Mai 17, 2021
Par Lundi matin
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« Le sionisme, accessible Ă  la plupart des Juifs vivants, du moins par un bout extĂ©rieur, n’est qu’un accĂšs vers la chose plus importante. Â»

Kafka, Conversations avec Gustav Janouch

L’Histoire, ça n’existe pas.

Il n’y a que des histoires – y compris au sens oĂč l’on dit familiĂšrement : « Tout ça, ce sont des histoires
 Â».

Souvenirs doublĂ©s d’oublis, parcellaires et chaotiques comme tout ce qui Ă©mane des cervelles humaines. RĂ©cits. Archives – lesquelles ne sont que des histoires tamponnĂ©es d’une date prĂ©cise. Publications. PolĂ©miques. Images – lesquelles ne sont que des reflets fragmentaires et figĂ©s de la vie vĂ©cue, dĂ©nuĂ©s a priori d’autre sens que celui, purement technique, de leur cadrage (bornĂ©, par dĂ©finition) ; contrairement aux mots qui vivent en secret de toutes les significations qui les ont imprĂ©gnĂ©s au cours des siĂšcles, les images sont mortes et muettes, leurs significations leur sont toujours attribuĂ©es de l’extĂ©rieur, y compris par ce type particulier d’histoires qu’est la technique du montage des images et du son.

Or l’immense majoritĂ© des histoires est toujours teintĂ©e, voire imbibĂ©e, d’idĂ©ologie. Une idĂ©ologie, quelle qu’elle soit, est un systĂšme dogmatique plus ou moins Ă©laborĂ© – parfois trĂšs Ă©laborĂ© – d’associations d’idĂ©es rĂ©flexes et rĂ©pĂ©titives qui s’appliquent uniformĂ©ment Ă  toutes les situations humaines que ce systĂšme dĂ©cide, Ă  partir de ses propres prĂ©supposĂ©s souvent inconscients, de confondre, d’associer, ou d’opposer


Le problĂšme avec les histoires, c’est qu’elles mĂ©connaissent les abyssales turbulences rĂ©gissant les vies des hommes, leurs existences, leurs actes, leurs pensĂ©es, leurs drames et leurs extases, toute cette trame arbitraire, indĂ©mĂȘlable, infiniment complexe, que des esprits paresseux qualifient d’« Histoire Â» et Ă  laquelle ils s’imaginent assister comme, depuis un fauteuil molletonnĂ©, des spectateurs Ă  une sĂ©ance de cinĂ©ma.

Quant Ă  ce qui arrive en ce moment en IsraĂ«l, Ă  Gaza, en France et ailleurs – ce qu’on appelle l’« ActualitĂ© Â» –, il en va de mĂȘme que l’Histoire.

L’ActualitĂ©, ce n’est que l’Histoire – qui n’existe pas – en train de ne pas avoir lieu.

* * *

L’État d’IsraĂ«l est une entitĂ© bifide incomparable. Il est un Ă©tat, et il est IsraĂ«l. On peut donc en dire d’emblĂ©e deux choses qui induisent deux types de rĂ©flexions trĂšs diffĂ©rentes :

1/ IsraĂ«l aujourd’hui est une « dĂ©mocratie Â» Ă  l’occidentale, entiĂšrement vouĂ©e Ă  la corruption nĂ©o-libĂ©rale, en tous points comparable en cela Ă  la France, Ă  l’Italie, Ă  l’Angleterre, aux USA
 comme Ă  n’importe quelle autre sociĂ©tĂ© oĂč rĂšgne le « spectaculaire intĂ©grĂ© Â» aujourd’hui.

Quant aux ennemis et adversaires gĂ©o-politiques de l’État d’IsraĂ«l, le Fatah, le Hamas, l’Iran, le Hezbollah, le Liban, la Syrie, Daesh, etc., ils sont soumis strictement Ă  la mĂȘme corruption et propragande nĂ©o-libĂ©rale, hormis que ce sont d’infĂąmes despotismes Ă  tendance thĂ©ocratique prĂȘts Ă  voir pĂ©rir leurs propres populations dans l’heure pour assouvir leurs dĂ©lires fanatiques et gĂ©nocidaires.

2/ IsraĂ«l est le seul et unique pays peuplĂ© d’une majoritĂ© de Juifs. Or le peuple juif, par son histoire, par son rĂŽle livresque et mĂ©taphysique dans la constitution spirituelle de l’Occident chrĂ©tien et de l’Orient musulman est incomparable avec un autre peuple de ces deux immenses rĂ©gions du monde.

En tant qu’État, il est lĂ©gitime de reprocher Ă  IsraĂ«l strictement tout ce dont on peut blĂąmer les autres sociĂ©tĂ©s contemporaines. LĂ -bas, comme partout ailleurs – y compris dans les pays les plus farouchement ennemis d’IsraĂ«l, et jusque Ă  Gaza, en Cisjordanie et dans les plus misĂ©rables camps de rĂ©fugiĂ©s palestiniens (oĂč l’on rĂȘve aussi de vivre « Ă  l’amĂ©ricaine Â» [1]) –, le nĂ©o-libĂ©ralisme a tout empoisonnĂ© de son venin nihiliste. LĂ -bas, comme partout ailleurs, tout-un-chacun partage les fantasmes ravageurs de l’Économie triomphante ; tous adhĂšrent aux grotesques valeurs factices du capitalisme le plus effrĂ©nĂ© ; personne ne remet en question les aspirations Ă  la servitude volontaire globalisĂ©e ; nul ne critique le faramineux insouci de la nature et de la beautĂ©, la pente au ravage, la course Ă  la destruction. Tout le mal qu’on peut donc lĂ©gitimement dire de l’État d’IsraĂ«l – ses dirigeants corrompus, sa population hĂ©bĂ©tĂ©e de divertissements mĂ©diatiques imbĂ©ciles, le dĂ©bat public confisquĂ© par les plus cyniques marionnettes communicantes, la course effrĂ©nĂ©e au gain, l’abandon des plus dĂ©munis, etc. –, n’est pas le propre d’IsraĂ«l : c’est le mal du monde, c’est la caractĂ©ristique d’une Époque de l’histoire humaine qui a pris un si sale tournant que les hommes, oĂč qu’ils soient, ne s’en remettront probablement pas.

