DĂ©cembre 3, 2020
Par CQFD
210 visites


JPEG - 227.2 ko
Photo Denis Meyer

Le 28 juin dernier, Louis Aliot a remportĂ© le second tour des municipales avec 59,03 % des suffrages face au maire sortant Les RĂ©publicains (LR) Jean-Marc Pujol. Cette victoire n’est pas une surprise : en 2014 dĂ©jĂ , le frontiste Ă©tait arrivĂ© en tĂȘte au premier tour, et Pujol n’avait dĂ» sa rĂ©Ă©lection qu’au ralliement des autres listes et Ă  la mobilisation d’une partie des abstentionnistes. Cette fois, le « barrage rĂ©publicain Â» n’a pas suffi.

Entre cloisonnement et effritement

Le centre de Perpignan a toujours Ă©tĂ© un mystĂšre pour moi. Impossible, pour la visiteuse que je suis, d’en dessiner une carte mentale claire. Hors des axes familiers, je tĂątonne dans les rues Ă©troites et m’étonne de mes trajectoires. Au premier abord, on peut ĂȘtre frappé·e par l’image d’un centre-ville en dĂ©shĂ©rence, dans lequel s’étirent d’anciennes rues commerciales dĂ©sertes, jalonnĂ©es de devantures fermĂ©es. Sur certaines, la mĂ©tropole a collĂ© des photos d’intĂ©rieurs marchands tĂ©moins, mais cette tentative de redynamisation par le papier peint ne fait qu’ajouter Ă  une impression de tristesse figĂ©e.

Ici, le centre n’est pas le lieu de la bourgeoisie. En dehors de quelques rues cossues et de la place de la RĂ©publique rĂ©novĂ©e sur laquelle s’étalent des terrasses proprettes autour d’un marchĂ© de producteurs, elle demeure invisible. Les classes aisĂ©es se concentrent dans les quartiers pĂ©riphĂ©riques, se repliant dans des rĂ©sidences fermĂ©es ou se dĂ©pliant dans un confortable pĂ©riurbain choisi. Elles laissent les pauvres entre eux, dans les quartiers populaires centraux ou relĂ©guĂ©s en proche bordure.

Perpignan est, aussi, une ville qui s’effondre. En 2006, 2009 et 2014, plusieurs immeubles se sont Ă©croulĂ©s dans les quartiers de Saint-Jacques et Saint-Mathieu. Un dĂ©faut d’entretien du bĂąti par des proprios prompts Ă  empocher des loyers, conjuguĂ© Ă  une inaction de la Ville, font du mal-logement une problĂ©matique prĂ©gnante – on estime Ă  4 000 le nombre de logements insalubres dans le centre. Les rues portent les stigmates de l’effritement : Ă©tais de soutĂšnement, dĂ©moli tions en cours, immeubles dont ne subsistent que les façades, Ăźlots parsemĂ©s de dents creuses.

Dans le centre, certains quartiers ne se traversent pas ; ils se contournent le long de frontiĂšres, invisibles pour des yeux non initiĂ©s. Toutes les personnes rencontrĂ©es durant mon sĂ©jour affirment que ce cloisonnement s’est renforcĂ© ces derniĂšres annĂ©es : « Les quartiers se ferment. Â» Perpignan est une ville marquĂ©e par une forte sĂ©grĂ©gation spatiale et les habitant.es s’y frĂŽlent sans toujours se rencontrer. Cette image de populations fragmentĂ©es, captives de territoires communautarisĂ©s, est omniprĂ©sente dans les discours politiques et mĂ©diatiques : les Gitan.es de Saint-Jacques face aux Arabes de Saint-Mathieu, comme durant les Ă©meutes du printemps 2005 [1].

