Novembre 22, 2021
Par Lundi matin
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L’exposition stéphanoise de l4bouche (Cindy Coutant et Estelle Benazet Heugenhauser) invite le public à prendre place dans un voyage à travers l’« espace Jupiter », selon l’expression forgée par la chercheuse féministe Zoë Sofia [1]. C’est-à-dire, à faire un tour dans la galaxie sidérale et sidérante d’une domination masculiniste qui façonne les imaginaires, les outils et les désirs au détriment autant des corps féminins que des milieux terrestres.

Au carrefour du sémiotique, de l’érotique et de la technique, la domination de Jupiter pénètre les vivants, les objets et leurs systèmes de communication, tout en refusant de se laisser pénétrer. Comme l’affirme péremptoirement son essai « Extermining Fetuses » dont la traduction inspire cette initiative artistique, l’espace Jupiter constitue un « impensé » (unthinkable) qui doit être gardé à l’abri de tout réflexion critique pour continuer à se reproduire [2]. C’est précisément en allant le dénicher dans un cortège de manifestations symptomatiques (des publicités industrielles, des extraits de films pop, de la théorie engagée, des lambeaux de réseaux sociaux…) que l4bouche nous conduit à pénétrer l’impénétrable Jupiter Space : arraché à son flottement abstrait et imperturbable, précipité pour l’occasion dans la galerie Les Limbes, il est possible de commencer à en conjurer l’inéluctable mécanisme mortifère. Jupiter, à la fois emblème antique et divinisé du Père (en Grèce) et destination futuriste de l’expansion extraterrestre dans la science-fiction : l’étendue éclectique des références culturelles analysées par Zoë Sofia n’est pas trahie par la mosaïque foisonnante d’éléments rassemblés et exposés par les deux artistes.

Au vide laissé au centre des pièces de l’exposition répondent les murs fourmillants d’une multiplicité de documents rangés dans des grilles géométriques qui donne aux surfaces verticales une allure d’interface où de nombreuses fenêtres auraient été ouvertes pendant une recherche. Le texte de Zoë Sofia – objet d’une résidence éditoriale aux Limbes – n’est pas directement montré, si on fait abstraction de ses énormes et irrévérentes illustrations (« analytic comics ») reproduites en grand format sur plusieurs parois. L’exposition concerne plutôt l’archipel d’éléments qui ont été réunis au cours de la traduction pour explorer, mettre à jour et étendre l’univers théorique esquissé par l’article en question. Et donner une chair d’images, de discours, d’icônes à la violence inconsciente de cet univers Jupiter (mais aussi à ce qui se rebelle à lui). Ce n’est donc pas littéralement la traduction, mais son chantier qui est « publié » dans la galerie. Jupiter Space télécharge dans un contexte solide, partagé et présentiel la constellation d’étapes d’une enquête qui a eu lieu – un lieu intime, cérébral, digital – entre la nuée langagière du texte à traduire et une panoplie de dérives à travers l’information du web enclenchées par celui-ci. C’est un jeu d’artistes-éditrices qui pourrait rappeler les exercices du poète-programmateur Kenneth Goldsmith visant une cristallisation analogique du continent numérique.




