Juillet 11, 2022
Par Lundi matin
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Qui rĂ©coltera le ‘Spargel’ allemand ?

En mai 2021, un groupe de parlementaires et de chefs d’entreprise ukrainiens publiait une lettre ouverte : « The Time to Stop Nord Stream 2 is Now Â» [« Il est temps d’arrĂȘter Nord Stream 2 Â», ndT] [1]. Leur dĂ©claration explicitait les menaces qui pĂšsent sur l’existence de l’Ukraine du fait de l’instrumentalisation de l’énergie Ă  des fins stratĂ©giques. L’intervention militaire russe entrait dans sa huitiĂšme annĂ©e. L’invasion en cours avait dĂ©butĂ© avec l’annexion de la CrimĂ©e en 2014, s’était poursuivie par des manƓuvres militaires dans le Donbass. MalgrĂ© de nombreuses preuves de la prĂ©sence russe et de ses crimes de guerre, comme le Vol 17 de Malaysia Airlines abattu au-dessus de l’Ukraine orientale, la FĂ©dĂ©ration de Russie n’a jamais eu Ă  rĂ©pondre de ses actes. La lettre ouverte se voulait une rĂ©ponse directe Ă  la dĂ©cision de l’administration Biden de lever les sanctions imposĂ©es par le CongrĂšs Ă  l’encontre de la sociĂ©tĂ© Nord Stream AG, enregistrĂ©e en Suisse et filiale de l’entreprise publique russe Gazprom, et de son PDG, Matthias Warnig, ancien officier de la Stasi et proche de Vladimir Poutine. À ce moment-lĂ , Nord Stream 2 Ă©tait achevĂ© Ă  95 % et la Russie ne cessait de renforcer ses troupes le long de la frontiĂšre ukrainienne. Le message de la lettre Ă©tait clair : son statut de pays de transit pour le gaz russe vers les pays europĂ©ens Ă©tait pour l’Ukraine sa seule garantie de sĂ©curitĂ©. DĂšs lors que la Russie ne dĂ©pendrait plus de ces infrastructures, il n’y aurait plus aucun moyen d’arrĂȘter l’escalade des tentatives coloniales incessantes de la Russie visant la destruction intĂ©grale de l’Ukraine.

Écrivant ce texte en avril 2022, je pars de l’idĂ©e que mes lecteurs savent que c’est exactement ce qui s’est passĂ©. S’ils ont eu le courage de ne pas dĂ©tourner les yeux, ils ont Ă©tĂ© tĂ©moins, sur les Ă©crans de leurs gadgets, de l’intensitĂ© et de l’ampleur de la destruction. J’écris ce texte en tant que sujet et tĂ©moin immĂ©diat de cette guerre. Cette rĂ©alitĂ© rend l’élaboration de thĂ©ories physiquement difficile, un travail pourtant plus que jamais nĂ©cessaire. Lorsque dans une semaine j’enverrai cet article Ă  l’éditeur, l’invasion Ă  grande Ă©chelle de l’Ukraine aura dĂ©butĂ© depuis deux mois. D’ici Ă  ce que vous lisiez ces lignes [premiĂšre publication sur e-flux le 20 mai 2022, ndT], un an ce sera Ă©coulĂ© depuis que des hauts responsables ukrainiens ont mis en garde contre le dĂ©sastre en cours. La liste des atrocitĂ©s commises Ă  l’encontre du peuple ukrainien – exĂ©cutions de masse, viols collectifs, utilisation d’armes prohibĂ©es, dĂ©portations forcĂ©es et Ă©limination de villes comme Mariupol avec leur population – ne cesse de s’allonger. Le cri de dĂ©tresse croissant des Ukrainiens adresse aux membres de l’OTAN et autres prĂ©tendus garants du droit international et de la paix une question urgente : oĂč sont les lignes rouges ? Pendant ce temps, le paiement des factures alimente la guerre : la dĂ©pendance au pĂ©trole et au gaz russes demeure une prioritĂ©, les voix de soutien sont fortes en rhĂ©torique mais lentes Ă  agir, et plusieurs dirigeants europĂ©ens suggĂšrent dans leurs dĂ©clarations qu’il est dans le plus grand intĂ©rĂȘt de l’Ouest que « le conflit Â» ne s’étende pas au-delĂ  du territoire ukrainien.