Dans un livre-dialogue [2] avec Jean-Paul Alduy, qui fut maire UMP de la ville de 1993 Ă  2009, le sociologue Alain Tarrius nuance ces reprĂ©sentations. Il explique que, pour que le systĂšme clientĂ©liste local fonctionne, les politiques ont besoin d’induire une immobilisation et un fractionnement des populations, celles-ci devenant alors le jouet de la concurrence entre la Ville et le conseil dĂ©partemental, historiquement Ă  gauche. Or, les habitant.es dĂ©veloppent des stratĂ©gies de contournement et de retournement de ces assignations. D’aprĂšs Tarrius, si les Ă©changes entre populations semblent diminuer, cela ne dit pas grand-chose de leurs mobilitĂ©s rĂ©elles. Perpignan est une ville-Ă©tape, Ă  la frontiĂšre de nombreux flux d’échanges plus ou moins informels, une mĂ©tropole de la mondialisation entre pauvres, centrale dans les Ă©conomies souterraines.

Une mairie bleu marine

Territoire extrĂȘmement inĂ©galitaire, Perpignan se hisse au cinquiĂšme rang des villes les plus pauvres de France. 32 % de ses habitant.es vivent sous le seuil de pauvretĂ© et le taux de chĂŽmage atteint 85 % dans certains quartiers. Les associations, bien que nombreuses, sont dĂ©bordĂ©es, et font le constat d’une paupĂ©risation grandissante. Ornella, membre du Secours populaire, me confie que les demandes d’aide alimentaire ont augmentĂ© de 30 % en 2019 et de 45 % cette annĂ©e : « Maintenant on voit mĂȘme des artisans venir chercher Ă  manger. Â» Un appauvrissement dĂ©jĂ  visible avant la pandĂ©mie, et qui n’a fait qu’augmenter depuis le confinement. Les militantes associatives que je rencontre font le mĂȘme rĂ©cit d’une misĂšre sociale omniprĂ©sente, et enchaĂźnent les histoires sordides dessinant la guerre entre pauvres qui fait rage. La situation Ă©tait dĂ©jĂ  au bord de l’implosion, et l’élection de Louis Aliot Ă  la mairie ne laisse rien prĂ©sager de bon.

Si le vote Front national est historiquement fort Ă  Perpignan et dans la rĂ©gion, son candidat a dĂ», pour se faire Ă©lire, nouer des alliances et conquĂ©rir de nouveaux Ă©lectorats. Se prĂ©sentant sans Ă©tiquette pour se distancier du RN, Louis Aliot s’est construit une image de notable du coin, figure respectable et pondĂ©rĂ©e. Tout en soignant son implantation locale, Aliot est parvenu Ă  se prĂ©senter comme extĂ©rieur aux pratiques vernaculaires de nĂ©potisme et de clientĂ©lisme [3]. Son programme, trĂšs axĂ© sur la sĂ©cu ritĂ©, diffĂ©rait peu de celui de Jean-Marc Pujol, le maire LR sortant. Son discours libĂ©ral et rassembleur a su rassurer la bourgeoisie locale, de droite plutĂŽt rĂ©publicaine, lui permettant de rafler le vote des classes aisĂ©es pĂ©riphĂ©riques. Affichant volontiers sa proximitĂ© avec Robert MĂ©nard, le maire d’extrĂȘme droite de BĂ©ziers dont il prend l’action comme modĂšle, Aliot a nĂ©anmoins pris garde Ă  ne pas tomber dans la suren chĂšre. Raciste, oui, mais pas outrancier. « Il n’a pas intĂ©rĂȘt Ă  ce que ça se passe mal, pour ne pas ternir l’image de la ville Â», conjecture Sarah, membre du lieu associatif La Locale. « Mais il y a les effets d’annonce, et puis ce qui ne se voit pas dans les mĂ©dias. On a peur que l’élection d’Aliot empire ce qui se faisait dĂ©jĂ  ; c’est sur les populations fragiles qu’il va taper. Â»

