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Juillet 2017, le bal des puissants fait étape en Allemagne. Hambourg accueille le G20. Pour être bien sûr qu’aucun petit four ne sera volé par un des nombreux « gueux », un comité d’accueil de 30.000 policiers. Le 7 juillet de cette année-là, c’est l’affrontement. De nombreux actes de violences policières, des interpellations qui accouchent – trois plus tard – à un procès pour l’exemple : 5 militants jugés. Parmi eux, Loïc Schneider, militant anti-nucléaire particulièrement engagé contre le projet de site d’enfouissement de déchets radioactifs de Bure. Avant les délibérations, le 9 juillet dernier, on invite les 5 accusés à prendre la parole. Pendant 20 minutes Loïc s’exprimera.
Nous reproduisons ci-dessous le texte intégral de sa déclaration (texte pris sur le site
A contretemps)

Ainsi, me menace-t-on de quatre ans et neuf mois de prison ferme avec mandat de dépôt. Dont trois années correspondent à des choses que je ne suis pas accusé d’avoir personnellement faites mais dont je suis rendu complice.

La plupart des gens ne sont pas fans du G20. Aucune manifestation pro-G20 n’a d’ailleurs eu lieu à Hambourg, sauf peut-être celle des 30 000 policiers qui ont décidé d’interdire toute circulation si vous n’êtes pas une voiture de police ou un véhicule de luxe transportant les participants au sommet.

En postant sur Youtube une Compile des violences policières du G20 de Hambourg de 15 minutes, j’ai vu, dans mes recherches, qu’Olaf Scholz, ancien maire de Hambourg, avait déclaré : « Ceux qui ont commis des actes de violence, ce ne sont ni les policiers, ni les organisateurs du sommet du G20 ». Puisqu’il suffit d’affirmer un mensonge pour qu’il devienne la vérité, sachez que je n’étais pas au G20 de Hambourg.

Je crois que ce procès irait beaucoup plus vite si l’accusation se limitait à ce que chaque individu est accusé d’avoir personnellement fait. Ces nouvelles notions de complicités et de « co-auteurs » qui permettent d’accuser de l’ensemble des choses qui se passent dans une manifestation sont des abus du pouvoir judiciaire. Une des revendications des révoltés de Hong Kong est « le retrait du terme “émeutiers” pour qualifier les manifestants car cette formulation permet des arrestations beaucoup plus nombreuses pour des motifs minimes ». La Chine était présente à Hambourg. Ce long procès est basé sur une même criminalisation des manifestations ainsi que l’utilisation de la reconnaissance faciale. C’est à se demander si la « mainmise de Pékin » sur Hong Kong n’aurait pas déposé quelques doigts sur Hambourg.

Lors d’une manifestation, on n’a jamais accusé un policier d’une violence qu’un autre policier aurait réalisée. D’ailleurs, on n’accuse quasiment jamais de policier tout court. Il existe des réglementations sur l’usage de la force, mais lorsque la police ne respecte pas sa propre déontologie, aucun procès. Et je m’abaisse là sur le terrain des conditions purement légalistes. Car que l’on me matraque au crâne ou dans les règles de l’art de l’usage considéré comme légitime de la force, mon sentiment de révolte reste le même. Mon indignation ne s’arrête pas à l’appréciation anatomique de la violence subie.

Max Stirner écrivait : « Aux mains de l’individu la force s’appelle crime, aux mains de l’État, la force s’appelle droit ». Je crois que lorsqu’un usage de la force s’exprime, il doit être questionné dans chaque situation, et ne surtout pas devenir une normalité, un droit immuable.

Dans la situation du G20 de Hambourg, était-il légitime d’utiliser la force afin de défendre ce sommet ? Que serait-il passé s’il n’y avait eu aucun policier pour protéger le sommet du G20 ? Voici mon point de vue.

