Janvier 15, 2022
Par Contrepoints (QC)
398 visites


En janvier 2016, Charles Raymond de Ray-Mont Logistiques a acheté au nom de Gaïa QC inc., pour la somme de 20 millions de dollars, un terrain de 240 000 mètres carrés, site de l’ancienne Fonderie canadienne d’acier (Canadian Steel Foundries CSF), et laissé « vacant » depuis plusieurs années. Situé dans le secteur de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, le terrain en question se trouve à quelques mètres du Port de Montréal. Étant « [c]hef de file nord-américain en solutions intégrées d’expéditions maritimes conteneurisées spécialisées dans la logistique de transbordement » (OCPM, Mémoire Ray-Mont Logistiques, 2019), le choix de l’achat de ce terrain perçu comme « non valorisé » semble être un choix stratégique rationnel. À quoi faut-il s’attendre exactement? « Ray-Mont Logistiques prévoit des opérations 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, 1000 déplacements de camion par jour ainsi que le transbordement de 100 wagons, de même que l’entreposage de 10 000 conteneurs » (Le Devoir, 2021).

Quel est le problème? C’est que le terrain acheté ne se trouve pas seulement à quelques mètres du Port de Montréal, en zone industrielle, mais se situe aussi en zone résidentielle, à quelques mètres de la coopérative d’habitation Le p’tit train de Viauville et du Centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) Grace Dart. Des travaux débutés au printemps 2016 ont immédiatement alerté des citoyen.es qui s’inquiétaient du bruit et de la poussière. C’est seulement parce qu’ils ont investigué qu’ils ont appris l’achat récent du terrain de la CSD par Ray-Mont Logistiques et son projet de plateforme intermodal (Mobilisation 6600, 29 juillet 2016). Ils se sont immédiatement mobilisés pour s’opposer au projet, menant à une pétition ayant rapporté 6600 signatures, qui est à l’origine du nom du groupe Mobilisation 6600. Composé en majorité de femmes, ainsi que d’autres citoyen.es inquiet.es, ils proposent, à la place d’une plateforme de transbordement, l’implantation d’un parc – baptisé Parc Nature Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. Il y serait favoriser un « libre usage » tourné autour d’un désir de « préserver la qualité de vie de ses citoyens et avoir un effet dynamisant sur l’ensemble de notre quartier vert » (https://resisteretfleurir.info et Mobilisation 6600, 29 juillet 2016).

Le terrain abritait jadis un ruisseau qui serpentait l’île de Montréal, du nord au sud, de la rivière des Prairies au fleuve Saint-Laurent. Ce ruisseau a été remblayé par Ray-Mont Logistiques en 2018. Certains citoyens proposent d’ailleurs de le reconstituer (Plourde et Bourbeau, 4 avril 2019). Aux abords du terrain en question se trouvent plusieurs boisés – boisé Vimont, boisé Steinberg, boisé du ruisseau Molson, boisé Grace Dart – ainsi qu’une « friche arbustive » ayant poussé au travers des anciens rails du Canadian National. Ces lieux « renaturalisés », féral, ont servi de refuge pour la faune et la flore, comme le renard roux (Vulpes vulpes), le hibou des marais (Asio flammeus), « susceptibles d’être menacés ou vulnérables » selon le gouvernement du Québec, ou encore l’Orme d’Amérique (Ulmus americana), décimé en partie depuis les années 50 par la maladie hollandaise (iLEAU, 2018, et Riopel, 2020). Sans oublier les humains, puisque, ce fut particulièrement flagrant pendant le confinement, il est très fréquenté par les habitant.es du quartiers et fait office de multiples usages : « pour fuir le bruit, faire un feu, fêter, laisser courir son chien» (CDDT. 1er mars 2021), « les enfants explorent tous ses racoins, les ami.e.s s’y retrouvent pour discuter » (https://resisteretfleurir.info/), des campements de sans-abri apparaissent (puis disparaissent dans la violence foncière et policière).

