Il Ă©tait une fois un jeudi soir

Les diffĂ©rents films projetĂ©s la veille ont fait le plein et ont recueilli de nombreux avis positifs. On peut mĂȘme parler de ferveur lorsque l’assistance visionnant le film sur le combat autour de la Plaine Ă  Marseille reprend en chƓur « Nous sommes tou·te·s des enfants de la plaine Â» alors que ce slogan est scandĂ© Ă  l’écran.

La cabane de la ZAD de NDDL Ă  la Plaine

Pendant que des centaines de personnes font face aux Ă©crans, le bruit rĂ©gulier des centaines d’assiettes Ă  nettoyer retentit prĂšs de l’Ambazada, pendant qu’une dizaine de boulanger·e·s se rĂ©unissent pour prĂ©parer la journĂ©e du lendemain. Une fois les projections terminĂ©es, une boum s’improvise autour de la scĂšne musicale dĂ©sertĂ©e en ce jeudi soir, et continue jusque tard. Tous ces corps dansant sous les lumiĂšres de la guinguette sont autant de cĂ©lĂ©brations de cette joie de se retrouver ensemble et faire collectif. Sentiment si prĂ©cieux en cette pĂ©riode mais contrariĂ©e par la nĂ©cessitĂ© de se protĂ©ger ensemble mais aussi empĂȘchĂ©e par une gestion Ă©tatique autoritaire et sĂ©curitaire de la pĂ©riode COVID-19 !

Algérie, le Hirak

Une seule discussion est programmĂ©e en cette derniĂšre matinĂ©e de l’intergalactique. Le soleil est de la partie, mais quelques grosses gouttes viennent parfois rappeler qu’en toute occasion, les k-ways sont nos meilleurs amis ! Quelques balances couvrent les explications de notre interlocuteur algĂ©rien et agissent comme autant de rĂ©clames nous rappelant qu’à partir de ce soir, l’ambiance ne sera plus seulement studieuse mais aussi festive, avec des centaines de nouvelles personnes qui devraient arriver sur la zone avant de peut-ĂȘtre filer vers le Carnet empĂȘcher les engins de commencer les travaux Ă  partir de lundi !

Hotel exploitacion Las Kellys, documentaire de Georgina Cisquella.

Ultime projection de la semaine Intergalactique cet aprĂšs-midi sous le chapiteau. Comme d’habitude, c’est une averse qui relance les hostilitĂ©s ! Le film de cet aprĂšs-midi revient sur la lutte de femmes exploitĂ©es dans l’hĂŽtellerie en Espagne, organisĂ©es en collectif, Las Kellys. VĂ©ritable prouesse technique, le collectif de traduction bla effectue un doublage en direct de ce documentaire !

La documentariste suit ces femmes qui nettoient les chambres d’un hĂŽtel. Elles expliquent bien l’invisibilisation qu’induit leur travail alors mĂȘme que leur territoire subit de plein fouet une mise en tourisme nĂ©cessitant leur exploitation. Elles reviennent aussi sur leur parcours et ce qui les a amenĂ©es Ă  ce genre de travail. 

Pendant que le film continue, le camion du rĂ©seau de ravitaillement des luttes en pays rennais est dĂ©chargĂ© de kilos et kilos de fruits et lĂ©gumes, dont du raisin rapidement picorĂ© dans l’assistance prĂ©sente.

Ces femmes sont suivies dans leurs tĂąches quotidiennes au travail, dĂ©montrant la duretĂ© de leur emploi. Puis nous sommes immergé·e·s dans leur lutte, faite de collectifs, d’occupation de rue, de chants et plus largement de construction de rapports de force pour rĂ©ussir Ă  faire plier leur patron. DĂ©fendre leur droit, et tenter de retrouver leur dignitĂ©, car sans employĂ©es, pas d’hĂŽtel !

La discussion permet de revenir plus longuement sur les enjeux autour de cette lutte. Elle est briĂšvement interrompue pour signifier aux personnes prĂ©sentes que les flics traĂźnent sur la zone, apparemment pour s’intĂ©resser au respect du port du masque


La semaine intergalactique s’achĂšve par la lecture d’une dĂ©claration commune adressĂ©e aux diffĂ©rents peuples, communautĂ©s et territoires en lutte aux cinq coins du monde !


