Novembre 15, 2021
Par Lundi matin
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Une interview du collectif Wu Ming par Federica Matteoni pour la revue allemande Jungle World. (25-28 octobre 2021, notes de WM ajoutĂ©es les 4 et 5 novembre, notes du traducteur signalĂ©es par NdT)

La manifestation du 8 octobre dernier Ă  Rome, avec l’assaut du siĂšge de la CGIL, semblait avoir confirmĂ© aux yeux de l’establishment politique que l’opposition au Passe Sanitaire [2] Ă©tait exclusivement fasciste. Et il Ă©tait indĂ©niable que la droite, extrĂȘme ou pas, s’était conquis des espaces sur le terrain de la protestation contre la gestion de la pandĂ©mie. Puis, Ă  l’improviste, les choses ont changĂ©, mais avant de raconter ça, expliquez-nous pourquoi d’aprĂšs vous la description d’un mouvement anti-green pass essentiellement fasciste est fausse.
DĂšs le printemps 2020, nous avions prĂ©venu que la colĂšre sociale augmentait et qu’elle exploserait une fois diminuĂ©e la peur du virus. Nous avons dit que le dĂ©ficit de critique de la gestion gouvernementale de la pandĂ©mie transformerait l’inĂ©vitable protestation en quelque chose de trĂšs confus, d’ambigu, de manipulable par l’extrĂȘme-droite et diffĂ©rents conspirationnistes. Nous avons durement critiquĂ© la majoritĂ© de la gauche mouvementiste, qui exprimait une vision « virocentrique Â» [3] c’est-Ă -dire centrait uniquement ses discours sur le virus et le risque de contagion, en parlant trĂšs peu du fait que la gestion politique de la pandĂ©mie Ă©tait irrationnelle, injuste, hypocrite et mĂȘme criminelle.

Durant l’étĂ©, quand ont commencĂ© les mobilisations contre le passe sanitaire, nous avons exprimĂ© pour la Ă©niĂšme fois notre opinion, en critiquant la poste hautaine de certains camarades, la facilitĂ© avec laquelle on appliquait des Ă©tiquettes, l’adhĂ©sion Ă  la « paix sociale pandĂ©mique Â» du gouvernement Draghi par peur de dire « les mĂȘmes choses que la droite Â», c’est-Ă -dire que Matteo Salvini et Giorgia Meloni, qui critiquaient le passe sanitaire mais pour des raisons opportunistes. Maintenant, il est clair que les rues sont pleines aussi de saletĂ©s sĂ©miotiques et idĂ©ologiques. Aussi, mais pas seulement, et c’est justement ça la question.

Dans chaque mobilisation de masse, on a toujours entendu de tout : sans s’attarder sur la rĂ©volution russe de 1905 qui Ă©tait au dĂ©but conduite par le pope Gapone, rappelons que sur la place Tharir on entendait aussi des fantasmes de complot antisĂ©mite, Ă  Gezi Park, on entendit aussi des fantasmes de complot nationalistes de matrice kĂ©maliste (celle-lĂ  mĂȘme qui pousse Ă  nier le gĂ©nocide armĂ©nien), etc. Aurait-il Ă©tĂ© juste de liquider ces luttes sur la base de ces rĂ©fĂ©rences ? Non, et cela n’a pas de sens de le faire non plus pour les luttes en cours, celles de la post-pandĂ©mie [4], qui sont contradictoires, mais inĂ©vitables.

Face Ă  la rue qui protestait contre le passe sanitaire – mais en rĂ©alitĂ© contre toute la gestion de la pandĂ©mie par les gouvernements Conte 2 et Draghi, le mainstream nĂ©o-libĂ©ral a tout de suite eu recours Ă  la Reduction ad Hitlerum. Une certaine gauche, y compris « mouvementiste Â» a aussitĂŽt embrayĂ©. Au fond, ça fait partie de la tradition : l’opĂ©ration rhĂ©torique consistant Ă  comparer potentiellement n’importe quoi au nazisme et n’importe quel adversaire aux nazis, et plus gĂ©nĂ©ralement l’usage indiscriminĂ© des termes « fascistes Â» et « nazis Â», remontent au Komintern et au Kominform des annĂ©es 30 et 40 : pour les staliniens, les trotskistes Ă©taient des « trotsko-nazis Â», durant une certaine phase, les socio-dĂ©mocrates Ă©taient des « social-fascistes Â» et plus tard, les communistes yougoslaves des « tito-fascistes Â». Nous avons tous entendus des camarades appeler « fascisme Â» n’importe quelle tendance qui leur dĂ©plaisait et nous avons utilisĂ© « fasciste Â» comme terme gĂ©nĂ©rique, avec pour rĂ©sultat de banaliser et de rendre toujours plus vague le concept de fascisme. Dans cette phase post-pandĂ©mique, la Reductio ad Hitlerum a rendu un service aux nĂ©o-fascistes, en exagĂ©rant leur rĂŽle. Dans beaucoup de manifestations anti-passe, les fascistes sont absents ou insignifiants, dans d’autres, ils sont lĂ , et Ă©videmment ils s’efforcent de mener leurs sales manƓuvres mais ce n’est peut-ĂȘtre qu’à Rome qu’ils ont une certaine importance, pour le reste, ce mouvement est sauvage, il dĂ©fie tout paramĂštre interprĂ©tatif, et aucune force politique ne rĂ©ussit Ă  y avoir une vĂ©ritable hĂ©gĂ©monie.