Il y a plusieurs angles possibles à prendre pour discuter de cet enjeu. Nous voulons ici le situer dans une perspective environnementale librement inspirée de l’écomarxisme, de la pensée décolonial, de l’écoféminisme et du tournant non-humain. En 2002, le chimiste Paul J. Crutzen publie dans la revue Nature, « Geology of Manking : “The Anthropocene” », faisant état d’un changement géologique récent causé par les « émissions anthropogéniques de dioxyde de carbone », et qui viendrait se succéder à l’Holocène (12 000 dernières années). Il a nommé cette nouvelle ère l’Anthropocène afin de mettre l’emphase sur l’origine anthropique de ce bouleversement. L’Anthropocène aurait donc commencé dans la dernière partie du 18e siècle, « époque dont les analyses de I’air emprisonné dans les glaces polaires montrent qu’elle a connu une augmentation des concentrations de dioxyde de carbone et de méthane à l’échelle du globe » (Crutzen, 2007, p. 143), qui coïncide avec l’avènement de la machine à vapeur de James Watt et de la révolution industrielle.

Mais si l’origine anthropique du dérèglement climatique ne fait plus guère de doute, la question de la responsabilité quant à son origine pose encore problème. On peut en effet se demander de quel anthropos exactement il s’agit. Si nous disons « l’espèce humaine » dans sa totalité, cela signifierait qu’est aussi responsable les « 90 entreprises [qui] sont […] à elles seules responsables de plus de 63 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1751 » (Bonneuil, 2017, p. 54), que les Innus de la Nord-Amérique qui vivaient, à cette même époque, de chasse, de pêche et de cueillette. Cela serait évidemment absurde. Certains auteurs proposent plutôt de parler de « Capitalocène » afin de souligner l’importance de la logique d’accumulation inhérente au capitalisme et de ses impacts directs ou indirects quant aux inégalités économiques et sociales, aux injustices environnementales ainsi qu’au désastre écologique en cours.

C’est que, en fait, loin d’être une histoire qui va inexorablement en avant, de « progrès en progrès », la révolution industrielle n’a été possible que dans la mesure où une certaine manière d’habiter la Terre était déjà bien en place, soit la manière capitaliste (Moore, 2017, p. 30). Dans les années 1450, a lieu en Europe, surtout en Angleterre, le « mouvement des enclosures », qui transforma radicalement le rapport à la terre, au territoire et au travail des paysans et des agriculteurs (Patel et Moore, 2018). Il s’agit d’abord d’un moment historique d’appropriation des terres par des propriétaires fonciers. Ces terres (les communaux) étaient jusque-là considérées comme n’appartenant à personne et l’usage y était pour cela libre. Le processus denclosure fit inexorablement diminuer « la surface des commons » en libre usage (Ibid.). Avec le capitalisme naissant, on assiste à un double mouvement d’aliénation : (i) à une prolétarisation des paysans, contraints maintenant de vendre leur force de travail aux propriétaires fonciers (Moore parle d’exploitation), et (ii) à une « cheapisarisation » de la nature ou plutôt de la toile du vivant afin d’ajuster les baux à la force du marché (appropriation) (Ibid.). Malcom Ferdinand suggère, dans une perspective décolonial, et dans la mesure où le capitalisme naissant est arrimé au mouvement de colonisation du monde (à partir de 1492), qu’à ce moment émerge une forme d’« habiter colonial » : une manière particulière et particulièrement violente d’habiter la Terre, c’est-à-dire d’être en relation avec les humains et les autres qu’humains, dont le paradigme est la Plantation (Ferdinand, 2019). Cet habiter colonial des colons est subordonné à l’habiter métropolitain, qui est la manière bourgeoise, européenne d’habiter la Terre, dont les terres d’Amériques et autres territoires colonisés se devaient de maintenir par leurs apport en ressources naturelles. Nous savons par exemple que la ville de Montréal, de par sa situation hydrographique stratégique, s’inscrit historiquement dans un réseau capitaliste-colonial global d’appropriation et de dépossession, dont son port fut « jadis le plus important port intérieur du monde » (Tellier, 2017).

