La matinée s’annonce difficile. Comme prévu, le dispositif répressif est démentiel. 7 500 forces de l’ordre mobilisées, des barrages, des contrôles, des interpellations, des amendes. La stratégie du pouvoir est simple : empêcher tout regroupement aux alentours des Champs-Élysées, mais pas seulement : son rôle n’est plus de protéger les manifestants, mais bien de leur faire peur en amont pour qu’ils ne viennent pas manifester. Certaines personnes se sont fait contrôler 5 fois en moins d’une heure, d’autres ont écopé d’amendes, pour regroupement non autorisé, alors qu’ils étaient cinq ou six, sans aucun gilet jaune ou matériel de protection ! « On nous contrôle à notre gueule de prolos. » Il faut bien voir là que le simple fait d’une expression collective et prolétaire dans la « plus belle avenue du monde » est réprimé afin d’isoler et d’empêcher les revendications là où elles font sens. Ce sont petit à petit des mesures d’apartheid social qui sont mises en place. À quoi s’attendre quand l’État ne tient que par sa police ? (En fin de journée le bilan légal faisait état de 168 interpellations et 120 GAV.)

La stratégie d’étouffement et d’asphyxie sécuritaire est la même juste à côté, à Madeleine, lieu du premier rassemblement du jour, celui d’une convergence GJ et écolos et altermondialistes pour ouvrir le bal d’une journée épique. Le rassemblement avait été interdit par la préfecture, mais à l’instar de nombreux groupes, ATTAC et Solidaires, ont eu l’audace de maintenir l’appel à se rassembler pour aller en groupe sur les Champs. Évidemment, la police en aura décidé autrement. Après une évacuation de la place, les esprits étaient suffisamment chauffés et joyeux pour partir en sauvage vers Saint-Lazare. Les « Paris debout soulève-toi » retentissaient à nouveau dans les beaux quartiers. Sur le chemin, charges, gazages et dispositif furieux des voltigeurs ultramobiles n’ont pas réussi à empêcher les manifestants de construire des barricades et de se diriger vers les champs.

La matinée sera ainsi faite de nombreux rassemblements improvisés, intuitifs, devenant des manifestations sauvages signant les premières alliances spontanées, prometteuses pour le reste de la journée. En effet, dès l’évacuation de la place de La Madeleine par la police, c’est ensemble que Gilets jaunes, Gilets verts et sans gilets démontrent au pouvoir en place qu’il ne pourra défaire ce qui fait désormais « commun », la lutte, tous ensemble.

À ce stade, il paraissait toujours incertain de pouvoir tenir dans ces quartiers et encore moins possible d’investir les Champs. Et pourtant… à force de détermination, plusieurs petits groupes de GJ ont réussi à franchir tous les barrages menant à l’avenue. Au fil de la matinée, le nombre de manifestants sur place ne cesse de grossir. Pour la plupart sans gilet, comme lors du 14 juillet, ils commencent à se regrouper et à chanter. À plusieurs reprises, les GJ arrivent à investir l’avenue et à couper la circulation. Difficile à compter, on peut tout de même estimer qu’entre 1 000 et 2 000 GJ auront réussi à investir l’avenue, mais il ne faut pas oublier que beaucoup plus de GJ étaient présents autour, invisibilisés par les flics qui n’ont eu de cesse d’essayer d’imposer leur terreur pour les tenir à l’écart. Ces manifestations sauvages, sur des Champs-Élysées bunkérisés, sont un énorme pied de nez au dispositif militarisé et guerrier du pouvoir. Même face au surnombre, face au rouleau compresseur policier, il aura suffi d’un peu de détermination pour atteindre un des objectifs de la journée. Cela devrait inciter à être plus nombreux les prochaines fois… À seulement plus d’un millier de Gilets jaunes, sans gilet, ils ont réussi à faire cela, quel exploit ! Et ressentir à nouveau ce sentiment de puissance collective dont le but est d’accéder à une justice sociale et climatique. Paris tenu !

Malgré les dizaines de milliers de blessés, d’interpelés et de condamnés, il reste encore de très nombreux Gilets jaunes prêts à faire des centaines de kilomètres pour venir sur Paris et risquer des GAV (voire pire) pour pouvoir crier leur colère sur l’avenue la plus inaccessible d’Europe. Macron, Castaner et Lallement peuvent parader, il n’en reste pas moins qu’ils devraient s’inquiéter d’un tel constat. La terreur n’a pas maté la colère d’une partie du peuple. Bien au contraire.

L’autre réussite de ce 21 septembre, c’est la réelle convergence sur la marche pour le climat. Car, assez vite, face à la situation irrespirable des Champs, de nombreux GJ font tourner le mot d’aller au rassemblement de Luxembourg. Avant même le départ de la manif, de nombreuses personnes décident de se placer à l’avant, faisant ainsi renaitre le cortège de tête. Un cortège composé d’environ 2 000 manifestants très divers, mais où les chants GJ étaient massivement repris (par des manifestants avec GJ, avec Kway noir ou sans aucun signe distinctifs). Dans ce cortège, de nombreuses personnes avec des pancartes pour le climat. Beaucoup de jeunes, des familles aussi. On est donc bien loin de l’image d’un vilain black bloc ayant vampirisé la gentille manif climat. Non, toutes les personnes présentes, en tête de cortège ou à l’arrière, sont là pour un monde meilleur, pour un avenir plus juste et pour sauver la planète. Aussi cela fait bien longtemps qu’ils ont acté le fait qu’on ne peut plus attendre, plus se permettre de manifester gentiment derrière des services d’ordre. Et la quasi-totalité a conscience que cela passe par un changement de système économique : aucune multinationale n’est écolo et aucune banque n’est populaire !

