Journaliste à Marianne, Paul Conge travaille depuis plusieurs années sur l’extrême droite. Il vient de publier Les Grand-remplacés. Enquête sur une fracture française (éd. Arkhê, 2020). Entretien*.

Les Grand-remplacés. Enquête sur une fracture française, de Paul Conge (éd. Arkhê, 2020).

Conspiracy Watch : La parution de votre livre s’inscrit dans un contexte où l’imaginaire conspirationniste semble n’avoir jamais eu autant d’influences. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous y intéresser et pourquoi ce titre, Les Grands-remplacés ?

Paul Conge : Depuis quelques années, je me suis rendu compte qu’autour de moi, des amis, des proches, des journalistes me citaient souvent des youtubeurs nationalistes que je connaissais, que je pensais réservés à un public d’extrême droite. Ils les regardaient comme n’importe quelle autre vidéo sur YouTube. Ce n’était pas du tout leur habitude. Ils trouvaient ça amusant, sulfureux.

Ils tombaient aussi sur certains idéologues qui se servent de leurs théories pour faire passer une vision du monde qui concorde en bien des points avec celle véhiculée par l’extrême droite. La thèse du Grand Remplacement fait partie de celles-là. D’où le titre du livre…

Je voulais aussi entrer dans leur biographie, comprendre ce qui les avaient amenés là. On ne devient pas par hasard Daniel Conversano, petite main de Dieudonné ayant grandi en Isère et devenu le chef spirituel d’une confrérie raciste qui prône la fuite de la France « négrifiée »…

Je cite le cas de l’archéologie alternative qui fascine beaucoup de monde. Si je prends l’exemple de Jacques Grimault, un pseudo-archéologue de droite radicale : j’ai regardé son film « La révélation des pyramides ». C’est un des « webdocumentaires » francophones qui a rencontré le plus de succès avec plus de 90 millions de vues. Selon lui, les pyramides de Gizeh ont été bâties par une peuplade ancestrale disparue et technologiquement avancée… Mes interviews avec Grimault ont été douloureuses. Il a une pensée imprégnée par une théorie du complot permanent. J’ai assisté à certaines de ses « conférences » au Café de Paris, à Ménilmontant, où il fait salle comble. Grimault y vend ses bouquins. Les gens l’écoutent deux, trois heures. Ils sont fascinés. La plupart sont membres du groupe ésotérique qu’il préside, La Nouvelle Atlantide. Grimault leur lançait de temps à autre des diatribes antisémites du type : « Quelle est la clique qui maintient l’ordre en France ? » Et j’entendais alors son public lui répondre tout naturellement : « les Juifs ». Grimault a donné des conférences chez Alain Soral. Il est d’ailleurs fan du président d’Égalité & Réconciliation et est aussi très proche de Laurent Glauzy.

CW : À quel public vous adressez-vous en particulier ?

P. C. : Aux moins de 35 ans, à ceux qui ont grandi avec Internet, qu’ils soient politisés ou non, diplômés ou non. Mon enquête permet de trouver des clés de lecture pour y voir un peu plus clair dans toutes ces théories du complot qui sont devenues virales. Il met aussi au jour le fonds de commerce des idéologues en question.

CW : Vous mettez en évidence certains influenceurs et têtes pensantes de la complosphère ainsi que les communautés qu’ils se sont constitués. Vous insistez aussi sur les conséquences que peuvent avoir certaines thèses conspirationnistes. Pouvez-vous nous en citer quelques exemples ?