ZADenVies

Début du week-end ZADenVies par un discours inaugural qui explique pourquoi il était important de tenir ces rencontres aprÚs le confinement, malgré la circulation du covid.

Intervention de Baptiste Morizot

Baptiste lie la crise Ă©cologique Ă  une crise de la sensibilitĂ© dans l’occident.

Il revient sur le fait qu’habiter un territoire est liĂ© Ă  des pratiques d’usage, de travail avec du vivant, le bois, l’élevage, le pĂąturage, 


“On va faire de l’archĂ©ologie ensemble : pourquoi l’agriculture et la foresterie modernes se sont dĂ©veloppĂ©es ? C’est quoi exploiter un territoire ? Qu’est-ce qu’on fait quand on fait de l’agroforesterie, de la permaculture ?”

Il cite le travail de Michael Wise, auteur de Producing Predators et celui d’une antropologue Black Feet, Betty Bastien, Black feet ways of knowing.

On commence par un “western” qui se dĂ©roule dans l’Alberta, dans les grandes plaines amĂ©ricaines. Baptiste expose deux rapports au vivant diamĂ©tralement opposĂ©s.

D’un cĂŽtĂ©, les indiens Black Feet, les bisons, les loups, une faune bigarrĂ©e (& du whisky !). Et de l’autre cĂŽtĂ©, les propriĂ©taires de ranch et de bĂ©tail qui s’installent et avec eux l’industrie intensive de production de viande de bƓuf. C’est un projet colonial de production de valeur par substitution des bisons par des vaches.

C’est dans ce contexte que Betty Bastien pose la question suivante. Pourquoi j’ai ce nom ? Quel est le sens profond de ça ?

Et de trouver une rĂ©ponse : ce n’est pas compliquĂ©, nous vivions dans un autre monde dans lequel nous Ă©tions constituĂ© par des relations avec du vivant autour de nous ce qu’elle appelle des « alliances interspĂ©cifiques Â». Cela reprĂ©sente une cosmologie dans laquelle vivre c’était Ă©changer avec toutes les autres formes de vie autour. Le colonialisme a voulu nous sĂ©parer de nos relations constitutives et nous cantonner dans un espace de relations dans lequel on est un individu – notamment via les tickets de rationnement.

L’opĂ©ration colonial consiste Ă  dire vous n’aurez plus de relation d’échanges de vie mais des relations marchandes et contractuelles qui prennent deux formes : le commerce et l’hĂ©ritage et c’est pour ça que vous aurez un nom de famille car vous en avez besoin pour hĂ©riter.

Hygiénisation monospécifique

Pourquoi a-t-il fallu hygiĂ©niser ? Qu’est ce qui justifie cette sĂ©paration de la vie collective avec les bisons et autres vivants ?

RĂ©ponse : selon les ranchers il y a deux types d’ĂȘtres : ceux qui sont capables de produire et ceux qui en sont incapables. Nous ranchers, sommes capables de produire, de produire de la valeur Ă©conomique et face Ă  nous il y a des ĂȘtres qui ne savent pas faire : les black feet et les loups. Ils savent uniquement prĂ©dater. Les loups sont prĂ©dateurs des bisons. Ils dĂ©truisent de la valeur.

C’est ce discours qui justifiera la prise de terre et l’éradication des peuples indiens.

On prend du recul et on fait de l’écologie fonctionnelle.

Il y a du soleil qui arrive dans un prairie. La photosynthĂšse capture l’energie solaire et produit de la matiĂšre vivante sous forme de graminĂ©e. Un animal arrive, il broute. Le bison est l’invention d’un symbiose d’un organisme unicellulaire bactĂ©rie qui peuple son rumen. Ce sont les bactĂ©ries qui mangent le vĂ©gĂ©tal et qui nous nourrissent. Les mammifĂšres sont incapables de manger des vĂ©gĂ©taux sans ces bactĂ©ries.

L’arnaque des ranchers :

soleil → graminĂ© —→ bison = pas produire ou prĂ©dater ou dĂ©truire

soleil → graminĂ© —→ bƓuf = produire

Or, ce discours va se diffuser jusqu’à nous. Aujourd’hui, dans les chambres d’agriculture, on parle de production. Produire de la viande, produire des vĂ©gĂ©taux, produire du bois.

Qu’est ce que ça veut dire produire ?