Comme le remarque justement Glen Coulthard : « la formation de l’État canadien et le développement capitaliste-colonial, après la période de la traite des fourrures, exigeaient d’abord et avant tout l’accès à un territoire » (Coulthard, 2018, c’est moi qui souligne). C’est-à-dire à une prise de terre (Ferdinand, 2019), à une ressource cheap (Patel et Moore, 2018). Nous pourrions dire que ce n’est pas seulement la population canadienne qui était « requise aux fins de la colonisation » (Giroux, 2020, p. 26), mais la « toile du vivant » elle-même – les castors et autres animaux à fourrures pour le commerce des pelleteries, les forêts et les minerais à exploiter pour la richesse des Métropolesi, les forêts à défricher pour les transformer en terres agricoles et y installer les colons venus d’Europe, les rivières monopolisées pour leurs forces hydrauliques a pousser le bois récoltés des périphéries vers les centres, et éventuellement exploitées à des fins d’hydroélectricité par le néocolonialisme québécois. Sans oublier le jeu des alliances puis des massacres et des délocalisations, avec les différentes Nations autochtones, sans qui nos ancêtres colons n’auraient pas pu survivre très longtemps en terre d’Amérique.

Il serait toutefois faux de croire que le mouvement des enclosures et des dépossessions soit un moment historique établi une fois pour toutes, comme pouvait le penser Marx avec son concept d’« accumulation primitive ». En fait, l’accumulation primitive se compare en quelque sorte au principe de la création continuée, qui stipule, en théologie, que l’acte même de la création est à chaque instant effectif — continué. Le capitalisme et le colonialisme se maintiennent « en vie » que parce qu’il y a à chaque instant des « créateurs » (de valeur) qui accumulent du capital. Pour ce faire, le capitalisme nécessite une opération perpétuelle d’aliénation par appropriation de la toile du vivant, que ce soit en termes de terres vacantes « clôturées » ou de « travail impayé » des abeilles pollinisatrices nécessaires à l’agriculteur. Cette appropriation est la condition de possibilité du fonctionnement du régime de valorisation permettant un retour sur investissement (Balaud et Chopot, 2021, p. 119). Le capitalisme fonctionne donc, inclusivement, sur la nécessité de transformer en valeur, sous forme de capital, tout ce qui n’est pas (encore) valorisé. Et tout ce qui n’est pas (encore) entré dans un régime de valeur capitaliste est perçu comme un gâchisii. De manière similaire, nous savons qu’aujourd’hui le procès de valorisation est coextensif de la circulation des marchandises elles-mêmes, comme nous le pointaient des camarades en novembre 2020 (Contrepoint, 2020iii). Tout ceci, Jason W. Moore l’a nommé l’« écologie-monde » du capitalisme (Moore, 2017, p. 24), que nous couplons ici à l’habiter colonial qu’on retrouve notamment au Nouveau-Monde. C’est bien cette écologie-monde coloniale, cette dépossession et transformation radicale du rapport subjectif et objectif des fermiers et des paysans à la terre (land), qui permit l’émergence d’un capitalisme industriel et fossile nourrit au charbon et au pétrole dont le point moteur est l’idéologie d’accumulation, de productivité et d’efficacité et donc d’extraction toujours plus grandes des ressources biotiques et abiotiques nécessaires à cette chaîne de valorisation (Campagne, 2018).

Ainsi, notre « terrain vague » ne sera valorisé que dans la mesure où il est approprié (« clôturé »), que ce soit de la part de la Ville elle-même afin d’y construire un « éco-parc industriel », ou d’une entreprise de logistique portuaire afin d’y faire transiter des marchandises — notamment du grain. C’est en ayant tout cela en tête qu’il faut entendre l’argument de Charles Raymond lorsqu’il parle d’un développement durable qui viendrait apparemment « réduire de 82 % ses émissions de gaz à effet de serre (GES) ainsi que de 88 % la distance parcourue par les camions » (Communiqué de Ray-Mont Logistiques, 2021). La logique du développement durable qu’on voit ici à l’œuvre, dont le deuxième nom est « capitalisme vert », reste, comme le « capitalisme-tout-seul », en contradiction avec les limites physiques de la Terre. Comme nous le savons, selon le logiciel capitaliste, pour qu’il y ait développement, il faut nécessairement qu’il y ait croissance économique (Vivien, 2003). Cette corrélation : développement = croissance économique, n’est cependant pas obligatoire dans l’absolue, comme certains l’ont bien montré, notamment les partisans du buen vivir (bien vivre) indigène d’Amérique du Sud, qui réussirent à articuler un mode de vie « basé sur la coexistence des êtres humains avec la nature » et un développement économique, culturel et social en accord avec cette recherche d’équilibre et donc d’une recherche lente, parcimonieuse et diplomatique de manières de vivres qui soient aux aguets des autres qu’humains dont ils dépendent (Vanhulst et Beling, 2013).