En revanche, deux singularitĂ©s caractĂ©ristiques de cet État doivent ĂȘtre prises en considĂ©ration pour comprendre la situation prĂ©sente et leur intrication mĂ©ditĂ©e comme rapport de cause Ă  effet : l’État d’IsraĂ«l est IsraĂ«l, c’est-Ă -dire qu’il porte le nom propre par lequel se reconnaĂźt le peuple juif depuis prĂšs de trois mille ans, et cet État est en conflit dĂ©fensif Ă  ses frontiĂšres (y compris avec la bande de Gaza) avec plusieurs de ses voisins qui sont autant d’ennemis engagĂ©s fantasmatiquement dans une guerre d’extermination revendiquĂ©e.

« Le nationalisme juif Â», expliquait Kafka Ă  Gustav Janouch, « c’est la cohĂ©sion – sĂ©vĂšrement maintenue, parce qu’imposĂ©e de l’extĂ©rieur – d’une caravane qui traverse dans la nuit un dĂ©sert glacĂ©. La caravane n’a pas le dessein de conquĂ©rir quoi que ce soit. Elle veut seulement atteindre un pays bien protĂ©gĂ©, qui donnerait aux hommes et aux femmes de la caravane la possibilitĂ© de faire Ă©panouir librement leur existence d’ĂȘtres humains. La nostalgie que les Juifs ont d’une patrie n’est pas un nationalisme agressif, s’emparant rageusement des pays d’autrui faute d’avoir trouvĂ© en soi-mĂȘme et dans le monde une patrie vĂ©ritable et parce qu’au fond il serait incapable en fait de faire reculer le dĂ©sert.

— Vous pensez aux Allemands ? (lui demande Janouch)

Kafka garda d’abord le silence, puis il mit la main devant sa bouche en toussotant et dit d’une voix lasse :

— Je pense Ă  tous les groupes humains avides de butin qui dĂ©vastent le monde et, s’imaginant accroĂźtre la sphĂšre de leur pouvoir, ne font que restreindre leur humanitĂ©. Le sionisme, en comparaison, n’est qu’un tĂątonnement laborieux pour retrouver ses propres lois d’homme. Â»

Si l’utopie sioniste est aujourd’hui dans un triste Ă©tat, ce n’est pas la faute d’IsraĂ«l mais celle de l’époque, qui a pris un si sale tournant qu’elle ne s’en remettra probablement pas. Ainsi en va-t-il aujourd’hui de toutes les utopies modernes, le socialisme Ă  l’Est, la RĂ©volution et l’abolition des privilĂšges en France, l’égalitarisme en AmĂ©rique du Sud, la dĂ©colonisation en Afrique, la fin du racisme en AmĂ©rique du Nord, la dĂ©mocratie en Occident, etc. Quant aux pays qui se dĂ©clarent ouvertement ennemis d’IsraĂ«l, c’est encore pire puisqu’on chercherait en vain quelles utopies revendiquĂ©es ont bien pu trahir leurs rĂ©gimes despotiques, leurs sociĂ©tĂ©s fanatiques, leurs mƓurs intolĂ©rantes et leurs idĂ©ologies belliqueuses.

L’histoire de la fondation de l’État d’IsraĂ«l et du conflit israĂ©lo-arabe Ă©tant intimement liĂ©e Ă  l’histoire moderne du peuple juif, c’est par cette derniĂšre qu’il faut commencer de rĂ©flĂ©chir pour espĂ©rer comprendre quoi que ce soit aux tenants et aboutissants du conflit qui embrase Ă  nouveau la rĂ©gion aujourd’hui.

* * *

Le sionisme n’est pas une idĂ©ologie : c’est Ă  sa source une sĂ©culaire utopie d’émancipation politique et mystique fondĂ©e sur l’importance spirituelle de la Terre d’IsraĂ«l (soit la « Palestine Â» de l’ancien empire ottoman) pour les Juifs du monde entier.

Walter Laqueur, dans sa monumentale Histoire du sionisme : « Une Ă©tude des origines du sionisme doit obligatoirement prendre pour point de dĂ©part cette place centrale occupĂ©e par Sion dans les pensĂ©es, les priĂšres et les rĂȘves des Juifs de la diaspora. La formule ‘‘l’an prochain JĂ©rusalem’’ fait partie du rituel juif et de nombreuses gĂ©nĂ©rations de Juifs pratiquants se sont tournĂ©es vers l’Est en rĂ©citant la grande priĂšre de la liturgie juive, le ‘‘Shemone Essre’’. La nostalgie de Sion se manifesta par l’apparition de nombreux messies, de David Alroy au XIIe siĂšcle Ă  SabbataĂŻ Tsevi au XVIIe ; on la trouve dans les poĂšmes de Judah HalĂ©vy, dans les mĂ©ditations de gĂ©nĂ©rations de mystiques. Le lien physique des Juifs avec leur ancienne patrie ne fut jamais complĂštement rompu ; durant tout le Moyen Âge, d’importantes communautĂ©s juives existaient Ă  JĂ©rusalem et Ă  Safed, et de plus petites Ă  Naplouse et Ă  HĂ©bron. Les tentatives de Don Joseph Nassi, duc de Naxos, pour encourager la colonisation juive prĂšs de TibĂ©riade, Ă©chouĂšrent mais l’émigration individuelle en Palestine ne cessa jamais ; elle atteindra un nouveau sommet avec l’arrivĂ©e de groupes de ‘‘hassidim’’ Ă  la fin du XVIIIe siĂšcle. Â»

On comprend sans peine que les antisĂ©mites aient toujours en majoritĂ© Ă©tĂ© antisionistes. Ils n’ont aucun rapport avec les diffĂ©rents Juifs de diffĂ©rentes origines (les religieux, les assimilĂ©s, les internationalistes, etc.) qui s’opposaient Ă  ses dĂ©buts et jusqu’à la seconde guerre mondiale au sionisme (comme solution Ă  l’antisĂ©mitisme). Aucun de ces Juifs antisionistes ne pouvait prĂ©voir la tentative de leur extermination au XXe siĂšcle. On pouvait Ă  la rigueur encore croire auparavant que les Juifs allaient se prĂ©server de l’antisĂ©mitisme autrement qu’en s’auto-dĂ©terminant et en se dĂ©fendant de leurs persĂ©cuteurs les armes Ă  la main. Mais aprĂšs ce qu’on a nommĂ© la « Shoah Â», une telle candeur n’était plus possible.