Effectivement, les arrĂȘtĂ©s pleuvent dĂšs les premiĂšres semaines, interdisant pĂȘle- mĂȘle : mendicitĂ©, occupation abusive de l’espace public, regroupement d’individus perturbateurs, tenue indĂ©cente, divagation de chien ou mĂȘme jeux de boules sur le domaine public. Aliot ordonne Ă©galement la fermeture Ă  22 heures des alimentations gĂ©nĂ©rales, arguant lors d’une confĂ©rence de presse que « l’origine [de l’insĂ©curitĂ©] vient de l’ouverture de commerces illicites, d’épiceries de nuit, qui occasionnent tapages nocturnes, ivresses publiques et des faits plus graves comme les trafics de cigarettes ou de stupĂ©fiants Â». Pour faire appliquer ces mesures, il augmente les effectifs de la police municipale (PM). Une Ă©volution qui se double, constatent les militant. es, d’une collaboration marquĂ©e entre la mairie et la prĂ©fecture. Si les populations fragiles Ă©taient loin d’ĂȘtre mĂ©nagĂ©es sous l’an cienne Ă©quipe municipale, le tour de vis annoncĂ© commence Ă  se faire sentir.

Le maire et sa flicaille

Samedi midi, place Cassanyes. Sur cette place entourĂ©e de petits commerces et de terrasses de cafĂ©, se tient un marchĂ© quotidien oĂč l’on trouve de tout. Tandis que les forains replient leurs stands Ă  la vitesse de l’éclair, les cantonniers entrent en action et leurs machines prennent possession des lieux dans un bruit d’enfer. MalgrĂ© cette routine apparente, le quartier n’est pas tranquille : dans la matinĂ©e, la Bac (Brigade anti-criminalitĂ©) a fait une descente dans le four [4] tout proche. Soudain, les arah [5] retentissent : une voiture de police fait son entrĂ©e sur la place, avant de s’enfoncer Ă  faible allure dans une ruelle. Depuis les Ă©lections, la PM et son maire ne mĂ©nagent pas leurs efforts. « On a senti le changement dĂšs le premier jour Â», me raconte Emma, une amie comĂ©dienne. « Le lendemain des Ă©lections, les flics paradaient, gyrophares allumĂ©s, et jouaient les cow-boys quand on les approchait de trop prĂšs. Ils avaient l’air de fĂȘter quelque chose et Ă©taient clairement en confiance. Â»

Également dans le viseur d’Aliot, les squats d’exilé·es, qui subissaient dĂ©jĂ  une pression importante sous la mandature de Pujol. Roger Hillel, militant commu niste, conserve la mĂ©moire de la longue campagne de rĂ©quisitions, portĂ©e par le collectif Bouge Toit. Si la premiĂšre occupation, en 2011, s’était plutĂŽt bien passĂ©e – Pujol Ă©tant mĂȘme venu visiter l’ancienne Ă©cole occupĂ©e en promet tant qu’il n’y aurait pas expulsion –, l’atti tude de la municipalitĂ© s’était rapidement durcie. Ces derniĂšres annĂ©es, les Ă©vacuations se sont succĂ©dĂ©, et l’arrivĂ©e d’Aliot empire encore les choses. La derniĂšre expulsion date du 12 aoĂ»t dernier – un ancien hĂŽtel appartenant Ă  la mairie et occupĂ© depuis dĂ©cembre 2018. La procĂ©dure arrivant Ă  son terme au moment du confinement, un recours avait Ă©tĂ© dĂ©posĂ© afin de repousser l’échĂ©ance. Mais la mairie, contrairement Ă  la pratique en vigueur, a demandĂ© Ă  la prĂ©fecture d’ordonner l’expulsion avant l’audience. Pour Roger, « cette intervention est une provocation et une tentative d’intimidation Â». Autre dĂ©cision Ă©loquente selon lui : l’affaire de l’hĂŽtel de la Cigale, un bĂątiment prĂ©emptĂ© par le conseil dĂ©partemental des PyrĂ©nĂ©es-Orientales pour en faire une plate-forme d’accueil pour les mineur.es non accompagnĂ©. es. L’ancienne municipalitĂ© s’était dĂ©jĂ  opposĂ©e au projet, rĂ©pliquant vouloir y installer un commissariat de quartier. Louis Aliot, alors conseiller municipal, s’était fendu d’une lettre ouverte dans laquelle il associait les migrant. es Ă  « [la] toxicomanie, [les] agressions de femmes, [l’]insalubritĂ© Â». DĂ©sormais au pouvoir, et bien qu’une dĂ©cision du tribunal administratif ait donnĂ© raison au DĂ©partement, il passe en force et vient de lancer les travaux du futur commissariat.

