de remobilisation de leur part aprĂšs le confinement.

Cette dimension politique peut parfois impliquer que certaines initiatives d’entraide soient confrontĂ©es Ă  la rĂ©pression policiĂšre. Ainsi, le 1er mai 2020, des membres de la Brigade de SolidaritĂ© Populaire de Montreuil, Ă  l’est de Paris, ont Ă©tĂ© encerclĂ©s et nassĂ©s par la police durant une distribution de paniers alimentaires; la presque totalitĂ© des personnes prĂ©sentes a Ă©tĂ© verbalisĂ©e sous prĂ©texte de « manifestation revendicative Â». Notons d’ailleurs qu’Amnesty International a dĂ©noncĂ© les pratiques illĂ©gales de la police française durant le confinement, en particulier un recours illĂ©gal Ă  la force, un usage de techniques d’intervention dangereuses, des propos racistes et une surreprĂ©sentation des contrĂŽles selon les quartiers (les quartiers populaires Ă©tant Ă©videmment davantage contrĂŽlĂ©s que les quartiers bourgeois).

Quelques pistes pour l’aprĂšs-pandĂ©mie

Étant donnĂ© l’incertitude qui caractĂ©rise la pandĂ©mie, il est impossible d’anticiper clairement ce qui adviendra par la suite. Mais nous pouvons nĂ©anmoins proposer quelques pistes. Tout d’abord, les montants stratosphĂ©riques qui ont Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©s pour sauver les grandes entreprises et, dans une moindre mesure, soutenir les populations ayant perdu leur emploi dans le contexte de confinement gĂ©nĂ©ralisĂ© ainsi que la profonde crise Ă©conomique qui commence permettent d’anticiper un violent retour de bĂąton dans les mois et annĂ©es Ă  venir. Tous les arcs-en-ciel du monde ne suffiront pas Ă  protĂ©ger les populations dĂ©jĂ  vulnĂ©rables et prĂ©carisĂ©es de la violence des politiques d’austĂ©ritĂ©. C’est pourquoi les initiatives et rĂ©seaux d’entraide qui sont apparus dans les derniĂšres semaines sont essentiels et seront appelĂ©s Ă  jouer un rĂŽle central dans l’aprĂšs-pandĂ©mie. Comme l’évoque l’appel des Brigades de SolidaritĂ© Populaire citĂ© plus haut, l’autodĂ©fense sanitaire doit aller au-delĂ  de l’urgence Ă©pidĂ©mique et des enjeux sectoriels pour remettre en question la reproduction sociale et le capitalisme. Demain plus que jamais, notre antifascisme se devra d’ĂȘtre anticapitaliste!

La pandĂ©mie a Ă©galement dĂ©montrĂ© on ne peut plus clairement Ă  quel point nos sociĂ©tĂ©s dĂ©pendent du travail fĂ©minin, racisĂ© et migrant pour subsister. Alors que l’extrĂȘme droite se gargarise de fantasmes virilistes et conçoit les femmes comme des ĂȘtres faibles qui ne sauraient exister sans un homme pour les protĂ©ger, ce sont prĂ©cisĂ©ment ces femmes qui sont dans les tranchĂ©es de la pandĂ©mie, qui portent Ă  bout de bras notre systĂšme de santĂ© et qui en assument le coĂ»t. De plus, contrairement Ă  ce qu’on observe dans la plupart des pays du monde, au QuĂ©bec la COVID-19 frappe plus les femmes que les hommes : selon l’Institut national de la santĂ© publique du QuĂ©bec (INSPQ), dĂ©but mai 2020 elles reprĂ©sentaient 60 % des infections et 54 % des dĂ©cĂšs. Il ne faut surtout pas que l’aprĂšs-pandĂ©mie se traduise par une nouvelle invisibilisation de leur apport et une dĂ©valorisation de leur travail. Lutter pour cette reconnaissance est non seulement indispensable et juste, mais aussi nĂ©cessaire si nous prĂ©tendons Ă©viter que la droite conservatrice et l’extrĂȘme droite ne rĂ©duisent l’émancipation des femmes Ă  la laĂŻcitĂ© en faisant fi des conditions sociales et matĂ©rielles de l’égalitĂ© et des droits.

