Septembre 29, 2022
Par Agitations
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La place des ingénieur.e.s dans le cadre du mode de production capitaliste a pu poser problème aux marxistes. Les ingénieur.e.s n’ont jamais été totalement assimilé.e.s aux prolétaires ni au patronat. Leur fonction d’encadrement de la force de travail et des techniques de production leur attribue toutefois une place majeure au sein du capitalisme. Nick Chavez, ingénieur recherche et développement américain, a publié récemment cette analyse de leur rôle dans l’organisation contemporaine du travail et dans des luttes récentes.

Je suis ingénieur. Récemment, j’ai participé à un salon professionnel sur la production de plastiques. Comme la plupart des autres participants, mes collègues et moi assistions à l’évènement pour rester informés des dernières nouveautés de l’industrie plasturgique, qui pourraient être utiles aux produits que nous concevons pour notre employeur. L’espace d’exposition débordait de bras robots hyper-articulés, de moules à injection, de systèmes d’emballages modulaires automatisés, d’imprimantes 3D dernier-cri, de remplisseuses de bouteilles ultra-rapides, et de bien d’autres produits de l’industrie robotique pour lesquels les commerciaux, des étoiles plein les yeux, ne réclamaient rien d’autre qu’une portion du budget d’investissement de notre employeur. Les stands vantant l’accès à une main-d’œuvre bon marché – à divers degrés d’explicitation – étaient tout aussi nombreux. Les acteurs du développement industriel de certains pays détaillaient comment nos objectifs de production pourraient être satisfaits efficacement et à moindre coût en Amérique latine ou dans les Caraïbes, par des travailleurs compétents mais faiblement rémunérés. Les entreprises chinoises ou taïwanaises exposaient des produits manufacturés pour un prix dérisoire, où l’intérêt premier résidait d’avantage dans l’accès à du travail hautement qualifié low-cost que dans le produit lui-même. Les entreprises américaines ou européennes assuraient que leur réseau mondial d’usines, en Malaisie, au Costa Rica ou dans la Rust Belt américaine, pouvaient satisfaire nos besoins techniques, financiers et logistiques. Dans leur diversité, ces messages avaient une unité claire : augmentez vos marges de production en contrôlant le personnel qui fabrique vos produits ; embauchez les travailleur·ses les plus exploitables et utilisez la robotique pour rationaliser leur travail. Le fil conducteur de ce salon était les modèles économiques reposant sur le contrôle des travailleur·ses et de leurs actions. Ce contrôle est l’essence même de l’ingénierie moderne.

Soumettre l’ingénierie à une analyse marxiste amène à des résultats complexes. La plupart des ingénieur·ses sont des prolétaires : nous travaillons en échange d’un salaire dont nous avons besoin pour nous offrir une vie confortable au sein du système capitaliste mondial. Cependant, l’ingénierie moderne tire ses origines tout autant de l’organisation tayloriste du travail en usine que du labeur éreintant des ouvrier·es. Dans la totalité sociale qu’est le capitalisme, nous sommes dominé·es par les impératifs de la logique abstraite du capital1, tout en rendant simultanément cette domination abstraite très concrète en l’exerçant sur des masses d’autres travailleur·ses. D’où une question épineuse pour les ingénieur·ses communistes : de quel bord sommes-nous2 ? Pour complexifier encore l’analyse, les communistes ne doivent pas seulement considérer le rôle actuel des ingénieurs au sein du capitalisme, mais aussi le rôle qu’iels pourraient jouer dans une dissolution révolutionnaire du capitalisme et lors de la mise en place d’une société communiste.

Ces questions méritent d’être examinées dès maintenant, alors même que le mouvement réel vers une autre société retrouve à peine le cours de l’histoire dont il avait dévié au cours du siècle dernier. Il y a des limites à l’utilité des conclusions que l’on peut tirer de cette réflexion ; les vraies réponses ne seront obtenues que par ce mouvement réel, dans son chemin vers l’abolition de l’état actuel des choses. Dans ce cadre limité, mon objectif est ici d’identifier à grands traits les dynamiques qui parcourent l’ingénierie moderne, et d’utiliser ces concepts pour spéculer sur ce que le futur peut réserver lorsqu’il éclot de la chrysalide du présent.

(Alain Pham)

L’ingénierie et la division du travail : l’activité productive moderne

L’automatisation capitaliste est historiquement inédite en raison de son obsession pour la réduction généralisée du temps de travail par unité de marchandise fabriquée. Le temps de travail par marchandise est réduit en diminuant la complexité des tâches que le travailleur réalise au cours du procès de production. Cette simplification des tâches implique une division du travail, où chaque travailleur·se réalise un ensemble plus petit de tâches, chacune si simple qu’elles peuvent être réalisées avec un risque d’erreur nul ou négligeable. En ôtant au travailleur·se la nécessité de réaliser des tâches complexes, et en donnant cette responsabilité à une machine significativement plus précise, fiable et docile, la nécessité de spécialisation du travailleur·se est drastiquement réduite. Les découpes à contrôle numérique, moules à injection et robots de soudage laser permettent aujourd’hui la même réduction et simplification (par unité de marchandise) que les machines à filer, machines à vapeur et batteuses à grain en leur temps. 