Dans ce texte, l’Ukraine en tant que territoire est au cƓur de mon argumentation. Je me concentrerai principalement sur la terre, le sol, les Ă©lĂ©ments vivants et non-vivants qui s’y trouvent constituĂ©s comme ressources inhumaines. Je veux aussi commencer en attirant l’attention sur un moment spĂ©cifique, Ă  la fin du mois de fĂ©vrier 2022, de frustration mĂ©diatique. Une semaine aprĂšs le dĂ©but de l’invasion russe, les sphĂšres publiques des pays occidentaux se sont habillĂ©es de jaune et de bleu ; et les rĂ©fugiĂ©s ukrainiens ont Ă©tĂ© reçus avec humanitĂ© aux frontiĂšres. En comparaison avec la façon dont les rĂ©fugiĂ©s du Moyen-Orient et d’Afrique ont Ă©tĂ© traitĂ©s Ă  ces mĂȘmes frontiĂšres, et Ă  travers le monde depuis longtemps, une telle rĂ©ponse fut prĂ©sentĂ©e sous l’angle du racisme endĂ©mique. Les prĂ©jugĂ©s bien connus portant sur qui est « civilisĂ© Â» et qui ne l’est pas [2] ont renforcĂ© le pouvoir explicatif de cette interprĂ©tation : si les Ukrainiens, blancs d’apparence, reçoivent pareil soutien, la raison probable en est qu’ils sont catĂ©gorisĂ©s comme blancs.

J’étais Ă  ce moment-lĂ  et durant les semaines qui suivirent sous un mĂȘme toit avec toute ma famille, dans le centre de l’Ukraine. Nous avons Ă©tĂ© rĂ©duits Ă  endurer les sirĂšnes incessantes, les attaques de missiles, la menace imminente d’un second Tchernobyl, la menace d’une attaque nuclĂ©aire, et bien d’autres rĂ©alitĂ©s qui ont partiellement suspendu ou annulĂ© entiĂšrement nos vies et notre avenir. MalgrĂ© une solidaritĂ© internationale retentissante, l’accueil de rĂ©fugiĂ©s, et l’envoi d’aide humanitaire, d’argent et d’armement, aucune mesure majeure n’était prise pour soutenir la dĂ©fense ukrainienne. Nous nous sommes retrouvĂ©s dans une situation Ă©quivoque : on nous offrait de recevoir le statut de rĂ©fugiĂ©, tout en nous refusant le traitement accordĂ© Ă  toute personne appartenant au prĂ©tendu premier monde placĂ© sous la protection de l’OTAN.

La catĂ©gorie de race, en effet, a sa place dans ce scĂ©nario, mais d’une maniĂšre compliquĂ©e et rarement explicitĂ©e : un groupe d’EuropĂ©ens majoritairement blancs y est subsumĂ© dans le processus de fabrication d’une race et d’une classe subalternes de sujets inhumains. Les EuropĂ©ens de l’Ouest n’ont jamais considĂ©rĂ© les EuropĂ©ens de l’Est comme suffisamment humains ; ils sont une simple ressource, pouvant ĂȘtre utilisĂ©e dans une vaste gamme de services. Alors que les rĂ©glementations Covid limitaient la circulation des personnes, certains travailleurs d’Europe de l’Est furent nĂ©anmoins autorisĂ©s Ă  franchir la frontiĂšre de l’UE pour rĂ©colter les Spargel (asperges blanches) allemandes [3]. Durant des dĂ©cennies, les EuropĂ©ens de l’Ouest ont assignĂ©s les EuropĂ©ens de l’Est Ă  ĂȘtre les corps d’une main-d’Ɠuvre bon marchĂ© – des corps Ă  prostituer ; des corps faits pour endurer la pollution des industries occidentales externalisĂ©es ; des corps qui portent les vĂȘtements de seconde main provenant de l’UE et conduisent de vieilles voitures qui ne sont plus considĂ©rĂ©es Ă  l’Ouest comme assez sĂ»res ou assez Ă©cologiques. Les EuropĂ©ens de l’Est forment la zone tampon, le site de production, ils sont « en dĂ©veloppement Â», n’ont pas de voix sur la scĂšne politique. S’ils doivent ĂȘtre aidĂ©s c’est parce qu’ils forment une strate infĂ©rieure dont l’existence est nĂ©cessaire au service d’une strate supĂ©rieure. Ainsi, la raison du soutien sans prĂ©cĂ©dent de l’Ouest, du moins tant qu’il s’agit d’envoyer des armes et d’accepter certains rĂ©fugiĂ©s, n’est pas seulement que la plupart des Ukrainiens sont perçus comme blancs, mais le fait qu’ils sont, eux aussi, identifiĂ©s Ă  la catĂ©gorie de l’inhumain.

L’Ukraine a Ă©tĂ© faite territoire par la double colonisation de l’Europe occidentale et de l’Empire russe, une position qui s’est encore renforcĂ©e durant l’ùre soviĂ©tique. Dans ce texte, je me focalise sur les aspects matĂ©riels du regard colonial complexe auquel l’Ukraine a Ă©tĂ© assujettie : premiĂšrement via le processus de « ressourcification Â» qui considĂšre l’Ukraine – son territoire, ses ressources naturelles et sa population – comme un espace opĂ©rationnel, un lieu rĂ©duit aux transactions matĂ©rielles qui s’y exercent. DeuxiĂšmement, dans la maniĂšre dont ce regard se manifeste lorsque le territoire est jugĂ© vidĂ© de ses ressources, qu’il n’est plus utile – ou lorsqu’il est menacĂ© dans son existence mĂȘme, comme c’est le cas aujourd’hui.

