Janvier 20, 2022
Par Paris Luttes
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Sommaire :

0. Avant-Propos

1. Quelques concepts : le marxisme lu par la critique de la valeur

2. Marxisme orthodoxe, critique de la valeur et naissance du concept de « dissociation »

Conclusion



0.AVANT PROPOS

Ce résumé [1] suit le travail d’un courant d’analyse politique assez radical qui part du constat que toute la société capitaliste, autant sur le terrain idéologique que dans la pratique, est fondée sur l’exploitation du monde entier. On parlera du rôle du salariat à l’intérieur du capitalisme, et on essayera d’éclaircir l’idée défendue par le courant de la critique de la valeur selon laquelle la transformation de nos réalités en fric, pour le dire comme ça, n’est envisageable que si elle se fonde sur la domination des Femmes, des Minorités Raciales et des Minorités de Genre.

En gros c’est l’idée que le capitalisme ne va pas sans le patriarcat, et que le patriarcapitalisme ne va pas sans le salariat, qui sera appelé ici « travail marchand ».

Ce résumé est aussi une prise de parti, celle d’essayer de ré-infuser un peu de « théorie » dans nos milieux, pour lutter contre notre fâcheuse tendance à oublier qu’on est toustes potentiellement de droite, et que nos réflexes individualistes et libéraux imprègnent nos luttes, leur font du mal, et à nous aussi. On a donc intérêt à prolonger nos démarches de déconstruction (genre, race, classe) vers un anticapitalisme qui pourrait aussi passer par une critique du travail marchand.

Et pour cela on peut aussi remettre en question la culture du travail (le travail comme lien entre les gens, le travail qui définit les gens, le travail comme une vertu, le travail comme but de la vie humaine etc) à l’intérieur de laquelle nous avons toustes grandi. En fait, notre société est tellement centrée sur le travail (c’est pas le cas de toutes les sociétés), le travail traverse tellement l’entièreté de nos vies jusqu’à nous définir même, que nos mouvements d’émancipation collective oublient la plupart du temps de s’arrêter sur cet état de fait : le salariat est un des outils majeur du capitalisme.

Et pour essayer modestement de commencer à parler de tout ça, j’ai honteusement pompé un podcast que j’ai trouvé sur internet (en vrai déso pas déso), c’est celui d’un prof de philo québécois qui s’appelle Eric Martin [2]. Il fait un grand détour par certains écrits de Marx, met à mal un ou deux préjugés à propos et déroule une relecture de ses concepts principaux par le courant de la “critique de la valeur”.

Ce que je fais ici, c’est donc essayer de rendre encore plus compréhensible son podcast qui rend déjà un peu plus compréhensible kessé ksé que le courant de la critique de la valeur, qui lui même, par contre, est presque entièrement imbitable !

Enfin, dans ce texte j’essaye de faire des rapprochements entre des concepts théoriques compliqués et notre réalité (militante) dans le monde actuel et c’est pas simple, alors il est probable que ce soit approximatif. Je suis loin d’être spécialiste de ce genre de questions, et ma culture politique aussi, est loin d’être assez grande pour pas raconter trop de bêtises. Mais j’espère que celleux qui sont intéressé.e.s par l’idée d’émancipation collective de la société marchande, et qui sont déjà ou pas encore dans une démarche de critique du travail, pourront trouver des pistes à leurs réflexions, et surtout à leurs actions, afin de ne jamais perdre de vue que nos combats et nos valeurs ne sont en aucun cas compatibles avec la société marchande et le monde à Macron.

Attention, un Marx peut en cacher un autre

On nous a bien trop souvent mis dans la tête que tonton Marx ça s’arrête au communisme de la lutte des classes, c’est-à-dire à peu près : d’un côté de la société t’as le prolétariat, avec les travailleur.euses. (Gentil.les les travailleur.euses). Et de l’autre, t’as le patronat (même si en un sens c’est pas faux). Et que si t’enlèves les bourgeois dans une société capitaliste, PAF ! Ça fait du communisme ! Parce que les gentil.les peuvent s’emparer des moyens de production.

Autrement dit, quand on pense à Marx ou quand on parle de son travail, on part souvent de l’idée que les inégalités sociales se résument à une mauvaise répartition de richesse et de propriété privée entre les groupes qui composent la société.

Et on a souvent des Jean-Michel NPA (ou LO comme tu veux) qui balancent des trucs en mode : « Nan mais tes histoires d’afro-féminisme intersectionnel décolonial là, ça sert à rien pk si tu règles la question économique, toutes les inégalités dans la société, elles vont disparaître. Du coup, avant d’être Noir, Femme, Trans, t’es un prolétaire mageul. »…

J’exagère un peu mais quand même. En vrai, on a toustes plus ou moins cette lecture à ce point tronquée du vieux aux cheveux en étoiles, et ça peut s’expliquer de plusieurs manières, entres autres en ce qui concerne la réception du travail de Marx à l’époque, par ses lecteur(ices ?) et par les penseurs(euses ?) de l’époque, qui influenceront les mouvements du communisme.

D’abord, peu de gens ont eu la déter de se taper l’entièreté de son travail, et du coup, on a souvent entendu parler du travail de papy Marx par le biais d’autres travaux de papys, et ce, jusqu’à ce que la lecture de la société par papy Marx s’efface elle même devant celle de ses commentateurs. Aujourd’hui, on dit même qu’on a des lectures majoritairement « Soviétiques » de Marx.

Et ça, ça peut aussi s’expliquer : dans son œuvre, on peut dire qu’il y a deux Marx, celui dit « de jeunesse » (ou « ésotérique », on verra ça aussi plus loin) et celui que beaucoup connaissent, de « maturité » si on peut dire (ou « exotérique). C’est le Marx du « Capital » par exemple.

Et du coup, dans les manuscrits de jeunesse (qui sont la genèse du Capital), on trouve une réflexion plus philosophique (bien moins économique que la caricature qu’on en fait aujourd’hui) qui s’intéresse bien plus à décortiquer les fonctionnements du concept d’Aliénation, et du Fétichisme de la marchandise (et ça aussi on en parle plus loin)…

Le problème, c’est que ces fucking manuscrits, (dits « manuscrits de 1844 ») qui apparemment permettent de comprendre plus profondément ce sur quoi se fonde le capitalisme, eh bah ils ont été paumés pendant presque un siècle, on les a retrouvés qu’en 1932 !

Entre temps il a été lu et si on peut dire ‘partiellement compris’ ou en tout cas interprété, par les plus grosses têtes des révolutions russes comme Lénine, Staline ou même Mao par exemple. Et du coup, pour en revenir au podcast d’Eric Martin, il dit en gros que l’idée c’est de défendre une redécouverte de la « richesse de sa pensée [au barbu-chevelu] par delà les simplifications qui en ont été faites par ce qu’on pourrait appeler le marxisme traditionnel […] très économique » dont on a le plus entendu parler.