Bien que de nombreux·ses travailleur·ses soient dépossédé·es du besoin d’avoir des connaissances techniques pointues (et du pouvoir de négociation qui va avec), l’expertise ne disparaît pas pour autant. Elle est simplement concentrée dans la portion limitée de travailleur·ses qui conçoit et entretient les machines ainsi que les procédés de fabrication d’un produit. L’expertise sur un produit spécifique est non seulement réservée à une poignée de travailleur·ses, mais une expertise nouvelle de la conception, de la création et de la maintenance des machines et des procédés est requise. La capacité à identifier les principes scientifiques permettant de faire progresser les moyens de production est un autre type d’expertise, de plus en plus recherchée et nécessaire. L’ingénierie correspond à cette concentration d’expertise technique dans les mains de celleux qui n’utilisent pas directement les machines pour fabriquer des biens, mais qui réalisent le travail intellectuel permettant de développer ces machines et ces procédés.

Cependant, la concentration de l’expertise technique ne se produit pas simplement pour elle-même. L’objectif d’une entreprise capitaliste est de dégager des profits. L’action de « rationalisation » des procédés de fabrication implique que ces procédés deviennent plus rationnels ; mais pour qui et suivant quels critères ? Ici, la rationalité est mesurée principalement en fonction de l’argent obtenu pour les actionnaires. Bien qu’il ne soit généralement pas de la responsabilité des ingénieur·ses de gérer les finances de leur entreprise, le travail des ingénieur·ses sur les procédés de fabrication est finalement au service des résultats de l’entreprise, soit en générant des revenus, soit en supprimant des coûts. Les ingénieur·ses spécialisé·es dans les procédés de fabrication développent leur expertise technique en dépouillant les travailleur·ses lambda de leurs compétences propres, parce que la concentration des connaissances est cruciale pour permettre la sophistication perpétuelle des moyens de production ; sophistication qui est elle-même cruciale pour la génération continue de profits. C’est précisément à la jonction entre les aspects techniques et financiers qu’apparaît le plus clairement l’impact social névralgique des ingénieur·ses. 

Les ingénieurs qui travaillent sur les procédés de production des marchandises peuvent être grossièrement divisés en deux catégories : ceux qui conçoivent et développent les marchandises, et ceux qui conçoivent et supervisent le processus de fabrication qui permet la réalisation concrète et la commercialisation de la marchandise.

Le deuxième groupe, dont les intitulés de poste ressemblent à « Ingénieur de production », « Ingénieur procédés et méthodes», ou encore « Ingénieur industrialisation », effectue un travail qui perpétue le plus ostensiblement la dynamique de polarisation de l’expertise technique. Ce que font précisément ces ingénieur·ses dépend du type de marchandise produite, des spécificités techniques et de la culture d’entreprise, et de leur fiche de poste. Cela inclut, de façon non exhaustive : élaborer des consignes de travail ; développer et écrire des normes ; réaliser des analyses statistiques sur les dépenses en temps ou le gâchis de matériaux ; choisir et qualifier les machines utilisables par les ouvrier·es ; définir les procédures à suivre par les ouvrier·es ; concevoir des dispositifs et des correctifs pour accélérer la cadence ou améliorer la répétabilité de la production ; superviser le contrôle qualité ; gérer les perturbations ou interruptions de la production ; coordonner les fournisseurs ; superviser la gestion des matières premières ; promouvoir les procédés de fabrication simples auprès des ingénieur·ses conception ; former les ouvrier·es. Ces ingénieur·es sont proches du processus de fabrication, et iels sont donc proches du point de jonction où les besoins abstraits du capital rencontrent la domination concrète de l’ouvrier·e, du technicien·ne ou de l’opérateur·ice. Dans la quête du profit, la mécanisation et la robotisation simplifient le travail des ouvrier·es et les dépouillent simultanément de leurs connaissances et savoir-faire. Cette expertise est désormais concentrée entre les mains des ingénieur·ses, et ces dernier·es l’utilisent de façon à ce qu’un maximum de valeur-travail soit extraite de chaque unité de temps de travail dépensée par les travailleur·ses, ce qui se matérialise en un maximum d’argent extrait par unité de temps de travail. En général, ceci n’apparaît pas de façon aussi directe aux ingénieur·ses et aux ouvrier·es, mais se traduit en des termes tels que « éliminer les gaspillages» (que ce soit les déchets matériaux ou le temps perdu), « simplifier les choses », ou encore « amélioration continue » / « kaizen » dans le jargon du lean manufacturing.

Les ingénieur·ses de l’autre groupe, que l’on appelle par exemple « Ingénieur conception », « Ingénieur recherche et développement », « Ingénieur produit », ou encore « Ingénieur systèmes », jouent un rôle plus subtil mais tout aussi important dans la persistance de la division technique du travail. Dans certains secteurs, cette catégorie inclut aussi des scientifiques dont l’expertise est nécessaire au développement de produits. Ces ingénieur·ses peuvent ne pas être directement impliqué·es dans le processus de production, et iels ne sont alors pas immédiatement aux prises avec la domination du capital sur les ouvrier·es, technicien·nes, et opérateur·ices ; mais iels entretiennent cette dynamique à distance d’une manière plus abstraite.