Alors oui, certaines des assos organisatrices n’ont pas vu d’un bon œil ces manifestants bigarrés et deter. Ils ont même tenté de laisser partir le cortège de tête devant pour se préserver d’éventuelles charges et gazages. Mais cela n’a pas marché, notamment parce que la violence de la première charge (suite à une vitrine de banque brisée) fut telle que des milliers de manifestants furent contraints de faire marche arrière, mêlant définitivement l’ensemble des personnes présentes !

Si certaines orgas comme Greenpeace ont rapidement communiqué pour appeler leurs militants à sortir au plus vite de la manifestation, car la sécurité n’était plus assurée, les autres ont eu l’intelligence de comprendre qu’il fallait condamner la répression aveugle et disproportionnée de la manif sans tenter de s’en désolidariser. Car si Greenpeace ne le savait pas, cela fait malheureusement plusieurs années que toute manifestation qui remet véritablement le pouvoir en cause est rendue dangereuse par une police qui a carte blanche et s’en prend à tous les manifestants, enfants compris…

Surtout, qu’importe les consignes, la très grande majorité des manifestants était décidée à rester debout et digne, à ne pas céder face à la terreur. Alors après un énorme reflux jusqu’à son point de départ, la manifestation est repartie vaillante ! Toujours joyeuse, avec des familles encore présentes et prêtes à affronter les gaz jusqu’à une certaine dose, mais pas moins déterminée. Alors que la préfecture s’enorgueillissait sur les réseaux sociaux d’avoir calmé les éléments violents, dans sa logique médiatique de cloisonner et de hiérarchiser les luttes, sur le chemin, la réalité était tout autre. Barricades et manifs sauvages semblaient éclore d’un peu partout et ne pas affoler les cortèges massifs.

En fin de journée, des groupes écolos ont réussi leur action secrète de la journée et ont posé une énorme banderole sur un pont parisien : « Macron Polluter of the earth ». Bravo ! Des groupes de manifestants étaient encore présents dans les rues de la capitale. Une manif sauvage à Bercy de plus d’un millier de personnes, plusieurs centaines au cœur du Quartier latin rue Mouffetard, pendant que des groupes de Gilets jaunes préparaient un retour aux Champs. Les gyros allaient dans tous les sens dans Paris. Police débordée ? En tout cas, la convergence en acte leur a fait tourner la tête.

Ultime affront pour le pouvoir : le 21 septembre s’est continué en soirée et dans la nuit, avec une manif non déclarée initiée par les écolos, mais allègrement renforcée par des Gilets jaunes. Et quelques affrontements sur les Champs-Élysées !

Si le pouvoir voulait casser la dynamique jaune et endormir la colère verte, il a surtout réussi à définitivement imbriquer les luttes en criminalisant tout mouvement tentant de près ou de loin de se solidariser avec les Gilets jaunes. On retiendra qu’à seulement quelques centaines, les Gilets jaunes ont réussi à investir les Champs en bravant la terreur imposée par la police et les interdictions politiques et qu’ensuite l’intelligence collective a permis une addition expérimentale entre une marche climat et un cortège de tête. Une question demeure, est-ce que ce mix amènera les écologistes à muter de l’indignation vers la révolte ? Ou se désolidariseront-ils comme la préfecture les y incite ?

Alors c’est sûr, le pouvoir n’a pas tremblé ce 21 septembre. Mais il n’a pas gagné non plus. Et à moyen terme, il a peut-être perdu beaucoup. Car la stratégie du pouvoir conduit de plus en plus d’individus et de structures à adopter des méthodes de luttes plus radicales. Ce gouvernement a réussi à pousser des milliers de Gilets jaunes à enlever leur gilet. Il a réussi à convaincre des citoyens à utiliser les méthodes de black bloc. Il a même poussé des associations bien installées comme Attac et Solidaires à assumer des appels à des rassemblements non déclarés et à rejoindre les Champs !

Car ce n’est pas les citoyens qui définissent le niveau de radicalité et d’illégalité de la lutte, mais le pouvoir par sa façon de réagir à la contestation sociale. Les milliers de personnes qui se rendent en manif non déclarée ou qui se prêtent à des actions de désobéissance ne le font pas par amour pour l’interdit, mais parce qu’ils n’ont pas d’autres choix pour réellement faire changer les choses.

Ce qui s’est joué le 21 septembre pourrait donc s’avérer potentiellement explosif pour le pouvoir et pour ceux qui profitent de cette société injuste. Peut-être bien plus néfaste qu’une banque brisée ou qu’un Fouquet’s cramé.


Article publié le 24 Sep 2019 sur Paris-luttes.info