1. QUELQUES CONCEPTS : LE MARXISME LU PAR LA CRITIQUE DE LA VALEUR

Donc ce qui va nous intéresser, c’est un courant de pensée qui part des textes du Marx ésotérique (ses « cahiers de jeunesse » et aussi le premier chapitre du Capital). Ce courant venu d’Allemagne porte une critique du capitalisme et de la société marchande dans la lignée des Situationnistes. C’est-à-dire qu’ils partent, un peu comme ces derniers, d’une réflexion sur le fait que le capitalisme convertit le réel (matériel et immatériel) en valeur marchande. Et du coup, la « critique de la valeur » s’attarde beaucoup plus sur les travaux de Marx portant sur le fétichisme de la marchandise, sur le concept d’aliénation comme médiation sociale.

1- La notion de Médiations

Déjà comme le dit E.Martin dans son podcast, Marx n’est pas un penseur individualiste, mais “holiste” (et dialectique). C’est-à-dire qu’il conçoit la société comme un “tout”, comme une totalité. Il ne fonde pas son système de pensée sur lui-même, mais s’inclut à l’intérieur de systèmes sociaux qui le dépassent, et qui forment et structurent les sociétés humaines. Les individus sont en-dessous et à l’intérieur (mais jamais à l’extérieur) de ces systèmes et organisations sociales, et sont donc aussi bien collectivement qu’individuellement traversés par ces systèmes. Autrement dit c’est moins les individus (seuls) qui ont le pouvoir de changer la société, que la société qui change les individus [3].

Cette idée comprend aussi le fait que l’on considère que les individus qui composent la société, n’ont pas de rapport immédiats ou « purs » entre eux : en gros personne n’arrive, sauf bails chelous, à lire dans les pensées des autres par exemple. De la même manière, il est souvent difficile de mettre les bons mots, les bons concepts sur ses émotions, et encore plus difficile d’être compris par les autres. Donc dans l’idée y’a pas de rapports « immédiats » ou « purs » entre les gens comme si on pouvait brancher nos cerveaux et qu’on obtenait les pensées/sentiments/émotions pures de chaque personnes pour les comprendre à 100 %.

Et donc pour compenser cela, on passe, pour se comprendre et interagir, toujours par un certain nombre de « médiations » : des supports, des moyens, des codes, des règles construites au cours des siècles par les sociétés et civilisations successives qui peuvent nous permettre d’interagir.

Ces médiations se placent donc entre les individus (comme des prismes pour la traduction) et du coup, en même temps, ces médiations définissent, organisent leurs rapports entre eux. Par exemple, le langage est une médiation, en France pour prendre un exemple, on a quand même tendance à parler un français général [4].

Donc ce français général, c’est un médium qui permet aux gens de pouvoir se comprendre. On peut critiquer la langue française, en déconstruire par exemple le caractère historiquement sexiste, on peut lutter contre son embourgeoisement et sa fixation par l’académie française etc. Mais, c’est quand même un médium qui nous permet de pouvoir nous comprendre à peu près pour par exemple se retrouver pour aller péter du mobilier urbain, ouvrir des squats pour nos copaines à la rue, cramer des data-centers, voire même pour se dire qu’on s’aime.

Ces médiations, (qui sont aussi des institutions de la société) y’en a plein et elles sont très variées 

Par exemple : y’a des médiations symboliques (le flic pour les anarchistes, il symbolise matériellement la conservation par la violence, de la violence de l’ordre raciste sexiste et bourgeois). Y’a des médiations culturelles (parmi des milliers de pratiques : différentes formes d’échanges, différentes alliances matrimoniales, de « lignées » « familiales » etc), techniques (le morse, la radio, la télévision), institutionnelles (la famille, le mariage, l’état sous toutes ses formes, le travail), politiques (le libéralisme, le socialisme libertaire, le communisme libertaire… bon vous avez compris..)

Le courant de la critique de la valeur se pose donc la question suivante : quels sont les types de médiations qui régissent, organisent la vie des individus dans une société capitaliste ? Autrement dit, à partir de quels types de perceptions les gens se pensent « dans une forme sociale capitaliste » ? (Puisqu’il y en a d’autres des formes de sociétés).

2- Le fétichisme de la marchandise et l’aliénation

Dans une société qui ne serait pas capitaliste, les gens devraient travailler (ou œuvrer) consciemment à produire (ou créer/construire) une activité, qui permettrait de satisfaire leurs besoins CONCRETS. (Dans cette société idéale on n’exploite pas des gens pour produire des hands-spiners par exemple, d’ailleurs on les exploite pas du tout, et iels ne s’exploitent pas non plus entre elleux).

Or c’est pas le cas. La société marchande et le capitalisme tiennent, entre autres parce qu’ils arrivent à générer des désirs chez les gens. Le principe du marketing c’est de rendre désirable quelque chose qui ne l’est pas : la mode c’est aussi rendre beau parce que socialement valorisé, un truc moche. (Le style c’est bien différent).

Bref, c’est pas le cas parce que les gens se retrouvent séparés d’eux mêmes par les logiques de la société marchande qui s’empare, réifie (faire du vivant un objet : les femmes → « La femme »), et monétise le vivant. On parle d’aliénation : les gens sont séparés d’eux-mêmes, de ce qui leur revient et leur appartient fondamentalement, par une récupération – traduction du réel et qui passe par un prisme marchand.

T’inquiète j’mexplique : se représenter un corps, celui des hommes mais surtout celui des femmes, passe par un standard, une norme qui elle-même est très bien récupérée par la société marchande : un corps blanc ou pas trop sombre, fin, lisse, ferme, sans poils ni bourrelets, vergetures, boutons etc. Cette représentation pour les femmes par exemple, c’est celle d’un corps-marchandise qui rentre dans les vêtements taille S standards produits au Bangladesh [5]. Autrement dit, il faut que l’image du corps, en plus d’être une norme sociale majoritaire, soit marchandisable.

Ou encore : on est séparé.e.s de « la nature » définie exclusivement comme dangereuse, on est séparé.e.s de nos sexualités par des normes hétérocentrées et androcentrées [6], on est séparés de la production de notre nourriture par plein de raisons comme le fait d’être obligés de bosser 40 heures par semaine, on est séparés de nos rapports sociaux et d’entre-aide par la valeur de l’argent…

En gros, dans le concept d’aliénation, il y a cette idée que les médiations (supports de communication, représentation etc.) dans une société capitaliste, sont des médiations aliénantes, qui nous dépossèdent de notre capacité à organiser consciemment nos vies. Le travail capitaliste-marchand, la « valeur » (dont on parle un peu plus bas), les marchandises, l’argent sont des médiations sociales qui nous lient de manière aliénante, ou autrement dit, qui organisent la « pratique sociale » (les gens qui font des trucs dans la société) de manière aliénante.