Les écologismes des pauvres, les écoféminismes et les factions interspécifiques

Il est possible, de manière schématique, de comprendre le groupe citoyen Mobilisation 6600 à l’aune des mouvements planétaires, qui, comme les partisans du buen vivir, tente de résister à l’appropriation, à la destruction de leur environnement immédiat par l’écologie-monde capitaliste, participant ainsi à un mouvement global d’écologisme populaire promouvant une justice environnementale située. Il s’agit ici de ce que l’économiste Joan Martínez Alier a appelé l’« incommensurabilité des valeurs », qui « vise à mettre en lumière l’impossibilité de réconcilier des éléments fondamentalement antagoniques » (Martínez Andrade, 2015, p. 144). Ainsi, contre la valeur d’échange et l’écologie-monde du capitalisme, l’écologisme des pauvres « réhabilite les valeurs d’usage […] afin de mettre en œuvre des alternatives à la rationalité instrumentale bourgeoise » (Ibid.). Une culture donnée développe son propre rapport de valeur aux territoires, aux humains et autres qu’humains avec qui il cohabite – entendons ici des entités aussi disparates que : les peupliers faux-trembles, les chats rôdant, les renards roux, les paysages, les voisins, les camions, le bruit, l’air, les particules fines, les roches, les métaux lourds. C’est en ce sens que nous entendons le terme « situé », emprunté à Donna Haraway, soit comme historiquement situé, « non réductible à l’Hommeiv», signifiant par là une collectivité d’humain et de non humains embarquée dans une histoire singulière et particulière. En l’occurrence, pour le cas qui nous occupe, nous nous trouvons dans un quartier à faible revenue, historiquement occupé par des usines, des manufactures, entre autres tournés vers des activités portuaires. Même si le quartier subit depuis quelques années une gentrification, il reste que beaucoup s’y installent parce que les prix des loyers y sont relativement bas. Les îlots de chaleurv, le bruit, le dioxyde de carbone et les particules fines émient par les voitures et les camions sur le boulevard Notre-Damevi, les machineries métalliques du Port de Montréal, l’accès aux fleuves bloqué, et biens d’autres, sont des caractéristiques qu’on retrouve dans nombres de quartiers populaires des grandes villesvii.

Nous avons mentionné plus haut que Mobilisation 6600 est composé en majorité de femmes, il vaut la peine de mentionner qu’un groupe plus récent, qui s’est fait connaître en organisant une action de blocage au site de Ray-Mont Logistiques, et probablement issu de Mobilisation 6600 lui-même, est apparu : « Mères en colère pour Hochelaga » : « Nous sommes Mères en colère. Nous nous soulevons contre la destruction de nos milieux de vie, pour l’avenir de tous les enfants d’Hochelaga », peut-on lire sur leur page Facebook. Cet énoncé rend évident l’apport de la pensée écoféministe pour ce groupe, au point qu’il vaut la peine d’en dire quelques mots. Bien qu’on doit parler des écoféminismes, on peut dire que les différents courants s’entendent sur le constat d’une corrélation entre l’exploitation et l’appropriation de la Terre et l’exploitation et l’appropriation du corps des femmes. Avec l’avènement du capitalisme au Moyen-Âge, en effet, la domination sur les femmes, qui étaient déjà bien en place, aboutit à

la destruction de la sphère féminine de l’existence, dont la sage-femme, par le pouvoir de vie et de mort qu’elle exerçait, fut la principale représentante. […] [O]n les réduisit à leur corps et à leur capacité de reproduction. […] C’est en tant qu’associées à la nature que les femmes furent disqualifiées, voire criminalisées (Hache, 2020).