À nouveau Walter Laqueur : « L’opposition au sionisme est aussi ancienne que le sionisme mĂȘme. Elle vint de multiples cĂŽtĂ©s, juifs et non juifs, de gauche et de droite, religieux et athĂ©es. On a affirmĂ© tantĂŽt que le but du sionisme Ă©tait impossible Ă  atteindre, tantĂŽt qu’il Ă©tait indĂ©sirable, tantĂŽt qu’il Ă©tait Ă  la fois illusoire et indĂ©sirable. L’opposition arabe n’a rien de surprenant mais les attaques vinrent Ă©galement d’autres milieux, dont l’Église catholique, les nationalistes arabes qui se mĂ©fiaient des intrus europĂ©ens, les hommes politiques et les orientalistes europĂ©ens pro-arabes et les communistes. Les pacifistes le condamnĂšrent en tant que mouvement violent. Gandhi Ă©crivit que, comme idĂ©al spirituel, le sionisme avait sa sympathie mais qu’en recourant Ă  la force les Juifs avaient rabaissĂ© et avili leur idĂ©al. TolstoĂŻ dĂ©clara que le mouvement sioniste n’était pas progressiste mais fonciĂšrement militariste ; l’idĂ©e juive ne trouverait pas son accomplissement dans une patrie territorialement limitĂ©e. Les Juifs voulaient-ils vraiment un État du type de la Serbie, de la Roumanie ou du MontĂ©nĂ©gro ? Certains antisĂ©mites approuvĂšrent le sionisme, d’autres le dĂ©noncĂšrent dans les termes les plus violents ; pour les uns comme pour les autres, les Juifs et le judaĂŻsme reprĂ©sentaient un Ă©lĂ©ment destructeur et leur politique visait par consĂ©quent Ă  rĂ©duire l’influence juive et Ă  se dĂ©barrasser du plus grand nombre de Juifs possibles. On aurait pu penser qu’ils auraient accueilli avec faveur un mouvement qui se proposait justement cela, Ă  savoir de rĂ©duire le nombre de Juifs qui rĂ©sidaient dans les diffĂ©rents pays d’Europe mais, en rĂ©alitĂ©, ils s’en sont frĂ©quemment pris Ă  lui. La Palestine, estimaient-ils, Ă©tait un pays trop beau et trop important pour ĂȘtre donnĂ© aux Juifs qui, de toute façon, avaient perdu la capacitĂ© d’édifier un État Ă  eux. Ils Ă©taient destinĂ©s Ă  rester des parasites et le sionisme Ă©tait donc une imposture. Ce n’était pas une tentative constructrice mais au contraire une simple ruse, un Ă©lĂ©ment de la conspiration visant Ă  instaurer le rĂšgne des Juifs sur le monde. MĂȘlant mĂ©taphores et images, le thĂ©oricien du nazisme, Alfred Rosenberg, Ă©crivait en 1922 : ‘‘Certaines des sauterelles qui suçaient la moelle de l’Europe retournent dans la Terre promise et sont dĂ©jĂ  en quĂȘte de pĂąturages plus verts. Au mieux, le sionisme est l’effort impuissant d’un peuple incapable pour rĂ©aliser quelque chose de constructif mais, en gĂ©nĂ©ral, il sert aux spĂ©culateurs ambitieux de nouveaux champs dans lequel pratiquer l’usure Ă  l’échelle du monde entier.’’ Rosenberg demandait la mise hors-la-loi du sionisme comme ennemi de l’État allemand et l’inculpation des sionistes sous l’accusation de haute trahison. Â»

* * *

Aujourd’hui, l’ultra-gauchisme se construit en miroir de la domination nĂ©o-libĂ©rale. À l’inverse, le judaĂŻsme traditionnel et la pensĂ©e juive Ă©chappent seuls en Occident Ă  l’idĂ©ologie prĂ©-capitaliste, capitaliste et nĂ©o-libĂ©rale. Les raisons en sont complexes mais pourraient ĂȘtre dĂ©montrĂ©es en examinant les textes de la Bible consacrĂ©s aux pauvres et aux riches, ceux du Talmud (principalement les trois traitĂ©s Baba Kama, Baba Batra, Baba Metsia) consacrĂ©s aux Ă©changes commerciaux et au travail, Ă  la pauvretĂ©, Ă  l’étranger, Ă  la domination impĂ©riale romaine, etc.

Ce sont pourtant des Ă©vidences qu’on peut saisir ne serait-ce qu’en lisant quelques versets de la Bible dans n’importe quelle traduction [2]
 Si les gauchistes antisionistes ne les ont pas comprises, c’est qu’ils ont intĂ©rĂȘt Ă  ne pas les comprendre.

Les premiers kibboutsnikim et quelques uns des premiers sionistes, gens parfaitement honorables, les avaient au contraire trĂšs certainement Ă  l’esprit. Dire Ă  cette occasion que l’État d’IsraĂ«l a trahi les rĂȘves des pĂšres fondateurs ne dit rien d’autre que constater que la France, par exemple, a trahi les rĂȘves d’abolition des privilĂšges des RĂ©volutionnaires, ou que l’Église de Rome a trahi les rĂȘves d’émancipation universalistes des premiers chrĂ©tiens (pĂ©dophilie, accointance historique avec les rĂ©gimes dominateurs et despotiques, colonisation impĂ©rialiste, esclavagisme et conversions forcĂ©es de rĂ©gions entiĂšres du globe, etc.).

Nulle part au monde un État n’est l’incarnation ni la rĂ©alisation d’un « rĂȘve Â». Le « rĂȘve Â» des Juifs sionistes, c’était a minima de ne plus subir la sauvagerie antisĂ©mite sans pouvoir se dĂ©fendre.

Ce que l’on reproche aux sionistes, on pourrait le reprocher Ă  toutes les nations, et quant aux ennemis dĂ©clarĂ©s d’IsraĂ«l, on se demande mĂȘme quel rĂȘve on pourrait leur reprocher d’avoir trahi (peut-ĂȘtre celui d’une frange universaliste et Ă©mancipatrice dans l’Islam) tant ils entrent tous sans exception dans la catĂ©gorie des rĂ©gimes les plus abjects du globe !

Nul ne peut nier qu’il existe, en IsraĂ«l comme ailleurs, des Juifs qui participent Ă  cƓur joie au ravage du nĂ©o-libĂ©ralisme, des Juifs corrompus (Netanyahou le premier), racistes, colonialistes (qui rĂȘvent de tuer ou de dĂ©porter tous les Arabes de Palestine
), mais ce n’est pas leur judĂ©itĂ© qui s’exprime en cela (contrairement Ă  l’antisĂ©mitisme chrĂ©tien et musulman, inscrit dans leurs textes fondateurs mĂȘmes), mĂȘme s’ils sont des Juifs religieux. Quelqu’un qui ne se conforme pas Ă  ce que disent les textes juifs a beau ĂȘtre juif, il ne se place pas au cƓur de la vĂ©ritĂ© juive, de la conception swingante de la vĂ©ritĂ© que dĂ©ploie le judaĂŻsme (dont tout le monde connaĂźt au moins deux cĂ©lĂšbres maximes : « Tu ne tueras point Â» et « Tu ne voleras point Â»).

