Mai 24, 2022
Par Partage Noir
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Le membre de sa famille le plus proche d’ElisĂ©e Reclus, aprĂšs son frĂšre aĂźnĂ© Elie, fut sans nul doute son neveu Paul, nĂ© le 25 mai 1858 Ă  Neuilly-sur-Seine. ElisĂ©e semble avoir considĂ©rĂ© le fils aĂźnĂ© d’Elie et de NoĂ©mi Reclus (avec lesquels il vivait en communautĂ©) comme son propre enfant, du moins c’est l’impression que l’on a quand on lit ses lettres Ă  d’autres parents. Nous allons bien ici. Notre bĂ©bĂ© se dĂ©veloppe en intelligence et en force, son gazouillis qui n’est pas encore devenu langage nous rĂ©jouit le cƓur, il remplit la maison de mouvement et parfois de tapage. Nous l’aimons beaucoup, mais nous tĂąchons de ne pas le gĂąter, j’espĂšre que nous rĂ©ussirons. [1] BientĂŽt se manifesta un trait de caractĂšre que Max Nettlau, l’historien du mouvement anarchiste, biographe d’ElisĂ©e et ami de Paul pendant quarante ans, dĂ©plorait encore bien plus tard : Une chose nous chagrine : il est peureux — et longtemps il fut connu dans la famille comme le petit peureux [2].

Paul Reclus a lui-mĂȘme bien dĂ©crit le milieu oĂč il grandit jusqu’à la Commune : Avec leurs enfants, le mĂ©nage des deux frĂšres Reclus se composait de huit personnes. Jusqu’en 1867, il habita la rĂ©gion nord-ouest de Paris. Mais Ă  cette date, il se transporta sur la rive gauche et prit un appartement plus grand car le plus jeune des frĂšres Reclus, Paul, nĂ© en 1847, venait faire ses Ă©tudes de mĂ©decine Ă  Paris et il Ă©tait dĂ©cidĂ© que les trois frĂšres feraient mĂ©nage commun. Leur appartement (…) Ă©tait un centre d’attraction, au moins une fois par semaine, pour quantitĂ© d’amis rĂ©publicains, de socialistes, de rĂ©volutionnaires Ă©trangers exilĂ©s Ă  Paris par suite des Ă©vĂ©nements europĂ©ens des dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes. Tous les lundis soir le petit salon s’emplissait d’amis parisiens, ceux dont les noms se rencontrent dans la correspondance, tous dĂ©moc-soc, selon le sobriquet de l’époque, coopĂ©rateurs, fĂ©ministes. Puis on y rencontrait des Ă©migrĂ©s russes, polonais, italiens, espagnols. Enfin des Ă©lĂ©ments amenĂ©s par la gĂ©ographie, savants ou explorateurs de passage. [3]

Dans les semaines qui suivent la rĂ©pression de la Commune, il reste d’abord avec ses parents qui se cachent, puis est envoyĂ© Ă  VascƓuil chez sa tante Louise et la famille Dumesnil (son frĂšre AndrĂ© n’avait pas quittĂ© la province depuis le dĂ©but de la guerre franco-allemande). A partir de la fin de 1871, il vit Ă  Zurich, ville que son pĂšre avait choisie comme lieu d’exil essentiellement pour l’éducation de son fils aĂźnĂ© qui, trĂšs tĂŽt, montre un intĂ©rĂȘt pour les mathĂ©matiques et la technologie. Il y rencontre entre autres Bakounine en 1872. Il rentre Ă  Paris en 1877 pour Ă©tudier Ă  l’Ecole centrale des arts et manufactures, d’oĂč il sort ingĂ©nieur en 1880. AprĂšs une annĂ©e de service militaire, il occupe plusieurs postes d’ingĂ©nieur dans des usines en province, d’abord dans la production de parapluies, et sera Ă  plusieurs reprises forcĂ© de quitter son emploi pour avoir soutenu et couvert des ouvriers grĂ©vistes, « expropriateurs Â» ou « saboteurs Â». Il collabore dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1880 au RĂ©voltĂ©, Ă  Terre et LibertĂ© (Paris, 1884-1885), Ă  la RĂ©volte et Ă  bien d’autres organes anarchistes de l’époque [4].

Un homme trop confiant

Photo anthropométrique Alphonse Bertillon.

En 1885, il Ă©pouse Marguerite Wapler et de ce mariage naissent quatre enfants, deux filles mortes en bas Ăąge et deux fils (Michel et Jacques). Revenu Ă  Paris en 1889, il sera le trĂ©sorier d’une souscription qui a pour but l’achat d’une presse (et c’est Ă  son nom que le local de l’imprimerie de la RĂ©volte fut louĂ©), puis d’une autre pour venir en aide aux familles des prisonniers anarchistes. Il est Ă©galement chargĂ© de faire imprimer des brochures de propagande : La seule qui parut par mes soins fut L’Ordre par l’anarchie, reproduction d’articles de la RĂ©volte.