Si le G20 de Hambourg s’était tenu sans police, les personnes venues pour manifester contre ce sommet se seraient rendues à l’endroit où se tenait la réunion. Il n’y aurait pas eu d’affrontements car il n’y aurait pas eu de police. On aurait vu se confirmer ce vieux dicton de manifestation : « Pas de police, pas de problème. » Chaque structure urbaine symbolisant le capitalisme aurait été occupée. Les banques seraient devenues des lieux de trocs et de dons sans argent. Les panneaux publicitaires auraient été supprimés, libérant du temps de cerveau disponible. Lors de ce contre-sommet, on se serait divisé en plusieurs petites assemblées ou groupes. Comme des personnes de tous les continents étaient venues à Hambourg pour protester, une richesse abondante aurait émergée par les échanges et la diversité des avis. On se serait demandé quoi faire des dirigeants du G20 officiel. Certains auraient voulu les enfermer en prison mais un groupe de discussion « Abolition des institutions policières et carcérales » s’y serait opposé. Une personne aurait reproché à ces utopistes d’un monde sans police ni prison de vouloir le chaos. Quelqu’un lui aurait répondu : « En prison, la majorité des gens viennent des classes les plus pauvres, très peu viennent des classes moyennes et encore moins des classes les plus riches. Cela démontre que le fait de se retrouver en prison ne résulte pas d’un choix individuel, mais des conditions sociales et matérielles d’existence. Les solutions qui sont imaginées et expérimentées varient, mais elles ont toutes en commun l’idée d’agir pour réduire les violences et les souffrances dans la société, sans avoir besoin de faire intervenir la police. Ces solutions s’attaquent aux causes : en luttant contre la pauvreté, le mal-logement, l’exclusion sociale, et le racisme. »

La première prise de conscience aurait ensuite été de réaliser que l’ensemble des personnes qui venaient des différentes nations ne voulaient pas de l’armement atomique, qu’un même désir de paix émergeait des cœurs des différents peuples. Face à la multitude des problèmes que génère la centralisation du pouvoir, on aurait commencé à aller vers la nécessité de relocaliser et de s’auto-organiser en libres associations. Lorsque Trump se serait avancé après avoir attendu son tour de parole, on aurait remarqué qu’on avait complètement oublié de faire attention aux différents dirigeants du G20 officiel. On aurait alors acté un rapide texte intitulé « Abolition des dirigeants et tyrans », dont l’idée aurait été que chacun devienne son propre maître, sans obéir ni se soumettre devant une quelconque autorité. Le texte se serait conclu sur cette citation d’Anselme Bellegarrigue : « Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Eh bien ! Vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande. »

Il se serait alors passé quelque chose d’incroyable. Comme on aurait cessé de leur accorder une importance particulière, ces chefs d’État – que plus personne ne regardait comme tel – se seraient transformés. Ils auraient perdu ce pouvoir qu’on leur avait jusqu’à présent donné.

On n’aurait même plus reconnu Trump. Ce dernier aurait vu les traits autoritaires de son visage s’apaiser et serait devenu un poète. Méditant sur la frontière mexicaine, il aurait regardé en face l’histoire peu glorieuse de l’appropriation des terres du Mexique par les États-Unis. Dans une chanson « Des murs de mon cœur aux murs des frontières », qu’il aurait écrite, il appellerait à détruire le mur et rendre les terres au Mexique. Il aurait également redonné des grands territoires aux dernières communautés amérindiennes en s’excusant pour les projets de pipelines qu’il serait lui-même allé saboter après le G20. Comme il aurait laissé son avion luxueux à des groupes de musique afin qu’ils organisent des concerts à prix libre à l’intérieur, il aurait réalisé la traversée de l’Atlantique sur un grand voilier. Le voyage se serait fait au gré du vent. À son arrivée, sa voix serait devenue douce.

Macron aurait construit sa cabane dans les bois du Wendland, à une centaine de kilomètres de Hambourg. Inspiré par ce territoire qui a lutté contre un projet d’enfouissement de déchets nucléaires, il aurait décidé de ne plus voir les militants de Bure comme des malfaiteurs. Toute sa vie, il avait côtoyé le milieu des affaires, suivi les lobbies. Fatigué de jouer la comédie, ce contre-sommet du G20 l’aurait soulagé du poids du pouvoir. N’étant plus président de la France, il se serait laissé définir par le regard de l’écureuil. L’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’aurait pas eu lieu. Les zadistes avaient, en luttant sur le terrain, réussi à sauvegarder une zone humide du bétonnage d’un aéroport. La notion de propriété n’aurait plus eu de signification pour Macron quand il aurait appris que Vinci – cette multinationale qui vit au crochet de la société – voulait qu’on lui paye le prix de l’aéroport non-construit. L’argumentation qu’il avait préparée afin de légitimer l’expulsion n’aurait plus eu aucun sens à ses yeux. En effet, pourquoi mettre en avant qu’il s’agit de profiteurs qui ne payent pas d’impôts ? Il aurait su désormais qu’un seul riche qui pratique l’évasion fiscale est un parasite dix mille fois plus dangereux que ces quelques centaines de personnes bâtissant une utopie nouvelle qui tend vers l’autogestion. Les différents lieux de vies des Gilets Jaunes, rentrant en fédération, l’aurait aussi profondément touché. Aucun n’aurait été éborgné. Aucun n’aurait perdu de mains. Aucun n’aurait été tué. Aucun ne serait allé en prison.