AssurĂ©ment, nous ne sommes pas Ă©tonnĂ©s que dans ces manifs, s’élĂšvent des cris contre « la gauche Â». DĂ©sormais, dans l’esprit de trĂšs nombreux italiens, « la gauche Â», c’est le Parti DĂ©mocrate, c’est-Ă -dire un parti nĂ©o-libĂ©ral dans lequel les masses populaires reconnaissent, Ă  juste titre, un ennemi. Ce n’est pas par hasard si le PD est surnommĂ© le « parti des ZTL Â» (Zone a Traffico Limitato  : zones Ă  trafic limitĂ©) : il reçoit ses votes principalement dans les centres historiques des villes transformĂ©s en salons bourgeois et dans des quartiers chics comme les Parioli Ă  Rome. C’est lĂ  qu’est sa base sociale une moyenne bourgeoisie prĂ©tentieuse et hypocrite, qui affiche les rĂ©sidus de son statut « intellectuel Â» et une identitĂ© « de gauche Â» toujours plus modĂ©rĂ©e, mais dans la rĂ©alitĂ© concrĂšte est d’un Ă©litisme rĂ©pugnant, s’enthousiasme pour le classisme Ă  chacune de ses manifestations, admire un banquier comme Draghi et veut plus de technocratie, plus d’inĂ©galitĂ© – mais l’appelle « mĂ©ritocratie Â» ou « innovation Â».

Tout comptes faits, pas besoin d’ĂȘtre fasciste pour dĂ©tester cette « gauche Â». Et nous ne pouvons certes pas blĂąmer ceux qui n’en voient pas d’autre, car nous venons de longues annĂ©es de basse marĂ©e des mouvements, sans compter qu’une grande partie de la gauche qui se dit « radicale Â» partage bon nombre des dĂ©fauts de la « gauche Â» mainstream : la provenance de la moyenne bourgeoisie, l’élitisme, l’arrogance culturelle, la distance des problĂšmes de la vie de la majoritĂ© des gens.

L’extension de l’obligation du passe sanitaire Ă  l’ensemble des lieux de travail est en train de crĂ©er un nombre croissant d’incohĂ©rences et de contradictions, il devient toujours plus Ă©vident que le passe sanitaire est une maniĂšre de dĂ©charger toute responsabilitĂ© sur la base pendant que le gouvernement Draghi – lĂ©gitimĂ© avant tout par la « guerre contre le virus Â», fait de la boucherie sociale. Tandis que nous en sommes Ă  regarder encore le virus, gouvernement et patrons nous massacrent. La conscience de ça fait exploser des portions de la sociĂ©tĂ©, en un vĂ©ritable « automne chaud Â» [5] que seuls des prĂ©jugĂ©s idĂ©ologiques empĂȘchent de percevoir. C’est une vague qui dĂ©fie toute description et prĂ©vision, mais c’est un vĂ©ritable rĂ©veil du corps social aprĂšs deux ans de coma.

« Pourquoi justement maintenant ? Â» et « Pourquoi justement Ă  propos du passe sanitaire Â» ? sont deux questions importantes, mais qui deviennent futiles si elles sont posĂ©es par la gauche snob, c’est-Ă -dire sur un mode du chantage et de la liquidation. Simplement, le passe sanitaire a Ă©tĂ© vĂ©cu comme la goutte d’eau qui a fait dĂ©border le vase, aprĂšs deux annĂ©es qui ont dĂ©truit les vies de tant de gens. [6]

Cela n’a pas non plus grand sens de disserter philosophiquement sur l’abus prĂ©sumĂ© du terme « libertĂ© Â» dans la communication de ces manifestations. Les accusations de « libĂ©ralisme Â», d’ Â« anarcho-capitalisme Â» et d’ Â« idĂ©ologie libertarienne Â» que certains intellectuels lancent contre les rassemblements, comme d’ailleurs la comparaison avec Trump et Bolsonaro, sont Ă  cĂŽtĂ© de la plaque parce le plus souvent, ces manifestations, en rĂ©alitĂ©, ne parlent pas seulement de « libertĂ© Â» : elles parlent de leur propre prolĂ©tarisation. Une partie des couches moyennes prĂ©carisĂ©e, appauvrie, apeurĂ©e – des gens qui ne maĂźtrisent pas les langages de la lutte sociale et ne sont hĂ©ritiers d’aucunes traditions politiques aux vocabulaires consolidĂ©s – traduit en termes de « libertĂ© Â» la colĂšre contre son propre dĂ©classement rĂ©cent ou imminent, et contre l’injustice qu’ils sentent avoir subie en raison de la maniĂšre dont l’épidĂ©mie a Ă©tĂ© gĂ©rĂ©e.

Dans sa hĂąte de prendre ses distances avec la rue, une certaine « gauche Â» de rĂ©seaux sociaux a affichĂ© son mĂ©pris pour les libertĂ©s personnelles, considĂ©rĂ©es comme « bourgeoises Â». Dans ce cas aussi, rien de neuf : Ă  gauche existent des traditions dans lesquelles on a parlĂ© des libertĂ©s avec suffisance et mĂȘme avec mĂ©pris. Au fond de cette route, il y a le goulag. Il faut faire attention au choix des termes qu’on dĂ©cide d’affubler de connotations pĂ©joratives. Parce que l’individualisme, l’égoĂŻsme, c’est une chose ; c’en est une autre que la sphĂšre de l’autonomie dont chaque humain devrait pouvoir jouir, l’habeas corpus existentiel sans lequel la vie n’est pas une vie. Sans cette distinction, on fait une confusion terrible et on finit par Ă©pouser l’autoritarisme, en plus dans un contexte capitaliste, sans mĂȘme l’excuse de la dictature du prolĂ©tariat !