Paul Reclus, son caractĂšre et sa façon d’agir dans le milieu libertaire de cette Ă©poque sont bien dĂ©crits par deux de ses amis. De son cĂŽtĂ©, Jean Grave le caractĂ©rise ainsi dans ses souvenirs : AprĂšs l’arrestation de nos amis, je jugeai que Cabot [compositeur d’imprimerie anarchiste soupçonnĂ© d’ĂȘtre un mouchard] devenait trop dangereux. Je demandai Ă  Paul Reclus son appui pour remercier l’indĂ©sirable. J’ai eu des centaines d’hommes sous mes ordres, me rĂ©pondit-il, je n’ai jamais renvoyĂ© personne. La tolĂ©rance est une belle chose, et honore ceux qui la pratiquent. Mais lorsque ça devient dangereux pour les autres, dans un mouvement traquĂ© comme Ă©tait le nĂŽtre, cela s’appelle de la bĂȘtise. C’est trĂšs bien, rĂ©pliquai-je. Gardez Cabot, et l’imprimerie, moi j’irai faire [faire] le journal oĂč je n’aurai aucune responsabilitĂ© de ce genre. (…) L’imprimerie fut, plus tard, transportĂ©e Ă  Bruxelles. Elle servit Ă  Ă©diter la sĂ©rie de brochures connues sous le nom de BibliothĂšque des « Temps nouveaux Â». C’était ElisĂ©e Reclus qui Ă©tait censĂ© s’en occuper. Mais, avec sa trop grande confiance habituelle et son inaptitude Ă  bien apprĂ©cier les hommes, il l’avait placĂ©e au nom d’un individu qui finit par la vendre pour son propre compte. [5]

Max Nettlau, lui, fait sa connaissance lorsque, de juin Ă  dĂ©cembre 1891, lors de la dĂ©tention de Grave Ă  Sainte-PĂ©lagie [6], il s’occupe de la rĂ©daction de la RĂ©volte : Le jeune homme ne trouva pas mon adresse (abonnement). Il me permit de prendre tout un paquet d’échanges. Je payais 10,50 F (abonnement) et donnais 2 F pour la propagande ; j’ai aussi achetĂ© des brochures. J’ai demandĂ© si ElisĂ©e Reclus Ă©tait Ă  Paris — il habite SĂšvres et c’était son neveu, Paul Reclus. Cela m’étonna beaucoup et m’expliqua son caractĂšre franc et ouvert, le manque de suspicion coutumiĂšre envers un Ă©tranger et l’antagonisme de classe envers quelqu’un qui n’est pas ouvrier. J’ai parlĂ© de ma biographie de Bakounine (Freiheit) ; il m’a dit qu’il l’avait lu. Il me donna l’adresse Ă  SĂšvres. C’était le vendredi de l’expĂ©dition [du journal], et un autre [camarade] arriva avec un pot de colle. P. R. est complĂštement inexpĂ©rimentĂ© dans ces affaires, il fait des paquets de trĂšs mauvaise qualitĂ©. Nous avons parlĂ© en anglais. [7]

Dans les discussions sur les moyens de lutte contre le systĂšme bourgeois et comment se rapprocher d’une sociĂ©tĂ© libre, Paul Reclus est partisan de la reprise individuelle et dĂ©fend la « propagande par le fait Â», une position trĂšs Ă  la mode dans le mouvement anarchiste de cette Ă©poque, et sĂ©vĂšrement critiquĂ©e par Kropotkine [8].

En 1892, il quitte Paris pour diriger les travaux d’une usine en construction Ă  Nancy, un emploi qu’il perd quelques mois plus tard car, parmi les quelques 400 ouvriers, il a aussi employĂ© des anarchistes. Au cours des premiers mois de 1893, il est contraint, Ă  cause des chagrins de famille et [de] la faiblesse de [sa] santĂ©… [de] cesser toute relation anarchique ou autre.

Le 9 dĂ©cembre 1893, Vaillant jette sa petite bombe dans la Chambre des dĂ©putĂ©s ; or, le mĂȘme jour, il avait envoyĂ© une lettre Ă  Paul Reclus, accompagnĂ©e d’un rĂ©cit de sa vie pendant les derniĂšres semaines avant l’attentat et quelques piĂšces en vers. Le 13 dĂ©cembre, le domicile de Paul Reclus est perquisitionnĂ© par huit agents de police. J’étais souffrant ; ce rĂ©veil soudain et l’émotion me causĂšrent une syncope tandis que je passais Ă  la hĂąte mes vĂȘtements. Excessive Ă©tait alors la faiblesse de mon systĂšme nerveux. Dans ces circonstances, comme il l’expliqua plus tard Ă  Nettlau, sa famille dĂ©cide qu’il est plus prudent qu’il quitte la France, entre autres parce qu’on le juge incapable de mentir et trop honnĂȘte pour pouvoir faire face Ă  un juge d’instruction sans rĂ©vĂ©ler trop de dĂ©tails sur le mouvement et sur des amis.

