Août 25, 2021
Par La Bogue
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Les critiques du passe sanitaire dĂ©noncent unanimement un « danger autoritaire Â». Assez justement, la CNIL elle-mĂȘme prĂ©sente ce danger comme « le risque d’accoutumance et de banalisation de tels dispositifs attentatoires Ă  la vie privĂ©e et de glissement, Ă  l’avenir, et potentiellement pour d’autres considĂ©rations, vers une sociĂ©tĂ© oĂč de tels contrĂŽles deviendraient la norme et non l’exception Â». Prenons un instant pour dĂ©tailler ce danger et rĂ©pondre Ă  la question : de quel type de surveillance le passe sanitaire est-il l’expression ?

Il existe dĂ©jĂ  de nombreux « dispositifs attentatoires Ă  la vie privĂ©e Â» contre la gĂ©nĂ©ralisation desquels nous luttons depuis des annĂ©es : Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques, fichage, camĂ©ras, drones, gĂ©olocalisation, logiciels espions
 Pour comprendre et prĂ©venir les dangers posĂ©s par le passe sanitaire, il faut le situer prĂ©cisĂ©ment au sein de cet Ă©cosystĂšme. Certains outils de surveillance sont plus ou moins faciles Ă  dĂ©ployer, Ă  plus ou moins grande Ă©chelle, de façon plus ou moins visible et avec des consĂ©quences trĂšs variables. En comprenant dans quel mouvement technologique et Ă  partir de quels outils prĂ©-existants le passe sanitaire s’est construit, nous espĂ©rons lutter plus efficacement contre la banalisation du type de surveillance qu’il permet.

ContrĂŽler pour exclure

Pour prendre du recul, dĂ©crivons de façon gĂ©nĂ©rale l’action que permet de rĂ©aliser le passe sanitaire : exclure de certains emplois, transports et lieux des personnes dont la situation diffĂšre de certains critĂšres fixĂ©s par l’État.

FormulĂ© ainsi, ce mode de rĂ©gulation n’a rien de nouveau. C’est notamment de cette façon que l’État français traite les personnes Ă©trangĂšres : l’accĂšs aux transports vers le territoire national, puis l’accĂšs au sĂ©jour et Ă  l’emploi sur le-dit territoire n’est permis que si la situation des personnes Ă©trangĂšres est conforme Ă  des critĂšres fixĂ©s par l’État (situation personnelle familiale et Ă©conomique, pays d’origine, Ăąge
). Le respect des critĂšres est vĂ©rifiĂ© une premiĂšre fois en amont puis se traduit par la dĂ©livrance d’un titre : visa, cartes de sĂ©jour, etc. Ensuite, la police n’a plus qu’à contrĂŽler la possession de ces titres pour contrĂŽler la situation des personnes, puis leur ouvrir ou leur fermer les accĂšs correspondants. En menaçant d’exclure du territoire ou de l’emploi les personnes ne disposant pas du bon titre, l’État dĂ©ploie une lourde rĂ©pression – les consĂ©quences pour les personnes exclues sont particuliĂšrement dissuasives.

Toutefois, jusqu’à peu, ce type de rĂ©pression avait d’importantes limitations pratiques : les titres ne pouvaient ĂȘtre dĂ©livrĂ©s qu’avec un certain dĂ©lai et Ă  un certain coĂ»t, de nombreux policiers devaient ĂȘtre dĂ©ployĂ©s pour les vĂ©rifier et certains policiers devaient mĂȘme ĂȘtre spĂ©cifiquement formĂ©s pour en vĂ©rifier l’authenticitĂ©. Ces limitations expliquent sans doute en partie pourquoi ce type de rĂ©pression s’est jusqu’ici centrĂ© sur des cas prĂ©cis (tel que le contrĂŽle des personnes Ă©trangĂšres) sans ĂȘtre systĂ©matiquement dĂ©ployĂ© pour gĂ©rer n’importe quelle situation que l’État souhaiterait rĂ©guler.

Le passe sanitaire est la traduction d’évolutions techniques qui pourraient supprimer ces anciennes limites et permettre Ă  cette forme de rĂ©pression de s’appliquer Ă  l’ensemble de la population, pour une trĂšs large diversitĂ© de lieux et d’activitĂ©s.

