Juin 17, 2020
Par La Bogue
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Entretien avec Gwenola Ricordeau initialement publiĂ© sur Acta le 10 juin 2020 :

À l’heure oĂč des manifestations massives animent les États-Unis contre les violences policiĂšres racistes, rĂ©sonne le slogan « abolish the police Â». En France, les revendications autour de la police visent en gĂ©nĂ©ral davantage l’arrĂȘt de certaines pratiques policiĂšres (clĂ© d’étranglement, plaquage ventral, contrĂŽles au faciĂšs, etc.) que l’abolition de l’institution policiĂšre elle-mĂȘme. Nous avons sollicitĂ© Gwenola Ricordeau, professeure assistante en justice criminelle Ă  la California State University, Chico, auteure de Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019) pour nous Ă©clairer sur cette revendication et ses implications concrĂštes.

Suite aux mobilisations massives contre les violences policiĂšres racistes aux US, la ville de Minneapolis a annoncĂ© le « dĂ©mantĂšlement Â» de sa police, et d’autres localitĂ©s planchent sur la rĂ©allocation des budgets des forces de l’ordre vers des projets communautaires. Abolir la police, la dĂ©manteler, arrĂȘter de la financer (« defund Â»), qu’impliquent concrĂštement ces trois termes ?

Ces trois termes font rĂ©fĂ©rence Ă  des choses quelque peu diffĂ©rentes en fait. La revendication du dĂ©mantĂšlement des forces de police renvoie au mot d’ordre, dĂ©jĂ  ancien, des mouvements pour l’abolition de la police : « Disempower, disarm, disband Â», c’est-Ă -dire « affaiblir, dĂ©sarmer, dissoudre [les forces de l’ordre] Â». Il s’agit d’une stratĂ©gie, expliquĂ©e par exemple par A World Without Police, en trois Ă©tapes, qui peuvent se chevaucher.

Affaiblir la police. Cela passe par l’opposition Ă  la construction de nouveaux commissariats ou de nouvelles Ă©coles de police (je pense Ă  la campagne No Cop Academy Ă  Chicago), Ă  leur prĂ©sence sur les campus universitaires ou aux campagnes de recrutement de policiers, mais aussi en obligeant les centrales syndicales Ă  refuser l’affiliation de syndicats de policiers.

Il s’agit aussi, et c’est important, de rĂ©duire le recours Ă  la police. Il ne s’agit pas simplement de dire « N’appelez pas la police Â», mais de proposer de rĂ©elles alternatives. Celles-ci ne relĂšvent pas d’un code de bonne conduite individuelle : il faut construire des communautĂ©s fortes qui ont des ressources Ă  offrir dans toutes les situations oĂč ordinairement les gens font appel Ă  la police. Il s’agit, par exemple, de se former collectivement Ă  la gestion des situations de violences interpersonnelles, se former Ă  la justice transformative ou Ă  intervenir auprĂšs de personnes qui ont des problĂšmes de santĂ© mentale ou qui consomment des produits psychoactifs.

Tu parlais de trois Ă©tapes


Oui, donc la premiĂšre est l’affaiblissement de la police, et la seconde est son dĂ©sarmement. C’est un mot d’ordre assez simple Ă  saisir. Mais il faut dire qu’il met l’accent sur une Ă©volution de la police qui ne s’observe pas qu’aux États-Unis : sa « militarisation Â» – cette expression dĂ©signe l’utilisation croissante par la police de stratĂ©gies et d’armes qui Ă©taient auparavant rĂ©servĂ©es aux militaires, un mouvement qui s’est accĂ©lĂ©rĂ© aux États-Unis aprĂšs 2001. La question du dĂ©sarmement met Ă©galement la focale sur le dĂ©veloppement du recours aux armes prĂ©tendument « non-lĂ©tales Â» (voir l’interview de Paul Rocher).

La troisiĂšme Ă©tape est assez naturellement celle du dĂ©mantĂšlement de la police !

La stratĂ©gie « affaiblir, dĂ©sarmer, dissoudre Â» rallie beaucoup de groupes, mais il y a plein de formulations diffĂ©rentes. Il y a, par exemple, les « 10 idĂ©es d’actions pour un futur sans police Â» par MPD150 qui mĂšne campagne pour l’abolition de la police de Minneapolis.