P. C. : En ce qui concerne Conversano, je pensais qu’il rassemblait un public mineur, les racialistes pur jus. La confrérie Suavelos – co-fondée par Conversano – brasse un tas de profils : des habitués de la fachosphère, des brebis égarées, des jeunes déclassés qui ne sont pas spécialement politisés. Par dizaines, des sympathisants de Suavelos s’expatrient en Roumanie, en Ukraine ou en Hongrie où ils fondent des « foyers blancs » qui régénéreront, espèrent-ils, leur « race ». C’est ce que promet Suavelos (devenue Les Braves). Conversano a réussi à s’adresser à une jeunesse populaire, à fédérer autour de lui une communauté. Il l’a convaincue qu’il existait une submersion migratoire, un « Grand Remplacement » ou un « génocide blanc » selon les cas, et qu’ils avaient pour unique solution l’expatriation ; à savoir, aller régénérer la « race blanche » ailleurs en créant un idéal de communauté blanche, un peu survivaliste, dans des pays préservés de l’immigration : une sorte de Terre promise où ils vont trouver aussi des femmes accueillantes, « fécondes », etc. C’est du moins ce que vend Conversano. Il parvient en des termes assez simples à proposer une solution concrète à des difficultés sociales et culturelles rencontrées par les membres de sa confrérie. Conversano promet à ces jeunes hommes, à ces egos froissés, de devenir des héros de la « race blanche », l’avant-garde du nationalisme. Sur la base de propos en contradiction totale avec les discours habituels qui insistent sur l’attachement à la nation, il a quand même convaincu plus d’une centaine de personnes à partir. Ce n’est pas anodin.

Certains jeunes ayant grandi en banlieue, qui ont rencontré toutes sortes de difficultés, de traumatismes, sont réceptifs à de tels appels. Ils ont l’impression de vivre dans une insécurité exponentielle. Leur bascule vers le complotisme peut s’effectuer à ce moment-là.

Alain Soral est également très présent dans Les grands-remplacés. Il a formé tout un tas de jeunes dans plusieurs domaines si je peux dire. Par exemple, des groupes de dragueurs de rue et certaines écoles de la masculinité s’en inspirent. Ils ont lu le Soral viriliste, l’auteur de Sociologie du dragueur (1996) – qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires – ou encore de Vers la féminisation ? (1999), tous deux édités dans un premier temps par les Éditions Blanche.

Ces « bébés Soral » estiment devoir réaffirmer une virilité traditionnelle, ce qui passe notamment par la restauration d’une assymétrie entre les hommes et les femmes. La drague leur permet cela. Ils pensent se comporter comme des prédateurs sexuels mais civilisés, ce qui leur permettrait (à les croire) de se différencier des immigrés que certains considèrent comme des « sauvages ». J’ai par exemple suivi les Philogynes : 200 à 250 mecs qui se parlent quasi-quotidiennement, dans une ambiance de « vestiaire » en quelque sorte, et qui pratiquent la drague de rue ensemble.

Je m’arrête également sur une galaxie d’influenceurs de droite alternative dont Ugo Jil Gimenez dit Papacito. Par son blog et sa visibilité sur YouTube, il est une étoile montante de la fachosphère. Ses BD FDP [pour « fils de pute » – ndlr] de la mode, conçues avec le dessinateur Marsault et éditées par Ring, se sont vendues à des dizaines de milliers d’exemplaires. Le tome 1 est présenté comme « 90 pages de brutalité ». Laurent Obertone est aussi un des auteurs de Ring. Ces éditions se posent en championnes de la lutte contre la « dévirilisation » et « l’ensauvagement » de l’Occident, servies par une esthétique noire et trash.

CW : Vous vous êtes également intéressé aux plateformes et forums de jeux vidéos qui réunissent des communautés gamers, devenus un enjeu pour l’extrême droite identitaire et complotiste. Qu’y avez-vous trouvé ?

P. C. : On trouve sur plusieurs forums des propos ignobles vis-à-vis des femmes qui portent notamment sur la sexualité. D’une part, ces hommes se sentent menacés par la virilité exogène des « Arabes ». D’autre part, ils ont l’impression que le féminisme est une menace, et qu’il a eu des effets castrateurs sur les jeunes.