Surtout, il est important de dire que cette maniĂšre de gĂ©rer la pandĂ©mie a agressĂ© la dimension collective, la socialitĂ©, les relations entre les personnes
 Dans ce contexte, la « libertĂ© Â», c’est aussi la libertĂ© de pouvoir vivre collectivement, de pouvoir affirmer un dĂ©saccord ensemble, de pouvoir manifester. Se limiter Ă  dire que tout cela est « un truc de fascistes Â» est au minimum un signe de stupiditĂ© idĂ©ologique.

Mais, depuis quelques jours, sur les mĂ©dias italiens domine l’alarme opposĂ©e, celle sur le rĂŽle qu’ont dans la mobilisation la « gauche radicale Â», les « anarchistes Â», les « back blocs Â», et carrĂ©ment « les ex des Brigades Rouges Â»â€Š Qu’est-ce qui a changĂ© ? Depuis l’Allemagne, oĂč ne sont descendus contre la gestion de la pandĂ©mie que l’extrĂȘme-droite et les conspirationnistes, ces transformations rapides sont difficiles Ă  comprendre

Il y a deux ans, les camarades du ComitĂ© Invisible ont justement observĂ© que les Ă©vĂ©nements insurrectionnels traversent les frontiĂšres nationales avec beaucoup de difficultĂ©s, et que mĂȘme quand ils les traversent, ils le font aprĂšs avoir subi beaucoup de dĂ©formations, au point d’ĂȘtre mĂ©connaissables. C’est comme s’il y avait une douane invisible qui arrĂȘte Ă  la frontiĂšre les contenus politiquement dangereux et les laisse passer s’ils renoncent Ă  une grosse partie de leur signification. [7]

Ils parlaient de la difficultĂ© de raconter les luttes françaises en Italie et les luttes italiennes en France, mais d’aprĂšs nous, cela vaut aussi pour les rapports entre l’Italie et l’Allemagne. Entre les « scĂšnes Â» des deux pays, il y a une incommunicabilitĂ© historique, en partie cachĂ©e par une fascination rĂ©ciproque, qui empire les choses. Dans le rĂ©cit d’une lutte italienne Ă  un public allemand (vice-versa), le risque de malentendu est Ă©norme, il peut se rĂ©pandre de vĂ©ritables lĂ©gendes mĂ©tropolitaines, des exagĂ©rations, des mythologies. Mais au fond, il y a l’incomprĂ©hension. Par exemple, la scĂšne italienne est totalement dĂ©sinformĂ©e sur les mobilisations Ende GelĂ€nde [8], l’allemande ne sait rien sur le mouvement No Tav, qui cette annĂ©e, cĂ©lĂšbre son trentiĂšme anniversaire. Dans le mouvement italien, le peu qu’on a su d’un phĂ©nomĂšne comme celui des Antideutschen [9] a suscitĂ© des rĂ©actions de stupeur et d’horreur : comment Ă©tait-il possible qu’une partie de la gauche radicale en vienne Ă  soutenir de telles positions ? Le contexte et la gĂ©nĂ©alogie manquaient totalement.

Quand nous parlons des mouvements post-pandĂ©miques en Italie et en Allemagne, nous devons ajouter ceci : la gestion politiques de la pandĂ©mie dans les deux pays a prĂ©sentĂ© des traits communs mais aussi des diffĂ©rences prononcĂ©es, ce sont des contextes trĂšs diffĂ©rents. Enfin : la situation est trĂšs compliquĂ©e, dĂ©jĂ  vue depuis l’Italie, alors, imaginez-vous, depuis Berlin ou Hambourg !

La reprĂ©sentation des manifestations comme contrĂŽlĂ©es par les fascistes a dominĂ© jusqu’à il y a trois semaines puis il y a eu un changement drastique de perceptionk, et maintenant, les mĂ©dias montrent du doigt « l’extrĂ©misme de gauche Â», le danger d’un retour du « black bloc Â», et carrĂ©ment des Brigades Rouges ! [10] Bien sĂ»r, le cadre rhĂ©torique est celui des « extrĂ©mismes opposĂ©s Â», comme dans les annĂ©es 70 : la dĂ©mocratie libĂ©rale qui doit se dĂ©fendre aussi bien des fachos que des rouges
 Mais dans la narration, ce sont toujours les rouges les plus dangereux. En somme, quelque chose a changĂ©. Quoi ?

Il s’est passĂ© que sont arrivĂ©es toujours plus de critiques du passe sanitaire depuis la gauche et le monde anticapitaliste : s’y sont dĂ©clarĂ©s opposĂ©s tous les syndicats de base – COBAS, USB, USI, CUB, SOA – et mĂȘme le plus grand syndicat italien, la CGIL qui Ă  une Ă©poque Ă©tait communiste mais aujourd’hui est d’orientation social-dĂ©mocrate [11].

A comptĂ© aussi l’exemple de ce qui se passait en France, oĂč tous les partis de gauche – France Insoumise, le Parti communiste français, le NPA, LO – et tous les syndicats se sont opposĂ©s au pass sanitaire de Macron. En Italie, le 11 octobre, il y a eu une grĂšve gĂ©nĂ©rale lancĂ©e par les syndicats de base, et parmi les points Ă  l’ordre du jour, il y avait le refus du passe. Entretemps ont explosĂ© les Ă©vĂ©nements de Trieste.

