Novembre 22, 2020
Par Les mots sont importants
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La nature ayant horreur du vide, et les peuples aux abois Ă©tant poussĂ©s Ă  se contenter de peu, cela devait arriver : la tentative d’OPA de la droite extrĂȘme sur une diaspora bouleversĂ©e, Ă©coeurĂ©e, ulcĂ©rĂ©e Ă  bon droit par l’écrasement des ArmĂ©niens dans le Haut Karabakh, par l’incurie de la « communautĂ© internationale Â», et par le silence des politiques. Et plus prĂ©cisĂ©ment, si je peux donner un avis, par le silence de la gauche et du mouvement anti-impĂ©rialiste â€“ parce que ces forces politiques auraient dĂ» en bonne logique ĂȘtre les premiĂšres Ă  se mobiliser contre la loi du plus fort, du plus brutal, du plus armĂ©, du moins dĂ©mocratique, contre la logique impĂ©rialiste et gĂ©nocidaire des puissances panturquistes, et pour le droit des peuples Ă  disposer d’eux-mĂȘme.

Certaines voix se sont Ă©levĂ©es de toutes parts bien entendu, Ă  gauche comme Ă  droite, et dans le monde universitaire. Mais tellement peu, au regard de la gravitĂ© des faits. Je ne vais pas m’étaler ici, chacun se reconnaĂźtra de toute façon : parmi toutes les organisations de gauche, antiracistes, anti-impĂ©rialistes, parmi tous mes camarades de lutte, avec qui j’ai tellement manifestĂ© depuis des dĂ©cennies, sur tant de sujets, il est sans doute plus rapide de compter celles et ceux qui ont parlĂ© et bougĂ© que celles et ceux qui ont, six semaines durant, maintenu une implacable et complĂšte omerta.

Il y avait donc un boulevard, que diverses forces politiques ou mĂ©dias d’extrĂȘme-droite s’empressent aujourd’hui d’emprunter. Voici par exemple que Michel Onfray se paye son weekend dans le Haut Karabakh, et revient avec son publi-reportage, tel un BHL tendance Bloc Identitaire, sans une seule idĂ©e concrĂšte pour la sĂ©curitĂ© des ArmĂ©niens, mais juste un storytelling prĂ©-Ă©crit depuis des annĂ©es – des annĂ©es durant lesquelles, est-il besoin de le prĂ©ciser, notre homme n’a jamais levĂ© le petit doigt pour la cause armĂ©nienne. Le voici donc, interviewĂ© pendant vingt minutes par une journaliste armĂ©nienne, qui nous ressort tout son agenda politique, tristement connu : augmenter le budget militaire pour dĂ©fendre la France contre « la barbarie musulmane Â», parce que « l’Islam est une barbarie Â» (sic). Sans oublier ses autres dĂ©testations : les gauchistes qui n’aiment pas la nation, les fĂ©ministes, les gays et lesbiennes, les racisĂ©.e.s…

Je n’invente pas, il y a une vidĂ©o qui l’atteste : notre penseur vient de passer plusieurs jours dans le Haut Karabakh, dans des zones dĂ©vastĂ©es par la guerre, mais il trouve le moyen, en vingt minutes d’interview, de nous ressortir ses dadas : les mĂ©chantes fĂ©ministes, les antiracistes, les homosexuels – Â« la France du “j’ai des droits, moi en tant qu’homosexuel, moi en tant que femme, moi en tant que arriĂšre-arriĂšre-arriĂšre-petit-fils de colonisĂ©s, je suis un racialisĂ© donc j’ai le droit d’ĂȘtre raciste” Â», sans oublier les vilaines mĂ©disances de Bernard-Henri LĂ©vy et Jean-François Kahn sur le nationalisme de Michel Onfray…

Vingt minutes de bulletin mondain, donc, de nombrilisme et de boniment fasciste, relevĂ© par quelques flatteries gluantes, sur un air bien connu qui suffit encore Ă  amadouer des ArmĂ©niens, mĂȘme si ça ne devrait plus : ArmĂ©nie, peuple noble, humble et travailleur, avant-garde de la chrĂ©tienté 


Faut-il qu’on ait la dalle, la rage, et un ego bousillĂ©, pour supporter cela ! Pour s’en contenter ! Pour en Ă©prouver mĂȘme (je le lis sur les rĂ©seaux sociaux) de la reconnaissance !

Mon but ici n’est pas d’accabler celles et ceux, dans la diaspora armĂ©nienne, qui manifestent de la gratitude Ă  l’égard de ce nouveau « porte-parole Â» – mĂȘme si malgrĂ© tout, fraternellement, je les interpelle. Je suis bien conscient que beaucoup ne connaissent pas en dĂ©tail la dĂ©rive extrĂȘme-droitiĂšre du personnage. Je suis par ailleurs le premier Ă  reconnaitre et dĂ©plorer l’isolement des ArmĂ©niens, le manque de soutien – j’ai fait ce que j’ai pu pour alerter, sensibiliser, mobiliser, et j’ai pu mesurer un niveau saisissant d’inertie, d’indiffĂ©rence, de dĂ©dain parfois, voire de soupçon, et de surditĂ© volontaire. Je sais bien qu’un peuple qu’on massacre n’a pas besoin de soutiens irrĂ©prochables, mais de soutiens tout court. Je sais qu’il ne peut pas se payer le luxe d’une trop grande exigence : parfois il faut du soutien, beaucoup, de droite, de gauche, pas de problĂšme sur ce point. Sauf que.