Ainsi, de même que notre société dualiste et hiérarchique (Nature/Société, Humain/Animal, Homme/Femme, rationnel/irrationnel) disqualifie la Nature au profit de la Société, elle disqualifie la Femme au profit de l’Homme. Ce procédé d’invisibilisation est similaire à ce que nous avons relevé du travail impayé des vivants non humains (acteurs-fantômes). En effet, des féministes marxistes, dans les années 70, en Italie, ont remanié la théorie marxiste classique, affirmant que le capitalisme ne repose pas seulement sur l’extraction de la plus-value du producteur, mais que cette extraction n’est rendue possible que dans la mesure où il y a un travail invisible et donc impayé qui est fait en amont, un travail qui assure la « reproduction » de la force de travail du producteur (tâches domestiques, enfantement, travail du care, etc.) (Balaud et Chapot, 2021, p. 152-153). Ce travail invisible est à la fois externe au capitalisme, puisqu’il n’offre pas de prise à la valorisation du fait même de son invisibilité, et à la fois interne, puisqu’il est le sol « fiable » sur lequel l’accumulation de capital peut avoir lieu. On remarque les similitudes avec le processus d’aliénation de la toile du vivant que nous avons décrit plus haut. Mais la Femme est aussi le sol « fiable » en ce second sens qu’elle incarne la figure attentionné d’une Mère qui prend « soin » (care) des autres, « par nature ». Se réappropriant cette condition, certains courants contemporains de l’écoféminisme articulent l’idée d’une commune vulnérabilité — humains, animaux, plantes, qualité de l’eau, qualité de l’air… Nous faisons tous et toutes partie du même tissu de vie qui est en somme une fragile interdépendance à laquelle nous sommes pour cela tenus d’y apporter une attention particulière (care) (Laugier, Falquet, et Molinier, 2015, p. 10). Haraway parle de being response-able : disposer à répondre à, disposer à répondre de (Despret, 2009, p. 747).

C’est pourquoi il nous faut maintenant nous étendre un peu plus sur les relations vivantes entre humains et non-humains. Il est en effet possible de concevoir les entités biotiques et abiotiques comme sujet politique à part entière, ce qui justifie, ici, de parler de géoclasse (Latour, 2017). Certains penseurs du tournant non-humains — Latour, Descola en sont peut-être les têtes les plus médiatisées — attribut une puissance d’agir — une animation, une capacité d’action — à tout ce qui a la capacité d’affecter et d’être affecté. Il s’agit d’un geste ontologique de décentrement par rapport aux notions traditionnelles en philosophie de l’action qui attribue une capacité d’agir aux seuls agents intentionnels et réflexifs – les humains. Par exemple, pour aller très vite, selon Latour et Lenton, l’hypothèse Gaïa de James Lovelock et Lynn Margulis, permet d’attribuer à toutes les formes de vie la capacité de créer et donc de cocréer « les conditions pour duré dans le temps et s’étendre dans l’espace » (Latour et Lenton, 2019, cité par Balaud et Chopot, 2021, p. 42). Une plante, par exemple, a la capacité de fixer l’azote. Un arbre peut modifier le substrat du sol afin de créer un support et ainsi tenir debout, défiant par là les lois de la gravité, un virus se fixe sur les cellules des voies respiratoires alors que ces cellules produisent la protéine ACE2, etc.