Dans une économie capitaliste, un bien produit pour être vendu présente la spécificité d’avoir à la fois un caractère concret (son utilité pratique ou son usage) et un caractère abstrait (son utilité pour le capitaliste : c’est-à-dire être vendu contre de l’argent). On peut aisément se représenter l’usage concret et la vendabilité abstraite d’une marchandise comme appartenant à deux axes (qualitatifs) orthogonaux, ayant comme point d’intersection la marchandise en question, mais cette représentation manque l’essentiel. En fait, les caractères concret et abstrait d’une marchandise sont davantage deux brins que l’on tresse pour obtenir une corde, les deux aspects de la marchandise formant un tout entrelacé. Une marchandise n’a un caractère abstrait, c’est-à-dire qu’elle n’est vendable, que parce qu’elle a également une utilité non-abstraite, concrète. Une paire de chaussures ne se vend que parce que les gens peuvent et veulent les porter. Un capitaliste ne produirait jamais un objet s’il ne s’attendait pas à le vendre, et les marchandises ne se vendent que si quelqu’un·e veut bien les acheter, ce qui n’a lieu que si la marchandise répond à un besoin ou à un objectif de l’acheteur. Le fait que l’utilité d’un objet soit cruciale pour sa valeur sur le marché est évident, mais la relation déterminant l’utilité concrète à partir de la valeur abstraite l’est moins. Après tout, les biens manufacturés étaient certainement utiles avant la généralisation historique de la production de marchandises et avec elle de la valeur abstraite comme médiation économique ; alors comment la valeur abstraite joue-t-elle désormais un rôle déterminant dans le caractère concret d’une marchandise ?

Pour le capitaliste, l’aspect le plus important d’une marchandise est qu’elle peut être vendue contre de l’argent. Contrairement à l’ingénieur·se, qui cherche principalement à dépenser de l’argent pour convertir des matières premières en marchandises, l’actionnaire d’une entreprise cherche à utiliser les marchandises pour convertir de l’argent en davantage d’argent encore. Le profit n’est pas la simple conséquence de la production d’une marchandise, mais la raison première pour la produire. Le détenteur d’un capital doit utiliser ce capital pour générer des profits, et accumuler ainsi toujours plus de capital, à moins qu’il ne veuille être concurrencé par d’autres capitalistes. À partir du moment où le capital est investi dans la production de marchandises, leur fabrication doit être menée de façon à répondre aux besoins du capital, c’est-à-dire de façon à maximiser le revenu et minimiser les coûts pour obtenir la plus grande marge bénéficiaire. Les exigences du capital sont inscrites au cœur de chaque marchandise, qu’elles soient des biens de consommations ou des produits vendus d’une industrie à une autre. Ceci est visible, par exemple, dans l’obsolescence programmée de l’électronique, l’utilisation de matières premières de moins bonne qualité (moins chères), ou les problèmes d’inter-opérabilité entre des systèmes propriétaires remplissant pourtant des fonctions similaires3. Cependant, la dynamique à l’œuvre est bien plus profonde que ces quelques exemples. Toutes les marchandises produites doivent d’abord avoir été conçues, et la conception doit être menée en ayant à l’esprit les contraintes des processus de fabrication. Un bon ingénieur conception est familier des procédés nécessaires à la réalisation de ses designs, ce qui lui permet de minimiser les dépenses de fabrication sans compromettre l’utilité du produit. Une pièce fraisée avec une gamme d’usinage minimaliste, un composant en plastique pouvant être massivement produit à l’aide d’un seul moule, ou une installation électrique conçue de façon à être assemblée automatiquement : tous ces produits nécessitent que l’ingénieur·se conception ait une compréhension suffisante des moyens de fabrication, afin de tirer un avantage maximum des procédés rationnels développés par les ingénieur·ses « de production », « industrialisation », « process et méthodes ».

(Robin Sommer)

Le retour de bâton

Un ingénieur dans la production incarne deux rôles au sein du capitalisme. L’usage de la science et le déploiement de technologies pour simplifier la production industrielle est, sans ambiguïté, synonyme pour de nombreux autres travailleur·ses de baisses de salaires, d’une autonomie réduite, de l’ennui et de la monotonie au travail, et globalement d’une réduction de la qualité de la vie. De ce point de vue, les ingénieur·ses sont des allié·es du management, et, plus abstraitement, iels sont inséparables du capital comme force sociale. Cependant, les ingénieur·ses sont aussi des travailleur·ses. Nous travaillons contre de l’argent ; argent que nous recherchons afin de pouvoir satisfaire les mêmes besoins que tout le monde. Et, au final, notre travail étant au service des profits, nous ne sommes pas à l’abri de la dynamique de rationalisation que nous infligeons aux autres travailleur·ses. L’ingénierie est divisée en différentes disciplines et différents niveaux, si bien que l’ingénieur se retrouve souvent assigné à un travail répétitif, morne, et structuré hors de son contrôle. Cela en plus de la violence à bas bruit inhérente au travail, telles que les heures supplémentaires (souvent non payées), les salaires qui stagnent, les licenciements, les longs trajets jusqu’au bureau, la surveillance invasive du temps de travail, les petits chefs malsains, et le personnel RH incompétent ou hostile.

La rationalisation du travail de l’ingénieur est, indubitablement, pilotée par la logique de recherche de profit du capital. Cette logique, tant dans l’ingénierie que dans tous les autres aspects de la vie, se dresse souvent contre elle-même en favorisant l’émergence de phénomènes culturels capables de défaire les structures sociales qui les ont vu naître. Il est ainsi très fréquent que de nombreux·ses ingénieur·ses aient le sentiment que leur travail est entravé par l’organisation ou la dynamique de leur entreprise, en particulier dans les grandes entreprises où il règne une division stricte du travail des ingénieur·ses, et du travail en général. 