Il faut savoir ce que disent les textes traditionnels juifs pour comprendre comment doit penser un Juif. Qui ne pense pas comme un Juif a beau ĂȘtre juif, ce qui parle en lui ou Ă  travers lui n’est pas le judaĂŻsme et n’implique aucun autre Juif. Un financier juif, pour reprendre mon image, en tant qu’il est financier, qu’il prospĂšre sur le ravage de l’économie contemporaine, quelqu’un comme Maddof et quelques autres, est profondĂ©ment dans le pĂ©chĂ© vis-Ă -vis de la vĂ©ritĂ© juive de la gratuitĂ©, de la charitĂ©, du souci et de l’attention portĂ©s aux plus dĂ©munis et Ă  tous ceux qui souffrent Ă  cause des riches principalement.

Kafka encore, en discussion avec Janouch : « Aujourd’hui les Juifs ne se contentent plus de l’histoire, cette patrie situĂ©e dans le temps. Ils dĂ©sirent trouver un pays qui soit le leur dans l’espace, petit mais semblable aux autres. Il y a de plus en plus de jeunes Juifs qui retournent en Palestine. C’est un retour vers eux-mĂȘmes, vers leurs propres racines, vers la croissance. Cette patrie palestinienne est pour les Juifs un but nĂ©cessaire. Tandis que la TchĂ©coslovaquie est pour les TchĂšques un point de dĂ©part.

— Une sorte de piste d’envol.

— Vous pensez qu’ils parviendront Ă  dĂ©coller ? Je les verrais plutĂŽt s’éloigner excessivement de leurs bases, des sources d’énergie qui leur sont propres. Je n’ai jamais entendu dire qu’un aiglon ait appris Ă  voler comme un aigle en observant constamment et obstinĂ©ment comment nage une grosse carpe. Â»

* * *

J’appelle pour ma part « antisioniste Â» quelqu’un qui « s’oppose Â» au sens propre au sionisme, lequel est un mouvement nĂ© en pleine affaire Dreyfus d’émancipation et d’autodĂ©termination des Juifs pour se protĂ©ger de la criminalitĂ© antisĂ©mite.

« Tous les aprĂšs-midi, maintenant Â», confiait encore Kafka Ă  Janouch, « je me promĂšne dans les rues ; on y baigne dans la haine antisĂ©mite. Je viens d’y entendre traiter les juifs de PrasivĂ© plemeno <« race de galeux Â»>. N’est-il pas naturel qu’on parte d’un endroit oĂč l’on vous hait tant ? (Nul besoin pour cela de sionisme ou de racisme). L’hĂ©roĂŻsme qui consiste Ă  rester quand mĂȘme ressemble Ă  celui des cloportes que rien ne chasse des salles de bains. Â»

Les Juifs opposĂ©s au sionisme (les religieux, les assimilationnismes, les internationalistes, etc.) – dont se rĂ©clament par une ruse cousue de fil blanc les antisionistes antisĂ©mites (les antisiomites) aujourd’hui – ne s’y opposaient que parce qu’ils considĂ©raient qu’il existait d’autres solutions (les leurs) Ă  la sauvegarde du peuple juif (je mets Ă  part le cas de cette pauvre dĂ©mente de Simone Weil qui rĂȘvait d’une extermination douce des Juifs).

AprĂšs 1945, cette position naĂŻve elle aussi, n’était plus tenable. Les Juifs d’Europe avaient Ă©tĂ© quasiment exterminĂ©s, avec la complicitĂ© de bien des dirigeants arabes et des populations arabes de Palestine, farouchement hostiles Ă  l’immigration juive. Certes, Hitler n’était pas musulman, mais il y a une nette coresponsabilitĂ© arabe dans l’extermination des Juifs, trĂšs exactement comme il y a aujourd’hui une coresponsabilitĂ© des EuropĂ©ens dans la mort de centaines d’émigrĂ©s en MĂ©diterranĂ©e simplement parce qu’on leur refuse de se rĂ©fugier ici.

AprĂšs la guerre, donc, il n’était donc plus plausible d’ĂȘtre antisioniste. VoilĂ  pourquoi un juif qui n’est pas haineux de soi ne peut qu’ĂȘtre sioniste au sens originel du mot. À sa source, le sionisme n’était pas un Ă©tatisme et pas mĂȘme un nationalisme, ni un colonialisme ni un impĂ©rialisme. C’était la volontĂ© utopique d’un foyer. Le Foyer National Juif correspondait Ă  la volontĂ© de sauvegarde du peuple juif en danger partout, dans le monde chrĂ©tien et musulman [3].

* * *

Bien avant la crĂ©ation de l’État d’IsraĂ«l, il y avait au sein du sionisme (parmi ses dizaines de courants divers et farouchement opposĂ©s les uns aux autres), un courant minoritaire favorable Ă  un Ă©tat bi-national oĂč musulmans et Juifs seraient intĂ©grĂ©s Ă  part entiĂšre. C’est aujourd’hui la revendication imbĂ©cile et naĂŻve (quand on connaĂźt la gravitĂ© de l’antijudaĂŻsme et de l’antisĂ©mitisme en terre d’Islam depuis des siĂšcles) des antisionistes les plus candides (lesquels ne sont pas nĂ©cessairement antisĂ©mites mais sont les idiots utiles des antisionistes antisĂ©mites largement majoritaires dans le monde). Or les Arabes (du moins leurs dirigeants) s’y sont toujours farouchement opposĂ©s, rĂ©vulsĂ©s Ă  l’idĂ©e que des Juifs puissent vivre parmi eux avec un statut d’égalitĂ© Ă  part entiĂšre.

C’est cette mĂȘme rĂ©vulsion qui explique que tous les plans de paix et de partage de la Palestine entre Juifs et Arabes depuis bien avant la crĂ©ation d’IsraĂ«l en 1948 jusqu’à 2002 furent catĂ©goriquement refusĂ©s par les dirigeants arabes.

La derniĂšre tentative d’amorce de paix en date est la remise de la bande de Gaza par les IsraĂ©liens Ă  l’AutoritĂ© palestinienne en 2005. Ce mouchoir de poche territorial n’était pas l’embryon d’un État palestinien mais le gage de la part des dirigeants israĂ©liens d’une possibilitĂ© de pourparlers de paix et d’une collaboration ultĂ©rieure avec les dirigeants palestiniens, en vue de fonder enfin, aprĂšs tant de dĂ©cennies d’échecs, un État palestinien pacifique Ă  cĂŽtĂ© d’IsraĂ«l qui comprendrait, aprĂšs d’ñpres nĂ©gociations, la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Ce en quoi le Fatah et le Hamas ont transformé la bande de Gaza en à peine quinze ans dit tout sur la possibilité de faire la paix avec les leaders palestiniens.