Chaque mur déballe une sorte de dossier thématique et montre les « fichiers » le composant par juxtaposition. L’exposition dans son ensemble nous conduit ainsi dans une situation rhizomique d’étude, celle de la l4bouche confrontée à la pensée radicale de Zoë Sofia. Par une analogie avec le récent genre cinématographique du desktop movie (qui met en scène des péripéties filmiques sur le « plateau » d’un bureau d’ordinateur), nous avons l’impression de découvrir une sorte de desktop exhibition (où le « desktop » en question aurait été matérialisé, spatialisé et installé dans une situation d’exposition) [3]. Comme nombreux parmi les desktop movies contemporains, Jupiter Space tient du registre de l’investigation et de l’essai : un essai dans lequel la première personne (du pluriel) se serait évaporée en laissant le public en compagnie d’un petit labyrinthe de sources documentaires. Sur les murs-moniteurs de la galerie prend place une forêt de citations qui fait office de création plastique, comme celles qui pour le Benjamin de Paris Capitale du XIXeme Siècle auraient dû occuper la place de l’écriture philosophique et historique. L’artiste coïncide ici avec l’éditrice qui déniche et re-diffuse des objets culturels disparates au sein de nouvelles situations de publication, comme l’annonçait avec clairvoyance Seth Price face aux nouveaux media : « Avec de plus en plus de média facilement disponibles à travers cette archive indisciplinée, la fonction devient celle de conditionner, produire, recadrer et distribuer ; un mode de production analogue, non pas à la production de biens matériels, mais à la production de contextes sociaux qui utilisent un matériaux existant ».

Doctorante de Donna Haraway, avant-coureuse des travaux cyber-féministes de sa directrice de thèse [4], Zoë Sofia situe la rédaction urgente de son flamboyant premier essai universitaire au sein du contexte étasunien de son époque, celle néolibérale et réactionnaire de Reagan. Au sein d’un tel contexte une question l’interpelle et l’a conduit à s’aventurer dans l’Espace Jupiter : « Comment les USA peuvent être en même temps pour le nucléaire et « pro-vie » ? » [5]. L’association des deux enjeux s’établit autour du constat que l’armement atomique comme l’interdiction d’avorter affichent rhétoriquement une raison commune quoique paradoxale : « défendre la vie ». Par ailleurs, c’est grâce au débat furieux autour de la question de l’avortement qu’on peut laisser dans l’ombre l’interrogation autour des finalités et des intérêts menaçants (ceux du « complexe militaro-industriel ») qui régissent la technologie nucléaire.

L’autrice australienne appellera « sexo-sémiotique de de la technologie » la méthode qu’elle se donne pour démêler ce nœud politique et intellectuel, en établissant comme présupposé général que « tout outil a des implications reproductives et représente une forme de décision reproductive ». Le premier observatoire où la chercheuse applique cette approche est l’univers de la science-fiction, notamment lors d’une lecture subversive de 2001 Odyssée dans l’Espace (1968) de Stanley Kubrick qui ouvrent son essai. De cette œuvre cruciale du genre SF, Zoë Sofia analyse les représentations de la technologie d’un point de vue critique, psychanalytique et féministe. Dès la mémorable scène initiale du mystérieux monolithe poussant les singes à découvrir l’usage guerrier d’un bâton qui deviendra par un jump cut pyrotechnique un vaisseau spatial atomique,

avec son triomphe d’éléments phalliques, le film résume et célèbre à ses yeux l’histoire masculiniste de la technique. Il s’agit d’une histoire basée sur le refoulement d’une pulsion violente et exploitatrice envers la vie terrestre (« exterminisme ») par le fantasme de conquêtes spatiales et reproductions mécaniques de cette même vie ailleurs (« extraterrestrialisme »).

D’autres images de la culture populaire (l’ogre Pac Man qui dévore tout, y compris nos futurs) comme de celle savante (Zeus qui dévore la mère, Métis, pour enfanter de sa tête Athéna) interviennent dans la description de la perversion dangereuse de la raison technique masculine (« logos spermatikos »). Son plus grand tabou consiste dans son inertie orientée vers l’extinction terrestre qui ne se laisse apercevoir qu’indirectement dans les scénarios science-fictionnels d’immortalité, de production artificielle de la vie et de fuite dans l’espace derrière lesquels elle se dérobé [6]. Ces imaginaires témoignent d’un rapport clos et inéluctable à l’avenir – celui d’une fin annoncée, inéluctable – qui prive la temporalité présente de toute puissance : si le futur est acté par le « complexe militaro-industriel », aucune potentialité ne demeurent pour les gestes et les récits des vivants.