La politique n’aurait plus été confinée dans le parlement. Le parlement serait d’ailleurs devenu un lieu où se dérouleraient des évènements artistiques allant des concerts aux pièces de théâtre. Chaque semaine, des conférences s’y seraient tenues avec des survivants d’autres cultures et d’autres sociétés que la nôtre s’est autorisée à éradiquer afin d’apporter le progrès. Il y aurait aussi des témoignages de vie non-civilisationnelle, des micro-sociétés qui savaient prendre soin des forêts sauvages. On aurait alors décidé de quitter la civilisation industrielle capitaliste qui progressait vers l’extinction de toutes les espèces, y compris la nôtre. Il serait devenu évident pour tout le monde que ce n’était pas cool de dominer l’ensemble de la planète et d’imposer notre modèle économique destructeur. On aurait acté que la liberté d’un individu dépend de la liberté des autres individus. Qu’une société vertueuse, c’est celle qui laisse la possibilité à des millions d’autres d’exister. Sans dominer, prendre toute la place, tout contrôler et exterminer. Les personnes auraient alors repris du pouvoir sur leur vie et commencé à agir localement. Macron aurait cessé de parler. Il se déguiserait afin de ne pas être reconnu et écouterait. De manipulateur des masses, il serait devenu contemplateur d’individus.

Le président Xi Jinping, après avoir lu L’Évolution, la Révolution et l’Idéal anarchique d’Elisée Reclus, aurait ouvert les immenses prisons en libérant les Ouïghours et toutes les minorités auparavant oppressées. Il aurait abandonné la reconnaissance faciale. Il n’y aurait pas eu de répression des manifestations à Hong Kong. Cette dernière, comme toutes les villes de Chine et du monde, serait devenue autonome et autogérée, voyant naître plusieurs petits quartiers se fédérant ou non par libre association.

Erdogan, comme tous les chefs d’état, aurait perdu son pouvoir, laissant de fait à la communauté kurde sa propre auto-détermination. Il n’y aurait pas eu d’assaut contre le Rojava. Et l’idéal de municipalisme libertaire de l’écrivain Murray Bookchin continuerait d’embraser les esprits dans la région et au-delà.

La Russie n’aurait pas torturé des anarchistes.

L’Allemagne aurait arrêté de vendre des armes.

L’Arabie-Saoudite aurait arrêté de bombarder le Yémen.

L’Angleterre, les USA, la Russie, la Chine et la France qui sont les cinq plus gros trafiquants d’armes, auraient arrêté d’en produire et d’en vendre.

Et tant d’autres merveilleuses choses que j’oublie ou ne peut pas imaginer, car il faut laisser aux situations révolutionnaires le soin de faire naître les utopies. Reconnaître que la personne que l’on est aujourd’hui est moins bonne que celle qui se lèvera demain. Et ainsi, quittant l’orgueil conservateur, marcher pas à pas sur le chemin de la perfection, sans jamais s’arrêter.

L’immense majorité des concitoyens, par le paiement des taxes, participe au développement des usines d’armement ainsi qu’à l’existence de la police et de l’armée. Des armes de guerre, des policiers qui mutilent, des soldats qui tuent. Pourquoi construire des armes, pourquoi les vendre, pour qui ? La France fournit des armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, pays engagés dans le conflit au Yémen. Avec plus de 230 000 morts, ce conflit est qualifié de « pire catastrophe humanitaire au monde » par l’ONU. Sans vouloir faire de hiérarchisation des souffrances, je crois que l’ONU se trompe. Il y a une catastrophe humanitaire plus grave qui se déroule au Congo RDC depuis des décennies avec le trafic d’armement et l’exploitation des minerais. Ces vingt dernières années, on y estime un génocide de 6 à 10 millions de personnes. Selon Amnesty International, 40 000 enfants travaillent plus de dix heures par jour pour extraire le cobalt qui est utilisé dans les entreprises comme Microsoft, Apple ou Samsung. Ces multinationales devraient être accusées de complicité de génocide. Il y a plus de preuves que dans ce procès.

