Comment ne pas prendre ces propos pour insulte, dédain, vis à vis de millions de citoyens opposés à la réforme des retraites, des milliers de travailleurs en grève depuis quarante cinq jours, dont six journées de manifestations nationales et des centaines d’actions ponctuelles, le tout infantilisé, comparé à une cour d’école dissipée mais à l’échelle d’un peuple, c’est-à-dire avec la correction qui s’impose en termes de mutilations et violences multiples.

Si le long épisode de souffrance des « gilets jaunes » a permis de révéler un certain visage du pouvoir, la présente réplique des responsables gouvernants au mouvement actuel, n’est pas seulement outrageante, elle fait le dangereux pari de la dissuasion par une tactique d’épuisement et d’apeurement.

Ce n’est certes pas la première fois et en d’autres époques, un tel pari fut tenté par les gouvernements avec autant de succès que d’échecs.

Mais aujourd’hui en la circonstance, c’est non seulement faire peu de cas de la détermination et des investissements qu’implique au niveau individuel une telle grève de longue durée mais aussi vouloir effacer l’indélébile couleur d’effraction du mouvement spontané des gilets jaunes qui a précédé.

Tandis qu’on croyait les gilets jaunes essoufflés, ils infusaient dans les couches moyennes de la société et se politisaient au sens noble d’une prise de conscience de leurs responsabilités, de leur puissance de parole pour discuter des affaires de la cité.

Tandis que seuls, cruellement réprimés, ils cherchaient et inventaient les formes démocratiques d’assemblées les mieux adaptées à leur situation, ils allaient participer indirectement à l’approfondissement des interrogations et exigences qu’adressent aujourd’hui les bases militantes, syndicales, à leurs directions.

Avec leurs revendications, les gilets jaunes harcelaient les lieux de décision du pouvoir et ses figures symboliques. En passant de la colère franche contre la hausse des carburants, à l’idée d’un mieux vivre pour un mieux être, ils allaient nourrir le mouvement actuel dans sa remise en question non plus d’une politique mais d’un système économique, financier, de toute une conception marchande du monde et des hommes.

Au regard de la non convergence de ces mouvements (malgré quelques tentatives plus ou moins fructueuses), le pouvoir, fier d’une politique de fragmentation, semble ignorer ce jour le principe de résonance des courages qui dessine les traits du visage de la détermination et fait surgir les expressions rebelles les plus singulières.

Plutôt que subir les leçons des maîtres de la vielle école qui sonnent l’heure de la récré, plutôt que laisser détourner notre attention par les gardiens de raison surveillée qui prétendent distinguer une défaite tête haute, d’une victoire tête basse, concentrons nos regards, inclinons nos sentiments, étendons nos âmes à ces dispositions du cœur qu’implique le courage des manifestants aujourd’hui.

Oui, le courage de résister à la peur de la répression qui s’abat sur les manifestations, dans les tribunaux, dans les conseils disciplinaires. Oui, le courage de faire front par une réflexion lucide, à la brutalité imbécile des discoureurs de plateaux télévisés, les chroniqueurs de tous ces organes qui parasitent la pensée, détournent le langage des luttes, banalisent l’imaginaire. Oui, le courage de tenir coûte que coûte la grève, non plus malgré une fin de mois difficile mais sans salaire du tout en fin de mois, en décembre, en janvier… Oui, le courage de chanter ce que les mots savent dire, de danser ce dont les gestes savent faire offrande : (« on est là pour un monde meilleur, pour le bonheur des travailleurs »), face aux manœuvres de division menées par le pouvoir et ses collaborateurs, ainsi que les tentatives d’éparpillement, de casse de l’esprit de solidarité au profit d’egos de commerce, dévorants. Oui, le courage d’imaginer quotidiennement des présences actives toujours plus nombreuses aux lieux imprévisibles par l’autorité.

Cette force est d’une intelligence forgée aux braises de la création collective, du respect de la personne de chacune, chacun. Elle assume la décision de reconduire la grève jusque dans ses répercussions les plus profondes sur la vie affective, familiale, et tous les sacrifices au jour le jour. Qu’on se le dise, cela ne saurait supporter la caricature de représentation d’une récréation.

Trop de douleurs, trop de brutalités physiques et morales, même si elles sont vaincues par l’espoir ensemble et la beauté du courage humain ! Elles ne pourront souffrir plus longtemps le cynisme voire la cruauté du traitement politique de ce conflit social.

Refuser de considérer (comme ce fut le cas pour les gilets jaunes) l’authentique dimension éthique, esthétique et politique des luttes que nous traversons, relève de la maltraitance contre une partie du peuple, non moins que contre cette autre importante partie qui soutient le combat contre la réforme de la retraite mais plus ouvertement contre le devenir hypothéqué de chaque jour à vivre et contre l’avenir obscur réservé aux nouvelles générations.

Quoiqu’il advienne, le pari des politiques sur le pourrissement, l’épuisement des travailleurs, est erroné. L’opacité maîtrisée de la langue de communication médiatique, la répression augmentée, l’espoir d’une dissipation du soulèvement sous la perspective électorale, ou quelques autres distractions-digressions événementielles, n’auront pas raison de cette lutte. De même que le pouvoir a cru savoir ignorer l’infusion des gilets jaunes, il se pense autorisé à faire fi du courage humain. Cela est d’une dangerosité qu’il ne peut mesurer, tant il est éloigné de toute sensibilité du terrain vrai de la lutte. Ce qu’il prend pour de la colère allant jusqu’à la falsifier en « haine », n’est pas celle qu’il veut entendre. La colère n’est pas de haine mais du ressenti de douleur extrême par l’esprit-chair, lorsqu’on attente à son motif d’être.

Une large part de la population laborieuse qui manifeste aujourd’hui en France et dans le monde, a depuis ses vécus de lourdes peines, grandement rompu avec les promesses d’un libéralisme d’antan qui voulait confondre liberté de conscience et liberté de l’entreprise. Cette rupture s’est radicalisée à mesure que l’entreprise a non seulement creusé le fossé entre les membres de la collectivité, mais entre chacune, chacun et le sens de son existence alors assujettie à l’économie. (Quel sens, comment et pourquoi) ?

Une fois ressentie l’atteinte féroce portée à la recherche d’un autrement vivre et écrire son sens singulier, grâce à un imaginaire d’émotions-expressions, créatrices d’un bien en commun, ce fut non pas le désespoir, non pas la haine pour conjurer le désespoir mais le refus sans frein ni limite de se perdre, de se dissoudre dans une réification irréversible, la même qui fait aussi s’insurger à travers la voix de la terre en péril, toute une part de la jeunesse contemporaine.

Le pari de l’apaisement par dénégation de cette dimension profondément humaine-sociale-collective qui donne tant de beauté au courage de la période…ce pari est tragique. Il pourrait produire des effets déplorables et sans réparation sur multiples plans, politiques, sociaux, affectifs, humains (à courts, moyens et longs termes).

S’il en était ainsi, nous serions confrontés à une situation historique grave dont les jours à venir pourraient s’emparer afin de confirmer plus tard le sens de l’incurie si ordinaire aux politiciens et leurs gouvernements.

L’orgueil où erre l’ombre du pouvoir

Ne tranchera pas le souffle des hautes altitudes humaines

Elles dessinent le gouffre radical entre la nudité des corps de liberté, leur humilité

Et l’accoutrement grotesque des raisonneurs suffisants

Vienne la succession de fraicheurs
Qu’accompagne l’étreinte de nos puits de courage



Philippe Tancelin

Poète-philosophe


Article publié le 20 Jan 2020 sur Lundi.am