Passage Ă  l’échelle technologique

Au cours de la derniĂšre dĂ©cennie, la majoritĂ© de la population française (84 % en 2020) s’est Ă©quipĂ©e en smartphone muni d’un appareil photo et capable de lire des codes-barres en 2D, tels que des codes QR. En parallĂšle, l’administration s’est largement appropriĂ©e les outils que sont le code-barres en 2D et la cryptographie afin de sĂ©curiser les documents qu’elle dĂ©livre : avis d’imposition, carte d’identitĂ© Ă©lectronique
 Le code en 2D rend quasi-nul le coĂ»t et la vitesse d’écriture et de lecture d’informations sur un support papier ou numĂ©rique, et la cryptographie permet d’assurer l’intĂ©gritĂ© et l’authenticitĂ© de ces informations (garantir qu’elles n’ont pas Ă©tĂ© modifiĂ©es et qu’elles ont Ă©tĂ© produites par l’autoritĂ© habilitĂ©e).

Si ces Ă©volutions ne sont pas particuliĂšrement impressionnantes en elles-mĂȘme, leur concomitance rend aujourd’hui possible des choses impensables il y a encore quelques annĂ©es. Elle permet notamment de confier Ă  des dizaines de milliers de personnes non formĂ©es et non payĂ©es par l’État (mais simplement munies d’un smartphone) la mission de contrĂŽler l’ensemble de la population Ă  l’entrĂ©e d’innombrables lieux publics, et ce Ă  un coĂ»t extrĂȘmement faible pour l’État puisque l’essentiel de l’infrastructure (les tĂ©lĂ©phones) a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© financĂ©e de maniĂšre privĂ©e par les personnes chargĂ©es du contrĂŽle.

DĂ©sormais, et soudainement, l’État a les moyens matĂ©riels pour rĂ©guler l’espace public dans des proportions presque totales.

Une brique de plus Ă  la Technopolice

La crise sanitaire a trĂšs certainement facilitĂ© ces Ă©volutions, mais son rĂŽle ne doit pas ĂȘtre exagĂ©rĂ©. Cet emballement dramatique des pouvoirs de l®État s’inscrit dans un mouvement d’ensemble dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre depuis plusieurs annĂ©es, qui n’a pas attendu le coronavirus, et contre lequel nous luttons sous le nom de « Technopolice Â». Il s’agit du dĂ©ploiement de nouvelles technologies visant Ă  transformer les villes en « safe cities Â» capables de rĂ©guler l’ensemble de l’espace public.

La Technopolice est l’expression d’évolutions technologiques qui, comme on l’a vu avec le cas du passe sanitaire, ont permis de rendre totales des formes de rĂ©gulations qui, jusqu’alors, Ă©taient plus ou moins ciblĂ©es. Prenons le cas emblĂ©matique des camĂ©ras : jusqu’à peu, la police Ă©tait matĂ©riellement limitĂ©e Ă  une politique de vidĂ©osurveillance ciblĂ©e. Elle ne pouvait exploiter les enregistrements vidĂ©o que pour analyser quelques situations ciblĂ©es, Ă  dĂ©faut de pouvoir mettre un agent derriĂšre chaque camĂ©ra 24 heures sur 24. De mĂȘme, l’identification d’une personne filmĂ©e demandait des efforts importants.

Ces limitations ont depuis volĂ© en Ă©clat. La reconnaissance faciale rend presque triviale l’identification des personnes filmĂ©es (voir notre exposĂ©). L’analyse automatisĂ©e d’images permet de dĂ©tecter en continu tous les Ă©vĂ©nements dĂ©finis comme « anormaux Â» : faire la manche, ĂȘtre trop statique, courir, former un grand groupe de personnes, dessiner sur un mur
 (voir par exemple les projets imaginĂ©s Ă  Marseille ou Ă  Valenciennes). Plus besoin de placer un agent derriĂšre chaque camĂ©ra pour avoir une vision totale. Qu’il s’agisse du passe sanitaire ou de l’analyse d’image automatisĂ©e, dans les deux cas, la technologie a permis Ă  des techniques ciblĂ©es de se transformer en outils de contrĂŽle de masse de l’espace public.

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Source: Labogue.info