Le grenier à blé

La ressourcification dĂ©signe un ensemble de processus sociaux par lesquels l’élaboration de ressources est « constitutive de et est constituĂ©e dans des arrangements de matĂ©riaux, de technologies, de discours et de pratiques dĂ©ployĂ©s par diffĂ©rents types d’acteurs Â» [4]. L’image populaire de l’Ukraine comme « grenier Ă  blĂ© Â» de l’Europe est un bon exemple d’un imaginaire sociotechnique permettant l’élaboration d’une ressource. Produit de l’hybridation des modernitĂ©s europĂ©enne et soviĂ©tique – chacune d’entre elles ayant, Ă  sa maniĂšre, cartographiĂ© et imagĂ© les territoires de l’Ukraine d’aujourd’hui – l’image du grenier Ă  blĂ© a Ă©voluĂ© Ă  travers les processus parallĂšles de la prospection gĂ©ologique et de l’imagination du territoire. C’est l’image d’une terre noire infiniment fertile et riche en minĂ©raux, qui pourrait facilement nourrir le monde entier, une ressource inĂ©puisable offerte inconditionnellement par la nature. L’inclusion tacite et automatique des territoires, de leurs sols, de leurs gisements minĂ©raux et de leurs populations dans les transactions matĂ©rielles entre puissances coloniales, a contribuĂ© Ă  l’émergence de rĂ©gimes de pouvoir matĂ©riel qui, s’étant rĂ©inventĂ©s constamment, prĂ©valent Ă  ce jour.

L’image de l’Ukraine comme grenier de l’Europe actualise des processus cartographiques dĂ©jĂ  actifs durant la Renaissance, ainsi qu’au fil des siĂšcles suivants marquĂ©s par des cataclysmes prolongĂ©s, des famines et des bouleversements sociaux. Lorsque les grands producteurs cĂ©rĂ©aliers de l’époque – la GrĂšce, la Thrace et l’Égypte – rĂ©orientĂšrent leur production vers l’Empire ottoman, Ă  un moment oĂč les terres du Nouveau Monde n’avaient pas encore Ă©tĂ© « dĂ©couvertes Â», les « pĂ©riphĂ©ries de l’Europe Â» passĂšrent au premier plan de la chaĂźne d’approvisionnement alimentaire [5]. Leur premiĂšre mention en tant que terres fertiles remonte Ă  1517, lorsque l’historien et chroniqueur polonais Maciej Miechowita, dans son TraitĂ© des deux Sarmates, dĂ©crivit la terre de l’actuelle Ukraine comme « la plus fertile d’Europe et [bĂ©nĂ©ficiant] d’un climat tempĂ©rĂ© Â». Le traitĂ©, populaire parmi les humanistes, Ă©veilla l’intĂ©rĂȘt pour ce que l’on appelle aujourd’hui l’Europe de l’Est, jusqu’alors considĂ©rĂ©e comme un territoire barbare [6]. Les assertions hyperboliques de Miechowita furent par la suite rĂ©futĂ©es plus d’une fois (les sols d’Europe occidentale ont de meilleurs rendements dans des conditions favorables), mais cette image des territoires de la future Ukraine, image d’un sol fertile et de champs florissants, n’en fut pas moins identifiĂ©e avec la terre elle-mĂȘme. La tradition nationale-romantique europĂ©enne renforça cette identification, notamment Ă  travers les Ă©crits du philosophe Johann Gottfried Herder qui, Ă  la fin du 18e siĂšcle, Ă©voque l’abondance des paysages ukrainiens. Et cette image fut largement reproduite durant l’ùre soviĂ©tique : Ă  l’exception des annĂ©es postrĂ©volutionnaires et de l’entre-deux-guerres, au cours desquelles les structures socio-Ă©conomiques de la paysannerie furent dĂ©truites ou rĂ©organisĂ©es, la RĂ©publique socialiste soviĂ©tique d’Ukraine fut soumise Ă  un rĂ©gime d’exportations forcĂ©es de sa production cĂ©rĂ©aliĂšre. ParallĂšlement, toute forme de rĂ©sistance fut Ă©crasĂ©e par une rĂ©pression politique vaste et meurtriĂšre, et par la terreur, en particulier lors de l’Holodomor (une famine contrĂŽlĂ©e qui, en 1932-33, tua des millions de personnes) et via d’importants dĂ©placements forcĂ©s de population.

