Décembre 7, 2020
Par Lundi matin
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Par Emanuel Kapfinger et Julian Volz

« Après avoir été évincé de la classe dominante, je me résolus alors à la trahir définitivement et devint membre du SDS. » Cette phrase, Hans-Jürgen Krahl la jeta à la figure de son juge au cours d’une allocution de près d’une heure en octobre 1969.

Il était poursuivi avec Günter Amendt et K.D. Wolff, eux aussi membres du SDS [1], pour l’organisation d’une manifestation non autorisée contre la remise du prix de la paix des libraires allemands au président sénégalais Senghor. Le juge l’avait prié de fournir ses « données personnelles ». Krahl fit ainsi le récit de sa socialisation politique qui l’avait menée de l’organisation « völkisch » des Ludendorff [2] à la fondation de la Junge Union [3] à Alfeld en Basse-Saxe, puis à une corporation étudiante [4] à Göttingen. Alors qu’il croyait encore trouver sa « détermination théorique » en Martin Heidegger, il fomenta une fronde antiautoritaire contre l’un des « Anciens » [5] et fut immédiatement exclu de la fraternité. Krahl se résolut alors en 1965 à trahir sa classe, il adhéra au SDS et se rendit à Francfort pour poursuivre ses études.

Il commença là-bas une thèse sous la direction de Theodor W. Adorno qui allait le marquer profondément. L’influence de son professeur est manifeste, lorsqu’il déclara devant le tribunal qu’il serait sardonique de parler encore de quelque chose comme de la personnalité face au déclin de l’individu bourgeois. C’est pourtant dans les réflexions stratégiques sur la lutte des classes qu’il avait exposées devant ce même tribunal qu’il prit fondamentalement ses distances à l’égard d’Adorno. Alors que ce dernier tenait la pratique pour trompeuse et qu’il avait fait le choix de la théorie pure, son élève réfléchissait en permanence aux conditions d’émancipation actuelles dans son travail théorique — et ce même lorsqu’il était question de la théorie de la valeur, de la dialectique ou de la théorie de la connaissance. La théorie et la pratique trouvèrent cependant leur médiation décisive dans l’analyse des classes et l’étude de la question de l’organisation développées par Krahl.

Les années agitées autour de 1968 entraînèrent Krahl dans un mouvement dans lequel il pouvait constamment mesurer sa théorie à la pratique. Il prononça entre autres le célèbre exposé sur l’organisation [6] avec Rudi Dutschke lors de la conférence du SDS en 1967, il anima plusieurs teach-in et rédigea des articles politiques. En parallèle, il intervint comme orateur dans le cadre des protestations contre les lois d’urgence, manifesta contre la répression du Printemps de Prague, participa à la grève active à l’université de Francfort et occupa enfin l’Institut de recherche sociale. Cette occupation l’avait mené devant le tribunal deux mois avant l’autre procès. Adorno qui avait alors appelé la police pour faire évacuer l’institut y avait témoigné.




Il mourut quelques jours après le procès et Krahl écrivit à cette occasion une nécrologie pour le journal „Frankfurter Rundschau“. Il ne laissait planer aucun doute sur le fait qu’Adorno était son professeur le plus important. Ce dernier avait transmis aux étudiants les « catégories de l’émancipation susceptibles de dévoiler la domination » qui correspondaient à la situation des métropoles, et leur avait livré « la conscience de l’émancipation propre au marxisme occidental des années 1920 et 1930, […], tel qu’il s’est formé en opposition au marxisme soviétique officiel. » Mais la théorie d’Adorno était enchevêtrée dans une contradiction politique, parce qu’elle présupposait en elle-même la pratique révolutionnaire tout en la déclarant impossible. Au lieu de réfléchir aux conditions historiques d’une pratique libératrice, Adorno ne faisait qu’en souligner les dangers régressifs. Lorsque la révolte débuta réellement en 1967 – bien que la pratique était en fait « ajournée », Adorno refusa non seulement de la soutenir, mais il la dénonça même comme un activisme aveugle et uniquement voué à attirer l’attention. Il croyait même y reconnaître des tendances fascistes.