Une division stricte des tâches entre ingénieur·ses (par exemple, conception électrique vs conception mécanique, ou process vs contrôle qualité) garantit que le temps dépensé par les ingénieur·ses peut être étroitement contrôlé par le management, ce qui est nécessaire pour mener à bien de grands projets impliquant de nombreuses personnes. Cependant, cette division du travail réduit simultanément la capacité de l’entreprise d’extraire la meilleure qualité de travail de ses ingénieur·ses. Il est très rare qu’un·e ingénieur·se n’ait besoin de maîtriser qu’un petit domaine de connaissances pour faire son travail correctement. La grande majorité des ingénieur·ses bénéficient fortement de sa connaissance des autres corps d’ingénierie impliqués dans la fabrication d’une marchandise, particulièrement de pour les tâches adjacentes aux leurs au sein du processus de production. Un·e ingénieur·se de recherche (ou un·e scientifique) doit avoir une compréhension suffisante des besoins pratiques dans son domaine, pour être certain·e que ses recherches et ses résultats soient utiles et applicables. Un·e ingénieur·se conception doit suffisamment maîtriser les procédés de production et l’usage de son produit pour garantir qu’il est rentable de le produire et qu’il peut être utilisé comme prévu. De même, les ingénieur·ses productions et les ingénieur·ses d’application ne peuvent pas travailler correctement s’iels ne comprennent pas la conception de la marchandise avec laquelle iels travaillent. Un·e ingénieur·se production doit s’assurer que la fabrication qu’iel supervise peut produire des marchandises qui fonctionnent comme prévu, et les ingénieur·ses d’application ne peuvent proposer des solutions optimales à leurs clients que s’ils ont une compréhension totale des possibilités et des limites de la conception du produit. Pour l’ensemble de ces ingénieur·ses, la meilleure manière d’identifier les détails pertinents dans le travail de chacun est d’être directement impliqué dans ce travail, de façon à pouvoir acquérir intuitivement une connaissance fine du travail de tous. Cela pose un problème au management : il est difficile de contrôler ce qui est produit et la chronologie de la production lorsque l’on donne trop de liberté et d’autonomie aux ingénieur·ses ; pour autant, astreindre chacun à son bureau et exiger que toute communication soit contrôlée par le management détruirait rapidement à la fois l’efficacité et le moral des ingénieur·ses. Un bon manager arrive à équilibrer la tension entre ces deux pôles ; cependant, pour les ingénieur·ses, la division du travail reste un obstacle à des interactions fluides et pertinentes, notamment dans les grandes entreprises.

C’est donc ici que réside l’origine des dysfonctionnements de l’ingénieur dans le capitalisme : le capital est à la fois le moteur du travail de l’ingénieur, et le premier obstacle à la réalisation de ce travail.

(Jezael Melgoza)

Ingénieurs et idéologie

Plus personne ne vit hors de l’influence du capitalisme en 2021. Même celleux dont le travail n’est pas entièrement soumis à la rationalité capitaliste vivent dans un monde dominé par les marchés capitalistes. Après des centaines d’années où le capital a terraformé le paysage social, lieu de l’expérience humaine en général, et du travail en particulier, il ne devrait pas être choquant de dire que le capitalisme est au cœur de l’idéologie de l’ingénieur ; sauf qu’il n’existe pas une unique « idéologie de l’ingénieur », car « l’expérience de l’ingénierie » est incroyablement vaste et diversifiée. Ainsi, si cette section décrit les tendances générales de la dynamique mondiale de production, les détails que je donne sont plus spécifiques à l’ingénierie dans les économies industrielles très développées, que je connais mieux à titre personnel.

Malgré toute la diversité des subjectivités individuelles des ingénieur·ses, le travail réel qu’iels effectuent est inextricable de la logique du capital. En dépit de la rhétorique pathétique des escrocs de la Silicon Valley, nous, ingénieur·ses, ne travaillons pas pour avoir un impact positif, pour sauver le monde ou tout autre platitude naïve, même si certain·es ingénieur·ses peuvent sincèrement le croire. Comme démontré plus tôt, l’ingénierie est avant tout une machine sociale très élaborée qui contrôle des masses de personnes, d’intellect, de travail, et de puissance au service de l’accumulation de profit, via la conception et la vente de marchandises. Les ingénieur·ses ne peuvent pas modeler le monde au nom de bonnes idées et d’une ingénierie intelligente et positive : nous modelons le monde suivant les besoins du capital. Même les ingénieur·ses travaillant pour des organisations non-lucratives ou en indépendant dans leur garage ne peuvent agir sans argent, et même s’iels le pouvaient, iels devraient agir dans un monde façonné par et autour du capitalisme.