Nul ne sait ce que dĂ©sire vraiment la population palestinienne, qui n’a pas et n’a jamais eu voix au chapitre. Tout juste peut-on s’en faire une idĂ©e en sachant que de libres Ă©lections en Cisjordanie aujourd’hui feraient apparemment tomber l’AutoritĂ© palestinienne aux mains du Hamas. Et l’on peut se faire une idĂ©e trĂšs claire de ce que pensent les dirigeants du Hamas et quelques autres leaders palestiniens et arabes, pour la raison qu’ils le dĂ©clarent publiquement. Ce qu’ils dĂ©clarent et profĂšrent Ă  rĂ©pĂ©tition, cela depuis des annĂ©es, non seulement en Palestine mais dans beaucoup de pays arabes, c’est la haine des Juifs.

Ainsi quand un porte-parole du Hamas dĂ©clare dans un discours Ă  la tĂ©lĂ©vision : « Oui nous sommes le peuple qui aspire Ă  la mort, tout comme nos ennemis aspirent Ă  la vie ! Â» ; lorsque dans une Ă©mission pour enfants diffusĂ©e Ă  la tĂ©lĂ©vision palestinienne, on fait dĂ©clamer Ă  une petite fille de cinq ou six ans que lorsqu’elle sera grande elle veut « tirer sur les Juifs Â» ; quand un chef religieux Ă©gyptien Ă©voque publiquement, Ă  la tĂ©lĂ©vision Ă©gyptienne, « l’anĂ©antissement de tous les Juifs au jour du Jugement Â» ; lorsque le premier ministre turc dĂ©clare que « ceux qui condamnent Hitler jour et nuit surpassent Hitler en barbarie Â», ces dĂ©clarations et tant d’autres du mĂȘme ordre donnent certains indices pour juger de ce qu’éprouvent certains Arabes Ă  l’égard des Juifs, et que semble confirmer les derniĂšres Ă©meutes antisĂ©mites dans quelques villes historiquement mixtes d’IsraĂ«l.

* * *

Penser la Palestine exige de penser le conflit judĂ©o-arabe qui flamboie en mots et en actes dans cette petite rĂ©gion du monde depuis 1881, soit depuis les premiĂšres vagues d’immigration de Juifs russes pogromisĂ©s dans leur pays d’origine, jusqu’aux manifestations organisĂ©es par le Hamas Ă  la barriĂšre de sĂ©curitĂ© sĂ©parant la bande de Gaza d’IsraĂ«l il y a deux ans, et jusqu’aux jets de roquette de ces derniers jours. Et penser le conflit judĂ©o-arabe puis israĂ©lo-arabe Ă  partir de 1948 (cinq guerres, deux traitĂ©s de paix et huit plans de partage tous refusĂ©s par les dirigeants arabes), exige d’abord de savoir penser un conflit en soi.

Dans un conflit, quel qu’il soit, il y a des morts. Dans un conflit, quel qu’il soit, il y a des morts innocents. Les jeunes adolescents allemands embrigadĂ©s dans les HitlerJugend et menĂ©s d’autoritĂ© au front Ă  la fin de la seconde guerre mondiale, pour servir de pure chair Ă  canon, furent les victimes innocentes des soldats alliĂ©s. Leur cause, ou plus exactement la cause qu’ils servaient de grĂ© ou de force n’en est pas plus juste pour autant. C’est exactement la mĂȘme chose concernant les adolescents palestiniens embrigadĂ©s aujourd’hui de grĂ© ou de force par le Hamas (et quand on inculque la haine antisĂ©mite la plus enragĂ©e Ă  un enfant depuis son plus jeune Ăąge, son embrigadement Ă  l’adolescence ne saurait ĂȘtre dĂ©clarĂ© choisi ni rĂ©flĂ©chi), tuĂ©s par les snipers israĂ©liens. Ce sont des victimes innocentes d’une cause profondĂ©ment injuste, la cause du Hamas qui les utilise cyniquement, Ă  l’instar de tous les dirigeants despotiques de la planĂšte, pour servir de chair Ă  canon.

* * *

Les antisionistes sont une drĂŽle de foule. La plupart sont si mĂ©diocres intellectuellement que condescendre Ă  polĂ©miquer avec eux est une disgrĂące. Signe des temps, cette bousculade de vils bavards constitue une incommensurable majoritĂ© idĂ©ologique (ne serait-ce que parce qu’il y aura toujours dans le monde beaucoup plus d’antisĂ©mites et d’antisionistes que de Juifs), de sorte qu’il n’y a guĂšre que les Sentinelles des Ăźles Andaman qui n’ont pas encore donnĂ© leur avis sur la Palestine ni dĂ©signĂ© les responsables du dĂ©sastre ni dĂ©taillĂ© les moyens assurĂ©s de rĂ©gler le conflit israĂ©lo-arabe.

Autre fait troublant, non seulement cette meute d’indignĂ©s sĂ©lectifs s’est internationalisĂ©e depuis longtemps, mais elle s’est globalisĂ©e aussi sur le plan socio-professionnel : cinĂ©astes, philosophes, chanteurs, Ă©conomistes, lycĂ©ens, gagmen, politiciens, sociologues, Ă©ditorialistes, comĂ©diens, journalistes, universitaires
 Tous partagent la mĂȘme sous-langue constituĂ©e des mĂȘmes vocables empruntĂ©s au mĂȘme registre de l’infĂąmie : « apartheid Â», « racisme Â», « gĂ©nocide Â», « colonisation Â», « spoliation Â», « occupation Â», « sĂ©grĂ©gation Â»â€Š et dĂ©sormais « sionisme Â». 

C’est un vaste envoĂ»tement dĂ©lĂ©tĂšre, tout le monde s’y met, tout le monde s’en mĂȘle, tout le monde rĂ©pĂšte mensonges et demi-vĂ©ritĂ©s Ă©tablis depuis des dĂ©cennies et chacun croit avoir tout saisi en ressassant quelques slogans faciles et formules outrĂ©es.

