On la voit préparer son intervention avec minutie. Ployant sous ses dossiers, enchaînant les nuits blanches et s’exerçant aux interrogatoires piégeux avec son assistant, elle fourbit ses arguments, affûte son raisonnement, mémorise une grande quantité d’informations chiffrées. Pourtant, une fois devant son auditoire – exclusivement masculin –, elle se décompose. Elle consulte frénétiquement ses notes, formule des phrases dans sa tête sans jamais les dire, guette les silences de ses interlocuteurs pour s’y engouffrer… Et ne prononcera finalement pas un seul mot.

Cette scène de Pentagon Papers [1] où Meryl Streep doit défendre l’entrée en Bourse du Washington Post devant des investisseurs et des actionnaires et s’avère trop intimidée pour s’exprimer en public, sans conteste la première de ce type dans un film grand public réalisé par un homme, a pour toutes les femmes un amer goût de déjà-vu. À l’école, nous avons mille fois renoncé à lever la main parce que ce que nous voulions dire ne nous paraissait finalement plus si intéressant. À la fac, lors d’une assemblée générale pendant une occupation, nous nous sommes convaincues que quelqu’un – probablement un homme – finirait bien par énoncer ce que nous avions envie de dire. Au travail, pendant une réunion, nous avons désespérément essayé de nous insérer entre deux prises de parole masculines, sans jamais oser les interrompre ni avoir assez de temps pour intervenir.

On le sait, l’accès des femmes à la prise de parole en public est compliqué pour de multiples raisons. Elles se sentent foncièrement moins légitimes, bien sûr, mais sont aussi bien plus fréquemment interrompues par leurs interlocuteurs, et ont plus de difficulté à conserver leur attention [2].

De fait, on pourrait penser que la prise de parole en public n’est aisée pour personne. Qu’à l’évidence, elle demande de l’entraînement. Or, où s’entraîner à prendre la parole, sinon dans le cadre bienveillant et familier du cercle intime ?

Mais c’est là que le bât blesse à nouveau : avec leurs proches aussi, il est difficile pour la plupart des femmes de s’approprier un type de prise de parole (argumentée, longue, construite) et des sujets (professionnels, intellectuels, politiques) qui leur permettraient de se sentir plus confiantes à l’extérieur. Et il s’agit peut-être d’une des racines du problème.

Entre amies femmes, la majorité des conversations concernent l’intimité, qu’on nous éduque tant à considérer en priorité. Échanges certes souvent riches, bénéfiques, profonds, permettant entraide et partage de connaissances, mais aussi engoncés dans ce carcan que nous avons tant de mal à briser, fait d’empathie et de sacrifice, de travail constant visant à se mettre puis à rester en couple, de besoin d’exprimer nos humiliations, nos violences subies.

Avec nos amis hommes (généralement rares, parce que nombre de ces amitiés ont été entachées d’une déception amoureuse sanctionnée par un éloignement), l’intimité tient aussi une place importante. Parce que la plupart des hommes en parlent peu entre eux et se réjouissent de bénéficier de notre expertise, dont nous les faisons même parfois profiter avec une certaine satisfaction – pour une fois, ils nous reconnaissent un savoir…Dans un contexte de séduction potentielle, il peut être également compliqué de se sentir prise au sérieux : combien d’entre nous ont vu une conversation de haute volée s’achever dans une misérable tentative de drague, donnant l’impression désagréable que l’individu concerné n’avait fait mine de participer à la conversation qu’à cette unique fin ?

Pourtant, il n’est pas rare de surprendre une conversation entre amis hommes où s’échange tout ce qui peut faire défaut à la prise de confiance en elles des femmes : des références, une ébauche d’argumentation, des thèses avancées à la hâte, une réflexion échafaudée en commun. Ce n’est sans doute que dans ce tâtonnement, cette recherche, cette expérimentation, au sein du cadre attentionné de nos proches, hommes et femmes, que l’on pourra puiser l’assurance nécessaire pour parler devant un public – certes, de toute évidence à d’autres fins que la défense de l’entrée en Bourse d’un journal…


[1] Ce film réalisé par Steven Spielberg en 2017 revient sur la publication dans le Washington Post, alors dirigé par Katharina Graham, d’extraits des Pentagon Papers, rapport secret du ministère de la Défense étatsunien montrant notamment comment il a volontairement étendu et intensifié la guerre du Viêt Nam alors qu’il la savait perdue.

[2] Nous n’évoquerons pas ici le problème de la langue elle-même, pourtant notoirement sexiste.

Source: http://cqfd-journal.org/Parlons-beaucoup-et-parlons-bien -