Novembre 16, 2020
Par ZEKA
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Car les yeux extrêmement expressifs disent les émotions, le visage dénote le caractère ».
– Cicéron, Lois, 26.

Tous les êtres vivants vivent et s’aiment, paradent et communiquent entre eux. Je ne crois pas que seul l’humain ait un « visage », mais ce que l’on peut affirmer c’est que seul l’humain use de son visage pour communiquer aux autres humains sa propre expérience fondamentale. L’animal humain, seul, fait de son visage le lieu de sa propre vérité.

Ce que le visage raconte et révèle ne peut être traduit en mots. Parce que par son propre visage, l’humain se découvre devant les autres, de face et se révèle et s’exprime ainsi plus que dans la parole. Et ce que le visage exprime n’est pas seulement l’état d’esprit d’un individu, c’est avant tout son ouverture, sa compréhension, sa manière de communiquer et de transmettre sa bienveillance aux autres.

C’est pourquoi le visage est le lieu de la politique. S’il n’y a pas de politique animale non-humaine, c’est uniquement parce que ces autres « animaux », qui vivent et coexistent toujours « à découvert », ne font pas de leur « exposition » une difficulté. Ils vivent et habitent simplement sans se soucier de ce que leur apparence peut susciter en eux. C’est pourquoi la grande majorité ne s’intéresse pas aux miroirs, à l’image en tant qu’image. À l’inverse, l’homme désir par dessus-tout se reconnaître et être reconnu, il veut s’approprier sa propre image, il y cherche sa propre vérité. Il transforme ainsi ce qui était ouvert et libre en un monde où tout est connu, nommé, montré, représenté, dénombré, avec une dialectique politique incessante.

Si les êtres humains ne devaient essentiellement communiquer que des informations, il n’y aurait pas de politique au sens littéral, seulement un échange de messages. Mais pour l’humain, le visage est la condition même de la politique, celle sur laquelle tout ce que l’espèce humaine dit et échange se fonde. Le visage est en ce sens la véritable cité des communautés humaines, l’élément politique par excellence. C’est en se regardant en face que les humains se reconnaissent et se passionnent l’un pour l’autre, qu’iels perçoivent la similitude et la diversité, la distance et la proximité.

Un pays qui décide de renoncer à son propre visage, de couvrir partout le visage de ses femmes, de ses hommes, de ses enfants de masques est donc un pays qui a effacé de lui-même toute la dimension politique, au sens de la vie de la cité, la vie de nos villages, la vie en commun. Dans cet espace vide, soumis à chaque instant à un contrôle illimité, se déplacent désormais des individus isolés les uns des autres, qui ont perdu les fondements immédiats et sensibles de leur communauté et ne peuvent échanger que des messages dirigés vers des noms sans visages. Vers des noms, sans plus.


Traduction libre de « Un paese senza volto » de Giorgio Agamben (08/10/2020).




Source: Zeka.noblogs.org