Novembre 6, 2020
Par CQFD
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Par Jean-Michel Bertoyas

C’est une courte vidéo diffusée le 31 octobre sur les réseaux sociaux. Elle s’appelle : Message de l’équipe de France de football aux élèves de France. D’abord, c’est Olivier Giroud qui prend le ballon : « Aller à l’école, c’est une chance. Une chance que vous offre la République française, à travers ses professeurs. » Passe à Hugo Lloris : « Notre école fait de nous des citoyens libres et égaux. » Centre d’Antoine Griezmann : « Vive la République. » Remise de Raphaël Varane : « Vive nos professeurs. » But de Benjamin Pavard : « Vive notre école  ! » [1].

Vous avez dit propagande ? Effectivement. De la propagande grossière, même. Le procédé fait appel à un canon du genre : s’appuyer sur des figures d’autorité pour faire passer un message à un public-cible. Toutefois, cette vidéo fait preuve d’une certaine honnêteté : il est explicitement précisé qu’elle est produite par l’Éducation nationale. C’est loin d’être le cas de toutes les tentatives d’influence politique ou commerciale auxquelles chacun d’entre nous est sans cesse exposé…

Impossible d’y échapper : la propagande est partout. Qu’elle soit idéologique ou mercantile, elle s’immisce dans nos téléphones, nos écrans de télé, sur les murs de nos rues et colonise jusqu’à notre langage. Comment dit-on « licenciement de masse » en 2020 ? « Plan de sauvegarde de l’emploi »…

« La propagande est à la société démocratique ce que la matraque est à l’État totalitaire », écrit le linguiste Noam Chomsky [2]. Constat lucide : si la propagande moderne est née au tournant des XIXe et XXe siècles, c’est parce que dans l’Occident tout juste démocratisé, la bourgeoisie craignait de perdre son pouvoir. Comme elle ne pouvait plus l’imposer au peuple par la simple force, il a fallu trouver un autre moyen. « Le public doit être mis à sa place, afin que les hommes responsables puissent vivre sans crainte d’être piétinés ou encornés par le troupeau de bêtes sauvages [3] », expliquait sans fard Walter Lippmann, un des premiers théoriciens de la manipulation de l’opinion publique. Edward Bernays, précurseur du métier de « conseiller en relation publique » [lire son portrait page IV] rêvait à voix haute : « Si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte  ? [4] »

Collés à cet objectif, les propagandistes du XXe siècle se sont appuyés sur différentes sciences sociales, développant de machiavéliques procédés de manipulation de masse [p. V]. « Ces techniques pouvaient parfois donner quelques résultats dans le domaine du marketing, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’on connaît aujourd’hui, alarme l’historien David Colon [pp. II & III]. Car le propagandiste du XXIe siècle s’appuie aussi sur les [derniers] acquis de l’économie comportementale, des neurosciences, de la psychologie sociale, sur la connaissance des biais cognitifs des individus ou encore la psychologie évolutionniste. Autrement dit, il a des outils extrêmement précis pour façonner un dispositif de persuasion lui permettant d’obtenir très exactement ce qu’il recherche. Et toutes ces techniques ne cessent de progresser… »

Exemple particulièrement préoccupant de propagande high tech : la publicité politique ciblée sur les réseaux sociaux, telle qu’elle se pratique communément aux États-Unis, notamment dans le camp de Donald Trump [p. IX]. En récupérant les données personnelles des électeurs, on peut établir leur profil psychologique spécifique, et donc leur adresser des messages collant au plus près de leurs attentes, quitte à donner sans vergogne dans la fake news ou la promesse qui n’engage que celui qui y croit…

Dans l’Hexagone, la chaîne CNews ne s’embarrasse pas de procédés sophistiqués : les idées d’extrême droite sont tout simplement rabâchées à longueur de journée [pp. VI, VII & VIII]. Une ligne éditoriale partisane qui fait florès dans le paysage audiovisuel français, imprimant sans relâche ses idées néofascistes dans le cerveau du public.

Répliquer au grand lavage de cerveau, qu’il soit politique ou commercial ? Pas facile, tant les moyens sont disproportionnés. Mais pas impossible non plus. Dans Manuel de communication-guérilla, ouvrage collectif traduit en 2011 aux éditions Zones [5], sont ainsi listés de nombreux cas où de petits groupes voire de simples individus ont détourné la machine propagande pour « faire voler en éclats la fausse évidence de l’ordre dominant ». Des situationnistes popularisant leurs idées révolutionnaires par l’invasion de slogans sur les murs aux canulars des Yes Men contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) [6], en passant par les entartages du camarade Noël Godin ridiculisant les puissants ou par ces militant·es qui dans les années 1990 ont interverti les systèmes vocaux de GI Joe et de poupées Barbie pour alerter sur leur sexisme [7], la créativité est de mise. L’objectif, selon l’ouvrage : « Remettre en question la légitimité du pouvoir et, ce faisant, […] rouvrir un espace pour les utopies. »

Plus récemment, les collectifs luttant contre la publicité ou les décrocheurs de portraits de Macron ont prouvé qu’il était possible de faire passer un message fort sans mobiliser des moyens faramineux. Une stratégie souvent méprisée par notre camp, car appelant une forme de connivence avec les médias, mais qui mérite pour le moins d’être interrogée. Sinon, comment se faire entendre dans la cacophonie néolibérale ?

À CQFD, pratique-t-on la propagande ? Si l’on se réfère à l’étymologie du terme, on peut dire que oui : nous essayons de propager une certaine vision du monde. Sauf que contrairement à d’autres médias qui refusent d’assumer leurs partis pris et se réclament d’une illusoire « objectivité », nous annonçons clairement la couleur. Ambitionnant une certaine forme d’honnêteté intellectuelle, nous nous efforçons de citer nos sources. À la différence de CNews par exemple, nous tentons d’expliquer clairement à qui nous donnons la parole dans ces colonnes et d’ils ou elles parlent. Engagés, oui, mais pas trompeurs.

Sauf cette fois-ci : la couverture de ce numéro est une flagrante tentative de manipulation des masses. On s’explique : une rumeur persistante prétend que les images de chats font vendre. Sur les réseaux sociaux, les vidéos de petits félins attendrissants font ainsi un tabac depuis des années. Par temps d’actualité anxiogène, leur effet apaisant semble assez évident. À tel point qu’en 2014, une journaliste de France Inter, Fabienne Sintes, partagea sur Twitter une idée redoutable : « Mettre une photo de chat devant toute info qui mérite qu’on s’y arrête. Attention garantie. »

Alors, publier à la Une la photo d’un petit chat super mignon fait-il vraiment vendre plus de journaux ? Verdict dans un prochain numéro. ■


La Une du n°192 de CQFD, illustrée par Cécile K. {JPEG}

- Cet article est l’introduction du dossier « Propagande & manipulation de masse », publié sur papier dans le n°192 de CQFD. En kiosque du 6 novembre au 3 décembre.

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Source: Cqfd-journal.org