Dans certaines franges des gamers, les 12-20 ans, on retrouve très souvent sur leurs espaces de discussion, sur les plateformes de jeux vidéos, des caricatures antisémites qui n’ont rien à envier à celles des années trente. Henry de Lesquen et Alain Soral sont cités abondamment par les jeunes et considérés comme des sortes de mentors. La culture gameuse est un condensé langagier de toute la fachosphère antisémite. Elle lui offre des codes communs. Il faut savoir que les visuels antisémites circulent par milliers. Par exemple, certains gamers se servent des têtes de Lesquen et de Soral sous forme de GIF, comme des ponctuations dans leurs phrases.

CW : Vous avez aussi écumé les fameux forums 18-25 ans de JVC, jeuxvideo.com…

P. C. : Et surtout un forum dissident de jeuxvideo.com, qui s’appelle Avenoel.org. Ce site est vu comme le dernier bastion de la liberté d’expression. Entre apologies du terrorisme et théories du complot, Avenoel est devenu une excroissance virtuelle de la droite radicale qui y agit sous une multitude de pseudonymes changeants. Y figurent entre autres des membres de feu l’Œuvre française créée et animée par Pierre Sidos, de Suavelos, d’Égalité & Réconciliation, des Jeunesses Lesquenistes, etc.

Il n’existe quasiment aucun autre forum de ce type. C’est un appel d’air pour tous les militants dont les comptes sont fermés. Une sorte d’endroit « romanesque » où ils peuvent vivre en concordance avec leurs idées. Le temple de la Dissidence de la nouvelle génération d’extrême droite y affiche sans aucun scrupules des propos relevant du racisme et du négationnisme. On nous y explique aussi que la France est un pays « négrifié », que les féministes sont des nazis, etc.

Les abonnés ne cessent d’augmenter. Des dizaines de milliers de messages quotidiens défilent sur le forum. Avenoel.org est extrêmement bien référencé, notamment sur Google, avec comme conséquence des centaines de milliers de visiteurs par mois.

Un modérateur du site « JesusQuintero » est ravi d’officier sur l’une des dernières plateformes où il est encore possible de discuter de l’existence des races et des chambres à gaz « de façon constructive », explique-t-il. Pour lui, « on peut très bien faire des blagues sur l’Holocauste ou critiquer la religion sans pour autant être négationniste ». Au fil des pages, on peut lire toutes sortes de choses. Par exemple une « blague » d’un jeune qui expliquait qu’il allait aller à Auschwitz avec sa classe en voyage scolaire. Il leur « proposait » de graver le pseudo des « kheys » [les membres du forum – ndlr]  sur les parois du camp pour les imprégner « à tout jamais aux côtés des 6 trilliards de jifu (sic) » [archive privée Paul Conge].

Il n’est pas rare non plus de tomber sur des éloges de Boris Le Lay, félicité d’avoir rendu « le nazisme décomplexé cool » et grâce à qui « beaucoup de jeunes fafs sont devenus radicaux pour de bon » [archive privée Paul Conge].

CW : Quels sont les « enseignements » que vous tirez de cette immersion ?

P. C. : Je me dis qu’il existe des personnes qui en reviennent comme Krapo – un dessinateur repenti de ces milieux – par exemple. Personnellement, à la fin de la rédaction, j’avais besoin d’une cure de désintoxication d’extrême droite et de complotisme. Tout cela plonge dans des humeurs négatives et des passions tristes. Certaines des personnes que j’ai interviewées sont véritablement obsédées par cette vision du monde et contaminent les autres.

Je ne m’attendais pas, par ailleurs, à ce que la jeunesse des 12-20 ans soit à ce point imprégnée par le négationnisme, au point d’en discuter quotidiennement. On est, plus généralement, face à des jeunes qui reprennent des discours d’extrême droite sans avoir eu au préalable de culture politique, de maître-à-penser, ou quelqu’un pour les structurer ou leur injecter un esprit critique. À mon avis, cela va être très dur pour eux de se sortir de tels incubateurs.

* Propos recueillis le 9 septembre 2020.

Voir aussi :

Radicalité informationnelle : « les jeunes considèrent les médias moins comme établissant des faits que comme proposant des narrations »

Le « Grand Remplacement » est-il un concept complotiste ?


Article publié le 24 Sep 2020 sur Conspiracywatch.info