Dans la logique de la cartographie europĂ©enne, comme dans celle de la Russie impĂ©riale, les territoires de l’actuelle Ukraine sont dĂ©finis comme pĂ©riphĂ©rie. Cela s’exprime non seulement en termes gĂ©ographiques (par rapport aux grands centres de l’Europe et de l’Empire russe), mais aussi culturels : les Ukrainiens ne sont pas considĂ©rĂ©s comme les sujets contemporains des processus civilisationnels en cours, mais comme une ressource. De nombreuses Ă©tudes postcoloniales ont montrĂ© comment la division gĂ©ographique entre un centre, lieu du progrĂšs, et ses pĂ©riphĂ©ries, lĂ©gitime la division cartĂ©sienne de l’esprit (pouvoir dĂ©cisionnel) et du corps (matiĂšre passive). Une telle division reproduit le trope infantilisant de la culture occidentale selon lequel le monde est divisĂ© en pays dĂ©veloppĂ©s et pays en voie de dĂ©veloppement, les seconds Ă©tant condamnĂ©s Ă  toujours essayer de rattraper les premiers, tant sur le plan Ă©conomique que culturel. Je retiendrai cette fabrication de l’Ukraine comme territoire passif et sans sujet, tout en souhaitant dĂ©passer l’opposition binaire sujet/Autre au sens postcolonial. La ressourcification comme cadre interprĂ©tatif permet en effet de saisir comment le territoire de l’Ukraine et ses habitants sont imaginĂ©s comme des composantes de l’échange matĂ©riel. La notion de territoire-ressource justifie une organisation spatiale qui rend possible une violence lente et des dĂ©gĂąts environnementaux via la catĂ©gorie de l’inhumain : un processus qui assimile la population humaine et la vie en gĂ©nĂ©ral Ă  des matĂ©riaux – gĂ©ologiques, agricoles ou autres – dotĂ©s de propriĂ©tĂ©s matĂ©rielles utilisables.

Au 19e siĂšcle, alors que la gĂ©ologie se dĂ©veloppe dans les pays impĂ©rialistes, la prospection gĂ©ologique dĂ©bute dans les rĂ©gions du sud-est de l’Ukraine. S’ensuivent notamment des processus d’industrialisation Ă  grande Ă©chelle, principalement sous l’impulsion des investissements europĂ©ens et russes, dans la phase initiale de la « fiĂšvre de l’acier Â». À partir de 1900, un « climat d’investissement favorable Â» permet l’exploitation intensive du charbon et du minerai de fer, ainsi que l’expansion des industries mĂ©tallurgiques et chimiques connexes, de la construction mĂ©canique, et le dĂ©veloppement de l’agro-industrie dans la rĂ©gion [7]. Ainsi fut amorcĂ© l’épuisement gĂ©ologique de l’Ukraine, accompagnĂ© d’une rĂ©organisation constante de sa population. Au fil du temps, les relations de pouvoir et de propriĂ©tĂ© changĂšrent, la monarchie cĂ©da la place aux promesses du communisme, puis Ă  l’oligarchie. Mais quelle qu’ait Ă©tĂ© la force dirigeante, l’attitude envers le territoire et sa population comme ressource inĂ©puisable est restĂ©e constante. Écrit dans les annĂ©es 1940, le roman Sans terre de V. Domontovych commente avec justesse l’incomplĂ©tude idĂ©ologique et le changement de slogans politiques constants qui avaient lieu parallĂšlement aux processus matĂ©riels de transformation et d’épuisement du paysage :

Il ne reste aucune trace de l’ancienne steppe. D’innombrables rangĂ©es parallĂšles de voies ferrĂ©es ont pris possession de cet espace sans fin, un parc ferroviaire s’étendant sur des dizaines de kilomĂštres. Il n’y a plus aucune trace de terre fertile : la surface, imbibĂ©e de pĂ©trole, par endroits noire et brillante, est recouverte d’une fine couche de charbon, de scories, de dĂ©bris et de crasse. Le fer, la fonte, le charbon, le coke, le ciment et la brique ont transformĂ© la steppe en un cimetiĂšre noir. [8]

S’intĂ©ressant Ă  l’étroite imbrication des discours de l’humanisme et de la gĂ©ologie, Kathryn Yusoff, spĂ©cialiste de la gĂ©ographie de l’inhumain, attire l’attention sur la maniĂšre dont la gĂ©ologie coloniale (je dirais mĂȘme impĂ©riale) crĂ©e des rĂ©gimes de pouvoir matĂ©riel. En particulier, elle note comment la « nomenclature gĂ©ologique Â» ou le « langage gĂ©ologique Â» codifie des catĂ©gories telles celles de l’inhumain, de la propriĂ©tĂ©, de la valeur et de la possession, comme des catĂ©gories Ă  mĂȘme de mouvoir le territoire, les relations et la chair [9]. Une forme de gouvernance biopolitique se constitue ici autour de la ligne de dĂ©marcation entre l’humain et l’inhumain, la vie et la non-vie, le pouvoir d’agir et l’inertie. Le caractĂšre « donnĂ© Â» de la gĂ©ologie en tant que description neutre du monde est inscrit dans le concept de « propriĂ©tĂ© Â» (entendu comme ensemble des relations d’acquisition ou d’appropriation de la terre et des ressources, mais signifiant aussi les caractĂ©ristiques des minĂ©raux, de la terre ou de tout autre objet) et positionne historiquement la gĂ©ologie comme une zone transactionnelle dans laquelle la terre et les populations se meuvent comme des marchandises – « dotĂ©es de propriĂ©tĂ©s Â», explique Yusoff, « mais sans volontĂ© subjective ni pouvoir d’agir Â». Elle ajoute que « la fabrication des sujets comme matiĂšre inhumaine, et non comme personnes, facilita l’intĂ©gration du fait historique de l’extraction de la personnalitĂ© qualifiant la gĂ©ologie Ă  ses dĂ©buts Â» [10].

