Septembre 12, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Permittents ? Mme BornĂ©e, ministre du Travail, juge « intermittent.e » toute personne dont l’activitĂ© productive ne se dĂ©roule pas 8 heures par jour / 38 heures par semaine. Elle y voit le signe d’une coupable paresse, du blĂąmable refus de traverser la rue pour dĂ©crocher l’emploi stable et rĂ©gulier qui seul mĂ©rite le nom de « travail ». Nous sommes pourtant quelques millions Ă  travailler en permanence hors du schĂ©ma 8 heures par jour, 38 heures par semaine. Et notre nombre augmente chaque jour. D’oĂč le juste nĂ©ologisme « permittence ».
Sans permittence, l’économie s’écroule ; car permittence a pour synonyme prĂ©caritĂ©. PrĂ©caritĂ© a pour consĂ©quence, pauvretĂ©. Une personne pauvre et prĂ©caire est une personne qu’un patron peut payer des clopinettes. S’il la paye ! (Stagiaire, vous avez dit stagiaire ?) Comme notre nombre augmente, le nombre de personnes qu’on paye des clopinettes augmente, donc les bĂ©nĂ©fices augmentent. C’est mathĂ©matique. Enfin, Ă©conomique, plutĂŽt.

Pourtant, dĂšs 1936, les producteurs de cinĂ©ma savaient que s’ils voulaient que des plĂątriers, Ă©lectriciens, menuisiers, etc. soient disponibles quand on en aurait besoin, il fallait Ă©viter qu’ils aillent travailler ailleurs. Et donc les payer pendant les pĂ©riodes creuses. Lors des Trente Glorieuses, le nombre des permittent.e.s et des mĂ©tiers permittents explosa. L’assurance-chĂŽmage fut crĂ©Ă©e en 1958, puis sa variante appliquĂ©e aux intermittent.e.s du spectacle fut Ă©tendue Ă  d’autres mĂ©tiers. Par exemple le mien, guide-confĂ©renciĂšre (85% de mes collĂšgues sont des femmes). Les touristes voyageant quand ça leur chante, nous nous escrimons parfois 18 heures par jour 15 jours de suite. Puis 10 jours sans rien. Puis 4 agences diffĂ©rentes rĂ©clament le mĂȘme week-end du 22 au 23. Puis 3 jours sans rien. Puis trois Louvre de suite en deux jours. Puis
 etc. Il y a des mois Ă  300 heures, des mois Ă  12 heures, des mois sans rien. Pendant « rien », nous touchions des indemnitĂ©s. Jusqu’en 2014, le systĂšme fonctionna.
Mais, trahisons socialistes et mĂ©pris de classe libĂ©ral obligent, les conditions se dĂ©gradĂšrent vite, les bonnets blancs – blancs bonnets Ă©bouillantant la grenouille (une grenouille mise dans de l’eau froide n’en sautera pas. Pas non plus quand on tiĂ©dit un peu l’eau. Mais de tiĂ©dissement en tiĂ©dissement, on l’ébouillante, la grenouille !). Les intermittent.e.s hors du spectacle furent frappĂ©.e.s en premier, vu la combativitĂ© des intermittent.e.s du spectacle.
Pire, un Ɠuf de serpent avait dĂ©jĂ  Ă©clos en 2009 : le statut d’auto-entrepreneur. On le prĂ©tendit crĂ©Ă© pour aider les salariĂ©s (virils, travailleurs, pas flemmards, les ceusses qui se retroussent les manches et n’attendent pas de traverser la rue) Ă  crĂ©er leur propre entreprise. En rĂ©alitĂ©, l’idĂ©e Ă©tait de libĂ©rer les vraies entreprises, les vrais patrons, des lourdes chaĂźnes appelĂ©es « cotisations sociales » et « protection de l’emploi » ; un autoentrepreneur touche zĂ©ro assurance-chĂŽmage et pas grand-chose pour sa retraite. Et comme il s’agit d’un fournisseur et non d’un salariĂ©, on le prend et on le jette.
Dans mon mĂ©tier, nous sommes une vaste majoritĂ© d’autoentrepreneuses, puisqu’ aucune agence de voyage, hĂŽtel, comitĂ© d’entreprise, municipalitĂ©, etc. ne veut salarier, mĂȘme pour une demi-journĂ©e, une guide-confĂ©renciĂšre.