Ensuite le « fétichisme » (on est toujours chez Marx hein), c’est prêter à un objet ou quelqu’un ou quelque chose de matériel ou d’immatériel, des propriétés qu’il n’a pas, comme un totem, un fétiche religieux : ils ont une aura, un pouvoir magique. Selon Marx, sous le capitalisme, c’est La Marchandise qui exerce ce rôle magique. (C’est pour ça qu’il parle du fétichisme de la marchandise, marchandises qui sont le totem de la société capitaliste.

En gros, ces médiations dont on parle, qui pourraient être des supports nous permettant de mieux nous comprendre et nous connaître, nous séparent du monde parcequ’elles sont fondées sur (ou récupérées par) le prisme marchand du capitalisme : elles sont aliénantes. Et parce-qu’on arrive pas à sortir des représentations générées par le patriarcapitalisme, et qu’on est séparées de ce qui nous revient, nous sommes aliénées à des représentations qui fétichisent les objets et les êtres en les convertissant en marchandises.



3- Le travail salarié

Le concept de marchandise organise la société avec celui du travail marchand. Autrement dit, la société capitaliste est fondée sur la « généralisation forcée d’un mode de participation social » (en gros comment tu participes à la société) qui est le travail salarié, ce qui n’est pas ou n’était pas du tout le cas dans d’autres sociétés, ou civilisations. Il y a d’autres manières d’organiser la vie sociale, pas toujours mieux mais autrement que fondé sur le capitalisme et son pendant obligatoire qu’est le salariat. Et comme on va le répéter, y’a toujours une répartition des différentes tâches à accomplir quand on vit en société (même simplement en « groupe » par exemple), la question qui semble impérative quand on remet en question le pouvoir, c’est de quelle manière on s’organise, et qui fait quoi et pourquoi.

Attention, il s’agit pas ici de donner du crédit à Geraldine-de-drouate en mode « tout ce que vous voulez c’est revivre à poil dans la cambrousse à une époque où on mourait à 30 ans d’un rhume gneugneugneu ». Faut bien se mettre en tête que les êtres humains, pour sur/vivre, ont besoin de transformer, ou disons de s’approprier, de fonctionner avec les milieux naturels à l’intérieur desquels ils se trouvent.

Y’a toujours une transformation minimale des milieux. Mais il s’agit pour commencer de ne pas continuer à faire de la merde avec du béton, du nucléaire et du pétrole par exemple. En revanche, chaque société a une manière différente de s’organiser pour vivre, mais il n’y a que dans une société capitaliste que l’on trouve le travail salarié obligatoire (les conneries comme l’auto-entreprenariat c’est la même chose), et une telle destruction effrénée du vivant et des relations.

Là-dessus plutôt que des exemples difficiles à trouver de sociétés hors capitalisme (et donc hors salariat) provenant d’organisations sociales déjà verticales européennes, on peut penser à des études de sociétés concernées par des déconcentrations du pouvoir comme à certaines sociétés autochtones « amérindiennes » (Guayaji, Mbya-Guarani, Chulupi) étudiées par Pierre Clastres dans son fameux bouquin « La société contre l’État ». Et plus généralement aux « sociétés acéphales [7] », ou même au bouquin de James C. Scott « Zomia. Ou l’art de ne pas être gouverné » [8].

Revenons-en aux concepts qu’on essayait de définir.

MONEY IS TIME : LE TRAVAIL SALARIÉ ET LA DOUBLE NATURE DE LA MARCHANDISE

a- Travail concret

Bon c’est deux notions fondamentales chez Marx. La première c’est le travail concret.

Ça consiste matériellement à transformer une matière en objet par exemple. Il satisfait pour le dire comme ça, les besoins matériels dans une société donnée : fabriquer un meuble, ou tordre le métal pour en faire un outil, mais on peut rajouter mille trucs comme : faire à bouffer, ranger le foyer dans lequel on vit, faire ta foutue vaisselle, soigner mamie parcequ’elle est malade etc. Cette notion de travail (de la matière par exemple) est selon Marx, inséparable de la vie.

Là-dessus Éric Martin dit que le travail concret permet de satisfaire les besoins réels des gens dans la société (entendons-nous, les besoins réels c’est pas la même chose que les besoins vitaux comme manger boire dormir au chaud etc, mais ça inclut les besoins tels que le repos, le plaisir et toutes ces petites choses qui font qu’on passe d’une vie de moine à une vie agréable).

b-Travail abstrait

Le travail abstrait, c’est, comme on va l’expliquer, une forme de participation à la société (donc faire un truc, une activité qui peut être du travail concret) mais qui passe par le « salariat ». Et c’est là que c’est intéressant : le « salariat » [9], c’est le processus qui permet de convertir des choses, des objets, des sentiments, des gens, peu importe ce que c’est, en marchandises. Comment ? En trouvant (en ayant inventé) une unité de valeur commune à tout, de manière indifférenciée. Et cette valeur commune, c’est le temps de travail, autrement dit, le temps que met une « ressource », à être trouvée, acheminée, confectionnée pour devenir non pas un objet, mais une marchandise. Bon c’est pas forcément facile à comprendre dans le détail, j’vais essayer d’expliquer autrement, et en donnant des exemples.

Dans le chapitre 1 du Captial, Marx montre que la marchandise possède une double nature. Elle est à la fois valeur d’usage (richesse matérielle qui a un corps concret et physique et qui satisfait des besoins concrets spécifiques : ta brosse à dents te sert à te brosser les dents) et valeur marchande : c’est ce que chaque marchandise, de manière complètement indifférenciée, a en commun avec toutes les autres, et qui les rend interchangeables.

En fait, le capitalisme mélange les torchons et les serviettes (littéralement^^ ) : parce que la mesure commune entre tous les objets, c’est une mesure abstraite et quantitative : la thune, mais plus précisément, la thune basée sur le temps de travail ! [10]« Abstraite » parce que par exemple le temps sur le calendrier est une temporalité subjective [11], et « quantitative » parce qu’on a défini l’heure de soixante minutes comme une quantité de temps linéaire, qui peut s’ajouter aux précédentes. 60 secondes pour 1 minute de production, 60 minutes de production pour une heure de production, 12 h par jour de production dans certains secteurs, et 12h de nuit (généralement bien moins) pour récupérer sa force de travail.

Les vacances sont là aussi pour revenir encore plus productif (d’ailleurs « vacances » ça vient de « vacant », le « rien » entre deux moment où on ferait vraiment quelque chose, genre ranger de la bouffe dans des rayons de supermarché par exemple). Ça ça serait vraiment participer au monde, à la « société » (sous le capitalisme). Au contraire, ouvrir des bâtiments pour que des copaines à la rue puissent y dormir et s’organiser politiquement c’est pas participer à la société (capitaliste) par exemple.