Mais le nouveau maire et ses forces de l’ordre ne se donnent pas toujours la peine d’ĂȘtre aussi procĂ©duriers. Sous une pluie battante, je rejoins Fatouma, mili tante associative trĂšs impliquĂ©e auprĂšs des personnes Ă  la rue, et Mohammed, sans- abri, dont le campement a Ă©tĂ© bruta lement expulsĂ© quelques jours auparavant. Avec deux autres personnes, il Ă©tait installĂ© sous un pont depuis presque un an, prĂšs de la Croix-Rouge et des Restos du cƓur. Le matin du 30 septembre, ces derniers leur ont refusĂ© un cafĂ©, le ton est montĂ© et la directrice a appelĂ© le 17. Les policiers municipaux sont arrivĂ©s en un clin d’Ɠil et ont Ă©vacuĂ© sans mĂ©nagement les occu pant.es et leurs affaires. « Les pauvres, on ne veut plus vous voir Ă  Perpignan  ! Â», ont-ils dit Ă  Mohammed, tout en mena çant Fatouma qui tentait de filmer la scĂšne.

Le soir des Ă©lections, pendant qu’Aliot fĂȘtait sa victoire dans un immeuble cossu du centre historique, seules quelques dizaines de personnes se sont rassemblĂ©es spontanĂ©ment pour protester. Roger me dĂ©crit « un vĂ©ritable coup de bambou. Les camarades sont sonnĂ©s. On est dans l’expectative, il va nous falloir un peu de temps pour sortir de la sidĂ©ration et rĂ©agir. Â» Pourtant, entre fatigue de l’urgence sociale et incertitude des temps Ă  venir, malgrĂ© le tableau noir qu’ils dressent de la situation, les militant.es rencontrĂ©s ne lĂąchent rien. Si certaines structures subissent des pressions et craignent pour leurs subventions, le tissu associatif local reste solide. Surtout, tous et toutes le disent, la solidaritĂ© tient bon.

Dans ce brouillard profond, une petite Ă©claircie : La Locale, lieu associatif, s’apprĂȘte Ă  ouvrir ses portes dans le centre, Ă  deux pas de la place Rigaud. L’idĂ©e a germĂ© peu aprĂšs l’élection. Face au constat d’une ambiance cloisonnĂ©e et de l’absence d’un rĂ©seau d’organisation efficace pour faire face aux situations d’urgence – en-dehors de celui des associations saturĂ©es –, la nĂ©cessitĂ© d’un lieu pour s’organiser s’est imposĂ©e. Est alors nĂ© le projet d’un local de luttes et d’activitĂ©s. Une base arriĂšre, pour permettre Ă  celles et ceux qui agissent de se rencontrer, et aux solidaritĂ©s de se renforcer. Le tout sur des bases politiques claires : antiautoritaires et autogestionnaires. CrĂ©Ă© Ă  l’origine par quelques-uns, le collectif s’est depuis Ă©largi, agrĂ©geant des personnes mues par une mĂȘme volontĂ© de recoller les morceaux. Une premiĂšre rĂ©union publique a eu lieu en septembre, afin de prĂ©senter le projet et lancer une souscription. Celle-ci a portĂ© ses fruits et l’ouverture est proche. Au programme : une cantine rĂ©guliĂšre, des cycles de confĂ©rences et de projections, des permanences juridiques pour les saisonnier.es, un atelier couture. Les rĂ©pĂ©titions de deux chorales fĂ©ministes et des rĂ©unions de Gilets jaunes devraient Ă©galement s’y tenir. Perpignan, ville morcelĂ©e ? Ne reste qu’à tisser des ponts.




Source: Cqfd-journal.org