VoilĂ , le tournant dans le changement de rhĂ©torique sur les manifestations a Ă©tĂ© le blocage du port de Trieste, dans le contexte d’une mobilisation qui allait dans une toute autre direction que celle de Rome, mais Ă  Milan et Turin aussi, ça a Ă©tĂ© trĂšs diffĂ©rent. Dans une intervention sur votre blog, on parle de « solidaritĂ© de classe Â». Je voudrais qu’on approfondisse cet aspect.
A Trieste, depuis aoĂ»t et jusqu’à aujourd’hui, est en cours une mobilisation de masse. Dans une ville de 200 000 habitants, Ă  plusieurs reprises 20 000 personnes sont descendues dans la rue. Dans les cortĂšges, il y avait des ouvriĂšres et des ouvriers de toutes les grandes activitĂ©s productives de Trieste, Ă  commencer par les travailleurs du port. Le 15 septembre, un rassemblement de travailleurs portuaires a bloquĂ© une des principales entrĂ©es du port, et a reçu la solidaritĂ© de vastes secteurs de la population. Le 18 septembre, la police a expulsĂ© le rassemblement Ă  l’aide de motopompes et de gaz lacrymogĂšnes. Souvenons-nous en : la police envoyĂ©e par un gouvernement qui est plus ami des patrons et nĂ©o-libĂ©ral de l’histoire italienne, prĂ©sidĂ© par l’ex-chef de la Banque centrale europĂ©enne, un des hommes qui ont pilotĂ© l’étranglement de la sociĂ©tĂ© civile grecque.

Durant toute cette annĂ©e, a beaucoup comptĂ© le rĂŽle des camarades qui depuis avril dernier mĂšnent un travail politique et d’enquĂȘte militante Ă  l’intĂ©rieur de la mobilisation contre le laisser-passer. Ils ont directement contribuĂ© Ă  former la coordination citoyenne anti-green pass et depuis des mois ils vivent plongĂ©s dans une situation certainement contradictoire et difficile Ă  gĂ©rer, mais aussi tumultueusement riche et vivante. Le cas de Trieste est la preuve que des espaces pour intervenir, il y en avait dĂšs le dĂ©but, qu’il Ă©tait possible de s’engager pour que la protestation contre le laisser-passer reste dans le bon crĂ©neau, en dĂ©limitant bien le terrain commun.

Evidemment, quand la lutte a eu un Ă©cho mĂ©diatique, Ă  Trieste se sont aussi pointĂ©s fascistes et gourous conspirationnistes du genre QAnon, venus aussi d’autres rĂ©gions d’Italie. Ces personnes ont cherchĂ© Ă  se conquĂ©rir un espace, et les mĂ©dias les ont aidĂ©es, en les interviewant sans cesse, alors mĂȘme qu’ils n’avaient aucun poids dans cette ville. Pour le moment, il semble que leur tentative de parasiter la lutte ait Ă©chouĂ©.

Ce qui ne signifie pas que dans les cortùges on n’entende pas aussi des discours conspirationnistes et des thùses pseudo-scientifiques. Il est naturel que cela arrive.

Vous avez Ă©crit que ce qui se passe Ă  Trieste nous offre une anticipation de ce que seront les mobilisations futures, des problĂšmes que devront affronter et rĂ©soudre les mouvements – s’ils ne veulent pas n’ĂȘtre que de pusillanimes mouvements « d’opinion Â» – dans la phase pandĂ©mique du tardo-capitalisme. Qu’entendez-vous par lĂ  ?
En Europe et pas seulement en Europe, les soulĂšvements de l’avenir seront toujours plus « impurs Â» et surprenants, au moins Ă  leurs dĂ©buts. On comprenait dĂ©jĂ  cela en 2018, en observant le soulĂšvement des Gilets Jaunes en France, et ce sera toujours plus ainsi au fur et Ă  mesure que le capital, dans une accĂ©lĂ©ration vertigineuse de sa subsomption rĂ©elle, dĂ©vore toujours plus d’existences, rendant toujours plus prĂ©caires mĂȘme la vie de couches qui auparavant avaient une situation garantie. Ces soulĂšvement commenceront dans l’impuretĂ© parce que les personnes qui en seront les protagonistes ne disposeront pas du bagage de dĂ©part dont nous les aurions voulus munies : la mĂ©moire des luttes ouvriĂšres et des mouvements sociaux, une conscience de classe, une tradition familiale du conflit social, etc. Mais, paradoxalement, cette absence de mĂ©moire les dispensera aussi de suivre des schĂ©mas prĂ©constituĂ©s. C’est une chose dont Toni Negri aussi, dans une des diffĂ©rentes phases de sa pensĂ©e, a eu l’intuition, de maniĂšre vague. Il Ă©crivit lĂ -dessus dans un article de 1981 intitulĂ© Erkenntnistheorie : elogio dell’assenza di memoria. [12]

Les acteurs des prochaines vagues de luttes seront souvent « bi-conceptuels Â» : prolĂ©taires (et en plus prĂ©caires) dans la nouvelle condition qu’ils vivent, et bourgeois dans une mentalitĂ© subsistante. Dans un premier moment, justement sous le choc du dĂ©classement, ils chercheront Ă  cultiver encore les valeurs petites-bourgeoises d’avant, restes de leur statut prĂ©cĂ©dent.

Comme dit le linguiste cognitif Georges Lakoff [13], nous devons nous adresser aux « biconceptuels Â» en nous adressant Ă  la partie de leur esprit qu’ils ont en commun avec nous. Donc, il faudra « parler Â» Ă  leur expĂ©rience des nouvelles conditions matĂ©rielles, Ă  ce qu’ils vivent concrĂštement, Ă  leur colĂšre contre le systĂšme. Si nous ne le faisons pas nous, ce seront les fascistes et autres rĂ©actionnaires qui le feront, qui s’adresseront Ă  l’autre partie de leur esprit, Ă  la rancuniĂšre nostalgie de leurs privilĂšges blancs et bourgeois.

Les mobilisations et situations de ce genre exigent un plus gros effort d’interprĂ©tation, une plus grande imagination politique et plus de patience. Ce n’est qu’avec la patience, et en renonçant Ă  la tendance Ă  catĂ©goriser tout de suite ce qui se passe, qu’on peut espĂ©rer susciter des synthĂšses profitables. La hĂąte de juger typique des Ă©changes sur les rĂ©seaux sociaux, ça oui, c’est sans l’ombre d’un doute, notre ennemie.