Voici une citation du livre Pédagogie et révolution, de Grégory Chambat : « Le but du “Musée du travail” est d’exposer aux yeux de tous l’histoire et l’organisation du travail, de l’extraction des matières premières à la vente des produits finis, avec chiffres de production, prix de revient et valeur de la plus-value tirée de l’exploitation du travail à l’appui. Le résultat ne ferait aucun doute : “Ces muettes leçon ne seront-elles pas plus éloquentes que les vaines clameurs révolutionnaires à quoi s’essoufflent les orateurs d’estaminet ? […] Qu’on se représente l’effet d’une pareil leçon de choses, l’intensité d’agitation, l’extraordinaire crise que déterminerait en même temps chez tous les travailleurs, la conviction que le mal social est partout le même.” »

Le problème des grands mouvements politiques est qu’il y a toujours cette réflexion d’atteindre le plus de monde, de faire masse. Les personnes commencent par réfléchir au niveau stratégique avant d’écouter leur cœur. Leurs paroles sont creuses et ne font plus vibrer personne. Il faut parler aux individus, pas aux masses. La masse n’existe pas, elle ne doit pas exister. Je suis inquiet de voir la politique écologiste institutionnelle gagner du terrain en faisant toujours plus de compromis, proposant des transitions énergétiques qui ne sont rien d’autre que du capitalisme vert. Intéressons-nous à l’origine de chaque objet, sa construction, dans quelles conditions. Les panneaux solaires sont construits par l’exploitation des ressources et des êtres humains en Afrique. L’assemblage passe par la Chine et d’autres usines asiatiques aux conditions déplorables. Ce sont en plus des matériaux polluants et la construction – car c’est un business – est victime de l’obsolescence programmée imposée par notre système économique. Les mêmes problématiques entourent les batteries électriques et les éoliennes industrielles. Le documentaire Planet of the Humans, bien qu’il puisse être critiquable, permet de creuser ce sujet trop souvent ignoré.

Il ne peut pas y avoir d’écologie avec le capitalisme.

Il ne peut pas y avoir de réforme du capitalisme.

Nous pouvons décider de bâtir dès maintenant des multitudes d’utopies sur les ruines du système économique à l’agonie. Il faut être efficace et donc entraver la course folle avec nos corps et nos actes.

Ayons un impact là où des projets destructeurs s’établissent, là où des multinationales détruisent des forêts, là où des projets nucléaires compromettent les générations futures pour des millénaires, là où les puissants de ce monde se regroupent. La radicalité de nos actions doit être à la hauteur du désastre.

Pour terminer : toute personne se repliant dans un univers spirituel afin de se réconforter, se rassurer, participe à laisser se faire la destruction de la « création ». Une destruction orchestrée par notre civilisation industrielle capitaliste. Une civilisation comme il en a existé et il peut en exister des millions (ainsi que d’autres formes de société non-civilisationnelle.) Nous sommes actuellement dans la pire, car elle compromet la possibilité pour toutes les autres et pour elle-même d’exister. Imaginons un instant qu’il existerait effectivement un « dieu », que ce dieu nous aurait mis sur Terre et non directement au paradis afin de nous laisser le choix de le suivre ou pas. La première des missions – quelle que soit votre croyance – serait de se battre pour que perdure cette liberté, cette création.

Je suis heureux, parce que j’ai pu dire ce que j’avais sur le cœur sans me restreindre à cause de la peur de la peine ou des conseils stratégiques de mes avocats. Je suis fier d’avoir participé aux manifestations contre le G20, sommet où se sont regroupés les plus grands trafiquants d’armes du monde. Rien n’est encore perdu, chaque instant est à sauver.

Deux citations pour conclure. L’une est d’Henri David Thoreau : « Ainsi, tout malheur n’est qu’un tremplin vers le bonheur. » Et l’autre, de Nelson Mandela, a propos de la prison : « Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de la haine, des préjugés et de l’étroitesse d’esprit. »

Merci.

Loïc SCHNEIDER
Hambourg, le 9 juillet 2020.

Vendredi 10 juillet 2020, Loïc Schneider s’est vu condamner par le tribunal régional de Hambourg à une peine de trois ans de prison, la plus lourde peine. Pourquoi ? Lire son témoignage sur Reporterre.
Liberté pour Loïc ! Liberté pour toutes et tous !


Article publié le 11 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr