” Ce que l’on comprend aujourd’hui par “terrorisme” constitue ce que les spécialistes nomment le terrorisme “d’en bas”. Or, le terrorisme “d’en haut”, c’est-à-dire celui pratiqué par l’appareil d’État, l’emporte au cours de l’Histoire. (…) En terme de victimes, le terrorisme “d’en haut” aura fait infiniment plus de dégâts que celui “d’en bas”.

(…) En tant qu’instrument, la terreur, qu’elle vienne d’”en haut” ou d’”en bas”, épouse les mêmes principes stratégiques : faire plier la volonté de l’adversaire en affectant sa capacité de résistance. (…) Le terrorisme d’un État se manifeste aussi à travers la doctrine militaire de ses armées. La doctrine des “bombardements stratégiques” développée en Occident dans les années 1930 par exemple était fondée exclusivement sur la terreur que pouvaient infliger des bombardements massifs sur les populations civiles, afin de faire plier les gouvernements. C’est de cette doctrine que résultent les bombardements de Dresde, ou encore les largages de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. (…)

La tradition occidentale ne considère comme légitime que la seule violence pratiquée par l’État. Cette conception restrictive de l’usage de la terreur fait peu de cas de ceux qui ne disposent pas d’autres moyens pour tenter de renverser une situation jugée oppressive. Car la légitimité d’une action terroriste se manifeste à travers les objectifs de ses agents. (…) C’est la cause du mouvement terroriste plutôt que son mode d’action qui est susceptible d’être considérée comme morale. (…)

Or, en Occident et ailleurs, on a tendance à qualifier une action de terroriste quand on la juge illégitime. C’est cette confusion, toujours dangereuse, entre l’interprétation morale d’une action politique et l’action elle-même qui brouille notre vision du phénomène terroriste. Un acte est couramment jugé comme « terroriste » s’il est empreint de fanatisme ou si les objectifs de ses agents ne paraissent ni légitimes ni cohérents. L’observateur s’y retrouve mal dans le labyrinthe des mouvements terroristes, lesquels varient à travers les siècles, d’autant plus que les contextes historiques et culturels sont différents. Autre confusion : l’idée que l’acte terroriste est par définition une acte dont la cible est la population civile. Or, la population civile est une cible de stratégie indirecte à partir du moment où, comme victime potentielle, son sort peut modifier les décisions des dirigeants. C’est une vision moderne de la politique que de penser que le sort des populations civiles affecte nécessairement l’action des dirigeants politiques. Car il est bien connu que le concept de souveraineté populaire, au nom de laquelle se justifie la terreur d’État, n’apparaît qu’avec les Lumières. (…)

Si en pratique le terrorisme moderne a pour cible principale le civil, ce phénomène découle en fait de l’évolution générale des structures politiques et l’apparition des médias de masse. Depuis 1789 en Occident, les structures politiques ont évolués vers la « démocratie ». Les médias modernes, qui constituent une composante essentielle de la démocratie libérale, font leur apparition au même moment. Or, par définition, la légitimité politique d’une « démocratie » et de ses élus repose sur ses citoyens. Cela explique pourquoi l’arme du terrorisme est employée plus efficacement contre les pays « démocratiques » que contre les dictatures. Ce n’est pas tant, comme on a tendance à le penser, que les dictatures soient plus efficaces à trouver et punir les responsables mais plutôt que la portée d’un attentat n’est pas la même dans un pays « libre » que dans un pays où les populations n’ont pas voix au chapitre. (…) Il n’est donc pas faux d’établir que le terrorisme moderne est en partie un conséquence de la « démocratie ».

Pour autant, cela ne veut pas dire que le phénomène du terrorisme soit nécessairement lié à la « démocratie », l’usage de la terreur étant beaucoup plus ancien que l’apparition de l’état « démocratique » moderne. Mais, et c’est là où il y a risque de confusion, le terrorisme « prédémocratique » apparaissait sous d’autres formes qui, à première vu, sont bien différentes de celles que l’ont connaît aujourd’hui.

L’une des premières manifestations de la technique terroriste est à chercher dans ce qu’on appelait le « tyrannicide », terme tombé depuis longtemps en désuétude. Traditionnellement, l’attentat contre le tyran était accompli au nom de la justice. Le tyrannicide est la forme la plus répandue du terrorisme dans la période prémoderne. (…)

Aucune société n’a le monopole du terrorisme et au cours de l’histoire les actes terroristes ont marqué nombre d’aires géographiques et culturelles. (…)

En 1979 l’islamisme radical apparaît de façon éclatante dans sa version chiite, en Iran. La même année, la guerre d’Afghanistan, grâce aux États-Unis, à l’Arabie Saoudite et au Pakistan, permet la montée de l’islamisme radical sunnite. Ce courant auquel participent des éléments venus de la plupart des pays musulmans, à l’exception de l’Afrique noire, se retourne, après le retrait de l’URSS d’Afghanistan, contre les États-Unis. Dès le milieu des années 90, l’hostilité aux États-Unis se matérialise par une série d’attentats. Celui du 11 septembre 2001 en marque le zénith et détermine l’expédition punitive menée par Washington contre le régime des Talibans et ce qui est désigné du label Al Qaida. À l’initiative de l’administration Bush, l’Irak est accusé de détenir des armes de destruction massive, d’avoir des liens avec Al Qaida et de représenter une menace pour la paix dans le monde et la sécurité des États-Unis. Cette guerre, décidée de façon unilatérale, avec l’appui quasi exclusif de la Grande-Bretagne, menée ne principe contre le terrorisme, se révélait après la chute du régime baassiste porteuse de difficultés que le Pentagone n’avait pas envisagées.

Il ne peut y avoir de condamnation unilatérale du phénomène terroriste à moins de condamner toute violence quelle qu’elle soit. Il faut au moins examiner pourquoi et par qui il est pratiqué. Comme dans la guerre et peut-être davantage encore, le terrorisme joue sur les esprits et les volontés. De prime abord, les « démocraties » se révèlent singulièrement vulnérables. Mais si le défi devient grave, voire fondamental, la capacité d’endurer cette stratégie, fondée sur la tension psychologique, se révèle bien plus grande dans les populations que ne le laissent paraître les réactions premières.

En tant que dernier recours, le terrorisme est justifié. Or dans le monde actuel le faible n’a pas d’autre arme contre le fort. Dans le passé, bien des mouvements par la suite légitimés, l’ont utilisé. (Le libéralisme s’est imposé par le terrorisme, la « démocratie », l’accès au droit de vote des femmes, l’ANC etc…) Quant aux États, détenteurs de la violence légale, ils ont vocation de se défendre. (…)

En tant que phénomène international, le terrorisme est davantage une nuisance considérable qu’une force véritablement déstabilisatrice, sauf psychologiquement. Le terrorisme est le prix, somme toute modeste, que l’Occident et plus particulièrement les États-Unis payent pour leur hégémonie.

Encore faut-il s’efforcer, par intelligence politique, de ne pas le nourrir en prétendant le combattre.