Dimanche 3 mars, la cabane des Gilets jaunes de la place des Fêtes a été inaugurée, à l’occasion d’un repas convivial dans une ambiance extraordinaire avec des habitants du quartier, des sans abris, des associatifs, …

Mais deux jours plus tard, la mairie a fait détruire la cabane, durant la nuit du 5 au 6 mars.

Paris: la cabane des Gilets jaunes de place des Fêtes a été détruite par la mairie

Révolutions jaunes. De l’Assemblée des assemblées aux cabanes jaunes : la fragmentation accélérée du capitalisme totalitaire

Alors que les Gilets jaunes se remettent à occuper l’espace public, pour un printemps imprévisible et gorgé de tous les espoirs, il se pourrait bien que la milice du capital se retrouve enfin débordée par ce qu’elle ne peut combattre : le refus définitif de vivre la vie d’esclave écocidaire que nous impose l’ordre existant.

Le rapport de force est exceptionnel mais il est encore insuffisant

S’il y a de nombreux freins à la lutte contre la colonisation capitaliste de nos vies, l’un des plus infâmes de notre temps est la surveillance policière généralisée, en particulier sur le web et les téléphones portables, soutenue par un arsenal juridique efficacement liberticide. Des centaines de caméras à Paris, des flics infiltrés, des réseaux sociaux passés au crible…pas forcément pour empêcher d’agir mais bien pour produire des dossiers d’accusation accablants et des peines exemplaires. Combien de camarades nous seront enlevés par la surcriminalisation affolée des manifs sauvages, BNP fissurées, cendriers volants et transpalettes insurrectionnels ? Sans parler des arrestations préventives, du fichage et des interdictions de séjour et de manifestation qui sont autant de ripostes entravantes contre les nôtres. Jusqu’à la « non-violence » elle-même (rebaptisée « pacifisme » par certains Gilets jaunes) qui est aussi réprimée par la milice et les juges… On pense alors qu’il faudrait pouvoir combattre sous les radars. Non pas « lutter autrement », comme on dit parfois pour justifier une absence de risque qui équivaut bien souvent à une absence de portée offensive, mais attaquer où l’ennemi ne nous attend pas et construire où il ne nous atteint pas sans difficulté. Et pas seulement pour le perturber.

Dans une certaine perspective stratégique, les actions de sabotage localisées, tout en produisant une forte pression sur le pouvoir et en donnant de la force aux révoltés, excitent le monstre capitaliste sans pour autant le blesser. Cette réserve est contestée par une partie des anarchistes au motif qu’il ne faut pas attendre de savoir si le sabotage est efficace pour l’employer contre les infrastructures ennemies. Sans écarter l’utilité de ces attaques – notamment pour exercer une pression dissuasive sur la police, comme les représailles sur vitrines et voitures après l’agression de Théo par cette même police en 2017 – la question qui se pose est celle de leur impact, c’est-à-dire de ce qu’elles peuvent infliger de durable. Nous la posons aussi au sujet des actions plus largement pratiquées.

Aussi spectaculaires qu’ils soient, les moyens de lutte revendicatifs, ancrés dans la société industrielle pour certains d’entre eux, ont des limites : ils sont bien connus de nos ennemis et sont inégalement durables, en tout cas dans les rapports de force qu’ils installent (sauf en cas d’occupation organisée et capable de résister longtemps à l’évacuation par la milice, comme la Zad de Notre-Dame-des-Landes jusqu’en 2018). S’ils sont encore puissants pour nous rassembler et nous donner de la force contre les chefs, les grèves et les blocages sont aussi étroitement liés à la réclamation (qui aboutit encore, parfois, avec succès, comme dans le cas des grévistes du Hyatt). Une approche restée prédominante dans le mouvement des Gilets jaunes, bien que nous soyons toujours plus nombreux à réaliser que non, décidément, Macron n’a rien pour nous.

Beaucoup (trop) de Gilets jaunes semblent encore mal informés des enjeux du néolibéralisme et des projets d’une élite, tout à fait consciente des limites de la croissance, de continuer à accroître sa richesse et son pouvoir au détriment d’une majorité pour qui il n’y aura plus de « progrès » sur l’accès au capital. Beaucoup (trop) de Gilets jaunes n’ont donc pas compris que Macron était leur ennemi avant d’être « président de tous les Français ».