L’écologie scientifique, de prime abord, est, selon la définition consacrée de Ernst Haeckel en 1866, la science qui étudie les rapports entre les organismes et leurs milieux de vie, soit au fond la science qui caractérise les interdépendances et les relations multispécifiques. L’écologie scientifique permet donc de faire apparaître les relations en tant que telles, qui sont véritablement ce qui nous constitue en tant qu’être individué : les relations nous précèdent et nous procèdent essentiellement. « Je » ne suis pas seulement un nœud de relations, « je » dépends de manière vitale de ce flux relationnel — comment réussir à me penser sans penser l’oxygène rejeté par les plantes, sans le soleil permettant à ces plantes de fabriquer cet oxygène, sans les vers de terres qui transforment la matière organique en nutriments pour ces mêmes plantes (Morizot, 2016, p. 253)? Je ne peux agir que parce que d’autres me font agir. En ce sens, nous ne sommes pas les seuls à pouvoir agir et donc à pouvoir faire la différence. Si on reprend la définition générale de la politique par Carl Schmitt — la division entre amis et ennemis — on peut donc définir l’écologie politique comme la composition politique de factions interspécifiques contre d’autres factions interspécifiques (Balaud et Chopot, 2021, p. 325). La faction politique interspécifique de Bayer-Monsanto-soja transgénique-main d’œuvre cheap agit contre les interdépendances agriculteur.ices-plants de tomates biologiquesabeilles pollinisatrices-sols vivants parce que son action détruit précisément ces alliances mutualistes qui sont constitutives du tissu fragile et toujours en devenir de la vie (Morizot, 2020). « Armer le point de vue des interdépendances ne revient pas à une empathie consensuelle et pacificatrice envers tout le monde indistinctement, mais à une autre manière de faire émerger les amis et les ennemis. […] C’est faire saillir en toute clarté les ennemis du tissage » (Ibid). C’est donc d’une question d’usage dont il est question. Quels usages détruisent ces relations, quels usages les entretiennent? Soit autrement dit une question de monde : quel monde cette faction défend-elle, contre quel autre monde se bat-elle? (Balaud et Chopot, 2021, p. 305).

En ce sens, peut-on parler de la faction politique Ray-Mont Logistiques-béton-PPM2,5-port contre celle des citoyens-ormes-renards-O2? Pour répondre à cette question, il faudrait entamer une enquête de terrain, cartographier les relations constitutives, se rendre sensible aux autres, se demander « qui habite ici ? Et comment vit-il ? Comment fait-il territoire en ce monde ? Sur quels points son action impacte-t-elle ma vie, et inversement ? Quels sont nos points de friction, nos alliances possibles et les règles de cohabitation à inventer pour vivre en concorde ? » (Morizot, 2018), enquête qu’ont déjà entamée quelques citoyens depuis plusieurs années, mais aussi, à son compte, les militants de l’écologie-monde du capitalisme représenté ici par Ray-Mont Logistiques.

Conclusion

Bien sûr, il y aurait beaucoup d’autres acteurs qu’il nous faudrait faire apparaître pour avoir une vue exhaustive, cela n’était toutefois pas le but de notre propos. En situant Ray-Mont Logistiques dans l’héritage du colonialisme-capitaliste, et en situant Mobillisation 6600 et consorts dans l’héritage des mouvements d’écologies populaires et des écoféminismes, cela nous aura permis d’affiner notre compréhension de certains concepts généraux de la sociologie et de la philosophie de l’environnement, arrimé à des enjeux environnementaux contemporains tels que la crise climatique et les injustices environnementales, tout cela dans une perspective inspirée de l’écomarxisme, de la pensée décoloniale, de l’écoféminisme et du tournant non-humains. Pour conclure, laissons la parole à Glen Coulthard, qui souligne à juste titre une difficulté, mais aussi une chance, pour quiconque veut penser les « communs » au Québec et au Canada :

Ceux qui défendent un “retour au commun” généralisé comme stratégie de redistribution pour répondre aux nouvelles enclosures menées par l’État néolibéral doivent comprendre que dans les États coloniaux libéraux comme le Canada, non seulement le “commun” appartenait à quelqu’un d’autre à l’origine — les Premières Nations d’un territoire donné —, mais il influence et soutient également les modes indigènes de pensée et d’activité, qui reposent sur une relation entre les êtres humains et le monde naturel fondée sur les principes de réciprocité, de non-exploitation et de coexistence respectueuse (Coulthard, 2018).