Puis le coronavirus frappa.

Longtemps.
Toute l’annĂ©e 2020.
ZĂ©ro touriste. ZĂ©ro spectacle. ZĂ©ro restauration, zĂ©ro Ă©vĂ©nementiel. Alors en 2021, pour des centaines de milliers de personnes, les indemnitĂ©s chĂŽmage cessĂšrent d’ĂȘtre versĂ©es, puisque les heures de travail de 2019, celles qui avaient donnĂ© droit aux indemnitĂ©s de 2020, Ă©taient Ă©puisĂ©es.
Il y a eu des divorces. Des suicides. Des retours chez Papa-Maman
 Ă  45 ans. Des retours en coloc’. Des grossesses remises aux calendes grecques. Des expulsions. Jean-Louis Barrault a dĂ©crit la rĂ©action gouvernementale il y a longtemps : « la dictature c’est ferme ta gueule, la dĂ©mocratie c’est cause toujours. ». On Ă©coute les protestations. On les Ă©coute. Oui, on les Ă©coute. Et d’ailleurs, on les Ă©coute. AprĂšs quoi, on les Ă©coute.

La colĂšre monta.

Chez les guides-confĂ©renciĂšres, une profession oĂč beaucoup croient que « je-suis-du-cĂŽtĂ©-du-manche, en-tout-cas-je-ne-suis-pas-une-pue-la-sueur », nous nous retrouvions, aux grandes heures d’indignation, Ă  battre le pavĂ© Ă  deux cent mĂštres du ministĂšre du Travail, toutes ensembles, oh, bien trente. Membres pour la plupart du seul syndicat de combat de la profession, le SPGIC.
Et puis, la jonction se fit avec les maütres d’hîtel, les extras, les accompagnatrices.
Et puis, « L’OdĂ©on est occupĂ© ! » L’OdĂ©on ??? Comme en Mai ?
On y va !

Photo Jeanne Menjoulet
Depuis le 4 mars 2021 15h, l’OdĂ©on Ă©tait occupĂ©.
Par qui ? Par la CGT !
La CGT ? Oui, enfin, la CGT-spectacle. Mais, ĂŽ joie, ĂŽ bonheur, si la CGT a apportĂ© expĂ©rience, ressources, sens pratique, dĂ©vouement, assiduitĂ©, ponctualitĂ©, organisation (excusez du peu !), elle n’a absolument pas phagocytĂ© le mouvement, qui dĂšs le dĂ©part, s’est voulu aussi ouvert que possible, d’abord Ă  tou.te.s les intermittent.e.s de l’emploi (donc pas que du spectacle), et Ă  toutes les autres luttes, Ă  toutes les organisations, du moins celles qui se battent. « Dans le sillage des rond-points, occupons l’OdĂ©on ». D’accord, les rond-points n’ont pas de sillage
 mais tout le monde a compris.

Et quelles excellentes revendications !

Par exemple : « les droits sociaux doivent ĂȘtre maintenus, renforcĂ©s et devenir des droits sociaux attachĂ©s Ă  la personne, au bĂ©nĂ©fice de tou·te·s, indĂ©pendamment de l’ñge ou du parcours professionnel. » En clair, tout le monde, vraiment tout le monde, doit toucher des indemnitĂ©s de chĂŽmage, dĂšs qu’on ne travaille plus, quel que soit le nombre d’heures travaillĂ©es prĂ©cĂ©demment.