Yusoff souligne en outre que le dĂ©veloppement d’un tel langage, y compris la fabrication de la catĂ©gorie subjective de l’inhumain, crĂ©e d’une part des dĂ©formations historiques, et d’autre part rend impossibles certains dĂ©veloppements de la vie subjective, en particulier des suites d’influences coloniales. Il s’agit d’un point important pour rĂ©flĂ©chir Ă  la maniĂšre dont l’imaginaire sociotechnique de l’Ukraine comme ressource est profondĂ©ment ancrĂ© dans les arrangements matĂ©riels contemporains et les formes de pouvoir qui en dĂ©coulent. AprĂšs la dissolution de l’Union soviĂ©tique en 1991, l’image sĂ©culaire de l’Ukraine comme « grenier Ă  blĂ© de l’Europe Â» a ainsi Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e dans de multiples narrations, allant des rĂ©cits de l’identitĂ© nationale et du capitalisme de copinage jusqu’à ceux du dĂ©veloppement nĂ©olibĂ©ral, d’oĂč l’image a Ă©tĂ© reprise et adoptĂ©e par des entrepreneurs, politiciens et experts ukrainiens des secteurs agricole et Ă©conomique, au service du dĂ©veloppement de plans d’investissement et de l’élaboration de la « marque nationale Â» [11]. Le premier manuel post-soviĂ©tique d’histoire de l’Ukraine commence lĂ  encore par dĂ©crire les avantages gĂ©ographiques du paysage ukrainien : ces territoires fertiles baignĂ©s par le soleil et irriguĂ©s par les riviĂšres attirent les nomades, les colons et les colonisateurs. Le rĂ©cit national de l’État ukrainien actuel raconte comment le dĂ©veloppement « naturel Â» du pays aurait Ă©tĂ© interrompu par une succession d’interventions coloniales, dont celle de l’URSS, dont il aurait fallu se libĂ©rer afin que l’Ukraine puisse poursuivre son cours historique. Ce rĂ©cit, qui prĂ©suppose une fois de plus une Ukraine infantilisĂ©e devant rattraper l’Europe, escamote la modernitĂ© de l’Union soviĂ©tique, dont l’imaginaire politique a incarnĂ© les fantasmes les plus radicaux de la pensĂ©e europĂ©enne du dĂ©but du 20e siĂšcle. Avec l’indĂ©pendance de l’Ukraine en 1991, qui, outre des rĂ©amĂ©nagements idĂ©ologiques, a entraĂźnĂ© la rĂ©organisation de l’économie et la rĂ©invention de la propriĂ©tĂ© privĂ©e et des relations de marchĂ©, le postulat de la richesse naturelle s’est trouvĂ© intĂ©grĂ© Ă  la naturalisation des relations capitalistes — faisant de la terre d’Ukraine, de sa composition gĂ©ologique, de son potentiel agraire et de sa population, des marchandises.

