Novembre 15, 2021
Par Lundi matin
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Les pĂȘcheurs font danser les mouches sur le cours de mes eaux, et les enfants sautent mes racines avant d’enjamber les grosses roches de granite. J’aime beaucoup. J’aime aussi la pression des pas sur mon sol, la caresse des mains sur mes arbres, et les crampons qui me grattent la terre pour faire avancer les cycles.

Autant dire que lorsque les lourds sabots me tamponnent, c’est une fĂȘte ! Les chevaux libĂšrent mes troncs Ă©chouĂ©s, les poissons pourront frayer en paix. Et parfois c’est un homme qui travaille avec son chien pour refaire mes chemins au printemps, histoire que les promeneurs n’avancent pas dans des herbes remplies de tiques.

Ces petites attentions, parole de lieu, je m’efforce de les rendre. J’emploie mon Ă©nergie Ă  refaire les gens qui passent en moi. Pour peu qu’ils s’ouvrent assez, je les ressource et les vitalise. J’amplifie leur respiration, j’assouplis les corps, je diffuse les douleurs. J’embaume aussi la tristesse, et dilate les esprits.

C’est vrai que mes passants ne savent pas trĂšs bien oĂč je commence, oĂč j’en finis. Quand ils s’éloignent de moi, ils sentent seulement qu’une chose est passĂ©e en eux. Ils ont suivi mes courbes, empruntĂ© mes profonds vĂȘtements de feuilles, ils aperçoivent qu’une mĂ©tamorphose s’est faite. Ils maturent alors lentement la leçon que voici :

Je ne suis pas un divertissement. Je ne suis pas une façon de se reposer du travail avant d’y retourner. Je suis une raison de vivre pour des vivants, et une belle occasion pour eux de se convier : on leur avait soufflĂ© ma secrĂšte adresse, ils se font une joie d’aller la porter Ă  d’autres, comme une flamme fragile et chaleureuse.

Remplis d’une gĂ©nĂ©rositĂ© nouvelle, je les vois traverser le pont une derniĂšre fois. Au Triskell qui me sert de virage, certes, un petit regret les prend : ils savent qu’ils atteindront trop vite les routes claires et plates de la citĂ© Ă©tendue. Mais pour se rassurer ils se disent qu’ils ne pourraient rester lĂ , qu’ils ne peuvent que passer, et que si peu de lumiĂšre c’est surement invivable


Ils partent donc, mais d’autres restent. Une poignĂ©e d’habitants a en effet pris racine. En aval des roches granitiques mais bien avant la mer, ils se tiennent dans le cercle de mes cimes, et vivent dans l’humiditĂ© de mes bas-fonds. L’hiver est rude, mais ils goĂ»tent chaque annĂ©e Ă  une lente ascension vers le sens de vivre. Les petits poussent comme des champignons.

Aussi m’honorent-ils tous les jours, et je veille sur eux. Au printemps je fais piailler des volutes d’hirondelles, l’étĂ© je sublime les couleurs des colverts, le bleu des martin-pĂȘcheurs. L’automne c’est tempĂȘte de feuilles et ballets d’écureuils, puis le chant de mes eaux refroidies les berce comme des ours. Je suis un nid, une caverne, et encensĂ© par leurs feux de cheminĂ©es je deviens le plus beau repli du monde.

J’invite alors mes chouettes Ă  les charmer. Et quand ils se sont tous assoupis, je m’en retourne vers la profondeur des chaos de pierre. J’en profite pour faire sentir aux oiseaux qu’ils peuvent vivre leur nuit, rĂ©veiller loutres, liĂšvres et lapins, voire accompagner chemin faisant la ribambelle de blaireaux, renards et vipĂšres. Une mĂ©nagerie s’anime en moi, et c’est mon heure sacrĂ©e :

Les passants ont laissĂ© tant d’eux-mĂȘmes, forces de leurs corps et traces de leurs pensĂ©es, qu’il me faut certes me recomposer. Je rĂȘve donc de toutes mes forces. Quelques neurones indigĂšnes font collecte et, sans patron ni uniforme, rapiĂšcent tous azimuts pour coudre un beau costume Ă  la vie. Je rĂȘve de toutes mes forces et, au petit matin, je sais de nouveau oĂč j’en suis. Et c’est ma joie, ma raison de vivre. Il ne me reste plus qu’à faire quelques gammes sur mes roches, histoire de prĂ©parer la voix de mes eaux pour enchanter de nouveau les vivants.