Les philistins dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s qui clament leur antisionisme aujourd’hui ont ceci de commun avec tous les antisĂ©mites depuis toujours, Ă  commencer par les premiers contempteurs chrĂ©tiens et musulmans dans les Évangiles et dans le Coran, de ne construire leur rhĂ©torique crispĂ©e et indigente qu’en une rĂ©fĂ©rence substitutive spĂ©culaire Ă  la Parole juive. L’antisionisme est depuis toujours un discours usurpateur, structurĂ© sous la forme d’un plagiat et d’une substitution. Comme Hitler vocifĂ©rant que les Juifs voulaient exterminer le seul vrai peuple messianique qu’étaient les Allemands, les antisionistes sont des usurpateurs de la souffrance et de la tragĂ©die juive, des plagieurs intellectuellement anorexiques, des entravĂ©s du style Ă  qui les mots manquent pour exprimer leur ressentiment, de sorte qu’ils n’ont d’autre choix, pour profĂ©rer leur identitĂ© enragĂ©e de substitution, que d’emprunter aux Juifs (ou Ă  quelques autres communautĂ©s opprimĂ©es du XXe siĂšcle (« l’appartheid Â») leurs signifiants singuliers, en en inversant la polaritĂ© ou en les dĂ©tournant (« Shoah Â» plagiĂ©e en « Nakba Â», « RĂ©sistance Ă  l’occupant Â» nazi reprise littĂ©ralement, « GĂ©nocide Â», etc.).

Du cĂŽtĂ© juif, hormis quelques racistes proclamĂ©s rĂȘvant d’exterminer ou d’expulser tous les Palestiniens, kahanistes et compagnie, qui scandalisent tout le monde en IsraĂ«l, on ne trouvera pas, ou trĂšs peu, en un siĂšcle de discours, de proclamation gĂ©nocidaire ou spoliatrice, et se rĂ©jouissant du malheur des Arabes. Le mot-Ă -mot de la dĂ©claration d’indĂ©pendance d’IsraĂ«l en est en soi la meilleure preuve.

Le sionisme historique Ă©tait d’abord sensible aux souffrances des Juifs pogromisĂ©s, mais il ne fut jamais insensibles aux souffrances des Arabes dĂšs qu’il en eurent conscience (aprĂšs ne pas les avoir vus, ni pris en considĂ©ration). Aujourd’hui encore on soigne dans les hĂŽpitaux israĂ©liens les Palestiniens, les blessĂ©s syriens, voire mĂȘme les notables du Fatah lorsque la situation mĂ©dicale l’exige. Par ailleurs, une partie de la population israĂ©lienne (certes minoritaires, comme le sont par exemple les gilets jaunes dans la population française) est positivement en faveur des Palestiniens et de leurs revendications. Certains soldats (Betselem) critiquent et dĂ©noncent ouvertement les agissements d’autres soldats de Tsahal, etc.

Dans le camp d’en face, en revanche, il n’est qu’une seule et mĂȘme vocifĂ©ration depuis le dĂ©but du conflit Ă  la fin du XIX Ăš siĂšcle, jusqu’à nos jours. C’est l’antisĂ©mitisme le plus cru et ordurier, Ă  la Drumont, des Ă©ditorialistes libanais chrĂ©tiens trĂšs influents au dĂ©but du XXe siĂšcle. C’est le pacte armĂ© entre le grand mufti de JĂ©rusalem, Al Husseini, leader arabe le plus influent de la premiĂšre moitiĂ© du XXe siĂšcle, avec Hitler et les nazis. MĂȘme si les assertions intĂ©ressĂ©es de Netayahou affirmant que c’est le grand Mufit qui souffla l’idĂ©e Ă  Hitler du gĂ©nocide des Juifs est grotesque, son pro-nazisme et son antisĂ©mitisme abject sont historiquement indĂ©niables. MĂȘme choses chez tous les dirigeants palestiniens, tel Abbas commençant sa carriĂšre en URSS par une thĂšse nĂ©gationniste consacrĂ©e au gĂ©nocide des Juifs pendant la guerre, tel le Hamas aujourd’hui et ses mĂ©dias diffusant la haine des Juifs la plus patente jusque dans les Ă©missions pour enfants…

Le sionisme – nĂ© au XIXe siĂšcle d’une conviction utopique selon laquelle les Juifs pourraient enfin ne plus avoir Ă  subir l’antisĂ©misme, leur sort ne plus dĂ©pendre des populations au sein desquelles ils vivent en minoritĂ© depuis tant de siĂšcles – est devenu aujourd’hui une banale invective, depuis la bouche du plus dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© esclavagiste islamiste jusqu’à celle de l’étudiant en gender studies d’un campus californien. Quant aux indiffĂ©rents, Ă  l’ùre de la propagande cybernĂ©tique, ils ne le demeurent pas longtemps.

En voici un exemple Ă©difiant, datant (par hasard) de la crise des Gilets jaunes (hier donc), qui vaut mille autres anecdotes du mĂȘme accabit :

On connaĂźt la blague de Woody Allen : « J’ai lu Guerre et Paix en lecture rapide : ça se passe en Russie. Â» En fĂ©vrier 2019, Maxime Nicolle, surnommĂ© « Fly Rider Â», louable militant de la cause des Gilets Jaunes, exprime son avis supersonique sur la question juive [4]. À l’évidence, Maxime Nicolle est un brave garçon. Il commence par se dĂ©clarer touchĂ© par la souffrance juive, et il n’a pas tort concernant les manƓuvres de rĂ©cupĂ©ration mĂ©diatico-gouvernementales du symptomatique incident Finkielkraut [5]. Maxime finit mĂȘme par admettre ce que par quoi il aurait fallu commencer – hĂ©las, la casquette Ă  l’envers lui a brouillĂ© les idĂ©es : « Je vous laisse vous renseigner sur l’histoire de la Palestine et d’IsraĂ«l, c’est hyper compliquĂ©, c’est trĂšs trĂšs trĂšs trĂšs trĂšs compliqué  Â» AprĂšs avoir longuement rĂ©flĂ©chi (autrement dit aprĂšs avoir passĂ© une soirĂ©e Ă  cliquer sur internet : le temps cybernĂ©tique est trĂšs relatif), le tribun casquettĂ© inversif s’est dĂ©cidĂ© Ă  fulminer son judicieux avis sur la question. DĂ©sirant en dĂ©coudre avec le sionisme, il commence sa diatribe par une confusion assez typique du dialecticien de pacotille – dont sa casquette imperturbablement portĂ©e Ă  l’envers semble l’indĂ©passable symptĂŽme : « L’antisionisme Â», dĂ©clare le casquettĂ© en surveillant d’un Ɠil les rĂ©actions et commentaires de son cyberpublic, « si on s’y intĂ©resse un petit peu, c’est quand mĂȘme un truc hyper, hyper, hyper, hyper raciste, mais carrĂ©ment raciste. C’est-Ă -dire que c’est une idĂ©ologie Ă  la con qui est d’extrĂȘme en plus mais euh c’est pas grave, le prĂ©sident ça le dĂ©range pas, c’est-Ă -dire qu’il faut pas ĂȘtre raciste, il faut pas ĂȘtre antisĂ©mite mais on a le droit d’ĂȘtre sioniste et d’ĂȘtre hyper raciste
 Â»