Identifier cette centralité du capital dans l’ingénierie est essentiel pour mieux comprendre ce qui façonne l’idéologie de chaque ingénieur·se. La position privilégiée des ingénieur·ses, comparativement à la majeure partie des travailleur·ses, se manifeste souvent chez elleux par un élitisme technocratique. La division du travail entre travailleur·ses « qualifié·es » et « non-qualifié·es » crée et justifie l’idée que les ingénieur·ses sont supérieur·es aux autres. Cette polarisation de l’expertise n’est pas une loi d’airain, mais plutôt une tendance. Les opérateur·ses, les travailleur·ses à la chaîne et les technicien·nes accumulent sans aucun doute de l’expertise et du savoir-faire sur les aspects pratiques de la fabrication de marchandises. Les ingénieur·ses compétent·es apprennent à respecter et à recourir à cette expertise qui se développe au niveau des chaînes de production, puisque la rationalisation du travail « non-qualifié » est plus simple si l’ingénieur·se comprend précisément ce qu’iel doit rationaliser. Les effets sociaux à grande échelle de ce processus de rationalisation sont quasi invisibles à celleux qui y participent activement. À la place, ce processus se présente sous les traits d’une efficacité accrue, d’une réduction des erreurs, des déchets, ou des dépenses. Il est généralement mal-vu d’afficher ouvertement son hostilité envers les travailleur·ses « non-qualifié·es » dont on rationalise le travail, mais, derrière tous ces descriptifs à consonance positive (l’efficacité, c’est bien, n’est-ce pas ?), la conséquence est que les travailleur·ses « non-qualifié·es » sont un fragment indésirable du processus de fabrication ; et chaque succès dans la réduction de leur nombre ou de leur utilisation est aussi un succès pour l’ingénieur et pour l’entreprise.

De façon contre-intuitive, il n’est pas rare que les ingénieur·ses les plus responsables de la rationalisation du travail des autres soient aussi les plus proches personnellement des travailleur·ses qui occupent les positions les plus basses dans la hiérarchie du processus de fabrication. Ces ingénieur·ses, typiquement des ingénieur·ses production ou process, sont meilleur·es lorsqu’iels ont une compréhension fine du processus de fabrication et de l’activité humaine au sein de ce processus. Beaucoup d’ingénieur·ses occupant ces postes ont ainsi effectué elleux-mêmes ce genre de travail, soit durant leur formation, soit dans le cadre de leur précédent emploi. Et, même si certain·es ingénieur·ses n’ont jamais occupé le poste des employé·es dont iels doivent rationaliser le travail, la proximité naturelle avec ces employé·es au cours des heures de travail crée souvent une certaine camaraderie, d’autant plus que les départements de fabrication et opérationnels sont souvent opposés à d’autres départements, dans une sorte d’étrange nationalisme départemental où les antagonismes entre « classes » (ouvrier·es contre ingénieur·ses) sont supprimés au nom de l’antagonisme entre « nations » (ici, les départements). Cette analogie est évidemment très grossière, mais ce qui embête les ouvrier·es (ruptures de stocks, délais raccourcis, modifications de dernière minute, contrôle qualité) est souvent ce qui embête aussi les ingénieur·ses responsables de rationaliser leur travail. Ainsi, cette étrange unité entre ouvrier·es et ingénieur·ses de fabrication peut s’avérer être autant influente sur les schémas idéologiques individuels d’un·e ingénieur·se que l’antagonisme intrinsèque du processus de rationalisation.

Les ingénieur·ses ne sont pas seulement les courroies de transmission de la domination du capital sur les ouvrier·es à la chaîne. Notre statut de travailleur salarié s’accompagne de nombreuses situations génératrices d’une subjectivité face au capital. La culture du travail varie radicalement en fonction du lieu, de l’entreprise, et même du type de poste occupé individuellement. Pour beaucoup d’ingénieur·ses payé·es au forfait-jour et non à l’heure, il n’y a pas de protection légale face à un employeur qui demande de réaliser des heures supplémentaires non payées. La division du travail entre ingénieur·ses crée souvent des situations de travail incroyablement ennuyeuses, où très peu de compétences spécifiques à l’ingénieur sont utilisées. Le travail des ingénieur·ses est régulièrement entravé par les frontières entre services, la bureaucratie d’entreprise, le manque d’expertise transversale, et d’autres phénomènes enracinés dans la division capitaliste du travail. Bien que les ingénieur·ses soient généralement très bien payé·es pour leur travail, comparativement à d’autres professions, la plupart des entreprises refusent d’offrir des salaires attractifs après quelques années d’ancienneté. Certains secteurs industriels ont un fonctionnement cyclique d’expansion puis de ralentissement qui implique de licencier sans préavis un grand nombre d’ingénieur·ses. La position cruciale des ingénieur·ses dans la production de marchandises signifie que les ingénieur·ses, en tant que groupe professionnel, sont quasiment assuré·es de ne jamais connaître les niveaux d’abjection auxquels le reste du prolétariat est soumis. Cependant, un·e ingénieur·se peut toujours faire l’expérience de l’antagonisme entre sa position de travailleur, et la position de ses chefs comme agents du capital. 

Les aspects idéologiques de l’ingénierie sont similaires au capital lui-même, en cela que les deux sont des systèmes abstraits avec une logique tautologique, qui se perpétuent et s’affaiblissent eux-mêmes par un même mécanisme. La manière dont notre travail satisfait les besoins du capital nous permet de garder notre emploi, mais c’est aussi cela qui le rend bien souvent misérable.