NOTES

i. Voir par exemple la chapitre Le bois, la terre et l’eau, dans Histoire populaire du Québec. Des origines à 1791. Tome 1, de Jacques Lacoursière (1995).
ii. « La récolte de cerises qui débordent du panier sans être vendues, le gros chêne centenaire qui peuple la haie sans être coupé, la maison qui attend à la campagne sans être louée : tout ce qui “reste là” n’est pas perçu comme un agencement vivant et sécurisant, mais comme le gâchis d’une valorisation potentielle » (Balaud et Chopot, 2021, p. 119).
iv. « Ce sont les assemblages d’espèces organiques et d’acteurs abiotiques qui font l’histoire, celle de l’évolution comme les autres. » (Haraway, 2017, p. 75-76)
v. En 2018, 53 % des décès dans Hochelaga-Maisonneuve sont attribuables à la chaleur ! Voir l’Enquête épidémiologique – Vague de chaleur à l’été 2018 à Montréal, sous la direction de Mylène Drouin.
vi. Donna Mergler, Laurent Lepage, [Sous la direction de], Ugo Lachapelle [Recherche et rédaction finale], (2005), Transport urbain, environnement et santé humaine : du global au local en passant par la rue Notre-Dame. « Les niveaux maximaux [de polluants dans l’air] sont souvent largement au-delà des deux normes utilisées et sont préoccupants tant en été qu’en hiver ».
vii. Voir la tribune de La Presse rédigée par la présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement, Claudel Desrosiers et signer par plus de 20 signataires, donnant son appui à Mobilisation 6600 : Playdoyer pour une meilleure santé environnementale dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, 2021. La Presse. Ainsi que Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, 2018, p. 28 et 49.

 

BIBLIOGRAPHIE

Balaud, Léna et Antoine Chopot. (2021). Nous ne sommes pas seuls : Politique des soulèvements terrestres. Paris : Éditions du Seuil. 432 p.
Bonneuil, Christophe. (2017). Capitalocène : Réflexions sur l’échange écologique inégal et le crime climatique à l’âge de l’Anthropocène. EcoRev’, 44, 52-60. https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.3917/ecorev.044.0052

Campagne, Armel. 2017. Le capitalocène : aux racines historiques du dérèglement climatique. Paris : Éditions Divergences.

Comité de défense et de décolonisation des territoires. (1er mars 2021). Qu’est-ce qui se joue vraiment au terrain vague ? Le boisé Steinberg contre la locomotive de l’économie. https://archive.org/details/cdd4_forcedesforets

Contrepoint. (8 novembre 2020). Logistique et cités logistiques (1/3), https://contrepoints.media/fr/posts/logistique-et-cites-logistiques-1-3

Coulthard, Glen, Sean. (2018). Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance. Lux éditeur, Montréal, 368 p.

Crutzen, Paul, J. (2007). La géologie de l’humanité : l’Anthropocène. Écologie & politique, 34, 141-148. https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.3917/ecopo.034.0141

Despret, Vinciane. (2009). « Rencontrer un animal avec Donna Haraway », Critique, vol. 747-748, no. 8-9, pp. 745-757.

Drouin, Mylène, Sous la direction de. Direction régionale de santé publique. Enquête épidémiologique – Vague de chaleur à l’été 2018 à Montréal. https://santemontreal.qc.ca/fileadmin/user_upload/Uploads/tx_asssmpublications/pdf/publications/Enquete_epidemiologique_-_Vague_de_chaleur_a_l_ete_2018_a_Montreal_version15mai_EUSHV_finale.pdf

Giroux, Dalie. (2020). L’œil du maître : figures de l’imaginaire colonial québécois. Montréal : Éditions Mémoire d’encrier. 183 p.

Grandbois-Bernard, Estelle. (8 octobre 2021). Des enjeux majeurs avec le projet de Ray-Mont Logistiques. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/639 027/idees-des-enjeux-majeurs-avec-le-projet-de-ray-montlogistiques. Consultée le 8 décembre 2021.

Hache, Émilie. (30 septembre 2020). Né·es de la Terre. Un nouveau mythe pour les terrestres. Revue Terrestres. https://www.terrestres.org/2020/09/30/nee-de-la-terre-un-nouveau-mythe-pour-les-terrestres/. Consultée le 9 décembre 2021.

Haraway, Donna, et Frédéric Neyrat. « Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène. Faire des parents », Multitudes, vol. 65, no. 4, 2016, pp. 75-81.

Interventions locales en environnement et aménagement urbain (iLEAU). (2018). L’Assomption en vert et bleu. https://ileau.ca/actualite/2018/lassomption-en-vert-bleu. Consultée le 6 décembre 2021.

Keucheyan, Razmig. La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique. La Découverte, 2018. 186 p.