Et la revendication de l’arrĂȘt du financement de la police alors ?

C’est une revendication qui gagne beaucoup en popularitĂ© actuellement aux États-Unis. Des initiatives fleurissent partout en ce sens. Par exemple, Defund12 permet Ă  tout le monde d’envoyer des emails aux responsables politiques pour demander l’arrĂȘt du financement de la police.

La revendication d’un arrĂȘt du financement de la police est, d’un point de vue stratĂ©gique, le pendant de celle de l’arrĂȘt de la construction de nouvelles prisons et du dĂ©sinvestissement dans le secteur carcĂ©ral. Par exemple la campagne Harvard Prison Disinvest que mĂšnent les Ă©tudiant.e.s d’Harvard pour que leur universitĂ© cesse ses liens Ă©conomiques avec le secteur des prisons privĂ©es et des banques qui font des prĂȘts pour les cautions liĂ©es aux libĂ©rations provisoires. Cet appel Ă  l’arrĂȘt du financement de la police va souvent de pair avec l’idĂ©e d’utiliser cet argent pour financer les secteurs qui sont rĂ©ellement utiles Ă  la population, Ă  commencer par la santĂ© (par exemple, sur les rĂ©seaux sociaux Ă©tats-uniens, circulent beaucoup les photos en vis-Ă -vis d’un policier lourdement Ă©quipĂ© et d’une personnelle soignante qui utilise un sac poubelle Ă  dĂ©faut d’autre Ă©quipement adĂ©quat pour se protĂ©ger du coronavirus). Mais beaucoup d’autres secteurs sont mentionnĂ©s, comme le logement, l’éducation, les transports publics, la santĂ© psychique, les services pour les femmes (notamment celles victimes de violences), 
 Et puis il y a la question de la prĂ©servation des sites ancestraux et sacrĂ©s des populations amĂ©rindiennes, de la pollution dont souffrent particuliĂšrement les quartiers populaires
 autant de problĂšmes trĂšs rĂ©els pour lesquels les financements sont ridicules en comparaison des budgets allouĂ©s aux forces de l’ordre.

Visuel : Nantes RĂ©voltĂ©e

Mais est-ce que revendiquer l’arrĂȘt du financement de la police est considĂ©rĂ© comme une stratĂ©gie abolitionniste ?

L’arrĂȘt du financement de la police n’est qu’un moyen d’aller vers son abolition : il ne se suffit pas Ă  lui seul, car le projet abolitionniste n’est pas de laisser chacun·e s’occuper de sa sĂ©curitĂ©. Mais il n’y aura pas d’abolition de la police tant qu’il y aura de l’argent pour la police !

La revendication de l’arrĂȘt du financement des forces de police n’est en fait que l’une des huit revendications d’une campagne nationale #8toabolition qui porte Ă©galement comme revendications la libĂ©ration massive de prisonnier.e.s (la dĂ©carcĂ©ralisation), des logements pour tou.te.s, des investissements dans le secteur de la santĂ© publique


Cette plateforme rĂ©pond Ă  celle de la campagne #8cantwait, lancĂ©e par Campaign Zero, qui lutte contre les violences policiĂšres. Les propositions de #8cantwait – qui ont pour but de rĂ©duire le nombre de personnes tuĂ©es par la police de 72% – sont, par exemple : interdiction pour les policiers d’user les techniques d’étranglement et de tirer sur les vĂ©hicules en mouvement, obligation pour eux d’utiliser des techniques de dĂ©sescalade et de prĂ©venir avant de tirer


Les diffĂ©rences entre les deux plateformes montrent qu’il y a de vraies diffĂ©rences tactiques entre les mouvements abolitionnistes et les luttes contre les violences policiĂšres. Elles montrent aussi que les luttes contre les violences policiĂšres peuvent avoir du mal Ă  dĂ©passer une perspective certes critique, mais rĂ©formiste sur le fond, de la police. En effet, ces luttes ont tendance Ă  se limiter justement Ă  la question des violences policiĂšres ou au caractĂšre raciste de l’institution et elles laissent dans l’ombre la question de l’existence mĂȘme de la police.

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Source: Labogue.info