Atlantis

La guerre russe contre l’Ukraine est indissociable de la vision impĂ©rialiste (et donc coloniale) de l’Ukraine comme territoire-ressource : un espace de transactions, d’échanges matĂ©riels, de rapports d’extraction et d’épuisement. Et le problĂšme – je dirais mĂȘme la tragĂ©die, Ă©tant donnĂ© les circonstances – est qu’il y a deux puissances coloniales en jeu ; et lĂ  oĂč l’une tue activement, l’autre exploite jusqu’à la derniĂšre miette avant de laisser mourir et le peuple et la terre. Toutes deux considĂšrent l’Ukraine comme un pays sans sujet, sans voix, comme un pur territoire. Leur regard colonial apparaĂźt dans leur façon d’envisager l’Ukraine : pour l’Occident, l’Ukraine n’est pas tout Ă  fait l’Europe, c’est une Europe de seconde zone dont la fonction est sujette Ă  dĂ©bat. La Russie, pour sa part, ne peut envisager l’Ukraine qu’en la rĂ©fĂ©rant Ă  elle-mĂȘme, allant jusqu’à l’appeler « l’anti-Russie Â», sans jamais la considĂ©rer comme un sujet autonome. Tout au long de son histoire, l’Ukraine en tant que territoire a Ă©tĂ© façonnĂ©e par ces deux colonialismes. Il y a la longue histoire de l’expansionnisme europĂ©en qui, par le biais de processus cartographiques, n’a cessĂ© de dessiner des pĂ©riphĂ©ries ; il y a les sous-produits de ces processus, comme l’Empire russe, qui a absorbĂ© les idĂ©es occidentales et en a poussĂ© Ă  l’extrĂȘme certaines des plus radicales, ou les a perverties de maniĂšre schizophrĂ©nique ; et il y a l’ùre soviĂ©tique qui, malgrĂ© ses slogans politiques avancĂ©s et thĂ©oriquement transgressifs, s’est avĂ©rĂ©e catastrophique sur le plan environnemental. C’est prĂ©cisĂ©ment cette combinaison de colonialismes qui a conduit au capitalisme hybride europĂ©en-post-soviĂ©tique d’aujourd’hui, lequel permet aux pays dĂ©veloppĂ©s, soucieux d’écologie, de poursuivre les processus extractivistes « ailleurs Â». Et la tragĂ©die se poursuit. Dans cette position il ne restait Ă  l’Ukraine qu’une seule option sĂ»re, celle d’ĂȘtre un pays de transit pour le gaz russe destinĂ© Ă  l’Europe : se soumettre Ă  une puissance coloniale afin d’éviter une attaque physique de l’autre. S’identifier Ă  la catĂ©gorie de territoire-ressource Ă  laquelle on l’avait assignĂ©e, telle fut donc la maniĂšre dont l’Ukraine chercha Ă  se protĂ©ger de cette menace existentielle. Et cette « option sĂ»re Â» fut rĂ©duite Ă  nĂ©ant.

MotivĂ©e par des avantages Ă©conomiques, la dĂ©pendance accrue de l’Europe Ă  l’égard du pĂ©trole et du gaz russes se trouve aujourd’hui mĂȘlĂ©e aux prĂ©occupations environnementales du continent — des prĂ©occupations gĂ©nĂ©ralement avancĂ©es mais qui souffrent d’un manque de critique. Ainsi, malgrĂ© l’orientation rhĂ©torique de l’UE vers une rĂ©solution de la crise environnementale, les avantages matĂ©riels de l’exploitation miniĂšre dans des pays aux gouvernements corrompus ou autoritaires prĂ©valent, et le silence qui entoure ces processus rend impossible la prise en compte de la question climatique au niveau de l’action politique concrĂšte [12]. Cela rend Ă©galement impossible l’ouverture d’un dĂ©bat sur le rĂŽle des anciens pays soviĂ©tiques dans les processus de ressourcification. ParallĂšlement, s’il existe un discours bien Ă©tabli sur la race dans le contexte colonial occidental, rien de tel concernant ce blanc-pas-tout-Ă -fait-blanc qui qualifie la rĂ©alitĂ© de l’Europe de l’Est. Et je le rĂ©pĂšte ici : c’est au moment de la transaction matĂ©rielle que l’inhumain est produit.

J’aimerais Ă  prĂ©sent revenir lĂ  oĂč j’ai commencĂ© : l’Allemagne. Comment se fait-il que l’Allemagne n’ait pas annulĂ© le projet Nord Stream 2 bien avant l’invasion en cours ? AprĂšs tout, il Ă©tait clair depuis un certain temps que la Russie voulait lancer une guerre Ă  grande Ă©chelle contre l’Ukraine. Je ne m’étendrai pas sur l’histoire des relations Stasi-KGB qui se reflĂšte dans le climat politique allemand actuel. Je n’aborderai pas non plus la rhĂ©torique verte, ni la peur de l’énergie nuclĂ©aire en Allemagne dont l’origine remonte Ă  l’idĂ©ologie de la guerre froide. C’est l’imaginaire politique allemand que j’examinerai plutĂŽt, lequel a longtemps considĂ©rĂ© les Ukrainiens comme appartenant Ă  une classe subalterne de sujets semi-racialisĂ©s.

Dans une brillante confĂ©rence en 2017, Timothy Snyder a fait observer que la colonisation de l’Europe de l’Est par l’Allemagne nazie fut avant tout dirigĂ©e sur l’Ukraine. Hitler visait Ă  s’emparer des ressources naturelles et humaines du pays, jurant de traiter ses habitants « comme des Afrikaners ou comme des NĂšgres Â» [13]. Il donne l’exemple de JĂŒrgen Stroop, un commandant de la police allemande qui fut le fer de lance de la rĂ©pression du soulĂšvement du ghetto de Varsovie. Lorsqu’on lui demanda pourquoi l’Allemagne Ă©tait prĂȘte Ă  de telles tueries de masse en Europe de l’Est, Stroop rĂ©pondit : « Die ukrainische Kornkammer Â» – le grenier Ă  blĂ© ukrainien, le lait et le miel ukrainiens. Snyder note en outre que l’idĂ©ologie nazie, qui dĂ©peignait les Ukrainiens comme des sous-hommes, a entraĂźnĂ© la mort de quelque 3,5 millions de civils en Ukraine soviĂ©tique, assassinĂ©s par les politiques d’extermination allemandes entre 1941 et 1945. En outre, 3,5 millions de soldats ukrainiens sont morts en combattant sous la banniĂšre de l’ArmĂ©e rouge ou des consĂ©quences indirectes de la guerre. Il est important de le noter : l’Ukraine a perdu plus de citoyens dans la lutte contre le fascisme allemand que tout autre pays alliĂ©, Russie comprise [14]. D’aprĂšs Snyder, l’Allemagne n’a jamais assumĂ© la responsabilitĂ© de son projet colonial en Ukraine, et n’en a jamais reconnu les consĂ©quences. Pour se soustraire Ă  cette histoire gĂȘnante, il est souvent jugĂ© prĂ©fĂ©rable dans l’Allemagne d’aujourd’hui de renforcer la propagande russe, qui prĂ©sente les Russes comme les principaux hĂ©ros de la Seconde Guerre mondiale et les Ukrainiens comme des collaborateurs des nazis.