De quelle maniĂšre le passe sanitaire entre-t-il dans la gestion gĂ©nĂ©rale de la pandĂ©mie en Italie ? Comment se dĂ©monte dans une perspective radicale le discours pro-green pass ?
Il n’est pas facile de rĂ©sumer la question pour un public allemand dans l’espace d’une interview.

En septembre 2020, un gigantesque foyer Ă©pidĂ©mique s’est dĂ©clarĂ© dans la zone la plus industrialisĂ©e d’Italie, la province de Bergame, en Lombardie. Dans le Val Seriana, il y a des centaines d’usines de tailles diverses, qui font travailler des dizaines de milliers de personnes et alimentent la circulation quotidienne des salariĂ©s de Bergame et de sa province. Des experts ont tout de suite suggĂ©rĂ© de fermer ces entreprises et de dĂ©clarer la vallĂ©e « zone rouge Â», mais la Confindustria [Ă©quivalent italien du Modef, NdT] a fait pression sur les politiques pour qu’il ne soit rien. La contagion a trĂšs vite Ă©tĂ© hors de contrĂŽle et s’est rĂ©pandue dans toute la conurbation lombarde, oĂč vivent environ huit millions de personnes. Le systĂšme sanitaire lombard, dĂ©vastĂ© par des annĂ©es de coupes et de privatisations, s’est Ă©croulĂ© en quelques jours. De lĂ  la contagion s’est diffusĂ©e dans la moitiĂ© de l’Italie et aussi Ă  l’étranger.

A ce point, la classe dirigeante, pour cacher ses propres responsabilitĂ©s sur ce qui se passait, a lancĂ© une sĂ©rie de diversions, basĂ©es sur le plus classique escamotage nĂ©o-libĂ©ral, dĂ©jĂ  massivement utilisĂ© avant la pandĂ©mie, dans ce qui concernait la biosphĂšre, le climat, la santĂ© : toute responsabilitĂ© de contagion a Ă©tĂ© reportĂ© sur les citoyens et leurs comportements individuels. L’ensemble des lourdes restrictions appelĂ©es par commoditĂ© « lockdown Â» [confinement en français – NdT], Ă  cĂŽtĂ© de mesures raisonnables, en contenait d’autres totalement privĂ©es de sens. Les lieux les plus exposĂ©s Ă  la contagion (ceux de la production manufacturiĂšre, les plates-formes de la logistique et la transformation des viandes et d’autes aliments) restaient ouverts mais on interdisait et punissait des comportements inoffensifs comme de sortir de chez soi pour une promenade. Des hĂ©licoptĂšres de la police surveillaient les plages, des drones partaient Ă  la chasse aux « transgresseurs Â» dans les forĂȘts et les montagnes. On a promu une inutile et fallacieuse « culpabilisation du citoyen Â», comme l’a appelĂ©e le sociologue Andrea Miconi.

Ceux qui ont dĂ©fendu ces mesures restrictives « au nom de la science Â» ont en rĂ©alitĂ© alimentĂ© peurs et croyances antiscientifiques. Aujourd’hui, il prouvĂ© – mais on l’avait dĂ©jĂ  compris l’annĂ©e derniĂšre – que la contamination Ă  l’extĂ©rieur est trĂšs difficile. D’aprĂšs toutes les Ă©tudes, la contamination au coronavirus Ă  l’air libre va du « hautement improbable Â» au « presque impossible Â». Et pourtant tous les boucs Ă©missaires indiquĂ©s par le gouvernement et par les mĂ©dias comme coupables de l’épidĂ©mie, Ă©taient des personnes qui se trouvaient Ă  l’extĂ©rieur : marcheurs, promeneurs, personnes qui menaient trop souvent leur chien pisser, jeunes qui buvaient une biĂšre dans la rue, etc. Cependant, les foyers Ă©pidĂ©miques de l’industrie ont disparu de tous les discours. L’apothĂ©ose a Ă©tĂ© atteinte en 2020 avec l’obligation du masque Ă  l’extĂ©rieur et le couvre-feu Ă  dix heures du soir, mesures qui n’avaient pratiquement rien de scientifique.

Ce confinement sĂ©lectif et dĂ©sĂ©quilibrĂ© servait juste Ă  donner l’idĂ©e que le gouvernement « faisait quelque chose Â» sans toucher aux intĂ©rĂȘts de la Cofindustria. En mĂȘme temps, ça a Ă©tĂ© une excellente occasion de renforcer un capitalisme encore plus grand, celui des colosses de la Big Tech comme Amazon, Google, Facebook


Le passe sanitaire prolonge et porte Ă  un niveau supĂ©rieur cette politique de culpabilisation des citoyens. C’est un dispositif de dĂ©responsabilisation du gouvernement et des patrons qui alimente le syndrome du bouc Ă©missaire. Qui aujourd’hui sont les dĂ©nommĂ©s « Antivax Â». La campagne obsessionnelle su le « danger Antivax Â» est peut-ĂȘtre la diversion la plus martelĂ©e dans la conscience des citoyens depuis le dĂ©but de cette histoire.