À la différence d’Adorno, Krahl cherchait à établir un lien avec les luttes de classe de l’époque. Comme beaucoup au sein du SDS, il avait été galvanisé par les grèves sauvages qui éclatèrent à la fin des années 1960 comme celles de chez Hanomag [7] à Hanovre. La participation des jeunes ouvriers au large mouvement de protestation contre les lois d’urgence en 1968 l’avait également laissé espérer qu’il était possible d’établir un lien entre le mouvement étudiant antiautoritaire et les noyaux émancipateurs du prolétariat. Il est vrai que ce « tournant prolétarien », qui animait alors les débats du SDS servit de terreau à la formation des K-Gruppen [8]. Ces derniers remirent à l’ordre du jour le modèle d’organisation léniniste et n’avaient plus à l’esprit que le prolétariat industriel, mais pour Krahl, c’est la spontanéité qui était décisive dans la question de l’organisation. Contrairement aux principes léninistes, la tâche des intellectuels ne résidait pas selon lui à œuvrer à l’acquisition d’une conscience révolutionnaire au sein du prolétariat. Au lieu de militer dans cette direction, il se soucia de la prolétarisation des intellectuels : grâce à l’amélioration de la production scientifique, le fordisme florissant avait selon lui conduit à un changement de situation de classe des intellectuels. De plus en plus rationalisé et collectivisé, leur propre travail s’adaptait en quelque sorte au travail à la chaîne.

Le cheminement personnel de Krahl en tant qu’intellectuel l’avait de nouveau conduit à la trahison de classe individuelle. Mais en 1969, c’était plutôt la question d’une organisation collective des académiciens basée sur leur propre prolétarisation qui attirait son attention. C’est sur cette base qu’une alliance avec les autres segments du prolétariat devrait se produire. Krahl proposa ainsi une organisation révolutionnaire globale composée à la fois des travailleurs intellectuels, du prolétariat industriel et des salariés. Cette théorie, Krahl l’a un peu montée en épingle afin de s’élever lui-même au rang de sujet révolutionnaire. Car la scientifisation de la production dans les années 1960 consistait principalement en l’intégration d’un nombre croissant d’ingénieurs dans les usines. Cette prolétarisation ne concernait guère un étudiant en sociologie qui, comme lui, se destinait au métier de Professeur des universités.




En partant de cette idée, Krahl avait mis sur pied un « groupe de projet » au sein du SDS sur la question de l’organisation dans lequel Herbert Marcuse comptait au côté de Georg Lukács, comme une référence majeure. Avec ce « théoricien critique de l’émancipation » (Krahl sur Marcuse), il tenta de conceptualiser une émancipation universelle dont le mouvement antiautoritaire aurait historiquement donné la première formulation politique. L’émancipation ne pouvait se limiter à la nationalisation de moyens de production comme dans les États soviétiques qu’en perpétuant la misère de la réification et en soumettant les individus aux moyens de production. L’émancipation devait davantage être comprise comme l’organisation d’interactions dépourvues de domination entre individus solidaires. Dans cette perspective, l’organisation révolutionnaire devait déjà essayer de dépasser les formes d’interaction bourgeoises et de former en son sein les germes d’une société future. Dans sa pratique organisationnelle, Krahl visait « la négation déterminée des formes d’interactions conditionnées par la valeur d’échange ». Les appels à une « liquidation de la phase antiautoritaire » formulés par les membres du SDS de Heidelberg remirent en question cette nouvelle conception de l’émancipation et aboutirent plus tard à la fondation du « Kommunistischer Bund Westdeutschland » (confédération communiste d’Allemagne de l’Ouest), la plus importante organisation néo-staliniste des années 1970. Krahl s’opposa activement au retour des principes d’organisation léninistes et autoritaires : ceux-ci avaient certes trouvé une justification dans la Russie semi-féodale, mais ils étaient anachroniques dans l’Allemagne des années 1960. Ils n’étaient ici que l’expression de besoin petit-bourgeois de loyauté et de sécurité.