L’annexion de la CrimĂ©e par la Russie en 2014 – ainsi que d’autres violations du droit international – ont Ă©tĂ© largement ignorĂ©es par l’Occident, et par l’Allemagne en particulier. L’Allemagne qui Ă©tait encore il y a peu l’un des principaux fournisseurs d’armes de la Russie, et Ă©tait sur le point de devenir le premier destinataire du gaz acheminĂ© par Nord Stream 2. Depuis 2014, la rhĂ©torique allemande concernant l’Ukraine est devenue de plus en plus ouvertement intĂ©ressĂ©e. InterrogĂ©e il y a quelques annĂ©es sur les craintes ukrainiennes d’une invasion russe, l’ambassadrice allemande Ă  Kyiv, Anka Feldhusen, rĂ©pondit que le gouvernement allemand respectait certes la lutte de l’Ukraine pour l’autodĂ©termination, mais que les liens Ă©conomiques de l’Allemagne avec la Russie restaient primordiaux. Lorsqu’il a finalement Ă©tĂ© reconnu que l’achĂšvement du gazoduc constituerait une menace sĂ©rieuse pour l’Ukraine, Mme Feldhusen changea de discours. Dans des interviews plus rĂ©centes, elle a suggĂ©rĂ© que l’Ukraine pourrait faire beaucoup mieux que servir de pays de transit pour le gaz russe ; il ne tenait qu’à elle, par exemple, de devenir un hub pour le dĂ©veloppement des Ă©nergies alternatives. Dans l’un et l’autre scĂ©nario, l’Ukraine continue d’ĂȘtre imaginĂ©e comme le territoire idĂ©al des externalisations industrielles europĂ©ennes. De fait, l’Allemagne a lancĂ© en 2018 un projet conjoint avec l’Ukraine visant Ă  installer des fermes solaires Ă  Tchernobyl. Le discours Ă©tait le suivant : ces terres, au lieu d’ĂȘtre gaspillĂ©es, pourraient ĂȘtre rĂ©affectĂ©es — quoiqu’empoisonnĂ©es par les radiations nuclĂ©aires elles pourraient encore ĂȘtre mises Ă  profit, puisqu’en Ukraine le soleil est une ressource « illimitĂ©e Â».

Voici ma derniĂšre provocation : comment est-il possible que l’Allemagne, cĂ©lĂšbre pour son pragmatisme, n’ait pas anticipĂ© le risque de perdre un projet de grande envergure aussi coĂ»teux que Nord Stream 2 ? S’attendait-elle Ă  ce que l’Ukraine tombe facilement, que sa mort en tant qu’entitĂ© politique soit rapidement digĂ©rĂ©e, que les pertes humaines soient Ă  peine calculĂ©es ? Je l’ignore, et je ne vais pas spĂ©culer. J’ignore aussi ce qu’il restera de l’Ukraine au moment oĂč ce texte sera publiĂ©. Je propose de mettre de cĂŽtĂ© la question de savoir si l’Ukraine tombera ou si elle vaincra, pour rĂ©flĂ©chir plutĂŽt Ă  quel genre de vie sera possible, ici, aprĂšs. Nos villes sont en ruines, nos champs sont minĂ©s, notre eau empoisonnĂ©e. Du mĂ©tal tombe du ciel, et explose, explose. Notre air est saturĂ© de la fumĂ©e des dĂ©pĂŽts de pĂ©trole incendiĂ©s. Quand tout sera terminĂ©, ce territoire sera-t-il conceptualisĂ© comme Tchernobyl l’a Ă©tĂ© — comme intĂ©gralement dĂ©vastĂ©, de sorte qu’il puisse ĂȘtre Ă  un moment ultĂ©rieur rĂ©utilisĂ© de maniĂšre crĂ©ative, en vue d’un avenir diffĂ©rent, plus vert, plus absurde ?