Photo Jeanne Menjoulet
Et : « Le retrait, pur, simple et dĂ©finitif de la rĂ©forme de l’assurance-chĂŽmage » Parce qu’il ne s’agit pas d’une rĂ©forme, mais d’une destruction. Le sociologue Matthieu GrĂ©goire s’est livrĂ© Ă  quelques calculs rĂ©vĂ©lateurs : BornĂ©e & Maquereau proposent des changements de calcul des indemnitĂ©s qui n’ont l’air de rien. Mais

– Pour avoir accĂšs aux indemnitĂ©s, avant, il fallait avoir travaillĂ© 4 mois ; avec la rĂ©forme, 6. Or il y a des mĂ©tiers oĂč l’on ne travaille PAS 6 mois dans l’annĂ©e (le mot « saisonnier », ça vous parle ?). Et l’accĂšs aux indemnitĂ©s, c’est souvent urgent. Un gosse, ça a faim aujourd’hui, pas dans six mois.
– Avant, une personne ayant travaillĂ© 6 mois au SMIC (1230 euros net par mois) touchait 975 euros par mois (champagne !) ; mais avec la rĂ©forme ce sera 659 euros par mois (mousseux !). 975 euros, pour une cĂ©libataire, c’est loyer + pĂątes. 659 euros, c’est loyer ou pĂątes. Et pour une cĂ©libataire avec deux mĂŽmes, c’est Restos du CƓur.
– Avant, le montant des indemnitĂ©s correspondait au total des salaires perçus divisĂ© par le nombre de jours travaillĂ©s ; avec la rĂ©forme ce sera le total des salaires perçus sur les 24 derniers mois divisĂ© par le nombre de jours entre le premier et le dernier contrat ; ça, on n’y comprend rien, n’est-ce pas ? Mais ça signifie que le montant des indemnitĂ©s versĂ©es pour un mĂȘme montant de salaires perçus pourra varier
 de 1 Ă  50 !

Si le saccage est bien mis en place le 1er juillet comme le souhaitent BornĂ©e & Maquereau, 1,7 millions de personnes vont perdre partiellement ou totalement leurs indemnitĂ©s. Et ceci alors qu’en dĂ©pit des chiffres officiels, en 2019, 6 chĂŽmeur.se.s sur 10 n’étaient pas indemnisĂ©.e.s. On passera Ă  8 sur 10 pas indemnisĂ©.e.s ! Ces sans-emploi non indemnisĂ©.e.s n’auront d’autres perspectives que le RSA, soit 565 euros 34 centimes par mois (cidre !).
En d’autres termes, BornĂ©e et Maquereau veulent sciemment pousser des millions de gens dans la misĂšre. Tenez-vous bien, les prestations versĂ©es au titre de l’indemnisation du chĂŽmage ont totalisĂ© moins de 50 milliards d’euros en 2021 : donc moins que les 64 milliards d’euros d’augmentation de la fortune du seul Bernard Arnaud
 ne parlons pas de François Pinault, Patrick Drahi, Liliane Bettencourt, Xavier Niel, etc.


Se battre. Mais séduire, charmer, aussi. Pas le pouvoir, bien sûr, le public.