Puisque Krahl critiquait la fixation du marxisme sur la production et travaillait à étendre la compréhension de l’émancipation aux relations solidaires des individus, sa pensée offre la possibilité de discuter de la théorie féministe au sein du marxisme. Cependant, les thèmes du patriarcat, de la famille ou de la sexualité n’apparaissent que de façon sporadique dans son travail. Pour l’auteur dont la réflexion se voulait globale, ces thématiques ne relevaient de toute évidence pas d’un problème politique et théorique central.

Cette absence des thèmes féministes caractérisait alors l’ensemble du SDS. Celle-ci fut entre autres à l’origine du scandale qui éclata lors de la conférence du SDS en septembre 1968 : Helke Sander, alors étudiante en cinéma et plus tard réalisatrice et autrice, revendiqua en tant que représentante du conseil d’action des femmes que la problématique de l’oppression spécifique des femmes soit discutée au cours de la conférence. Le podium alors exclusivement masculin dont Krahl faisait partie préféra continuer sans en débattre. Pour empêcher que l’ordre du jour ne se poursuive comme si de rien n’était, Sigrid Rüger lança des tomates sur Krahl, non sans provoquer une certaine agitation au sein de l’assemblée. Des groupes de femmes autonomes se constituèrent le jour même.

Alors que le nouveau mouvement des femmes engageait la rupture, le fossé entre les antiautoritaires, réunis autour de Krahl, et les nouveaux courants léninistes se fit de plus en plus profond. La voiture dans laquelle se trouvait Krahl avec d’autres membres du SDS et qui heurta un camion sur une route de campagne verglacée le 13 février 1970 peut également tenir lieu de symbole de la disparition de la position de Krahl au sein du SDS. Il mourut sur le coup, le conducteur décéda à l’hôpital, les trois autres passagers furent gravement blessés.

Le SDS fut officiellement dissout peu de temps après. Même la jonction entre le travail théorique marxiste antiautoritaire et la lutte quotidienne politique ne pouvait plus être poursuivie en tant que pratique collective après la mort tragique de Krahl, alors âgé de vingt-sept ans seulement. Malgré le fait que des organisations comme le Sozialistische Büro ou bien les Spontis de Revolutionärer Kampf continuèrent certes à entretenir cette jonction dans les années 1970, le lien entre l’École de Francfort et la lutte des classes, très réfléchi chez Krahl, ne fut pourtant repris que de façon sporadique. C’est bien plutôt l’ésotérisme de la nouvelle lecture de Marx [Neue Marx Lektüre], qui se tenait à l’écart de la pratique et avant tout la ligne libérale de Jürgen Habermas et d’Axel Honneth, qui se sont imposés comme réception de l’École de Francfort. Si une existence plus longue eût été accordée à Krahl, peut-être qu’une troisième forme de réception pratique et révolutionnaire aurait pu se développer. C’est avec cette articulation de l’École de Francfort avec la lutte des classes, dont Krahl se fait le défenseur, qu’il importe aujourd’hui de renouer en alliant concrètement la théorie et la pratique.

Traduit par Pauline Corre-Gloanec

La version allemande du présent article est parue pour la première fois dans le numéro de février de 2020 de la revue konkret.

Les plus importants articles et discours de Krahl sont rassemblés dans le recueil Hans-Jürgen Krahl, Konstitution und Klassenkampf. Zur historischen Dialektik von bürgerlicher Emanzipation und proletarischer Revolution, Neue Kritik, Frankfurt a. M., 2008, 438 pages, 25 Euro. Une traduction française de ce livre est en préparation.




Source: Lundi.am