Il n’est pas vrai que le passe sanitaire soit nĂ©cessaire pour convaincre les gens de se vacciner. Quand le greenpass a Ă©tĂ© introduit, la campagne vaccinale allait dĂ©jĂ  bon train, nous prĂšs des 80% de vaccinĂ©s. Parmi les travailleurs de l’école, le pourcentage Ă©tait proche de 90%. Dans la santĂ©, il Ă©tait mĂȘme supĂ©rieur Ă  ce dernier pourcentage. AprĂšs deux mois d’extension continue de l’obligation au passe, nous en sommes encore autour des mĂȘmes chiffres. Non seulement, cela n’a pas fonctionnĂ© comme vĂ©ritable incitation Ă  la vaccination [14], mais l’arrogance du gouvernement a raidi les rĂ©sistances. Le passe n’est qu’un instrument de propagande, c’est un instrument discriminatoire qui punit d’isolement social ou de perte d’emploi des millions de personnes qui n’ont commis aucun acte illicite (parce que le vaccin anti-Covid n’est pas obligatoire), c’est un instrument qui permet aux patrons un contrĂŽle sans prĂ©cĂ©dents sur les travailleurs.

Durant ces vingt mois, une bonne part de la gauche « radicale Â» – qui par moment a paru plus apeurĂ©e que la moyenne des italiens, sauf qu’elle appelait sa peur de mourir « altruisme Â» – a renoncĂ© Ă  critiquer la logique de ces mesures et n’a parlĂ© que du virus. Le virus, le virus, le virus. C’est pourquoi elle a Ă©tĂ© incapable de critiquer le passe, et mĂȘme l’a dĂ©fendu, en adoptant exactement la mĂȘme position que la Cofindustria, Draghi et toute la classe dirigeante. Une classe dirigeante qui est la vraie responsable de plus de cent mille morts et de millions d’existences inutilement gĂąchĂ©es si ce n’est dĂ©truites, Ă©conomiquement et psychologiquement.

Par chance, une autre partie de la gauche et des mouvements sociaux s’est arrachĂ©e Ă  sa longue hypnose et s’est rendu compte de la logique dĂ©veloppĂ©e par le gouvernement.

Pour revenir aux manifs : « Ils ne sont peut-ĂȘtre pas tous fachos, mais ce sont tous de dangereux antivax et complotistes Â», seconde narration mainstream. Et alors, les moins excitĂ©s disent : « il faut convaincre les gens, expliquer, les inciter Ă  se vacciner et Ă  accepter le passe sanitaire Â». Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans ce raisonnement, Ă  part le fait que beaucoup n’ont pas encore compris (ou feignent de ne pas comprendre) la diffĂ©rence entre refuser le vaccin et refuser le passe ?
Il faut distinguer entre les discours sur le vaccin et les discours sur la politique vaccinale, c’est-Ă -dire sur les modalitĂ©s de production, la mise sur le marchĂ©, la lĂ©gitimation et l’administration des vaccins anti-Covid. Si nous ne sommes pas en mesure de dĂ©velopper un discours spĂ©cifiquement scientifique et pharmacologique sur le vaccin, nous pouvons critiquer des aspects de la campagne de vaccination. C’est un thĂšme politique. Beaucoup de dĂ©cisions n’ont rien eu de scientifique, elles Ă©taient purement politiques, souvent la logique n’était que mĂ©diatique.

Quand, en Ligurie, une adolescente est morte d’une thrombose aprĂšs la premiĂšre dose d’AstraZeneca, le ComitĂ© technique scientifique du gouvernement a suggĂ©rĂ© d’utiliser pour la deuxiĂšme dose un autre vaccin : Pfizer ou Moderna. Ils sont allĂ©s jusqu’à dĂ©clarer que la vaccination « hĂ©tĂ©rologue Â» Ă©tait mĂȘme mieux que l’autre. Mais si elle est meilleure, pourquoi on ne la fait pas toujours ? Peu aprĂšs, ils ont arrĂȘtĂ© que le choix sur le type de vaccin Ă  inoculer revenait aux citoyens. Comme si ces derniers Ă©taient experts en immunologie !

Cependant, l’ñge pour pouvoir vacciner avec AstraZeneca est passĂ© de « moins de 55 ans Â» Ă  « moins de 65 ans Â», puis carrĂ©ment aux « plus de 65 ans Â». Pourquoi ? Parce que l’expĂ©rimentation clinique avait Ă©tĂ© menĂ©e sur des sujets de moins de 55 ans, mais ensuite on a vu que dans cette tranche d’ñge, le vaccin pouvait avoir des contre-indications – par exemple pour les femmes utilisant des contraceptifs hormonaux – et ils ont dĂ©cidĂ© d’élever l’ñge, mais tout cela a Ă©tĂ© fait dans l’improvisation, sans aucune Ă©tude lĂ -dessus.

Encore : la durĂ©e de la pĂ©riode qui se dĂ©roule entre deux inoculations du Pfizer est passĂ©e de trois Ă  six semaines, contre les recommandations mĂȘme de la firme productrice, puis tout a changĂ© de nouveau : chaque rĂ©gion d’Italie a Ă©tabli sa propre durĂ©e, dans ce cas encore en improvisant. En Campanie, entre les deux doses, il se passe 30 jours, en Toscane 42.

Dernier exemple : au dĂ©but le passe Ă©tait valide 270 jours (9 mois), puis ils l’ont Ă©tendu Ă  un an. A-t-on dĂ©couvert que l’immunitĂ© due au vaccin durait plus longtemps que prĂ©vu ? Non. La dĂ©cision a servi Ă  prendre du temps : en octobre et en novembre, les passes de la majoritĂ© des travailleurs de la santĂ© – mĂ©decins, infirmiĂšres, employĂ©s de l’administration et du nettoyage, etc. – allaient ĂȘtre pĂ©rimĂ©s, et il en aurait rĂ©sultĂ© un beau bordel.

