Novembre 30, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Comme chaque année, le 20 novembre est la journée internationale du droit des enfants, l’occasion de faire un point sur l’avancement des luttes pour l’émancipation et l’autodéfense des enfants et des adolescent·es. Pour comprendre comment l’inceste et les violences sexistes et sexuelles commises sur les enfants et adolescent·es peuvent avoir lieu, il est nécessaire d’avoir une lecture politique de l’enfance.

Aujourd’hui comme hier, la parole des enfants peine toujours à être écoutée, respectée et crue. Davantage de crédit leur est accordé seulement une fois qu’elles et ils sont devenus adultes, moment où leurs histoires sont mises en scène. L’inceste dans les médias est dépeinte d’une façon misérabiliste et violente, y compris dans les milieux féministes. Si nous voulons sortir du storytelling voyeuriste, nous devons interroger politiquement les rapports entre adultes et enfants, et leurs conséquences sur les conditions matérielles d’existence des enfants.

C’est un sujet presque inexploré dans tout le spectre politique : au nom de quoi peut-on priver une ou un humain de ses droits les plus fondamentaux, tels que la liberté de déplacement, d’information, de décider de sa propre existence ? Dans le cas des enfants, cette privation de droit est rendue acceptable par une naturalisation de l’enfance, autrement dit rendre biologiques ou naturelles des caractéristiques sociales. Cette naturalisation construit l’enfant comme un adulte inachevé, acquérant des compétences au fur et à mesure de sa vie. Ainsi, elles et ils sont surtout définis par ce qui leur manque pour être adulte  : la raison, l’expérience, le recul critique, la capacité à se défendre par soi-même, le sérieux et la maturité.

Une naturalisation de l’enfance

En positif, l’enfance est construite comme le domaine du jeu, de l’innocence, du bonheur et de la liberté, alors même que leurs droits sont presque inexistants. Sous prétexte de les protéger de la société et de préserver leur innocence, la politique, le sexe et la violence sont rendus tabous. Cette naturalisation de la naïveté et la vulnérabilité des enfants rend donc nécessaire l’intervention d’une autorité adulte et patriarcale pour les défendre. « C’est toujours très compliqué, toujours poussif, toujours infernal quand on veut parler d’inceste »  [1].

Les histoires d’enfants qui parlent sont toujours les mêmes. L’enfant qui parle exagère toujours, quand ce n’est pas un menteur. Et même si l’enfant est cru, même si l’inceste donne lieu à une condamnation, c’est toujours le silence et la honte qui l’accompagnera. L’inceste n’existe pas, il est effacé des histoires familiales, de l’histoire des enfants. Les rares endroits où il est discuté sont cadrés et normés, soit par la justice, soit par l’institution psychiatrique. En privant les enfants de leur capacité à s’auto-défendre, en les privant de mots comme sexe, viol ou inceste, en les privant de leurs récits, toutes les violences, qu’elles soient psychologiques, physiques ou sexuelles, sont rendues possibles et acceptables puisqu’elles ne sont ni discutées ni discutables.

L’inceste, une violence protégée par le droit

« Personne me croit, personne m’aime »  [2] . Tels sont les mots d’un enfant de cinq ans, victime d’abus de son père. Pour pouvoir se soustraire à l’emprise de son incesteur ou incesteuse, l’enfant va devoir affronter souvent seul des adultes qui ne portent aucun crédit à sa parole. Depuis les parents qui minimisent les violences subies par leurs enfants, voire leur reprochent de séduire les adultes, jusqu’aux policières et policiers qui recueillent les témoignages  : « Tu sais que ton père peut aller en prison pour ça ? C’est ta mère qui t’a dit de dire ça ? ». Comment oser parler de libération de la parole  ? Les enfants ont toujours parlé, il est maintenant temps de les entendre et de les croire.

Photothèque Rouge /Martin Noda / Hans Lucas

Au même titre qu’il existe une culture du viol, il existe une culture de l’inceste. Cette dernière est composée d’un ensemble de discours, lois et mécanismes de défense des agresseur·es, visant à discréditer la parole des survivantes et survivants, et permettre aux violences de continuer. Ces discours sont mobilisés durant les procès ou les témoignages d’enfants.

On peut prendre pour exemple le syndrome d’aliénation parentale (SAP), inventé par un psychiatre en 1980. Ce syndrome vise à discréditer les parents dit «  protecteurs  », qui dénoncent des pratiques incestueuses chez leurs conjoints ou conjointes. Selon ce psychiatre (qui s’est notamment illustré par cette citation  : « C’est parce que la société surréagit à la pédophilie que les enfants en souffrent »), des parents accusant leurs conjointes ou conjoints de violences incestueuses sont considérés « aliénés » et manipulent leurs enfants pour qu’elles et ils mentent à la justice. Ce syndrome, décrié par les associations de protection de l’enfance, reste largement utilisé par des agresseur·es pour empêcher une condamnation en justice. Lorsque des accusations de VSS sur enfants sont portées par les mères, elles ne sont reconnues par la justice que dans 15 % des cas et presque jamais quand le père accuse la mère de manipulation (2 % de condamnations  [3]).

« Si tu portes plainte, tu ne reverras jamais ta fille »  [4]. Cette phrase, prononcée par un père incesteur, se voit malheureusement vérifiée par la réalité. Les parents protecteurs qui portent plainte pour inceste se voient presque immédiatement retirer la garde de leurs enfants, avant même le procès et sans recours possible pour plusieurs années, condamnant les enfants à vivre avec l’incesteur ou l’incesteuse. Pire encore, les adultes condamné·es pour inceste récupèrent très souvent la garde des enfants victimes de leurs abus. La justice patriarcale, comme à son habitude, maintient l’ordre dominant.

L’inceste est une violence d’une banalité confondante qui touche tous les groupes sociaux, toutes les familles, aggravé par tous les rapports de domination existants  : handicap, genre, race, classe, orientation sexuelle, etc. À toutes et tous les survivants d’incestes et d’agressions sexistes ou sexuelles pendant leur enfance, nous vous croyons et nous vous soutenons. Ce n’est pas à vous d’avoir honte, mais aux agresseur·es. Le coupable, c’est l’agresseur·e.

Érable et Rapha (UCL Toulouse)


INCESTE, QUELQUES CHIFFRES

  • 5,5 millions de personnes victimes de VSS dans leur enfance (CIASE), soit un adulte sur dix concerné ;
  • 9 victimes sur 10 sont des femmes dont 13 % en situation de handicap (OMS) ;
  • 80 % de victimes d’inceste parmi les victimes de VSS durant l’enfance ; 
  • 33 % des incesteurs sont les pères ;
  • 84 % des agresseurs de filles font partie de la famille ;
  • En cas d’agression intrafamiliale, il y a plusieurs passages à l’acte dans 73 % des cas contre 38,5 % pour des agressions extrafamiliales.



Source: Unioncommunistelibertaire.org