Zoë Sofia nomme cette condition « un futur effondré », sorte d’inédite conjugaison verbale décrivant un horizon d’agentivité politique tétanisée. Le « futur effondré » peut désigner autant l’hypothèque destructrice qui est signée par la course aux armes nucléaires que la logique anti-avortement fataliste et naturalisante selon laquelle la personne que tu es devenu n’est rien d’autre que le fœtus, voire le spermatozoïde, qu’elle a été autrefois. Comme le déclare un sombre docteur pro-life cité par l’autrice : « rien n’a été ajouté à l’ovule fertilisé que tu as été autrefois, sauf l’alimentation ». Et ce « toujours déjà » (« always already ») seriné par les pro-vie pour nier la possibilité d’une décision située reflète le « destiné à être » (« bound to be ») de l’idéologie univoque du Progrès qui bâtit les centrales et les bombes nucléaires.

Comment sortir de cette ornière exterministe, inavouable et impensée ? Zoë Sofia esquissait quelques pistes de réflexion et d’action qui demeurent intriguantes. 1. Au lieu d’incarner la perspective catastrophique d’un « futurisme dépourvu de futur », la création science-fictionnelle devrait se consacrer à l’ouverture d’une multiplicité de réalités – fécondes, insoumises et insoupçonnées – qui nourriront les possibilités d’une autre espèce de temps futur qu’elle appelle « conditionnel » au lieu de rendre service au future effondré. « Une guerre nucléaire, comme une grossesse, peut être évitée », nous dit Zoë Sofia. Une « poétique » et une « érotique » différentes et émancipatrices de nos « outils » – y compris ceux narratifs et visuels – s’impose au-delà de la sexo-sémiotique qui régit le royaume de Jupiter. 2. En même temps, la lutte à l’exterminisme demande la critique et la désactivation des « dispositifs de distanciation » (« distancing devices  ») qui le protègent et le cachent ordinairement : qu’ils soient ceux de la fuite spatiale après une catastrophe atomique générée par « une poignée d’hommes » hors sol ou bien ceux de la privation de la décision individuelle d’accoucher ou pas. À l’encontre des éloignements verticales et élitistes du pouvoir économique mondiale responsable de décisions écocidaires (dont les théories complotiste sont un clair reflet [7]), il faut fabriquer et entretenir des « structures décisionnelles basées sur l’accord qui permettent aux groupes comme aux individus de prendre des décisions moralement responsables ».

Les questions principales qui provoquaient les analyses tranchantes et intersectionnelles de Zoë Sofia il y a presque quarante ans demeurent d’une actualité brûlante bien que pas significativement débattues : de la restriction au droit à l’avortement (voir les accablantes contingences polonaises) aux imaginaires extraterrestres masculinistes (chez l’aliène Elon Musk, par exemple) et au nucléaire (salut national face à la flambée des énergies fossiles). Mais si ses propos interpellent fortement notre monde contemporain et exigent aujourd’hui une traduction en langue française, c’est aussi à cause du sentiment diffus et incontournable d’une crise environnementale catastrophique annoncée par les « collapsologues » sous le nom d’Effondrement. La pensée de Zoë Sofia traduite par l4bouche est en mesure de nous aider à réfléchir à nouveaux frais aux rouages vicieux des dynamiques socio-techniques responsables du drame écologique de notre ère ; cet Antropocène où le genre humain en général (anthropos) aurait moins de responsabilités que le genre masculin (l’homme, aner) : sommes-nous en d’Androcène ?! Et elle est aussi à même de nous insuffler quelques conseils pour bifurquer du tunnel du plan séquence effondriste (Némésis de celui de l’insouciant productivisme marchand) dans lequel nous nous trouvons, dans la perspective de « re-produire » une pluralités de futurs choisis, terrestres et désirables.

Jacopo Rasmi





Source: Lundi.am