Bref, dit autrement, cette unité de mesure commune à absolument tout sur Terre, c’est leur « valeur » marchande. Et comme on vient de le dire, la « valeur » marchande d’un objet, est déterminée en fonction du temps de travail humain. Et donc, cette « valeur » (marchande) fondée sur le temps de travail rend les objets (et les services, et tout ce qui rentre sous l’idée de valeur marchande) interchangeables entre eux : là-dessus on peut, comme le dit plus ou moins Anselm Jappe, construire une mitraillette destinée à tuer des gens ou une mitraillette en plastique pour que les gosses en occident s’amusent à se tirer dessus, peu importe.

Ce qui importe pour le capitalisme, c’est la quantité de travail qui est calculée et qui fait prendre de la valeur à l’objet, dans le but d’amasser un maximum de capital. C’est pour ça que la mitraillette qui tue des gens a plus de valeur que celle en plastique pour les gosses, peu importe le jugement moral qu’on peut émettre sur sa valeur d’usage.

Autre exemple, mettons 2h30 de travail pour planter un arbre par dessus du bitume, contre 0 heures de travail pour un arbre qui a naturellement poussé dans une forêt y’a un siècle. Le premier possède une Valeur parce qu’il est issu du salariat, et de la valeur marchande, le second, non. On peut donc faire du petit bois du second, pour qu’il devienne utile (ou qu’il prenne de la valeur) aux yeux du capital.

On peut donc dire qu’un travail à haute valeur est un travail rentable pour le capital dans le sens où il permet de dégager un maximum de profil sur un minimum de temps de travail [12], contrairement à un travail dont les bénéfices comptables ne se dégageront que dans une temporalité moins immédiate : tout le secteur du soin/aide à la personne par exemple, ou particulièrement celui dit de la « reproduction » domestique dont on parle après et qui, lui, est un travail concret pour le coup, qui est pour le dire vite, moins, peu, voire pas valorisable.

Encore d’autres petits exemples plus proches de nous, de la part d’une pote, parce-que c’est pas facile facile :

« D’un coté y’a Jean-Jacques qui s’occupe tous les soirs de sa mère qui à Alzheimer, mais c’est du travail concret non valorisé/valorisable (comme Eva qui est femme au foyer, et qui lave les chaussettes de son fils et mari). De l’autre, y’a Marina, aide à domicile salariée, qui rend visite à des vieux tous les jours, qui concrètement fait la même chose, que Jean-Jacques, mais elle, elle est payée (pareil pour Ali qui fait des ménages chez les riches du 16e). Par contre comme l’aide à la personne (dans un cadre salarié) ça dégage moins de bénéfices que faire du marketing chez LVMH (avoir des ptits vieux en santé correcte c’est bien mais c’est pas eux qui vont acheter le dernier sac Vuitton à 5000 boules), » leur travail est moins rentable, donc moins payé, sauf si on crée un marché avec le secteur des vieux, par exemple celui de l’acharnement thérapeutique qui peut servir à se faire plein de fric grâce aux médocs par exemple.

Donc le « travail abstrait », qui se réalise dans et par le salariat (par opposition au travail concret), c’est ce qui permet, en l’imposant à tout le monde, de convertir des services, des objets, des corps voir même des sentiments (Netflix ou Tinder) en valeur marchande.

Ensuite manque plus que deux trois start-upeur.euses dont le boulot consiste à inventer des niches marchandes et hop, tu ouvres de nouveaux marchés pour continuer de dégager de la valeur là où y’en avait pas. Encore un exemple qui me vient, c’est le grand délire du libéralisme de nous « faire vivre une expérience ». C’est ouf ça, que facebook prétende nous faire vivre une « expérience » (absolument mesurable et donc monnayable/rentable puisque c’est les équipes de Zuckerberg qui en ont pensé le début, le milieu et les limites) en nous connectant à un écran. Mais les libéraux sont comme ça, iels peuvent pas s’empêcher de coloniser chaque parcelles de nos existences pour se faire du fric, et même jusqu’à nos « expériences » de vie [13].

J’ai même fait un p’tit schéma. Les p’tits schémas c’est bien.



4- Le travail au prisme du fétichisme de la marchandise

En fait, pour bien comprendre ce que c’est que le travail abstrait, on peut se dire que dans une société capitaliste actuelle, l’humain n’est plus au centre, n’est plus le but de la production, on ne travaille pas pour satisfaire ses besoins, c’est à peu près l’inverse.

On ne produit plus des marchandises pour les êtres humains puisqu’ils ne sont plus la finalité du travail, (travail concret), mais les êtres humains doivent au contraire se plier de plus en plus aux variation du cours de la marchandise (en travaillant plus, moins payés par exemple). Autrement dit, on n’adapte pas les systèmes économiques aux contextes de pandémies par exemple, au contraire, on contraint les humains à suivre le cours des fluctuations économiques (comprendre les variations de la valeur des marchandises en concurrence). Il devient donc plus compréhensible, comme on disait plus haut, qu’on ne crée plus (seulement) des marchandises pour satisfaire nos besoins, mais qu’au contraire on crée des besoins pour satisfaire le cours de la marchandise.

(Encore un ptit schéma, les schémas c’est bien)



EH BAH C’EST ÇA LETICHISME DE LA MARCHANDISE (dans le contexte du salariat) Nous ne sommes plus – dans une logique de l’existence qui s’inverse – les « sujets autonomes de la décision politique » (comme dit Eric Martin), nous sommes de plus en plus traités comme des choses dans le travail abstrait, à l’inverse des machines et des objets marchands qui deviennent de plus en plus sacrées : le système économique est sacré, et comme tout ce qui est sacré, on n’y touche pas, au risque de le profaner, c’est-à-dire faire disparaître son caractère sacré.

L’emploi est lui aussi un objet sacré, qui entre autres nourrit depuis des décennies les programmes carnavalesques des campagnes électorales de droite à gauche. Mais plus intimement, il nous définit aussi en tant qu’individu.es, et impose le sens unique de nos vies, l’emploi par lequel on devrait trouver du sens à nos existences, après lequel nous devrions courir pour avoir peut-être un jour la chance immense d’aller empaqueter des colis à 5 h du mat’ chez amazon pour que d’autres employés comme nous puissent porter du zara livré par un simili déliveroo. En même temps y’en a qui ont même pas de boulot alors « travaille ! Consomme ! et ferme ta gueule ! ».

On peut aussi penser à une perspective presque automatique qui fait souvent l’horizon des luttes sociales : rendre possible l’accès à l’emploi à un maximum de gens, autrement dit contraindre le droit afin que chacun.e puisse assurer ses arrières individuellement. En un sens quand t’es sans pap en France, bah oui c’est évident qu’accéder au monde du travail sur le marché français c’est une perspective légitime à l’échelle individuelle, raison pour laquelle le marché du travail en France (comme ailleurs) s’est, avec une dynamique néocoloniale, structuré afin de permettre aux travailleur.euse.s pauvres (et donc majoritairement non-blancs) de remplir les vides des emplois les plus difficiles/dangereux et les moins bien payés.

Mais d’un point de vue collectif de plus long terme, est-ce que c’est une solution ? Est-ce que pouvoir avoir la chance de bosser « au Black » sur un chantier de merde sous prétexte qu’on est déclaré 1/4 de notre temps de taf pour assurer son titre de séjour c’est l’horizon de nos luttes ? Peut-on collectivement se contenter de ça ? Franchement non, y’a qu’à regarder la diversité des actions qui ont été inventées par le mouvement des Gilets Noirs, entre autres foutre le bordel chez Elior qui exploite certains.es copaines. Méga Big up. [14]

Alors avec tout ça, on n’est plus dans des rapports matériels entre l’humain et la marchandise, mais dans un rapport dit « idéel » (des idées, pas des choses réelles). On est dans des représentations symboliques, le travail, le salariat, l’emploi qui sont des médiations par lesquelles on perçoit le monde et qui nous définissent dans la société capitaliste.

II. MARXISME ORTHODOXE, CRITIQUE DE LA VALEUR ET NAISSANCE DU CONCEPT DE « DISSOCIATION »

En fait, dans son podcast sur le sujet, Eric Martin dit clairement « certains types de médiations produisent certains types de consciences et de rapports au monde objectifs ».

Autrement dit 1 : certains types de médiations (prismes collectifs pour traduire le réel) produisent (ou influencent voire déterminent) des types de consciences et qui, les individus agissant (disons ensemble) dans le champ social, produisent des conséquences, matériellement et donc objectivement observables – puisqu’il s’agit d’une analyse produite par un courant issu du matérialisme. Ici, sauf erreur, le terme “objectif” signifie moins “objectif” par opposition symétrique à “subjectif”, que : le constat scientifique de certains “types de consciences et de rapport au monde” qui sont partagés individuellement et collectivement par des groupes de gens identifiables et réels, et dont la traduction dans la réalité a des conséquences palpables (donc observables objectivement).

Autement dit 2 : ces “rapports au monde”, incorporation individuelle et collective du concept de “médiation”, sont par exemple analysables sociologiquement, et donc objectivables.

J’vais essayer de donner un exemple dans la pratique : genre Macron, sa clique, leur religion libérale (représentations du monde conséquentes à certains types de médiations, elles-mêmes influencées par la valeur par exemple) qui dit que l’économie marchande et les évolutions du système économique c’est naturel et que du coup faut pas la toucher (et surtout que le rôle de l’État c’est de faciliter son évolution), ça a des conséquences réelles sur nos vies : on en crève, et c’est objectivable scientifiquement.



D’ailleurs, le coup des représentations là, c’est une posture philosophique qui, si je caricature à coups de marteau autoréduit chez Brico, consiste à dire que les humain.e.s ne sont pas que des gens qui ont besoin de manger, boire, dormir et aller bosser pour avoir un peu de maille, mais ont aussi vitalement besoin de donner du sens à leur vie, (et donc au monde de plus en plus absurde dans lequel ils vivent). Et pour ce faire, malgré tout, iels ont besoin de se le représenter, ce monde.

Or, et c’est là le postulat du courant, ces représentations sont générées à l’intérieur/via/par les contextes des sociétés dans lesquels les gens vivent, ici c’est le capitalisme, et non pas exclusivement de manière individuelles. C’est toujours l’individu pris dans un contexte collectif et général du type de société dans laquelle il vit [15].

C’est pour ça que le courant de la critique de la valeur se demande à partir de quel type de représentations (qui elles aussi sont politiques) les gens pensent, se pensent, et donnent du sens au monde qui les entoure. Et c’est aussi pour ça que la critique ne doit pas seulement porter : sur les contextes inter-individuels (d’identité par exemple), ou seulement sur l’organisation matérielle de la société (les rapports de production/distribution/propriété et donc le quotidien matériel des gens sous le capitalisme). Elle se doit non seulement d’analyser les deux, et d’y ajouter une critique de nos re-pré-sen-ta-tions nom d’un barbu grisonnant !

Autrement dit, on se pose la question suivante : comment et par quel chemin on perçoit nos réalités. C’est pour ça que la novlangue du libéralisme [16] est une arme de destruction massive : si on retire aux gens les concepts nuancés et critiques qui permettent de penser ce dans quoi ils vivent, on les transforme en patates. Et les patates quand on en mange trop, surtout quand y’a plus de ketchup, c’est inbon. Eh ouais.

En gros ce que je comprends c’est que le communisme tel qu’on l’entend, s’est fondé dans une démarche de redistribution de la valeur, des marchandises et des moyens de production (si on caricature c’est : tout aux pauvres, nik les bourgeois). Pour les criticien.ne.s de la valeur, la plupart des mouvements ouvriers ont donc revendiqué leur place au sein du capitalisme, en se définissant comme classe ouvrière dans un système qui les exploite. Ils ont donc défini leur identité politique en s’appuyant sur ce qui les avait définis en tant que personnes opprimées par les capitalistes et le capitalisme, dans les cadres prédéfinis pour elleux (constat qui peut nous aider à penser nos luttes si on transpose cette logique à nos contextes à nous).

D’ailleurs c’est loin d’être faux cette idée que la société capitaliste (et particulièrement néolibérale) cherche autant sinon moins à continuer de produire des marchandises que de produire des travailleur.euses, dans le sens où on ne pourrait se définir autrement que par notre moi-travailleur.euse. Et en vrai c’est déjà le cas comme on le disait plus haut : tu fais quoi dans la vie ?

C’est pour ça qu’on peut dire que le type de communisme dont on parle n’était pas anticapitaliste, ou peut-être à moitié. Vouloir répartir la production et les marchandises, ce n’est effectivement pas abolir ce même système de production des marchandises, c’est le modifier pour que tout le monde puisse en profiter. Enfin au moins les blancs dans les sociétés occidentalisées, et par blancs j’entends même pas les blanCHES évidemment [17].

1- Fin du travail, vie magique ?


L’idée, dans le courant de la critique de la valeur, c’est pas de schématiser la société (surtout à l’heure du capitalisme de plateforme et de l’individualisation à outrance du rapport au travail) en mode « d’un côté y’a les bons travailleurs et de l’autre les méchants patrons » (même si souvent, c’est encore le cas), mais c’est de dire que c’est le travail lui-même qui pose problème (pris dans notre contexte social qui est toujours le capitalisme) : en conséquence, les gens elleux-mêmes doivent se libérer du travail ; du travail abstrait, spécifique à la société capitaliste.

Sur ce plan, on est bien loin, petit tacle en passant, de la gauche syndicale qui a très vite intégré l’absurdité du travail abstrait, pour jouer sur le terrain patronal du bien être au travail, pas sur le travail abstrait comme base du capitalisme marchand… CGT collabo… Bref, c’est pour ça qu’on entend quelques fois l’expression « anticapitalisme tronqué » qui peut désigner la posture syndicale, parce qu’elle ne critique que certains aspects du capitalisme, de la production, pas le capitalisme lui-même, pas l’abstraction du travail.

Du coup pour résumer la critique du marxisme orthodoxe faut bien se dire que la critique de l’exploitation, c’est pas la critique du travail capitaliste (ou du travail-marchand/abstrait), en tant qu’il est organisé par des médiations (on peut dire “représentations” même si c’est pas exactement la même chose) fétichistes (qui sacralisent des trucs de merde, et qui nous font voir le monde par le prisme du caca). D’ailleurs, Eric Martin dans son podcast fait un lien vachement intéressant : en gros il dit que cette distinction (critique de l’exploitation ≠ critique de la valeur) qui n’a pas été faite, explique en partie la « raison pour laquelle en URSS, alors qu’on avait aboli les bourgeois, la propriété privée et le marché, il restait quand même un travail productiviste, associé à un processus de valorisation, donc de travail « abstrait ». Ce travail abstrait était géré ou généré par une bureaucratie, autrement dit, dans le contexte, un capitalisme d’État (tout appartenait et passait par l’État ; #communismededrouate que tout le monde connaît quand on prononce le gros mot du communisme), à la différence d’un capitalisme privé comme celui des sociétés libérales européennes et américaines.

J’me répète un peu mais ça fait du bien : le courant de la critique de la valeur s’attaque aux catégories de pensée (c’est-à-dire aux représentations collectives), autrement dit aux formes de médiations qui organisent la pratique sociale, et donc pas seulement à des rapports de (pouvoirs) domination subjectifs (représentations individualistes/libérales) ou à des rapports de force entre les groupes (structuralisme marxiste qui a pas du tout fait sa mise à jour depuis 100 ans), critique qu’on pourrait je crois adresser autant aux marxistes classiques qu’à un penchant que peuvent prendre certains mouvements de luttes anti-racistes, anti-sexistes, LGBTIQA+ [18].

Et par exemple, le travail (en tant que travail marchand) étant au centre de nos sociétés, il est, pour les théoricien.nes du courant de la critique de la valeur, impératif de l’abolir pour pouvoir s’émanciper du capitalisme. Enfin ça en même temps que tout le reste bien-entendu (cis-sexisme, LGBTIQA+ phobies, patriarcat en général, racisme, classisme, spécisme, massacre des zones naturelles etc.) .

Donc pour le courant de la critique de la valeur, que ce soit historiquement, ou en terme de représentations, faut bien se dire que « le travail » en lui même n’est pas et n’a jamais été « une ontologie » (une manière d’être au monde et de se représenter la réalité bornée par le travail), qu’il n’est pas et n’a jamais été « une vertu » (c’est pas moralement merveilleux d’être un.e travailleur.euse même si ça t’apporte une certaine reconnaissance sociale et un peu de flouze), et qu’il est encore moins « la finalité de l’activité humaine » (c’est pas le but ultime d’une vie d’être humain que de se faire exploiter par un système qui nous fait crever). Le salariat n’a d’ailleurs pas toujours existé dans l’histoire humaine (voir la note de pas de page n°7).

Et si je caricature, l’idée c’est aussi qu’on puisse créer une société où on produit ce dont on a besoin, et que du coup, le travail nécessaire à la production de ce dont on a besoin ne soit plus annexé sur une valeur imaginaire qui fait du vivant des marchandises, mais que la valeur marchande abstraite et son monde s’effacent pour ne laisser place qu’à la valeur d’usage [19].

Et là j’vous copie-colle un paragraphe trouvé sur un vieux site [20], qui peut résumer en partie une perspective (c’est sûrement pas la seule, y’a certainement matière à discuter, en tout cas c’est juste un exemple, qui n’est pas sensé être une invitation au communisme-libertaire) :

« L’abolition du travail en tant que catégorie est donc le préalable à toute velléité d’émancipation sociale. Bien sûr, dans un monde post-capitaliste, il y aura tout un ensemble d’activités qui seront socialement nécessaires, qui varieront selon les choix et les possibilités locales (quant au niveau et au désir de technique, par exemple) et que l’on devra se partager consciemment, mais tant que la manière de les organiser ne dépendra pas du besoin de créer un profit, et donc d’ajouter du travail vivant [Travail concret] à du travail mort [travail abstrait], la forme que ces activités prendra n’aura rien à voir avec la forme qu’elles peuvent prendre aujourd’hui. Elles ne pourront pas être réunies sous une catégorie nommée « travail » séparée du reste de la vie, les rendant équivalentes et comptabilisables. Cette précision semble nécessaire afin de ne pas lutter uniquement contre l’exploitation et ainsi se retrouver à cogérer nos moyens de production (et continuer de produire des marchandises qui seront échangées contre d’autres marchandises au moyen d’un médium que, par pudeur, on n’appellera peut être pas argent, mais qui sera tout de même un moyen d’équivalence entre deux marchandises – et quelle autre équivalence possible entre des choses si ce n’est le temps de travail nécessaire pour les produire ?). »

Du coup l’idée, il me semble, ça serait plus de dire « fin du travail : début de la vie collective », plutôt que de dire un peu pour l’image en manif : « fin du travail, vie magique ». (Le Comité Invisible c’est soooo 2016).

2- Critique de la valeur : tournant féministe et prisme de la race dans les années 90’ : Roswitha Scholz, tu peux pas test.

Comme souvent quand des analyses sont menées par des personnes qui sont dans le haut du panier social (Blanches, embourgeoisées, cis, hétéro, universitaires etc), il manque un truc. En gros, dans les années 90, y’a une meuf qui s’est pointée dans le game de la critique de la valeur : Roswitha Scholz. Elle a étudié l’idée selon laquelle les « catégories » du travail (abstrait) comme l’argent, la valeur etc, ne sont pas socialement neutres (c’est-à-dire fondées sur rien) : elles construisent, via le patriarcat (et le racisme), des minorités sur lesquelles elles s’appuient pour en tirer profit.

Autrement dit, R. Scholz a repris cette idée de travail abstrait et cette histoire de valeur, en y critiquant une insuffisance criante : critiquer le capitalisme c’est bien mignon les mecs, mais si il manque le double prisme du genre et de la race (mais particulièrement du genre à l’échelle internationale du patriarcat), on passe à coté d’un truc hyper méga grave et radical : ce sur quoi il est fondé ! La Ze-ba !

La dissociation, selon Roswitha Scholz



Processus

On vient de dire que le capitalisme, pour naître, fonctionner et se pérenniser, s’est fondé sur la construction de minorités sociales.

Autrement dit la construction d’une « différenciation », d’une « asymétrie » entre les genres avec le patriarcat, et entre les races avec le colonialisme, et sa phase dite « d’expansion » (où les colons européens ont volé et esclavagisé nombre de pays et populations sur tous les continents de la planète pour amasser biens, main d’œuvre gratos et capitaliser du fric).

Cette idée c’est un peu l’œuf ou la poule, alors j’essaye de l’expliquer comme ça :

  • 0. Dans les sociétés occidentales capitalistes, la différence entre les genres et les races est symboliquement, culturellement et factuellement (matériellement) hiérarchisée.
  • 1. Cette hiérarchisation entre les genres et les races a une incidence sur la manière dont est organisée la société, des choses les plus collectives jusqu’aux choses les plus individuelles et intimes. (En vrai tout groupe social fonctionne avec une répartition des tâches, de l’esclavage à l’auto-organisation anarchiste mais là, la question pour les criticien.e.s de la valeur c’est de savoir sur quelles bases, en fonction de quoi les tâches sont réparties dans nos sociétés sous le capitalisme).
  • 2. Cette répartition des tâches étant symboliquement asymétrique, ce qui est féminin (et non blanc) est considéré comme inférieur, PARCE QUE cette hiérarchisation est produite à l’aune de (selon la mesure de/en se basant sur) ce qui est masculin et blanc et qui est considéré comme supérieur.
  • 3. Dans cette logique patriarcale et sur le plan du travail, il y a donc des métiers qui sont légitimement moins payés que d’autres (par exemple le secteur du soin), voire même pas payés du tout (comme les tâches ménagères).
  • 4. La boucle se boucle quand, en même temps que certains types de participation à la société sont vus comme inférieurs, sont réservés à des catégories de population aussi construites comme inférieures. Par exemple, les emplois ‘mal vus’ aux États-Unis dans les années 60, (contrairement aux emplois à haute estime sociale qui étaient réservés aux Blancs), étaient eux, réservés aux Noirs. Cet état de ségrégation était un fait, légal, qui en tant que fait pouvait venir alimenter les discours racistes en mode « les Noirs sont inférieurs parce qu’ils travaillent tous dans des boulots à faible considération sociale ». En réalité l’accès des populations noires aux emplois socialement valorisés, leur était juridiquement interdit. (Discrimination à l’embauche, discrimination dans l’accès aux études supérieures, au logement, etc. [21]).
  • 5. Donc toujours dans le contexte du travail : c’est en s’appuyant sur la construction de représentations qui définissent certains groupes sociaux comme inférieurs (et particulièrement les femmes/le féminin dans le cas du capitalisme), à l’échelle structurelle et internationale comme à l’échelle relationnelle (l’un ne va jamais sans l’autre, donc faut faire péter les deux ensemble), que le capitalisme fonde la dissociation entre travail concret (gratuit = peu/pas valorisable pour faire de la plus-value) et travail abstrait (valorisable pour le capitalisme).
  • 6 « ET ENME TEMPS » ! Selon Roswitha Scholz, le travail concret, c’est le revers du travail abstrait qui, lui, peut du coup créer de la valeur marchande, parce qu’il s’appuie sur la gratuité du travail concret.

    La boucle est bouclée, on retrouve le principe du capitalisme par excellence : le circuit fermé qui s’auto-alimente.

C’est ce qu’on appelle le « mécanisme d’auto-valorisation de la valeur » du capitalisme, parce qu’il repose sur l’invisibilisation de ce sur quoi il est fondé, et qu’il tourne ou ne fait référence qu’à lui-même. Par contre on n’oublie pas que la sphère de la valeur (le travail abstrait) est absolument dépendant de la sphère dissociée de lui (le travail concret).

C’est pour ça qu’il s’agit des deux faces d’une même pièce. On retrouve donc cette idée qu’il est fondamentalement impossible pour le système capitaliste, de se réformer, de changer deux trois trucs, puisque d’une part son fondement repose sur une asymétrie, et d’autre part parce que la création de la valeur démarre d’elle-même pour revenir à elle-même : on fait du fric sur des marchandises qui permettront de faire plus de fric qu’au début, le but n’étant pas le bonheur ou quoi que ce soit d’autre que l’accroissement exponentiel du fric.

Faut quand même préciser que, selon Scholz, partout où le capitalisme s’est infusé, c’est-à-dire où le salariat s’est installé, avec la valorisation (marchande) du vivant pour le dire mal, elle constate la présence d’une asymétrie entre les genres, de l’échelle structurelle à l’échelle individuelle et intime. Elle parle de « rapport de genre hiérarchique ». De ce point de vue, on peut dire que, comme le capitalisme est partout, le patriarcat aussi et inversement. Donc il ne s’agit pas ou plus seulement des sociétés occidentales comme ça a pu l’être au début de son histoire macabre.

Résultat

Et le résultat du point de vue de l’organisation du travail, c’est quoi : c’est qu’on écarte le travail concret décrété comme féminin [22] et négatif, et on valorise le travail abstrait (le travail marchandise) décrété comme masculin et positif. Certains types d’activités sont donc « dissociées » de ce qu’on considère comme des activités fabriquant de la valeur et de la sphère du travail abstrait. Et justement, c’est comme ça que le capitalisme peut dégager de la plus-value, en dissociant, en invisibilisant une partie de ce qui pourtant le constitue et le fait vivre : le travail concret. Donc en gros, faut voir que travail abstrait et concret, sont deux face d’une même pièce, mais que le travail concret, sur lequel se fonde le travail abstrait, c’est la face cachée de cette pièce..

Schéma 3

Encore un ptit schéma, c’est bien les p’tits schémas. Mais auquel il faudrait rajouter mille déclinaisons, celles de toutes les oppressions, celles aussi de la technologie (qui peut permettre à la valeur de s’introduire partout) et sûrement plein d’autres. (Vous apprécierez mes talents sur libre office : les étoiles entre le 1 et le 2 c’est la pièce de monnaie)



Du coup, Roswitha, elle a carrément changé le blaze du courant de la critique de la valeur (tu peux pas test on t’as dit) en le mettant à jour : s’agissait plus alors seulement du courant de la « critique de la valeur », mais du courant « de la critique de la valeur-dissociation »… Toujours aussi poétique… [23]

3- En passant, Scholz éclate aussi le game des féministes matérialistes orthodoxes : Le capitalisme et la sphère relationnelle et domestique

Dans son bouquin “Le sexe du capitalisme, « Masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises’’, elle fait entre autres la critique du rapport que le féminisme matérialiste-orthodoxe (dit aussi marxiste) entretient avec le travail des femmes dans la sphère domestique/privée.

En gros, l’idée des féministes matérialistes-orthodoxes, c’était de faire entrer le travail salarié dans la sphère domestique, afin que les femmes soient légitimement rémunérées pour leur deuxième journée de travail. À première vue ça se vaut grave : l’activité domestique est un travail à part entière effectué gratuitement par les femmes, avec toutes les déclinaisons qu’il comporte et qu’on connaît aujourd’hui, en terme de charge mentale par exemple. Il paraissait donc logique que l’on demande à ce qu’elles soient rémunérées !

Mais de la même manière que c’est pas la même chose de construire une critique du travail du point de vue du travail que de construire une critique abolitionniste du travail, R. Scholz considère que critiquer uniquement la valeur, peut renvoyer à une démarche androcentrique [24] (pensée à partir du masculin comme si c’était neutre), si on ne prend pas en compte le phénomène de dissociation.

Et donc, dans le cas de l’activité domestique (travail concret), la revendication qui consisterait à la considérer comme un « travail », c’est-à-dire le faire entrer dans la sphère de la valeur du travail abstrait producteur de marchandises, reviendrait à aliéner l’activité domestique (en tant qu’activité), pour le dire vite et mal, au salariat. Et comme on l’a dit plus haut, le salariat c’est justement l’outil qui permet au capitalisme de coloniser le réel en le transformant en valeur marchande grâce à son fondement sur l’exploitation gratuite genrée.

Effectivement, pourquoi demander à l’État de faire entrer l’activité domestique dans la sphère marchande du salariat alors qu’il s’agit de l’abolir ?

Autrement dit, et attention, il s’agit pas pour elle de dire « on s’en fout de l’activité domestique des femmes » et plus largement comme on pourrait dire aujourd’hui des conséquences de la société patriarcale dans la sphère domestique/privée, il s’agit bien de dire qu’en tant que femme, c’est vouloir une deuxième fois s’aliéner (à la valeur marchande) que de faire entrer l’activité domestique dans la sphère marchande. Pour Scholz, même si évidemment elle est pour un partage équitable du travail domestique, « valoriser » (en tant que valorisation salariale donc marchande) l’activité domestique à laquelle les femmes sont obligées (et formatées) à l’intérieur de la culture capitalo-patriarcale, c’est pas une perspective abolitionniste, et donc émancipatrice, c’est tout l’inverse.

Mais attention, là où on peut (doit ?) ne pas être d’accord avec elle, quand elle considère que le concept de domination patriarcale (elle parle de « rapport de genre hiérarchique »), dont elle réhabilite l’aspect impersonnel (en tant que structure sociale, pas seulement en tant que rapport interpersonnel), c’est quand elle souligne que si les hommes (cis) sont complices du patriarcat, c’est sans le conscientiser. Ils sont selon elle dépossédés par leur propre système qu’ils ne maîtrisent pas. Comme les capitalistes valorisent la valeur sans l’avoir conscientisé. C’est selon elle restrictif de penser la domination en tant que domination (inter-)personnelle (consciente). Effectivement, Scholz est toujours et en permanence dans une démarche où il faut mettre comme fondement du capitalisme le « rapport de genre hiérarchique », donc l’androcentrisme.

Bon ! Ça serait quand même bien de faire la part des choses entre systèmes sociaux qui écrasent les gens (niveau général), et processus de conscientisation/responsabilisation entre eux (niveau particulier) ! Aujourd’hui on pourrait quand même questionner cette histoire de « non conscientisation », particulièrement après le gros travail de visibilisation des violences faites aux femmes, et de l’imposition toujours plus puissante et par effraction, des thématiques féministes dans les sphères médiatiques, dans les sphères du travail, et dans les sphères privées/publiques.

EN GUISE DE CONCLUSION (enfin !) :

Déjà la conclusion du podcast, duquel on a essayé d’extrapoler pas mal de trucs. On peut retenir que « le capitalisme n’est pas seulement un système économique, mais une forme de rapport social, une façon d’organiser la [société dans sa] totalité, à partir de médiations sociales aveuglées, technicisées, fétichisées, automatisées, qui soumettent l’ensemble des rapports sociaux, et qui produit une dissociation entraînant les discriminations de genre, de race et de classe » et bien sûr d’espèces à espèces.

Ensuite celle du texte. En gros j’ai essayé de présenter plusieurs points plus ou moins calqués sur le podcast (j’espère que j’ai pas trop dit de bêtises) : celui d’une autre approche de Marx qui semble plus intéressante que la caricature qu’on en a faite et qui peut nous servir : Valeur, Fétichisme de la marchandise, déconstruction à propos de nos représentations, qu’elles soient à propos du « Travail salarié » comme clé légitimant l’exploitation des gens, ou à propos de la manière dont est constitué le capitalisme – en tant que processus qui à besoin des minorités et de leur invisibilisation pour vivre.

J’ai en tout cas essayé de faire le lien entre tous ces termes théoriques et compliqués, avec nos vies autant que possible, avec l’espoir qu’on puisse justement s’emparer un peu de la théorie, dans le but d’éviter les pièges du libéralisme (par exemple : sur-individualisation des luttes, réformisme, et dans le cas de ce texte, perspectives d’émancipation collectives bouchées par un certain nombre de représentations qu’on a sur nos vies dans le travail marchand…) et qu’on ne perde pas de vue une optique radicale, anticapitaliste quel que soit le combat politique à mener. Pour ça, et d’un point de vue théorique, je rêve naïvement à l’instauration d’un dialogue entre approches totalisantes (structuralistes) de la société, et approches plus microscopiques qualifiées à tort ou à raison de « post-modernes ». Et dans la pratique, ça pourrait se traduire par une conscientisation ininterrompue sur le fait que l’individuel n’existe pas sans le collectif, et que dans l’autre sens, le collectif n’existe que par la coagulation des individualités…

Et enfin une conclusion perso : je crois que c’est important de garder en tête l’écart immense qu’il y a toujours entre théorie politique et pratique vécue dans un monde qui dégueule le patriarcapitalisme de toutes parts. L’État oblige, force les gens à bosser, que ce soit pour payer tes courses, ton appart, ou parce que comme dit plus haut, les sanctions sociales sont importantes quand ton activité entre pas dans la sphère salariale de valorisation marchande, que tu squattes, que tu sois ou non au RSA, que tu bicraves, que tu sois profesionnel.le du sexe, que tu bricoles de la ferraille, bref, que tu pirates soit par nécessité soit par choix mais souvent les deux.

Pour compenser voire accepter ces contradictions qui sont automatiques entre ce qu’on pense et ce qu’on vit, entre ce qu’on veut vivre et ce qu’on vit à partir du moment où on critique le monde de merde dans lequel on se trouve, ont peut se radicaliser, afin de réduire au maximum ces contradictions. Mais le fantôme de la pureté militante n’épargne personne et fait culpabiliser tout le monde. On peut aussi, en parallèle d’une pratique vitale de l’action directe, essayer de faire la part entre se battre pour soi et se battre pour les autres, faire en sorte d’éviter de crever au travail, dans la rue, sous les coups de son « mari », ou parce qu’on rentre pas dans les critères de l’hétéronormativité patriarcale blanche bourgeoise (et de droite même) en se battant pour ne pas rester isolé.e.s, parce que l’isolement c’est la mort.

On peut peut-être aussi garder en tête que le monde de merde contre lequel on se bat, on en vient, on est remplies jusqu’à la moelle de ses automatismes de domination, de ses prises de pouvoir, et de ses réflexes individualistes, narcissiques et égoïstes, et que y’a qu’en inscrivant nos pratiques dans le temps long qu’on pourra réellement faire bouger les lignes, voire même les éclater pour y créer des courbes, avec des intersections partout.






Source: Paris-luttes.info