Ses fans ne manquent pas de faire remarquer Ă  Maxime Nicolle qu’il a, par un lapsus casquettĂ© Ă  l’envers, confondu « sionisme Â» et « antisionisme Â». Il se reprend : « Oui, c’est le sionisme qui est raciste, pas l’antisionisme Ă©videmment ! Je me suis peut-ĂȘtre mal exprimĂ© (sic : c’est peu dire)
 C’est ĂȘtre sioniste qui, enfin, c’est mĂȘme pire que ça, quand on s’y intĂ©resse, c’est vraiment dĂ©gueulasse. Allez pas sur WikipĂ©dia parce que c’est trĂšs neutre. Allez vraiment voir ce qui se passe lĂ -dessus, c’est un truc Ă  gerber
 Â»

Nul ne peut dĂ©cemment nier la rĂ©alitĂ© du malheur des Palestiniens. Pour autant, se prononcer sur un malheur humain sans en connaĂźtre ce qu’on nomme les tenants et les aboutissants, Ă  savoir d’une part les causes historiques, idĂ©ologiques et mĂ©taphysiques prĂ©cises, aussi diverses et circonstanciĂ©es soient-elles ; et d’autre part les divers groupes, dirigeants, idĂ©ologues et populations qui profitent de ce malheur humain, cela revient Ă  prendre parti, sur le mode dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© d’un supporter de foot, mais ça ne s’appelle pas penser.

Le cas de Maxime Nicolle est significatif. D’une part, il dĂ©voile l’envers de la casquette du discours antisioniste. Car s’il ne s’y rĂ©duit pas toujours (le plus souvent, si), le discours antisioniste a ceci de commun avec l’antisĂ©mitisme qu’il procĂšde par aversion inversive. Tous les lieux communs de la rhĂ©torique antisioniste renversent ainsi la vĂ©ritĂ© historique, Ă  commencer par l’accusation de « colonialisme Â». Il suffit pour s’en convaincre de lire les 880 pages de la classique Histoire du Sionisme en deux volumes de Walter Laqueur, les 1060 pages de la trĂšs riche Histoire intellectuelle et politique du sionisme (1860-1940) de l’irremplaçable Georges Bensoussan, d’y ajouter les cinq tomes de l’Histoire de l’antisĂ©mitisme de LĂ©on Poliakov, l’Évangile et le Coran (eh oui, tout est liĂ©) et de connaĂźtre au moins un peu, quand mĂȘme, l’histoire mondiale des XIXe et XXe siĂšcles, pour s’en convaincre.

Qui parmi les antisionistes a fait ce travail ? Personne.

* * *

Pour ne pas perdre mon temps Ă  dĂ©construire chaque assertion ridicule de tel cinĂ©aste [6], tel chanteur de rock [7] ou telle star hollywoodienne [8], je veux livrer quelques rĂ©flexions sur l’argumentation du philosophe français Ă  la fois le plus prestigieux aujourd’hui et le plus radical dans son antisionisme – Alain Badiou –, lequel a l’avantage d’avoir livrĂ© toute sa pensĂ©e depuis dĂ©jĂ  longtemps concernant Ă  la fois l’État d’IsraĂ«l et le peuple juif.

Je renvoie aux deux longues sĂ©ances de mon SĂ©minaire [9] que j’ai consacrĂ©es cette annĂ©e Ă  Badiou pour les diverses dĂ©monstrations et citations de dĂ©tail concernant sa philosophie. Je n’entends ici que tirer certaines dĂ©ductions concernant son antisionisme. 



Il y a une lĂąchetĂ© proprement philosophique qui consiste Ă  penser – ou du moins de ne pas se risquer Ă  contredire –ce que Nietzsche qualifiait dĂ©jĂ  de « troupeau Â» : « La morale est aujourd’hui en Europe la morale du troupeau. Â» (Par-delĂ  bien et mal). Chez Alain Badiou, cette dĂ©claration faite en novembre 2015 aprĂšs les attentats du Bataclan est un exemple parfait de la morale du troupeau : « Prenons, sans mĂȘme l’examiner dans sa signification politique, l’affaire de Gaza : 2000 morts du cĂŽtĂ© palestinien, parmi lesquels Ă  peu prĂšs 450 enfants. Alors, c’est civilisĂ© ça ? Parce que ce sont des avions qui tuent, dĂ©chiquetant, broyant et brĂ»lant les gens, et non des jeunes abrutis qui tirent dans le tas avant de se suicider ? Â»

Le troupeau, c’est encore ce que Spinoza qualifie simplement de « vulgaire Â» (vulgus) Ă  la fin de la prĂ©face du TraitĂ© thĂ©ologico-politique  :

« Je n’ai aucun espoir de leur plaire ; je sais combien sont enracinĂ©s dans leur Ăąme les prĂ©jugĂ©s qu’on y a semĂ©s Ă  l’aide de la religion ; je sais qu’il est Ă©galement impossible de dĂ©livrer le vulgaire de la superstition et de la peur ; je sais enfin que la constance du vulgaire, c’est l’entĂȘtement, et que ce n’est point la raison qui rĂšgle ses louanges et ses mĂ©pris, mais l’emportement de la passion. Je n’invite donc pas le vulgaire, ni ceux qui partagent ses passions, Ă  lire ce TraitĂ©, je dĂ©sire mĂȘme qu’ils le nĂ©gligent tout Ă  fait plutĂŽt que de l’interprĂ©ter avec leur perversitĂ© ordinaire, et, ne pouvant y trouver aucun profit pour eux-mĂȘmes, d’y chercher l’occasion de nuire Ă  autrui et de tourmenter les amis de la libre philosophie. Â»

Hier, le troupeau, c’était le stalinisme et le fascisme, et bien entendu l’antisĂ©mitisme. Aujourd’hui c’est toujours l’antisĂ©mitisme et l’antisionisme (Ă  moins d’ĂȘtre un hallucinĂ© du lobby et du complot juifs, il est difficile de ne pas comprendre qu’il y a sur la planĂšte incommensurablement plus d’antisionistes que de Juifs), l’AmĂ©ricanisme, la Technique (les mathĂ©matiques dans le cas de Badiou, lesquelles ont modelĂ© le monde occidental et contribuent, aujourd’hui encore, par exemple avec les algorithmes financiers du High Speed Trading, Ă  ravager la planĂšte).

