Septembre 7, 2021
Par CQFD
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Photo de Serge d'Ignazio

Fin aoĂ»t, Marseille, une heure du mat’. JosĂ© * se prĂ©sente aux deux chauffeurs du FlixBus censĂ© le conduire vers le Sud-Ouest aprĂšs des vacances en terre phocĂ©enne. Il ne stresse pas, pense entrer easy. Il faut dire qu’il a menĂ© ces derniers jours un vĂ©ritable marathon administratif pour ĂȘtre en rĂšgle. Atteint du Covid en mars, il a reçu une premiĂšre injection fin juillet, configuration suffisante pour obtenir le passe sanitaire. Sauf qu’il s’est vite rendu compte que le document reçu mentionnait par erreur un impĂ©ratif de deuxiĂšme injection. Alors il a appelĂ©, appelĂ© et encore appelĂ© pour rectifier, en vain, baladĂ© de plateforme nationale en robots vocaux, Kafka mon gars. De guerre lasse, il a fait un test antigĂ©nique, histoire de ne pas ĂȘtre emmerdĂ© pour son voyage. Sauf qu’il a mal calculĂ© son coup, dĂ©passant d’un chouĂŻa les 72 heures lĂ©gales. RĂ©sultat, les chauffeurs du flicbus sont inflexibles : il ne passera pas.

Pire, comme grisĂ©s par leurs nouvelles prĂ©rogatives, ils se sentent pousser des zĂšles confinant au racisme : « Juste Ă  cĂŽtĂ© de moi, raconte JosĂ©, il y avait un vieux MaghrĂ©bin avec son fils, et ils leur ont mal parlĂ©, moquant leur accent et leurs hĂ©sitations. Et puis il y avait aussi cette personne noire Ă  qui ils ont demandĂ© sa carte d’identitĂ©. Dans l’ensemble, ils s’exprimaient avec toute l’autoritĂ© et le pĂ©dantisme du pauvre gars Ă  qui t’accordes un peu de pouvoir. J’avais envie de leur dire “Mec t’es chauffeur, pas flic.” Â» Quand vient son tour, la scĂšne dure, tant JosĂ© insiste, avec cafouillages sur un QR code « illisible Â» Ă  la clĂ©, avant qu’il ne lĂąche l’affaire.

Au final, quand le bus dĂ©marre, ils sont trois galĂ©riens livrĂ©s Ă  eux-mĂȘmes sur le parvis de la gare, en pleine nuit. Pour JosĂ©, c’est double peine, puisqu’il risque de se voir rayĂ© de PĂŽle Emploi et de perdre ses allocations, ne pouvant arriver Ă  temps Ă  un rendez-vous dĂ©terminant pour conserver ses droits. La totale.

Le virus de la guerre sociale

Des histoires de ce genre, truffĂ©es d’absurde et de sourde violence, combien s’en dĂ©roule-t-il chaque jour en France ? Dans le rĂ©cit de JosĂ©, on retrouve pas mal d’ingrĂ©dients du grand bordel rĂ©pressif contemporain que le passe sanitaire n’a fait qu’aggraver : ambiance pesante de surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, informatisation du monde Ă  marche forcĂ©e, quidams transformĂ©s en flics, dĂ©marches administratives infernales, pauvres et Ă©trangers ciblĂ©s en prioritĂ©, etc.

Alors bien sĂ»r, ces deux chauffeurs de bus ne sont pas forcĂ©ment reprĂ©sentatifs. Et beaucoup des personnes amenĂ©es Ă  contrĂŽler les passes ne sont pas du tout ravies de ce rĂŽle. Une large part refuse mĂȘme de s’y coller. C’est le cas de Julie *, une serveuse bretonne : « Le propre d’un bar, c’est de faire avec qui se pointe et d’intĂ©grer les gens, soit tout l’inverse de ce qu’on me demande en ce moment. LĂ  j’ai l’impression de devoir me transformer en un mĂ©lange entre videur et flic. Â» Alors Julie biaise, indiquant Ă  ceux qui n’ont pas le passe sanitaire qu’il y a une sortie derriĂšre le bar, fort pratique pour s’esquiver


Reste qu’on voit avec un certain effroi s’intensifier des modes de surveillance et de contrĂŽle banalisĂ©s. Fin avril, Emmanuel Macron l’avait pourtant promis : le passe sanitaire « ne sera jamais un droit d’accĂšs qui diffĂ©rencie les Français Â». Il ajoutait qu’il « ne saurait ĂȘtre obligatoire Â» dans les restaurants, thĂ©Ăątres ou cinĂ©mas. Il n’était alors mĂȘme pas question des hĂŽpitaux…

Quoi que l’on pense de la vaccination, et oĂč que l’on se situe dans l’épineux dĂ©bat qu’elle gĂ©nĂšre entre libertĂ© individuelle et responsabilitĂ© collective, une constatation s’impose : depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie, le gouvernement n’a cessĂ© de dĂ©fendre une conception coercitive de la santĂ© publique, doublĂ©e d’une persistante propension au mensonge et Ă  l’absurditĂ©. Le tout reposant, qui plus est, sur une Â« rĂ©pression Ă  deux vitesses Â», ainsi que le formulent Michel Lepesant et Aude Vidal dans un rĂ©cent texte [1] rappelant que, dĂšs le dĂ©but de la crise, les mesures sanitaires « ont Ă©tĂ© imposĂ©es avec plus de violence sur les classes pauvres que sur les classes aisĂ©es (de l’impossibilitĂ© du tĂ©lĂ©travail pour les derniers de cordĂ©e aux contrĂŽles tatillons du couvre-feu dans les “quartiers”) Â».

Indubitablement, le passe sanitaire s’inscrit dans ce mouvement. « La carte des plus faibles vaccinations recoupe celle de la pauvretĂ©, de la fracture numĂ©rique, de l’accĂšs aux services publics, Ă©crivait la DĂ©fenseure des droits Claire HĂ©don dans son avis du 20 juillet sur l’extension du passe. Les nouvelles mesures comportent ainsi le risque d’ĂȘtre Ă  la fois plus dures pour les publics prĂ©caires et d’engendrer ou accroĂźtre de nouvelles inĂ©galitĂ©s. Â»

Un « risque d’accoutumance Â»

CensĂ©e jouer les vigies face au dĂ©veloppement de nouvelles technologies liberticides, la Commission nationale de l’informatique et des libertĂ©s est gĂ©nĂ©ralement une championne du tiĂšde. Mais le 6 aoĂ»t, elle n’a pu s’empĂȘcher d’alerter sur « le risque d’accoutumance et de banalisation de tels dispositifs attentatoires Ă  la vie privĂ©e Â». Et de craindre « un glissement, Ă  l’avenir, et potentiellement pour d’autres considĂ©rations, vers une sociĂ©tĂ© oĂč de tels contrĂŽles deviendraient la norme et non l’exception Â».

SĂ»r : le passe sanitaire normalise le contrĂŽle de tous par tous. Mais au vrai, des drones policiers Ă  la reconnaissance faciale en passant par le fichage biomĂ©trique de la population, de nombreux « dispositifs attentatoires Ă  la vie privĂ©e Â» sont dĂ©jĂ  « la norme Â» ou en train de le devenir. En cause : sur fond d’apathie citoyenne, une appĂ©tence politicienne pour le contrĂŽle social et le dĂ©veloppement d’outils technologiques de surveillance bon marchĂ©, nĂ©cessitant de moins en moins de main d’Ɠuvre (la vidĂ©osurveillance automatisĂ©e par exemple). « La garantie des libertĂ©s publiques est aussi une question Ă©conomique, nous expliquait l’an passĂ© FĂ©lix TrĂ©guer, membre de l’association de dĂ©fense des libertĂ©s numĂ©riques La Quadrature du Net. Combien ça coĂ»te de surveiller une personne  ? Combien de temps ça prend  ? Le fait que la surveillance soit compliquĂ©e est une garantie en tant que tel [2]. Â»

Dans le cas du passe sanitaire, la mĂȘme association pointe la responsabilitĂ© du QR code et du smartphone : « Au cours de la derniĂšre dĂ©cennie, lit-on dans un article [3] publiĂ© sur son site internet, la majoritĂ© de la population française (84 % en 2020) s’est Ă©quipĂ©e en smartphones munis d’un appareil photo et capables de lire des code-barres en 2D, tels que des codes QR. En parallĂšle, l’administration s’est largement appropriĂ©e les outils que sont le code-barre en 2D et la cryptographie afin de sĂ©curiser les documents qu’elle dĂ©livre : avis d’imposition, carte d’identitĂ© Ă©lectronique
 Â» C’est la concomitance de ces deux phĂ©nomĂšnes qui a permis de confier Ă  des centaines de milliers de personnes « non-formĂ©es et non-payĂ©es par l’État […] la mission de contrĂŽler l’ensemble de la population Ă  l’entrĂ©e d’innombrables lieux publics, et ce, Ă  un coĂ»t extrĂȘmement faible pour l’État puisque l’essentiel de l’infrastructure (les tĂ©lĂ©phones) a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© financĂ© de maniĂšre privĂ©e par les personnes chargĂ©es du contrĂŽle Â».

DĂ©noncer le contrĂŽle sous tous ses avatars

Ce contexte en tĂȘte, lutter contre le passe sanitaire et son monde implique donc de s’attaquer Ă©galement Ă  ses racines, dans nos tĂ©lĂ©phones comme dans nos smart cities (« villes intelligentes Â») pleines de camĂ©ras et de capteurs censĂ©s les sĂ©curiser et rationaliser leur gestion. C’est dĂ©celer et dĂ©noncer l’accroissement de la surveillance et du contrĂŽle sous tous ses avatars, dans les entrailles du nĂ©olibĂ©ralisme triomphant et de l’État qui le sert, plutĂŽt que chercher les monstres lĂ  oĂč ils ne sont pas.

Las, ce n’est pas ce qui se dĂ©gage de bon nombre des trĂšs diverses manifestations anti-passe sanitaire, loin s’en faut. Cas particulier, mais certainement pas unique, la manifestation marseillaise du 28 aoĂ»t semblait ainsi davantage focalisĂ©e sur des revendications confuses, patriotes ou complotistes que sur une apprĂ©ciation objective de l’étau sĂ©curitaire. Au milieu des drapeaux français, des pancartes fustigeant la vaccination, des appels Ă  sauver le soldat Raoult, des dĂ©nonciations du « nouvel ordre mondial satanique Â» ou des Marseillaise prolongĂ©es de sonores « On est pas des moutons Â», les rares pancartes « Pass = surveillance de masse Â» et « Non Ă  la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e Â» paraissaient bien petites.

Émilien Bernard & Clair Riviùre

* Prénom modifié.


La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

- Ce texte a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org