Aujourd’hui pourtant, je n’y arrive plus. Car aprĂšs un long passage Ă  vide (j’ai ouĂŻ-dire qu’une petite bĂȘte avait confinĂ© leurs mondes), trop de personnes sont venues dĂ©faites. Elles s’empressaient, et je n’arrivais plus Ă  les rĂ©gĂ©nĂ©rer. Je faisais chanter mes eaux, mais elles n’écoutaient plus que leurs tumultes. J’ai mĂȘme peu Ă  peu senti que les gens ne se supportaient plus, et entendu certains hurler qu’il faudrait m’amĂ©nager.

M’amĂ©nager ? Rien que l’idĂ©e m’empĂȘche de dormir. Je sens qu’ils vont commencer par me dĂ©limiter pour savoir oĂč je commence, oĂč j’en finis. Ils vont me cerner, me baliser, me sĂ©curiser. Et puisque ce ne sera jamais assez, ils voudront me piloter. Ils vont confier des missions de service public Ă  des techniciens, comme ils disent, me livrer Ă  un expert qui prĂ©tendra me façonner pour orienter les gens Ă  sa guise
 et Ă  ma place.

Parfois la vision vire au cauchemar. Je vois le prince autoriser et limiter le passage des corps en moi, et mĂȘme construire des ponts idiots pour mes salamandres. Je vois des hommes dĂ©noncer les dĂ©viants, puis construire une maison de la nature pour abriter les gendarmes qui amenderont ceux qui prennent le bout de bois que je leur tends. Je les vois Ă©dicter un absurde laissez-passer pour permettre Ă  certains de fuir chez moi un virus zoonose.

Je sais qu’ils vont remplacer l’histoire profonde de ma sĂ©dimentation par la plate succession de leurs solutions techniques. Qu’ils vont me mettre en chantier, puis monnayer le fait de m’approcher. Au pire je deviendrai site de chasse pour les riches, offre de compensation Ă©cologique clef en main. J’ai eu vent de trop choses pour ne pas savoir qu’on saccage aujourd’hui les lieux au nom de leur prĂ©servation.

Et mes habitants dans tout ça ? Bien sĂ»r ils vont me dĂ©fendre (et je les aiderai, parole de lieu), mais on dira qu’ils s’accrochent Ă  ce qui ne leur appartient pas, et qu’ils sont des jaloux insensibles au dĂ©veloppement du territoire. Et les passants que je soignais ? Je crains que par mĂ©garde ils en viennent Ă  se divertir, et me somment de leur donner du plaisir. Qu’ils banalisent l’expĂ©rience qu’ils faisaient en moi, et ne laissent finalement plus de place Ă  leurs pensĂ©es solennelles, Ă  ces joies profondes que je berçais volontiers.

Quand je les entends dire qu’ils veulent se reconnecter avec la nature, je crains aussi qu’ils se laissent diriger par leur monde numĂ©rique fait de points, de zĂ©ros et de liens surabondants. Je crains qu’ils viennent en touristes vivre un sĂ©jour Ă  leur mesure, et prĂ©tendent me recomposer en liant mes Ă©lĂ©ments au fil d’idĂ©es toutes faites. Ils les appelleront des connaissances, et les devront Ă  des experts souverains.

Ainsi transformĂ©s en mines d’informations, porteurs d’objets nĂ©s des mines creusĂ©es dans d’autres lieux, je crois que mes passants ne seront plus jamais ces donneurs de secrets que j’aimais. Et ils ignoreront en retour l’oiseau qui nichait dans ma nuit avant de piailler sous leur fenĂȘtre, et ils voudront Ă©radiquer les fientes du faucon comme ils ont voulu faire taire le coq. Ils s’efforceront de me faire ressembler Ă  l’idĂ©e qu’ils s’entĂȘtent Ă  avoir, ils feront de moi une image pour ne plus Ă©couter ma parole.

M’amĂ©nager ? Valoriser mon potentiel ? Corriger mes dĂ©sĂ©quilibres ? Mais c’est moi qui me refais ! Seule la forĂȘt fait la forĂȘt, seule la vallĂ©e fait son aval
 Je viens d’un lointain que la science ne peut instruire. J’ai vu les loups, et portĂ© les lĂ©gendes. Je suis un lieu sauvage qui se recompose chaque jour pour offrir aux vivants de quoi s’aimer.

Et s’ils me refont, avec tout leur savant amĂ©nagement du territoire, avec toute leur technique opĂ©ratoire, savent-ils que je pourrais plus me refaire, moi ? Et que je ne pourrais plus les refaire, eux ? Savent-ils que je n’aurais plus de raison de vivre, et qu’au petit matin je ne saurai plus oĂč j’en suis ? Parole de lieu : le chant inouĂŻ de mes eaux s’évanouira comme une larme dans la pluie.




Source: Lundi.am