Ces jours, je pense beaucoup Ă  Atlantis, un film de Valentyn Vasyanovych paru en 2019. L’action se dĂ©roule dans l’est de l’Ukraine quelques annĂ©es aprĂšs la guerre. Il s’y trouve encore des humains mais la terre y est impropre Ă  la vie. Deux scĂšnes en particulier illustrent parfaitement mes thĂšses sur l’Ukraine-comme-territoire et sur la ressourcification. Chacune d’entre elles donne Ă©galement un aperçu sinistre de la lente violence de la vie dans une Ukraine dĂ©chirĂ©e par la guerre. La premiĂšre montre un rassemblement dans une ancienne aciĂ©rie sur le point d’ĂȘtre fermĂ©e « pour reconstruction Â». Nous voyons les silhouettes de centaines d’ouvriers dĂ©sorientĂ©s, en train d’écouter le propriĂ©taire de l’usine leur faire un discours. Il parle anglais avec un accent britannique. Sa tĂȘte massive est projetĂ©e sur un grand Ă©cran derriĂšre le podium, sa silhouette bouffie et sa voix dominent la foule. Sur l’écran sont soudain projetĂ©s des plans de La Symphonie du Donbass de Dziga Vertov, un film de 1931 glorifiant l’industrie. Il faut rendre hommage au passĂ© afin d’affronter l’avenir avec audace, annonce le propriĂ©taire : « Exploitons les nouvelles technologies Â», dit-il aux travailleurs qui seront bientĂŽt au chĂŽmage. Construisons une « Ukraine compĂ©titive – une Ukraine brillante. Â» « CĂ©lĂ©brons ce nouvel avenir. Â» La scĂšne entiĂšre fait rĂ©fĂ©rence Ă  l’histoire de l’industrialisation russo-britannico-soviĂ©tique du Donbass ; un projet colonial qui, nous le voyons, persiste jusqu’à ce que la terre soit complĂštement dĂ©vastĂ©e. Et ce que laissent derriĂšre eux ses principaux bĂ©nĂ©ficiaires, Ă  la maniĂšre d’un cadeau d’adieu : des discours vides.

Dans la seconde scĂšne, le protagoniste – depuis peu vĂ©tĂ©ran et atteint de SSPT – discute avec une femme de l’UE qui se trouve dans le Donbass pour surveiller les niveaux de toxicitĂ© de la terre et de l’eau. Ils sont assis dans une voiture afin de pouvoir parler en privĂ©. Elle lui explique que la terre restera empoisonnĂ©e pendant des siĂšcles. Elle lui propose de lui trouver –à lui seulement, car il lui a sauvĂ© la vie un peu plus tĂŽt – un emploi Ă  l’étranger. Ce serait une bonne idĂ©e, dit-elle, de quitter cet endroit et de commencer une nouvelle vie. Lorsqu’il suggĂšre qu’il pourrait y avoir une solution au problĂšme de l’eau, elle lui dit qu’une telle solution n’est pas rentable. Nous en sommes prĂ©cisĂ©ment lĂ , n’est-ce pas ? La terre et les gens sont indissociables, et tous deux destinĂ©s Ă  mourir ; certains se verront offrir un moyen de quitter le pays, mais la plupart pĂ©riront parce que les sauver dĂ©rangerait trop de choses. IntoxiquĂ©s, leurs voix Ă©touffĂ©es par l’Ouest-plication, ils s’entendront dire : fuyez ! rendez-vous ! soyez humbles !

Postscriptum

Lorsque Kyiv Ă©tait attaquĂ©e en fĂ©vrier, l’artiste Kateryna Lysovenko a Ă©crit dans son journal intime :

La guerre d’une certaine maniĂšre ressemble pour moi Ă  un accouchement : une fois que le processus est lancĂ© tu ne peux plus t’en extraire, tu commences Ă  respirer au rythme du bruit des fusĂ©es et des avions qui s’approchent, qui s’éloignent, et tu ne sais pas si Ă  la fin tu seras en vie, tu respires, et tu sens la chaleur des autres corps, tu vois des ĂȘtres incroyablement calmes Ă  qui tu confies ta vie et celle de tes proches, aveuglĂ©ment. Mais la guerre, contrairement Ă  l’accouchement, n’apportera pas de vie nouvelle, seulement la mort et rien d’autre. Pas de lait, pas d’amour.

*

Je remercie Svitlana Matviyenko, ma principale interlocutrice Ă  travers cette guerre, ainsi que Olexii Kuchanskyi, Oleksiy Radynski, et Johannes Bruder pour les conversations et les intuitions qui m’ont accompagnĂ©e dans mon travail.

Le texte original en anglais a Ă©tĂ© publiĂ© sur e-flux.com en mai 2022 :

https://www.e-flux.com/journal/127/465214/no-milk-no-love/

Traduction française : Mathias Clivaz, juin 2022.

Illustration : Volodymyr Cheppel, Untitled, 2020




Source: Lundi.am