L’utilisation d’un savoir scientifique pour modifier le monde qui nous entoure est au cœur du travail d’ingénieur. Ce type de travail requiert souvent de la créativité, une curiosité intellectuelle, de l’affinité pour les questions techniques, la capacité à penser de manière autonome, et de la passion. La créativité et l’initiative qui contribuent directement aux résultats de l’entreprise sont souvent encouragées. Pour l’ingénieur, être autodidacte et curieux est non seulement une aide mais aussi souvent une nécessité car, dans son travail, il doit fréquemment assimiler des concepts ou des compétences nouvelles et techniquement complexes. Le travail d’ingénieur forge souvent une mentalité de faiseur, pour laquelle n’importe quel problème peut être résolu à l’aide d’une approche méthodique, de l’application de principes scientifiques, et de la capacité à obtenir les informations pertinentes. Bien que ces traits de caractères soient généralement considérés comme désirables, ils sont le revers de la médaille d’autres comportements typiques de l’ingénieur qui sont généralement méprisés par les autres. Ainsi, beaucoup d’ingénieur·ses pensent que leur capacité à appréhender des problèmes techniques avec méthode peut facilement être transférée à d’autres domaines dans lesquels iels manquent d’expertise. S’il est vrai que disposer d’une approche méthodique et d’un large spectre de connaissances techniques est souvent utile dans la vie de tous les jours, cette attitude dévie régulièrement vers un scientisme primaire. La tendance à diviser les problèmes complexes en des variables quantifiables, manipulables à l’aide d’outils mathématiques ou d’une approche scientifique, élimine très facilement les nuances importantes qui rendaient ce problème si difficile à résoudre au premier abord. C’est particulièrement visible dans le cas des problèmes sociaux d’ampleur où il n’est pas rare de voir des ingénieur·ses, malgré leur absence totale d’expertise sur le sujet, proposer des solutions qui traitent les systèmes sociaux comme s’ils étaient constitués de blocs isolés et manipulables indépendamment les uns des autres, réduisant les facteurs impliqués à un niveau de simplicité qui n’est plus adapté à la résolution du problème considéré. La capacité et la légitimité à résoudre des problèmes techniques engendrent souvent une attitude arrogante, où ceux qui ne sont pas ingénieurs ou sans formation scientifique sont considérés comme moins intelligents ou débrouillards. Dans les écoles d’ingénieurs, il n’est pas rare de se moquer des enseignements non scientifiques, et, au travail, cette attitude peut viser les services non techniques. Bien sûr, toutes ces attitudes sont stéréotypées, et il serait absurde de penser que ces clichés s’appliquent à chaque ingénieur·se, mais, en général, les stéréotypes ne sortent pas de nulle part.

Fondamentalement, comme pour tout autre individu, la conscience d’un·e ingénieur·se est susceptible d’être idéologiquement imprévisible et idiosyncratique. Dans la subjectivité de celui qui est à la fois un agent et sujet du capital, il y a beaucoup de place pour la sympathie envers le communisme. Pour les ingénieur·ses qui désirent appliquer leur expertise technique pour le bien-être de l’espèce humaine, la seule solution est de découpler le capital et l’ingénierie, c’est-à-dire que leur seul recours est l’instauration du communisme.

(Ant Rozetsky)

Ingénieurs et communisme

La relation entre les ingénieur·ses et le communisme peut être analysée du point de vue de deux catégories distinctes mais néanmoins liées entre elles : le rôle des ingénieur·ses lors d’une destruction révolutionnaire du capitalisme, et leur rôle une fois le communisme mis en place.4 Étant donné qu’il n’existe pas encore de mouvement révolutionnaire organisé ayant la volonté et la capacité de démanteler le capitalisme, une grande partie de cette analyse est spéculative. Ici, mon but n’est pas d’essayer de prédire l’avenir mais d’éclairer les trajectoires possibles des dynamiques actuelles, de telle sorte que leur assimilation conceptuelle soit anticipée, au moins de façon rudimentaire. 

Comme je l’ai déjà dit, il n’y a pas une unique subjectivité de l’ingénieur, et donc pas de relation directe entre l’ingénierie et une éventuelle conscience révolutionnaire. Ce que l’on peut affirmer avec une quasi-certitude, c’est qu’une révolution sans participation substantielle des ingénieur·ses est vouée à échouer dans l’instauration du communisme. La base matérielle du communisme n’est pas la rage des prolétaires ou leur dépossession à grande échelle, ce sont plutôt des siècles de travail désormais incorporés sous la forme de capital fixe : les machines, les bâtiments, l’infrastructure productive mondiale, et une abondance innombrable de marchandises. Il y a une ironie cruelle dans le fait que le communisme soit rendu possible par la soumission brutale d’une majorité de la population planétaire au travail salarié, mais c’est pourtant bien la production de masse et les réseaux logistiques mondiaux qui rendent possible un système social planifié, contrôlé par le désir collectif du bien-être de l’humanité. Le capitalisme a créé les moyens techniques pour une société basée sur la préservation et l’expansion du bien-être humain5, mais pas nécessairement les structures sociales menant à une telle société. L’ingénierie, telle qu’elle existe aujourd’hui, représente l’écrasante majorité du savoir technique existant au sein du capitalisme, mais elle est socialement organisée d’une manière qui serait nécessairement dissoute par l’établissement du communisme.

Les deux dernières décennies ont vu renaître des révoltes de masse, provoquées par une diminution de l’accès des prolétaires à leurs moyens de subsistance. Ces luttes signalent le début d’une nouvelle phase dans l’activité des prolétaires, significativement différente des mobilisations de masse des travailleur·ses aux XIXème et XXème siècles. À la différence de ces luttes du passé, les mobilisations de masse modernes ont souvent lieu en dehors des lieux de travail et, pour autant qu’elles aient des demandes ou revendications spécifiques, sont largement concentrées sur le manque de moyens de subsistance plutôt que sur des questions spécifiques au lieu de travail ou directement liées à l’activité productive capitaliste. Étudier les causes de ces nouvelles revendications dépasse le cadre de cet essai ; cependant, une cause significative est le simple fait qu’une proportion bien plus petite de la population prolétaire mondiale est désormais directement employée dans les processus de fabrication de marchandises. C’est pourquoi la plupart des théories communistes contemporaines s’intéressent au rôle de la population surnuméraire (la partie croissante de personnes inutiles à la production de marchandise) dans les luttes et insurrections modernes ; c’est désormais la dynamique déterminante de l’auto-activité du prolétariat. L’aspect problématique de cette dynamique est que ces mouvements ne peuvent évoluer vers le communisme sans une implication des travailleur·ses disposant d’un savoir-faire technique sur la production de marchandises et souhaitant articuler ce savoir-faire avec une perspective communiste.

Aux États-Unis, où je vis, il y a très peu peu de tentatives d’auto-organisation entre ingénieur·ses. Il y a eu ces dernières années des mouvements de syndicalisation notables chez les salarié·es du secteur du développement logiciel (y compris celleux avec un titre d’ingénieur en informatique), notamment chez Alphabet (Google), The New York Times, et NPR. Si beaucoup de participant·es avaient des titres professionnels contenant le mot « ingénieur », l’ingénieur en informatique et développement logiciel est généralement très différent des types d’ingénieurs décrits dans cet essai. Les ingénieur·ses en informatique6 jouent simultanément le rôle de l’expert technique au service de la rationalisation abstraite et le rôle pratique de l’artisan qui manie un savoir propre à son travail (le code informatique). Un ingénieur logiciel, en dépit de son titre et du bon salaire qui l’accompagne généralement, est plus proche d’un technicien créatif et hyper compétent que d’un ingénieur dont la mission est de diriger, directement ou indirectement, un travail « non-qualifié ». Les tentatives d’introduction de la traditionnelle division technique du travail dans le royaume du logiciel ne sont pas très efficaces, car l’informatique est une pratique beaucoup plus abstraite que la plupart des autres formes d’ingénierie. L’ingénierie décrite dans cet essai utilise des concepts abstraits pour manipuler des phénomènes concrets qui nécessitent fondamentalement du temps de travail humain. Un modèle CAO 3D d’une pièce de machine est abstrait, mais le travail humain nécessaire pour fabriquer cette pièce est concret. Un schéma de circuit électrique est très abstrait, mais il est finalement inutile s’il n’est pas transformé en une carte électronique réelle par une personne contrôlant une machine. Les gammes de fabrication d’une unité de production n’existent que pour que cette unité réussisse à fabriquer des biens réels, sans quoi les gammes sont inutiles. Au contraire, l’informatique logicielle, avec son empilement de couches de langages, compilateurs, et assembleurs, est bien plus abstraite. Bien qu’un logiciel contrôle la course, bien physique, des électrons à travers les composants d’un ordinateur, ces processus réels ne dépendent pas du temps de travail humain pour fonctionner.  Évidemment, quelqu’un·e a dû fabriquer le processeur, la carte-mère et la mémoire vive, mais ce travail a été contrôlé par les ingénieur·ses en génie mécanique, électronique ou production. Le logiciel a tendance à contrôler ce qui est non-humain ; c’est un outil qui peut être utilisé pour automatiser ses propres processus de développement. Quand il ne peut pas automatiser son propre développement, il ne reste personne pour réaliser les tâches non-automatisables à l’exception des ingénieur·ses logiciel et des développeur·ses eux-mêmes, car l’expertise nécessaire est souvent trop pointue pour que ce travail puisse être confié à quelqu’un·e de moins compétent·e. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas des tentatives de rationalisation. Elles sont simplement beaucoup moins efficaces que celles qui ont eu lieu historiquement dans les industries manufacturières.

Cependant, tous les logiciels ne sont pas que des abstractions. Les logiciels embarqués dans des machines, ou les logiciels utilisés pour gérer le travail d’autrui, ont certainement le même rôle que les concepts techniques abstraits utilisés pour asseoir la division du travail dans les autres domaines de l’ingénierie. Les interfaces hommes-machines, les algorithmes de triage dans les entrepôts logistiques, les applications de covoiturage sont des exemples de développement logiciel qui usent assurément d’abstractions pour renforcer la division technique du travail, comme dans les autres domaines, plus anciens, de l’ingénierie. Ce type d’ingénierie informatique est différent du travail réalisé par les développeurs logiciels qui commencent à s’organiser sur leur lieu de travail.

De façon anecdotique, je peux identifier un fossé culturel entre les anciennes et les nouvelles générations d’ingénieur·ses. L’insatisfaction quant aux conditions de travail et de rémunération semble être plus répandue chez les ingénieur·ses en début de carrière. Les plans d’épargne retraite sont désormais extrêmement rares7, alors qu’ils étaient autrefois monnaie courante. Les salaires, bien qu’encore supérieurs à ceux de bien d’autres « professionnels », stagnent souvent ou même diminuent relativement face au coût de la vie. C’est un secret de polichinelle que le seul moyen d’obtenir à coup sûr une augmentation significative est de quitter son entreprise après un an ou deux pour une autre qui paiera plus, une démarche que chacun doit répéter de façon à s’assurer un salaire conforme au mythique « lifestyle » de la classe moyenne qu’un ingénieur pouvait, à l’aide d’un seul salaire, acquérir par le passé pour lui (il s’agissait presque toujours d’un homme) et sa famille. Une proportion croissante de femmes ingénieures se retrouvent souvent confrontées au sexisme, dont on comprend bien qu’il est enraciné dans la culture d’un travail historiquement dominé par les hommes. Un marché immobilier résolument hostile et la détermination d’une partie des employeur·ses à faire stagner les salaires font que les jeunes ingénieur·ses (et les jeunes travailleur·ses de toute sorte, en fait) perçoivent de plus en plus facilement l’antagonisme entre eux et les actionnaires, même si le travail qu’iels réalisent est clairement dans le camp du grand capital.