Lacoursière, Jacques. 1995. Histoire populaire du Québec. Sillery, Québec : Saint-Laurent, Québec : Septentrion ; Diffusion Dimedia.

Laugier, Sandra, Jules Falquet, et Pascale Molinier. « Genre et inégalités environnementales : nouvelles menaces, nouvelles analyses, nouveaux féminismes. Introduction », Cahiers du Genre, vol. 59, no. 2, 2015, pp. 5-20.

Latour, Bruno. 2017. Où atterrir ? Comment s’orienter en politique. Paris : La Découverte. 128 p.

Léouzon, Roxane. (10 mai 2021). Un quartier déchiré entre développement industriel et humain. Journal Le Devoir. https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/600 413/urbanisme-un-quartier-dechire-entre-developpementindustriel-et-humain. Consultée le 6 décembre 2021.

Martínez Andrade, Luis. « La Terre accablée. Écologie et critique de la modernité à partir des vaincus de l’histoire », Écologie & politique, vol. 51, no. 2, 2015, pp. 139-147.

Mobilisation 6600. (29 juillet 2016). Mobilisation citoyenne contre l’industrie lourde dans notre quartier. https://www.facebook.com/groups/mobilisation6600/permalink/912032128926510/

Morizot, Baptiste. 2016. Les diplomates: cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant. Paris: Éditions Wildproject. 314 p.

Morizot, Baptiste. 2018. Sur la piste animale. Arles: Actes Sud. 192 p.

Morizot, Baptiste. 2020. Manières d’être vivant : enquêtes sur la vie à travers nous. Arles : Actes Sud. 336 p.

OCPM. MÉMOIRE RAY-MONT LOGISTIQUES CONSULTATIONS SUR LE SECTEUR L’ASSOMPTION SUD — LONGUE-POINTE. 18 AVRIL 2019. https://ocpm.qc.ca/sites/ocpm.qc.ca/files/pdf/P%2093/8.44_ray-mont_logistiques.pdf. Consultée le 6 décembre 2021.

Patel, Raj, Jason W. Moore, et Pierre Vesperini. 2018. Comment notre monde est devenu cheap : une histoire inquiète de l’humanité. Paris : Flammarion. 336 p.

Pétrin-Desrosiers, Claudel, et plus de 20 autres signataires. Plaidoyer pour une meilleure santé environnementale dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2021-11-11/un-parc-nature-ou-de-l-asphalte.php

Plourde, François, et Julien Bourbeau. (4 avril 2019). Proposition de création du parc-nature Ruisseau-de-la-Grande-Prairie. Déposé à : l’Office de consultation publique de Montréal. Pour la : Consultation publique sur le secteur Assomption Sud — Longue-Pointe. https://drive.google.com/file/d/1hN1qpbrnjfHcryP9AcHBZWYwi_uvcrN/view?usp=sharing. Consultée le 6 décembre 2021.

Ray-Mont Logistiques, Communiqué [de]. Développement du secteur L’Assomption Sud — Longue —Pointe – Ray-Mont Logistiques réitère sa volonté de développer un projet respectueux et en harmonie avec le secteur. https://www.newswire.ca/fr/news-releases/developpement-du-secteur-l- assomption sud-longue-pointe-ray-mont-logistiques-reitere-sa-volonte-de-developper-un-projet-respectueux-et-en harmonie-avec-le-secteur-874339059.html. Consultée le 8 décembre 2021.

Riopel, Alexis. (17 juillet 2020). Journal Le Devoir. Un roi malade, mais debout. Consultée le 6 décembre 2021. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/582604/essences-d-arbres-un-roi-malade-mais-debout. Consultée le 6 décembre 2021.

Tellier, Luc-Normand. (2017). L’émergence de Montréal dans le système urbain nord-américain, 1642-1776. Québec : Septentrion. 528 p.

Vanhulst, Julien, et Adrian E. Beling. « Buen vivir et développement durable : rupture ou continuité ? », Écologie & politique, vol. 46, no. 1, 2013, pp. 41-54.

Vivien, Franck-Dominique. « Jalons pour une histoire de la notion de développement durable », Mondes en développement, vol. n121, no. 1, 2003, pp. 1-21.




Source: Contrepoints.media