Les humains blancs capitalistes seraient capables de produire de la valeur. La figure du cow-boy performe le rĂŽle du producteur. Le reste du monde : ne fait que dĂ©truire.

La mĂȘme histoire est racontĂ©e partout : pendant 300.000 ans on Ă©tait des chasseurs cueilleurs et au nĂ©olithique nous avons pris le contrĂŽle de notre propre destin. Et on rĂ©sume ça en disant : nous sommes passĂ©s de la prĂ©dation Ă  la production : bouquin cĂ©lĂ©bre “Man makes himself” de Gordon Childe.

Le sens du mot production par Descola

Un individu humain bien individualisĂ© va projeter sa matĂ©rialitĂ©/intĂ©rioritĂ©/individualitĂ© sur une matiĂšre passive pour lui donner forme pour en ĂȘtre totalement responsable, se l’approprier et l’intĂ©grer Ă  un systĂšme d’échange et de valeur.

Or, exemple du grain de blĂ© : est-ce qu’un agriculteur a projetĂ© son individualitĂ© sur le grain de blĂ© ? Non rien du tout de ça ! Le blĂ© a suivi son propre parcours millĂ©naire. Les grains sont tous diffĂ©rents.

Ce sont des expressions des propositions spontanées du vivant. Le paysan sélectionne mais il ne produit pla.

C’est parce que vous dites que vous produisez, parce que vous crĂ©er ce mythe qu’il est possible de le faire rentrer dans l’espace marchand. Les jivaros, selon leurs termes “accompagnent la genĂšse du manioc” mais “ne prosuise pas”.

Vous ne pouvez pas vous appropriez quelque chose que vous n’avez pas produit.

Dans la brevetabilitĂ© du vivant, faire varier un gĂȘne sur des millions qui ont Ă©voluĂ©s pendant des milliers d’annĂ©es et dire c’est Ă  moi. Il s’agit d’occulter et de dĂ©valuer ce que fait le vivant, son agentivitĂ© et surĂ©valuer ce que fait l’humain. Ça gĂ©nĂšre un mythe qui se transforme en Ă©conomie politique.

Exemple de la Joconde : « mettre un point en haut Ă  droite du tableau, et dire, ça y est le tableau est Ă  moi Â».

DeuxiĂšme consĂ©quence du mythe de la production :

C’est vous qui produisez vous ne devez rien au milieu. Il n’y pas de rĂ©ciprocitĂ© de restitution.

Chez les black feet, le territoire est la terre nourriciĂšre donc le milieu est donateur, vous ĂȘtes donc embarquĂ© dans ce mĂȘme monde. NĂ©gation de ce qu’on reçoit du milieu donateur : non non c’est nous qui l’avons produit.

Quel est l’espace de relations au vivant lorsqu’on sabote le mythe de la production ?

On sabote le 1er point, on arrĂȘte de dĂ©valuer les agentivitĂ©s et d’un coup on est embarquĂ© dans des interdĂ©pendances constitutives. Ex : les pollinisateurs.

Moi je n’ai pas de problùme avec l’exploitation, j’ai un problùme avec la production.

Mais alors comment on nomme ce qu’on fait ?

On s’intĂ©resse aux propriĂ©tĂ©s conceptuelles du mot. On pourrait utiliser les mots Accueillir/ cultiver/ collaborer/recueillir/Ă©lever. Mais il fait avant tout saboter le concept de production. Abolir la production permet d’abolir l’appropriation des dynamiques du vivant.

Pourquoi on garde alors le terme « exploitation Â» ? Car il ne faut pas angĂ©liser les relations au vivant. Quand on fait de la paysannerie, on crĂ©e des dĂ©sĂ©squilibres. Pas de rĂ©ciprocitĂ© totale, cela reste Ă  l’avantage du paysan. Pas de relation strictement symĂ©trique. On favorise des formes de vie au dĂ©triment d’autres, pas de drame moral lĂ -dedans. Pas de scrupules Ă  utiliser le mot « exploitation Â» (pas au sens marxien). La permaculture n’est pas un pur partenariat Ă©galitaire.

On pense alors la rĂ©ciprocitĂ© obligatoire avec le milieu. C’est un chantier immense. Donner quelque chose Ă  une forĂȘt qui vous donne du bois, c’est quoi ? C’est cette exploration qui me fascine. Attention Ă  ne pas le refermer avec une thĂ©orie unifiĂ©.