De mĂȘme, alors que les nationalistes de tout poil ne cessent de parler de fermeture des frontiĂšres, les personnes issues de l’immigration sont en premiĂšre ligne, dans les hĂŽpitaux, les centres pour personnes ĂągĂ©es, les supermarchĂ©s, pour que d’autres puissent respecter le confinement. Pourtant, nous n’avons pas entendu les gouvernants souligner les bienfaits de l’immigration et des sans-papiers dans leurs points de presse quotidiens et, jusqu’à preuve du contraire, rien n’empĂȘche que ces « anges gardiens Â» sans statut soient dĂ©portĂ©-e-s une fois la pandĂ©mie contrĂŽlĂ©e. À ce chapitre d’ailleurs, une motion dĂ©posĂ©e en chambre par la dĂ©putĂ©e indĂ©pendante Catherine Fournier invitant l’AssemblĂ©e nationale Ă  reconnaĂźtre « la contribution des centaines de demandeurs d’asile, majoritairement d’origine haĂŻtienne, Ɠuvrant prĂ©sentement comme prĂ©posĂ©s aux bĂ©nĂ©ficiaires dans les CHSLD du QuĂ©bec » et Ă  demander au gouvernement canadien de « rĂ©gulariser rapidement leur statut d’immigration » a Ă©tĂ© soutenue par tous les partis sauf la CAQ, majoritaire. QuestionnĂ© plus tard Ă  ce sujet en confĂ©rence de presse, François Legault a grossiĂšrement esquivĂ© l’enjeu en invitant les journalistes et la population Ă  ne pas « mĂ©langer les dossiers des rĂ©fugiĂ©s, des gens qui passent par Roxham et le dossier de la communautĂ© haĂŻtienne ». Ces questions sont pourtant intimement liĂ©es. [Mis Ă  jour : Suite Ă  un tollĂ© important, le 25 mai, Legault a annoncĂ© que son gouvernement sera prĂȘt Ă  « analyser » les dossiers pour Ă©ventuellement les recevoir « non pas comme rĂ©fugiĂ©s, mais comme immigrants ».]

Il nous incombe, dĂšs maintenant, mais aussi et surtout aprĂšs la pandĂ©mie, de constamment souligner l’apport et la nĂ©cessitĂ© de l’immigration. Face aux gouvernements et aux forces nationalistes qui instrumentalisent l’immigration Ă  des fins Ă©conomiques et Ă©lectorales, nous devons au contraire Ɠuvrer Ă  l’élargissement d’un front antiraciste et antifasciste large pour revendiquer la libertĂ© de circulation des personnes indĂ©pendamment des besoins du marchĂ© et une rĂ©gularisation massive des personnes en situation irrĂ©guliĂšre ou sans statut.

Il faut aussi envisager que les États continuent Ă  concentrer les pouvoirs au-delĂ  des mesures d’exception et Ă  mettre en place divers mĂ©canismes de surveillance des populations au nom du contrĂŽle de la pandĂ©mie. Bien que l’identification et le traçage des personnes infectĂ©es puissent jouer un rĂŽle important dans la prĂ©vention des Ă©pidĂ©mies, il n’en demeure pas moins que nous doutons fortement de la propension des États et des multinationales Ă  utiliser ces donnĂ©es et informations avec sagesse ou de façon dĂ©sintĂ©ressĂ©e et anticipons qu’elles seront utilisĂ©es Ă  des fins de contrĂŽle des populations au-delĂ  des enjeux sanitaires. C’est pourquoi la lutte pour la prĂ©servation d’espaces non surveillĂ©s et autonomes sera vitale.

Enfin, comme il est probable que le spectre du coronavirus revienne rĂ©guliĂšrement nous hanter et que certaines mesures de distanciation physique restent en place plusieurs mois, voire plusieurs annĂ©es, nous devrons inventer de nouvelles façons de nous organiser, d’agir collectivement, et de perturber les routines et l’ordre social des dominants.


Article publié le 13 Oct 2020 sur Montreal-antifasciste.info