Réclamer à son ennemi sans être en moyen de le contraindre est absurde. Ensuite, la réclamation s’adresse à un État vieillissant, parfaitement habitué à la « démocratie », qui a eu le temps de verrouiller les modes de décision et d’application, d’autant plus quand les enjeux sont importants. On remarque bien que ne sont jamais mis en débat l’économie de marché, l’accumulation des pouvoirs et des ressources par une minorité, la facticité de la démocratie, la nécessité écologique de renoncer à la croissance, le démantèlement de la société industrielle, le racisme d’État ou encore l’impunité de la milice.

Enfin, la réclamation est un mode de partage du pouvoir validé par l’ordre dominant pour autant qu’elle lui facilite la tâche. La réclamation confirme la légitimité du pouvoir auquel on réclame. La réclamation enferme les activistes dans des modes d’action que l’État sait bien réprimer. La réclamation fait de l’État le maître du jeu : à lui de gérer le calendrier et la motivation des activistes par des annonces et des silences, des concessions et des répressions. Dans cette théâtralisation de la révolte mise en scène à l’aide des médias, l’effet d’annonce vient comme une conclusion dramatique, qui rend beaucoup moins intéressant le travail citoyen de vérification de l’application de l’annonce, donne un goût de déjà-vu décourageant à l’annulation factuelle ou officielle de la chose annoncée et invisibilise finalement les luttes quotidiennes.

Si nous revenons à des actions revendicatives, inégalement efficaces, c’est peut-être aussi parce que nous sommes encore tout à fait dépendants d’une société industrielle que nous ne gouvernons pas nous-mêmes. Tellement mondialisée qu’elle nous semble impossible à reprendre en main, ne serait-ce que pour subvenir à nos besoins, sans les experts au pouvoir. Que mangeons-nous, comment nous déplaçons-nous, comment payons-nous nos loyers et toutes nos factures ? Ces questions ont tout leur sens dans la guerre contre le capitalisme. Et les réponses ne sont pas simples, a fortiori pour les personnes, sans doute nombreuses, qui n’ont aucune idée claire des moyens de vivre autrement.

Comme les Gilets jaunes sont de moins en moins dupes des perspectives de l’action revendicative pour changer nos vies, il est de plus en plus question de ce qu’on fait si Macron démissionne. Aperçu sur un groupe Facebook : la proposition de faire une assemblée nationale représentative parallèle. Dans les assemblées Gilets jaunes, bien réelles, on essaie de séparer le temps des actions et le temps du débat de fond. Dans tous les cas, la brèche ouverte par le mouvement est plus importante que prévue. On parlait de révolution en décembre, on parle toujours de révolution deux mois plus tard et pourtant ce n’est plus le même sens. La première était une exclamation, la deuxième est un projet imminent. Et quand les zones d’autonomie politique se déploieront un peu partout au printemps, pour durer, ce sera encore un nouveau sens.

Les assemblées rendent possible des révolutions en abondance : dans les rues, les paniers et les assemblées elles-mêmes

Ces lignes ne sont pas qu’un appel à donner vie à des utopies contre les contraintes présentes. En fait, ces contraintes sont déjà repoussées en partie par le mouvement des Gilets jaunes tel qu’il se déploie. La surveillance policière est partiellement déjouée par le rituel du samedi jaune, qui ne nécessite plus d’organisation lourde, facile à pirater ou à encadrer par la milice, pour réunir des dizaines de milliers de rebelles. L’auto-organisation d’espaces politiques a déjà pris corps avec les ronds-points occupés, les maisons du peuple et les assemblées, depuis peu dans les cabanes urbaines, comme à Montreuil et à Paris.

Mais nous pouvons aller plus loin : contre la fragilité dans laquelle nous plonge l’omniprésence policière, contre cette division des tâches piégeuse entre actions revendicatives et élaboration de propositions, contre notre propre dépendance au capital et à ses façons de contrôler nos vies, de l’urbanisme aux réseaux sociaux, nous pouvons organiser notre vie autrement et collectivement dans nos assemblées. À partir des zones d’autonomie qui se dégagent depuis novembre, nous pouvons nous inspirer de tout le travail des camarades sur les Zad ou dans les lieux autogérés anticapitalistes, ou encore des néo-ruraux et des collapsonautes (qui se préparent à l’effondrement de la société industrielle – une vision à la mode qui n’a rien de fondamentalement nouveau et semble s’adresser surtout aux bourgeois occidentaux).