Nous avons Ă©tĂ© vaccinĂ©s mais nous trouvons comprĂ©hensible que certains ne veuillent pas l’ĂȘtre vue la communication schizophrĂšne, l’arrogance, le halo de non-fiabilitĂ© qui entoure le gouvernement hors des bulles bourgeoises qui lui donnent leur consentement. Si, avec l’obligation du passe, le gouvernement vous ordonne de vous vacciner, sinon il vous rendra la vie impossible, et que vous dites : « non, aprĂšs tout ce qui s’est passĂ©, je n’ai plus confiance Â», nous pouvons comprendre pourquoi. Cette dĂ©fiance est fondĂ©e, entre autres, non seulement sur la gestion dĂ©lictueuse de la pandĂ©mie, mais en gĂ©nĂ©ral sur une rĂ©alitĂ© que les camarades convertis au scientisme [15] le plus aveugle sont mĂȘme arrivĂ©s Ă  nier : dans une sociĂ©tĂ© capitaliste, la mĂ©decine opĂšre selon des logiques capitalistes. L’antivax en tire des conclusions absurdes ? C’est vrai. Cela n’empĂȘche pas cette rĂ©alitĂ© d’exister.

Il y a une crise de lĂ©gitimitĂ© des institutions, une dĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, un refus de croire tout ce que dit le mainstream. La moitiĂ© de la population ne vote plus, elle n’en a rien Ă  foutre de participer au fonctionnement de la machine des partis. Pour tous ces motifs, nous ne voulons pas stigmatiser ceux qui ne veulent pas se faire vacciner, mĂȘme si nous avons dĂ©cidĂ© le contraire, et nous ne pouvons pas considĂ©rer ces personnes, comme beaucoup de gens « de gauche Â» comme Ă©tant plus nos ennemis que la classe dirigeante qui nous a fourrĂ© dans cette situation de merde.

Evidemment, quand l’antivax balance des conneries et rĂ©pand de fausses nouvelles et des fantasmes de complot, nous les dĂ©montons dans la mesure oĂč nous le pouvons, comme le fait Wu Ming 1 dans La Q di Qomplotto. [16] Ce que nous ne faisons pas est nous unir Ă  ceux qui ont fait de « l’antivax Â» un bouc Ă©missaire, nous ne nous joignons pas au jeu de massacre qui sert Ă  absoudre le gouvernement et les patrons.

Encore : pas besoin d’ĂȘtre contre les vaccins pour saisir une donnĂ©e de fait : tout concentrer sur les vaccins comme sur l’arrivĂ©e de la cavalerie a contribuer Ă  refouler les causes structurales de la pandĂ©mie, de son impact et de sa gestion sous le signe de l’urgence. Quand est arrivĂ© le vaccin, personne n’a plus parlĂ© d’inverser le chemin du dĂ©mantellement de la santĂ©, de sa rĂ©organisation sur le modĂšle de l’entreprise, qui l’a rendue incapable de tenir face Ă  tout ce qui sort de l’ordinaire.

Vous avez citĂ© La Q di Qomplotto, livre dans lequel l’un d’entre vous, Wu Ming 1, analyse le conspirationnisme en partant de « noyaux de vĂ©ritĂ© Â». Pouvez-vous expliquer briĂšvement ce concept et en quoi il est applicable Ă  la situation pandĂ©mique ?
Nous identifions dans la diffusion massive et transversale des conspirationnismes (y compris sur le thĂšme des vaccins), l’expression d’un malaise, d’un mĂ©contentement, d’une conscience confuse que la sociĂ©tĂ© capitaliste est invivable, dĂ©shumanisante, aliĂ©nante. C’est cela, les « noyaus de vĂ©ritĂ© Â», il y en a de plus gĂ©nĂ©raux, et de plus spĂ©cifiques.

MĂȘme QAnon a des noyaux de vĂ©ritĂ© : le systĂšme est effectivement monstrueux, le parti dĂ©mocrate amĂ©ricain sert vraiment les intĂ©rĂȘts d’une Ă©lite rĂ©pugnante. De ces prĂ©misses et intuitions on dĂ©coulĂ© non pas, en toute cohĂ©rence, une conscience anticapitaliste, mais la croyance en une sociĂ©tĂ© secrĂšte de satanistes pĂ©dophiles vampires qui maintiennent en esclavage sous terre des millions d’enfant. C’est un gros problĂšme. Les noyaux de vĂ©ritĂ© n’en disparaissent pas pour autant. QAnon est une allĂ©gorie inconsciente et une parodie involontaire d’une critique du systĂšme.

Les noyaux de vĂ©ritĂ© sont des prĂ©misses gĂ©nĂ©rales, des intuitions tronquĂ©es, des mĂ©contetements vagues, des colĂšres peu ou pas du tout Ă©laborĂ©es, du mal de vivre dans la sociĂ©tĂ© capitaliste. Et si nous pouvons les trouver dans QAnon, Ă  plus forte raison, nous pouvons les trouver chez les antivax. Ce sont les mĂȘmes noyaux Ă  partir desquels se sont dĂ©veloppĂ©s d’excellents courants de critique de la mĂ©decine capitaliste, d’Iva Illich aux Ă©poux Basaglia, de Michel Foucault au SPK allemand [17], de FĂ©lix Guattari aux antipsychiatres britanniques.

Subordination de la santĂ© Ă  la recherche du profit, rapport malsain entre mĂ©decine et marchĂ©, dĂ©pendance de la recherche mĂ©dico-pharmaceutique par rapport Ă  des entreprises Ă  haute concentration de capital, croissante bureaucratisation et dĂ©personnalisation du traitement, dĂ©fiance envers l’industrie sanitaire aprĂšs une longue suite de scandales
 Tout cela, ce sont et ce seront des thĂšmes qui nous appartiennent, sur lesquels s’exprime un mĂ©contentement que nous n’intercepterons jamais et en consĂ©quences nous ne porterons jamais dans des directions plus sensĂ©es et fĂ©condes, si nous nous refusons Ă  le voir et traitons juste ceux qui l’expriment comme des ennemis. Ce faisant, nous nous rĂ©duirions au rĂŽle de chiens de garde du systĂšme, dĂ©fenseurs du statu quo. Et laisserions le champ libre aux agitateurs fascistes.