Badiou, qui a lu Heidegger, le sait probablement, ou du moins est censĂ© le savoir. Or Badiou est un des plus frelatĂ©s serviteurs du ravage, sous plusieurs formes, idĂ©ologique, politique, et philosophique. Quant Ă  la forme rhĂ©torique, comme tant d’intellectuels français il ne sait pas Ă©crire, et ainsi sa piĂšcette de thĂ©Ăątre et ses romans sont tous d’une nullitĂ© extravagante.

Tout le monde connaĂźt les compromissions intellectuelles de Badiou avec les criminels staliniens de sa jeunesse. Or ce n’est que parce qu’il connaĂźt bien la lĂąchetĂ© consubstantielle du troupeau philosophique qu’il peut continuer de promouvoir Mao aujourd’hui. Sa fermetĂ© de vue ne vaut qu’à cause de la mollassonnerie des neurones consubstantielle au troupeau. Ce n’est pas de s’ĂȘtre compromis, fĂ»t-ce une seule fois dans sa vie, qui est le plus blamĂąble : c’est de ne pas avoir eu le courage de penser cette compromission (comme l’a fait Heidegger lui-mĂȘme, lentement et difficilement certes, ce dont tĂ©moignent ses Carnets noirs).

Alain Badiou est un spinosiste inversif : il s’imagine, en bon gaga du mathĂšme, que les mots collent tant Ă  leur signification, que le signifiant, le signifiĂ© et leur rĂ©fĂ©rent sont si indissociables qu’il suffit de biffer un signifiant pour que son rĂ©fĂ©rent cesse de poser problĂšme et disparaisse. C’est exactement la bĂȘtise formulĂ©e dans la blague du scientifique qui Ă©tudie l’audition des sauterelles en arrachant une Ă  une les pattes de l’une d’entre elles. Ainsi Badiou se gargarisait-il en 2005 d’avoir trouvĂ© la « rĂ©ponse Â» Ă  la « question juive Â» : il suffisait de biffer le « signifiant Â» « juif Â» du vocabulaire humain.

Difficile de ne pas songer qu’avec leur « nom Â» – les intellectuels français sont d’une ignorance si crasse concernant le judaĂŻsme que Badiou ignore probablement que « le Nom Â» est un des surnoms du Dieu des Juifs ! –, c’est l’annihilation des « Juifs Â» que Badiou fantasme, conformĂ©ment au vieux fantasme assimilationiste de l’AbbĂ© GrĂ©goire dĂ©jĂ , qui prĂ©conisait de mettre un terme Ă  l’antisĂ©mitisme en dissolvant les Juifs dans la foule des non-Juifs.

Or il est loin d’ĂȘtre acquis – le contraire l’est mĂȘme quasiment, on en a des exemples historiques prĂ©cis –, que si l’on ne prononçait plus jamais le « nom juif Â», voire mĂȘme s’il n’y avait plus de Juifs sur terre, l’antisĂ©mitisme disparaĂźtrait. L’antisionisme est bien la preuve, contre le spinosisme inversif de Badiou, que la vieille haine perdure en changeant les noms !

Spinoza expliquait que les mots ne sont pas consubstantiels aux choses mais employĂ©s et dĂ©cidĂ©s au hasard des coutumes (Platon l’exprimait dĂ©jĂ  dans le Cratyle), ce qui provoque tous les problĂšmes d’incomprĂ©hensions liĂ©s aux connaissances du premier genre et aux idĂ©es inadĂ©quates. MĂȘme chose lorsque Badiou dĂ©clare l’État d’IsraĂ«l « obsolĂšte Â». Il en fantasme l’obsolescence sur le mode des industriels qui la programment concrĂštement dans leurs marchandises pour mieux leur subsituer une autre camelote identiquement destinĂ©e Ă  s’auto-dĂ©truire promptement
 Comment ne pas voir chez Badiou, au simple emploi du mot « obsolĂšte Â», ce qui motive son fantasme de la disparition d’une structure Ă©tatique dans laquelle vivent des millions d’hommes dont par ailleurs il considĂšre que le nom qu’ils portent, un nom tirĂ© de leur texte sacrĂ© depuis des millĂ©naires, est lui-aussi obsolĂšte puisqu’il aurait Ă©tĂ© contaminĂ© par l’emploi pĂ©joratif de ce nom dans les discours des nazis.

D’oĂč, chez Badiou qui n’est pas un antisĂ©mite au sens banal du mot, tout cela vient-il ? De la conception mathĂ©matique universelle qu’il se fait de la « vĂ©ritĂ© Â» [10], laquelle est bien elle-mĂȘme intimement « impĂ©rialiste Â» et « colonialiste Â» sous son inĂ©vitable forme cybernĂ©tique.

La philosophie de Badiou est structurĂ©e sur le mode d’une profonde perversion dominatrice ; je l’ai dĂ©montrĂ© ailleurs, mais cela s’entend Ă  l’ouĂŻe nue Ă  son Ă©locution autant qu’à son vocabulaire ou Ă  ses raisons idĂ©ologiques. Badiou a Ă©laborĂ© un concept de la vĂ©ritĂ© autoritaire qui pue la volontĂ© de domination par tous les pores de sa prose. Sa « vĂ©ritĂ© Â» est exactement Ă  l’image de ce que Heidegger explique dans son ParmĂ©nide – Heidegger que Badiou critique sur un mode narquois et dĂ©labrĂ© (« Ă€ un moment il faut bien arrĂȘter de questionner pour apporter des rĂ©ponses ! Â») –, qu’elle n’a Ă©tĂ© proposĂ©e, cette veritas, que pour Ă©crabouiller (Ă  la maniĂšre impĂ©riale romaine) la belle, subtile, profonde et Ă©nigmatique (questionnante) notion d’alĂšthĂ©ia.

Or, ne relevant ni de la veritas ni de l’alĂšthĂ©ia, la conception juive de la vĂ©ritĂ© est profondĂ©ment subversive. Ce que prĂ©cisĂ©ment lui reprochent dans leurs textes fondateurs (Évangile et Coran, pĂšres de l’Église et Haddith) les entreprises de domination idĂ©ologique que furent les impĂ©rialismes chrĂ©tien et musulman.

Antisionistes, apprenez Ă  penser.




Source: Lundi.am