Cela signifie que l’assemblée pourrait devenir un levier décisif de la reprise en main de la vie commune, sans modèle unique : en nous organisant pour les transports ; en aménageant de nouveaux espaces pour offrir un intérieur chauffé gratuit nuit et jour, quasi-inexistant dans les villes françaises modernes, pour accueillir les personnes dans le besoin, les réunions, les ateliers et les fêtes ; en favorisant la transmission de savoirs et de matériel pour réparer, recycler, transformer les « déchets » ainsi que pour créer de nouveaux objets physiques et numériques, pratiques et artistiques ; en développant des chaînes d’approvisionnement alternatives en aliments, en outils, en information (c’est déjà le cas) et peut-être en énergie ; en somme, en accélérant la fragmentation du « monde » que le gouvernement capitaliste des choses s’efforce d’unifier dans une totalité illusoire (que pourtant nos congénères continuent d’intérioriser sous la forme du seul monde possible).

Il s’agirait autant de fragmenter le « monde » que de re-fragmenter nos mondes, contre le risque de reproduire des proto-États, c’est-à-dire qui aspirent déjà à devenir comme l’État, à devenir des institutions poursuivant un intérêt « collectif » devenu celui de l’institution. Et nous ne parlons pas ici d’inventer un « modèle » (« il faut inventer un nouveau modèle » ou « remettons tout cela à plus tard ») de monde fragmentable, mais d’accueillir déjà la fragmentation au cœur de l’agrégation, une tâche encore difficile dans nos assemblées.

Comme si cette voie s’était auto-désignée contre l’unification du « monde » et des groupes politiques – nécessairement forcée et sans issue – nous avons pu la voir empruntée par des collectifs où l’on agrège nos forces pour les augmenter sans renoncer pour autant à la fragmentation : les Black Blocs, Anonymous puis maintenant les Gilets jaunes, tant bien que mal. A la différence notoire de deux premiers, le troisième collectif œuvre à visage découvert avec la volonté de durer. Mais comme les deux premiers, il est à la fois dirigé contre un ordre dominant et ouvert aux revendications les plus variées exprimées sous un même masque et, pour une partie du mouvement, aspire à rester absolument horizontal, sans représentant et focalisé sur la lutte.

Les zones d’autonomie politique ne sont pas un renoncement à combattre ni même le seul choix de « combattre par d’autres moyens ». Déjà, il serait bien illusoire de croire que ces zones n’auront pas besoin d’être défendues. Elles seront surveillées et parfois bloquées et assaillies par la milice. Pire, le pouvoir essaiera de diviser et de récupérer en exploitant le désir de capitalisation du « travail », cette volonté de ne pas le « perdre », de ne pas « avoir travaillé pour rien » – comme à Notre-Dames des-Landes – qui devient une volonté de ne rien faire (qui mette en péril ce capital) et finalement une volonté de reconnaissance.

C’est pourquoi fragmenter ne signifie pas reporter le renversement du pouvoir centralisateur qui, lui, ne nous laissera pas en paix et ne reculera pas devant nos zones d’autonomie. Et, si les zadistes ont à nous apprendre sur ces dernières, le mouvement des Gilets jaune peut apporter aux zones à défendre locales une portée révolutionnaire offensive, à travers des discours et des passages qui se traduisent en luttes omniprésentes à l’extérieur des zones elles-mêmes. Elles peuvent être des appuis à la coordination d’autres groupes, des refuges, espaces d’échange ouverts à toutes et tous et favorisant le tissage de nouveaux liens et de nouvelles solidarités. Il est improbable que ces zones, si elles se développent sur le front ouvert contre l’ordre existant – peut-être n’a-t-il pas été aussi largement ouvert depuis les révolutions du XIXe siècle – ne se réduisent à des communautés sécessionnistes et isolées.

Certains appellent à bloquer massivement l’économie à partir du 16 mars prochain. D’autres parlent du temps nécessaire pour créer des affects autour des zones occupées. Quoi de plus fédérateur, quelle rupture plus profonde, quelle force collective plus grande qu’une insurrection réussie, enfin. Allons découvrir ces vies que nous, les personnes libres, pouvons bâtir ensemble sur les ruines brûlantes des McDo et des H&M, des préfectures et des aéroports, des camions de CRS et des sièges du CAC 40. Nos victoires nourriront nos mondes émancipés, nos œuvres nourriront nos luttes jusqu’à de nouvelles victoires.