A tout cela, nous devons ajouter les noyaux de vĂ©ritĂ©s moins gĂ©nĂ©raux, ceux concernant la gestion pandĂ©mique, tous les mensonges dĂ©bitĂ©s par le gouvernement, toute la terreur semĂ©e, toute l’information aussi proclamĂ©e qu’incohĂ©rente qui a accompagnĂ©e la campagne vaccinale.

Face au complotisme comment peut rĂ©agir une gauche radicale en Ă©vitant l’approche arrogante de la criminalisation ou de la dĂ©rision ou de la paternaliste « invitation Ă  raisonner Â» ?
Nous sommes contre l’approche la plus courante face au conspirationnisme, une approche idĂ©aliste (dans l’acception philosophique du terme), libĂ©rale, scientiste, etc. Une approche dans laquelle disparaissent les contradictions du systĂšme, les classes, les rapports sociaux, les rapports de forces, et en gĂ©nĂ©ral les dynamiques collectives. Dans laquelle on fait disparaĂźtre, en somme, les conditions matĂ©rielles du conspirationnisme.

Selon une classique « robinsonnade Â», comme les appelait Marx, dans cette narration, il ne reste plus que le « complotiste Â», un personnage qui, au choix, peut-ĂȘtre couvert de sarcasmes ou invitĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir (ou les deux ensemble), mais toujours sur le terrain abstrait de la « bataille des idĂ©es Â». C’est l’approche que Wu Ming 1 critique durement dans La Q di Qomplotto.

Seuls de nouveaux mouvements, de nouvelles concaténations collectives peuvent prévenir les dérives individuelles puis tribales du conspirationnisme, en recommençant à batailler en liens solidaires avec les luttes anticapitalistes, pour récupérer cet espace que nous avons laissé vide et que les fantasmes de complot ont rempli.

Ce n’est pas un hasard si, quand dĂ©marrent des luttes qui touchent le rĂ©el, c’est-Ă -dire attaquent le systĂšme dans son vrai fonctionnement, « la bonne monnaie chasse la mauvaise Â». TrĂšs probablement, les travailleurs italiens qui ont fait grĂšve, occupĂ©, bloquĂ© les entrepĂŽts de la logistique aux cĂŽtĂ©s de leurs collĂšgues migrants, et ont constatĂ© que les migrants Ă©taient les plus radicaux et les plus dĂ©terminĂ©s, sont aujourd’hui moins sensibles Ă  des conneries comme « le Grand Remplacement Â» et autres fantasmes xĂ©nophobes.

Le rĂ©sultat du conspirationnisme est de dĂ©vier le mĂ©contentement et de canaliser les Ă©nergies qui pourraient ĂȘtre investies dans des vraies luttes et dans la transformation sociale vers des lieux oĂč de de telles Ă©nergies sont dissipĂ©es ou, pire, utilisĂ©es pour alimenter des projets rĂ©actionnaires. C’est pourquoi, comme le dit le sous-titre du livre, « les fantasmes de complot dĂ©fendent le systĂšme Â». Il s’agit de « narrations de diversion Â» [18]. Qui toutefois n’auraient aucun succĂšs si elles ne se formaient pas autour de noyaux de vĂ©ritĂ©.

Si durant ces annĂ©es, les fantasmes de complot semblent s’ĂȘtre imposĂ©s dans de nombreux espaces, c’est parce que ces espaces sont restĂ©s vides mais quand arrivent les vraies luttes, le conspirationnisme est dĂ©trĂŽnĂ©. Il ne disparaĂźt pas (parce qu’il ne disparaĂźt jamais) mais en tout cas passe au second plan. Votre fantasme de complot – disons sur les Reptiliens – vous le mettez de cĂŽtĂ© en faveur de l’expĂ©rience concrĂšte de lutter Ă  cĂŽtĂ© de personnes qui n’ont pas envie d’entendre parler de Reptiliens mais qui partagent votre situation, vos intĂ©rĂȘts, vos objectifs.

Les camarades qui, au milieu de mille difficultĂ©s, interviennent dans les rassemblements No Pass ne sont pas partis d’une lecture a priori, ils n’ont pas pensĂ© tout rĂ©soudre avec des petites phrases au format Twitter : ils ont commencĂ© Ă  faire un travail politique dans cette situation, en se plongeant dans la contradiction plutĂŽt qu’en l’esquivant.

Ce que cherchent Ă  faire ces camarade, c’est partir du « bi-conceptualisme Â» des personnes qui luttent avec eux. Ils ont quelque chose en commun avec nous ; l’idĂ©e que le systĂšme est rĂ©pugnant, que les narrations dominantes sont des bobards, que les coĂ»ts de la pandĂ©mie sont assumĂ©s par les plus faibles, etc. Quelque chose d’autre les sĂ©pare de nous : les pseudo-explications qu’ils se donnent, les conclusions rĂ©actionnaires auxquelles ils parviennent en partant de ces prĂ©misses, les boucs Ă©missaires et personnages imaginaires auxquels ils s’en prennent (la Cabale, les Reptiliens, etc.) Nous devons trouver le moyen de parler Ă  l’intersection entre eux et nous, Ă  la « moitiĂ© Â» de leur façon de penser que nous avons en commun. De la dĂ©rive tout le reste. C’est comme le Tai Chi : les « formes Â», les sĂ©quences de mouvements longues et complexes, on ne rĂ©ussit Ă  les accomplir que si la posture de dĂ©part est la bonne.




Source: Lundi.am