On peut alors affirmer que PERSONNE N’A JAMAIS RIEN PRODUIT.

Nous captons de l’énergie, des dynamiques du vivant.

Le maraĂźchage, la permaculture, l’agroforesterie, c’est ne pas produire de maniĂšre moins impactante. Mais c’est reconnaĂźtre :

  • l’agentivitĂ© du vivant
  • la rĂ©ciprocitĂ©
  • le fait que la valeur de vie circule entre espĂšces et pas seulement entre nous.

Souvent les paysan/nes sont dĂ©jĂ  au-delĂ  de la production ou mĂȘme illes n’ont jamais Ă©tĂ© dedans.Tout est lĂ  mais occultĂ© par le discours dominant. Il faut les faire monter dans la lumiĂšre. Ces Ă©vidences sont dans les traditions paysannes et il faut les faire pousser.

Question du public : “Tu parles d’égards mais oĂč est la limite de ces Ă©gards dans l’élevage quand on tue des animaux alors que ce n’est pas nĂ©cessaire ?”

RĂ©ponse de Baptiste : Je ne suis pas vegan ni antispĂ©ciste. Je mange trĂšs peu de viande et je pense que le vĂ©gĂ©tarinisme est trĂšs pertinent mais je ne pense pas que ce soit un crime de manger des animaux.

Quels sont les Ă©gards ajustĂ©s liĂ©s Ă  l’élevage ? Moi, je ne peux pas rĂ©pondre.

Si on sort des deux extrĂȘmes – entre traiter le vivant comme de la merde ou le traiter comme une personne morale, le sanctuariser – il y a un espace de discorde, il faut un dĂ©bat dĂ©mocratique. Il faut mettre en place une enquĂȘte collective pour voit quels sont les Ă©gards que l’on a.

L’anti-spĂ©cisme n’existe pas si sa dĂ©finition est la lutte contre la discrimination liĂ©e Ă  une espĂšce. Il y a 10 millions d’espĂšces dans la biosphĂšre. Pour les animaux sentients, les vertĂ©brĂ©s supĂ©rieurs, ça fait 500 000 espĂšces. Il y a donc 9 500 000 espĂšces sortis du registre du traitement moral avec cet anti-spĂ©cisme. C’est plutĂŽt du pato-centrisme.

Autre intervention du public par un dĂ©tour par le marxisme qui permettrait d’avoir un prisme sur la lutte des classes alors que le discours philosophique de Baptiste dĂ©politiserait la question de la production. L’aboutissement de cette pensĂ©e devrait pointer les alliĂ©s, les ennemis, … L’enquĂȘte exploratoire des Ă©gards ajustĂ©s n’est pas encore aboutie.

On peut tenter de donner une rĂ©ponse, par exemple un ennemi commun : la PAC & ses subventions perverses aux cumulards. Un collectif franco-allemand « pour une autre PAC Â» rĂ©flĂ©chit Ă  ses questions.

Le concept de la foresterie non-violente vient d’Aldo LĂ©opold

Sur la mort, Baptiste affirme, non sans malice, « je n’ai pas de problĂšme avec la mort, enfin celle des autres Â». Il n’y a pas d’égards absolutisĂ©s pour un individu « arbre Â» par exemple. Il n’y a pas de non-violence dans les Ă©gards ajustĂ©s, ni de sacralisation de l’individualitĂ©. Les personnes sont des fins et les reste du monde constituent des moyens, cette opposition binaire est inintĂ©ressante.

Dans le monde paysan, dĂšs lors qu’on desserre l’étau Ă©conomique, on peut prendre au sĂ©rieux qu’il existe des variantes alternatives de la rĂ©alitĂ©, d’autres relations au vivant peuvent alors exister.

Dans les luttes territoriales, on refuse l’amĂ©nagement marchand, le rapport productif au territoire du monde, ça rĂ©soud pas la lutte des classes mais ça permet de dessiner des alliances entre paysans, naturalistes, ruraux, abeilles, bocage et ça dĂ©signait aussi des ennemis : biotope, le conseil dĂ©partemental, Vinci


La soirĂ©e continue avec le spectacle de la compagnie “Les arracheurs de dents” : Ni Gueux ni maĂźtres”, puis une sĂ©rie de concerts.


Article publié le 29 AoĂ»t 2020 sur Expansive.info