Il se rend d’abord Ă  Bruxelles, pourvu du passeport de son ami Georges Guyon dont il a modifiĂ© le nom en Guyou, et quelques semaines plus tard Ă  Londres oĂč il sera hĂ©bergĂ© pendant plusieurs mois par la famille Cobden-Sanderson. Il ne rentre en France (Ă  part quelques visites clandestines) qu’en 1914.

Pendant quelque temps, il vĂ©cut Ă  Londres (Acton) dans une sorte de petite communautĂ© anarchiste, avec Varlaam Tcherkesov, Bernhard Kampffmeyer, et le pionnier de l’aviation, le Suisse allemand Otto Lilienthal. A partir de 1895, il trouve un emploi Ă  Edinbourg, en Ecosse, tandis que sa famille reste avec des amis Ă  Dartmouth, dans le Devonshire. Plus tard, il trouve un emploi d’instituteur Ă  Paisley, prĂšs de Glasgow. Il se rend cependant rĂ©guliĂšrement Ă  Londres, pour voir des amis, lors des visites de son oncle ElisĂ©e, ou pour participer Ă  des rĂ©unions ou congrĂšs ouvriers (comme, par exemple, le CongrĂšs socialiste international de Londres de juillet 1896).

En 1903, il s’installe avec sa famille Ă  Ixelles (Bruxelles) pour aider son oncle Ă  la rĂ©daction de L’Homme et la Terre, et c’est lui qui en assure la publication (1905-1908). A partir de 1908, il travaille comme professeur dans un lycĂ©e de Bruxelles, emploi qu’il doit quitter en 1913 aprĂšs avoir (ce n’était pas la premiĂšre fois d’ailleurs) visitĂ© Kropotkine avec un groupe d’élĂšves pendant un voyage scolaire. Il rentre en France en 1914, autorisĂ© par Clemenceau, grĂące Ă  l’intervention de Nadar. Pendant la guerre, il signe, un des premiers avec Kropotkine, le Manifeste des seize qui prend le parti des AlliĂ©s contre l’Allemagne et l’Autriche. En 1919, il se fixe avec sa femme Ă  Domme en Dordogne, oĂč Patrick Geddes avait mis Ă  sa disposition une maison et une tour mĂ©diĂ©vale. Pendant toutes ces annĂ©es, il avait continuĂ© Ă  collaborer Ă  la presse anarchiste et, en 1925, il fonde avec Marc Pierrot Plus loin, qui paraĂźtra jusqu’en 1939. Il publie aussi, en 1925, une version abrĂ©gĂ©e du troisiĂšme volume de la Correspondance d’ElisĂ©e Reclus, prĂ©parĂ© par Louise Dumesnil. C’est lui, avec l’aide de Max Nettlau, qui rassembla la plupart des articles et matĂ©riaux pour le grand livre sur son pĂšre et son oncle que Joseph Ishill publia en 1927.

AprĂšs la mort de sa femme (16 aoĂ»t 1927 ; elle Ă©tait nĂ©e le 14 juillet 1859), il invite Nettlau pour consulter les archives de son pĂšre et ce qu’il dĂ©tient encore des archives d’ElisĂ©e Reclus pour la biographie de son oncle [9]. Nettlau s’y rend en juin 1928 en revenant de Barcelone, et ensuite Ă©tablit le contact entre Paul Reclus et la famille Montseny-Urales (Federico Urales, Soledad Gustavo, et leur fille Federica Montseny) qui deviennent bientĂŽt des amis. Paul Reclus passa alors rĂ©guliĂšrement ses vacances chez eux les annĂ©es suivantes, ils publiĂšrent des articles et des inĂ©dits de son pĂšre dans leur revue (Revista Blanca) et c’est chez lui, Ă  Montpellier et Ă  Domme, qu’ils trouvĂšrent refuge en 1939 aprĂšs la victoire de Franco, En 1931, il publie (avec son ami Georges Guyon et A. Perpillou) une version abrĂ©gĂ©e et remaniĂ©e de L’Homme et la Terre. Il continue d’assurer, avec son ami le plus proche au cours de ces annĂ©es, le docteur Marc Pierrot, la publication de Plus loin jusqu’en 1939, et fait partie de plusieurs organismes de secours au mouvement anarchiste espagnol pendant la guerre civile (dont SIA, Secours internationale antifasciste). Il dĂ©cĂšde Ă  Montpellier le 19 janvier 1941.


Les frĂšres Reclus, par Nadar, 1889, original. De gauche Ă  droite, Paul Reclus (1847-1914), ÉlisĂ©e Reclus (1830-1905), Élie Reclus (1827-1904), OnĂ©sime Reclus (1837-1916), Armand Reclus (1843-1927).



Source: Partage-noir.fr