En mettant de côté la question de savoir comment les ingénieur·ses participeront au démantèlement révolutionnaire du capitalisme, il reste la question de savoir ce que les ingénieur·ses feront après. Évidemment, cela dépend fortement des spécificités du monde dont la révolution hérite, et on ne peut raisonnablement faire des prédictions à ce sujet. Cependant, il est probable que la division technique du travail disparaisse d’elle-même. La séparation de l’expertise de la pratique n’est « rationnelle » que dans la logique du capital. Étant donné à quel point cette division devient handicapante lorsqu’elle est de plus en plus fine, la dissolution du capital dissoudrait nécessairement toute velléité de diviser trop sévèrement l’expertise technique. L’automatisation, libérée de n’être qu’un outil du capital, pourra être utilisée pour éliminer la pénibilité des processus de fabrication, plutôt que de l’engendrer. La destruction des nombreuses industries inutiles, depuis la production d’armes jusqu’aux assurances maladie,8 limiterait considérablement le travail manuel nuisible, et l’ouverture des ressources d’apprentissages à tou·tes celleux qui le désirent détruirait sûrement la distinction entre ingénieur·ses et ouvrier·es. Celleux qui feront auront la liberté de penser, et celleux qui penseront auront le pouvoir de faire. Cela améliorera la vie des ingénieur·ses comme celle de tou·tes les autres. 

Article original : https://brooklynrail.org/2021/10/field-notes/THINKING-ABOUT-COMMUNISM.

Notes

[1] (NdT) Dans son interview par la chaîne This Machine Kills, Nick Chavez insiste sur l’aspect abstrait et total du capitalisme (qui s’impose à tous, prolétaires comme capitalistes) en se référant notamment aux analyses de Moishe Postone. On peut l’écouter ici : https://soundcloud.com/thismachinekillspod/114-engineering-capitalism-communist-engineers-ft-nick-chavez.

[2] (NdT) Concernant cette interrogation sur la position de classe duale des ingénieurs (au service du capital, mais dominé par lui) on pourrait sans doute confronter ce texte à la proposition de Bruno Astarian et Robert Ferro dans Le ménage à trois de la lutte des classes (et aux débats que cet ouvrage a suscités, notamment avec la revue Temps Libre) sur le rôle des classes moyennes salariées et de la problématique de l’interclassisme dans les soulèvements de ces dernières années. Voir le site : https://editionsasymetrie.org/menage-a-trois/.

[3] Les systèmes propriétaires sont des systèmes incompatibles avec des systèmes similaires des concurrents, ce qui permet pour un industriel de garder l’exclusivité sur le système et toutes ses fonctionnalités dérivées. On trouve de nombreux exemples dans l’informatique et l’électronique grand public.

[4] (NdT) Certaines approches théoriques communistes remettent en cause cette apparente séparation entre lutte révolutionnaire et société communiste. L’analyse des cycles historiques de luttes permet ainsi de définir la communisation comme production immédiate du communisme.

[5] (NdT) Dans son interview par la chaîne This Machine Kills, Nick Chavez apporte de nombreuses nuances qui montrent qu’il ne s’agit pas simplement de se ré-approprier les forces productives capitalistes et de les gérer différemment (un point de vue souvent critiqué par les approches écologiques radicales, techno-critiques ou agro-industrielles). Ainsi, Nick Chavez précise que de nombreux secteurs productifs sont fondamentalement nuisibles et devront être démantelés. Il fait également référence aux travaux de David F. Noble, historien critique des sciences et techniques. Enfin, Nick Chavez donne des exemples d’adaptation des machines (aujourd’hui adaptées à la production de masse) de manière à pouvoir les utiliser de manière multiple, vision que l’on pourrait sans doute rapprocher par exemple de la notion de convivialité chez Ivan Illich. Écouter : https://soundcloud.com/thismachinekillspod/114-engineering-capitalism-communist-engineers-ft-nick-chavez.

[6] (NdT) Le terme d’ingénieur en informatique désignera ici, de manière un peu abusive, l’ingénieur qui développe (ou « code ») des logiciels. En réalité, l’informatique couvre bien d’autres disciplines (développement hardware, gestionnaire réseau et sécurité informatique…).

[7] (NdT) Ne pas oublier que, l’auteur étant étasunien, la part de retraite par capitalisation (via ce que l’on appelle des plans d’épargne retraite, financés individuellement ou par l’entreprise) est bien plus élevée qu’en France, notamment pour les ingénieur·ses et les cadres.

[8] (NdT) L’auteur fait référence ici aux assurances maladie gérées par des compagnies d’assurances privées aux Etats-Unis.




Source: Agitations.net