Une lutte joyeuse attire plus de monde qu’un combat Ă  la triste figure. De ce point de vue, quelle extraordinaire rĂ©ussite que cette occupation ! J’ai vĂ©cu quatre ans dans la plus belle, la plus drĂŽle, la plus inventive, la plus poĂ©tique occupation du monde, Christiania Ă  Copenhague. À ma complĂšte stupĂ©faction, j’ai retrouvĂ© beautĂ©, humour, invention, poĂ©sie Ă  l’OdĂ©on. Plus exactement, sur la place de l’OdĂ©on, pendant les « agoras », AG ouvertes Ă  tou.te.s. On y dansait. Vieux clous et jeunettes ; maĂźtres d’hĂŽtel en cravate et Rosies en bleus de travail et gants de vaisselle jaunes ; travailleuses transgenres du sexe et intellos chauds bouillants ; Gilets jaunes Ă  bedon et militants mĂ©chants ; blueswomen dĂ©chaĂźnĂ©es et guides-confĂ©renciĂšres dĂ©perlouzĂ©es ; poĂštes boliviens et clowns limousins, femmes de chambre ghanĂ©ennes et jardiniers de la Ville de Paris
 on y a mĂȘme dansĂ© une danse collective (Nelken Line) inventĂ©e par Pina Bausch ! On y a dansĂ© au son de groupes napolitains, colombiens, jazz, punk, blues, soul, rock, on-ne-sait-pas-ce-que-c’est-mais-on-s’en-fout-ça-t’agrippe-le-cul. On y a chantĂ©. ChantĂ© « El pueblo unido
 » avec un orchestre philharmonique. El pueblo unido, les occupant.e.s le mimaient et le scandaient Ă  chaque dĂ©but d’agora, de lĂ -haut, de la terrasse nĂ©o-classique de l’édifice nĂ©o-classique qu’est l’OdĂ©on, et en bas, sur la place nĂ©o-classique, parfois sous le regard de flics en Robocop, ça dansait.

Et ça débattait.

Et ça Ă©coutait Denis Gravouil, Samuel Churin, Barbara Stiegler, Bernard Friot, Christelle et Marc et Pierre et Victoria et HacĂšne et Sophie et une flopĂ©e de personnes Ă©quipĂ©es de cerveaux. Et les poĂšmes hurlĂ©s depuis la terrasse par d’excellentissimes acteurs. Et les rĂ©cits terribles, poignants des auxiliaires de vie qui dĂ©barquent chez des clientes en plein Alzheimer qu’il va quand mĂȘme falloir, trĂšs littĂ©ralement, torcher ; les rĂ©cits terribles, poignants, et parfois exaltants (bravo les femmes de mĂ©nage des Batignolles !) de luttes venant de toute la France, dans toute la France. D’ailleurs, il y a eu 130 luttes et occupations Ă©lectrisĂ©es par celle de l’OdĂ©on. Parfois soutenues par les municipalitĂ©s, parfois combattues comme Ă  Rosny-sous-Bois oĂč le maire a obligĂ© les agents municipaux Ă  tracter un torchon oĂč Ă©tait Ă©crit « thĂ©Ăątre occupĂ© = culture sacrifiĂ©e ». M. le Directeur du ThĂ©Ăątre National de l’OdĂ©on, lui, ordonna Ă  ses vigiles de garder toutes les grilles fermĂ©es pendant les 80 jours de l’occupation ; on ne pouvait parler aux occupant.e.s qu’à travers de lourdes grilles, comme au zoo ou au bagne. Et les lumiĂšres restaient allumĂ©es toute la nuit, lĂ  oĂč dormaient les 42 occupant.e.s (par jour
 mais au total 500 personnes sont passĂ©es par l’intĂ©rieur de l’OdĂ©on). Qui ont bossĂ© chaque jour, toute la journĂ©e, d’arrache-pied pour la convergence des luttes, pour faire venir aux agoras toutes ces personnes extraordinaires, pour que le mouvement tente de secouer le pays, pour se coordonner avec ces 130 autres lieux occupĂ©s ou rĂ©veillĂ©s.

Enfin, la réouverture des salles de spectacle arriva.

M. le Directeur pleura misĂšre : les mĂ©chants occupants rendaient impossible la contemplation d’Isabelle Huppert dans La MĂ©nagerie de Verre. Mensonge Ă©hontĂ©, les occupant.e.s ayant proposĂ© un systĂšme qui n’aurait dĂ©rangĂ© aucun spectacle. Alors, devant la mauvaise foi du laquais en chef, poudre d’escampette ! Le 23 mai, Ă  6 h du matin, sans prĂ©venir, l’occupation s’évadait de l’OdĂ©on, pas un papier gras, pas une rayure, aucun dĂ©gĂąt.
Depuis, le combat continue, au 104.

L’agenda des luttes est sur occupationodeon.com


Jean-Manuel Traimond




Source: Monde-libertaire.fr