Sauf que je parle ici de quelqu’un qui n’est pas un soutien, qui ne l’a jamais Ă©tĂ©, et qui l’est aujourd’hui moins que jamais. Je parle de quelqu’un qui, si on l’écoute bien, n’apporte aucune aide. Je parle de quelqu’un qui saute sur des cadavres pour sa petite cuisine dĂ©goĂ»tante. Il y a une interview de vingt minutes qui le montre. Nous avons affaire Ă  un penseur d’extrĂȘme-droite viriliste qui a depuis plusieurs mois maintenant un projet politique personnel, et qui n’a strictement rien fait, si ce n’est sa pub, la pub de sa cause Ă  lui : sa personne, son agenda politique. Je connais bien les Ă©crits, les prises de position, les collaborateurs, les rĂ©seaux politiques, et les soutiens de cet homme, et il ne fait plus de doute qu’il appartient Ă  l’extrĂȘme droite.

Il suffit de toute façon de regarder l’interview en question, et de se demander ce qui ressort de la prestation. Le public va-t-il en l’entendant se mobiliser davantage pour aider les ArmĂ©niens ? Humanitairement ? Politiquement ? FinanciĂšrement ? Va-t-il lutter contre les ventes d’armes Ă  la Turquie ou Ă  l’AzerbaĂŻdjan ? Pour des poursuites devant le Tribunal pĂ©nal internationnal ? Non, puisque ces perspectives d’action concrĂštes en faveur des ArmĂ©niens ne sont jamais Ă©voquĂ©es par notre soi-disant dĂ©fenseur. Le public est plutĂŽt invitĂ© Ă  gober les gĂ©nĂ©ralitĂ©s « civilisationnelles Â» qui sont assĂ©nĂ©es avec autoritĂ© par le philosophe, Ă  intĂ©grer ses diatribes sur la « barbarie musulmane Â», et comme ledit philosophe les y invite expressĂ©ment, Ă  rĂ©injecter ces « conclusions Â» islamophobes sur une autre scĂšne, Ă©troitement hexagonale. Car le temps du « voyage Â» et de l’empathie est passĂ© – il aura durĂ© quatre jours. Il est temps dĂ©sormais d’instrumentaliser le tort subi par les ArmĂ©niens au profit d’une croisade franco-française, Michel Onfray nous le rĂ©pĂšte Ă  l’envi.

Et nul besoin d’ĂȘtre un grand devin pour l’annoncer : il ne va rien en ressortir qui aide les victimes du crime turc et azĂ©ri. PersĂ©cuter les musulman.e.s de France ne fera aucun bien aux ArmĂ©nien.ne.s d’Artsakh, et aucun mal Ă  Erdogan ou Aliyev, bien au contraire.

« Il a fait le voyage, au moins, lui Â», m’a-t-on objectĂ©. « Il a pris quatre jours pour comprendre Â». « L’avez-vous fait, vous ? Â». Non, bien entendu. Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pas fait ce voyage, comme beaucoup d’autres, armĂ©niens ou non, pourtant prĂ©occupĂ©s, bouleversĂ©s, mobilisĂ©s, pour la bonne raison que je dois aller au turbin pour gagner ma vie, n’étant pas un millionnaire oisif qui peut partir sur le champ oĂč et quand il veut. L’aurais-je fait si j’avais eu les facilitĂ©s matĂ©rielles de ce monsieur ? Oui. « Quatre jours pour comprendre Â» ? Non. Un peu plus, tout de mĂȘme : je prends la chose un peu plus au sĂ©rieux, et les gens aussi. Sous les camĂ©ras comme lui ? Non.

Mais les camĂ©ras ne sont-elles pas utiles, et n’est-il pas louable de mettre sa notoriĂ©tĂ© au service d’une cause ? Soit. Mais alors, si vraiment c’est de « conscience Â» qu’il s’agit, et d’une « cause Â» Ă  « servir Â», et non de carriĂšre, ou d’agenda politique extrĂ©miste, les choses doivent se passer tout autrement. Suivi par des camĂ©ras, en effet, on demande aux gens, sur place : de quoi avez-vous besoin ? Qu’attendez-vous Ă  l’État français ? De la sociĂ©tĂ© française ? Comment peut-on vous soutenir concrĂštement ? Et l’on revient, fort de sa cĂ©lĂ©britĂ©, se faire le porte-voix de ces demandes.

Ce n’est pas du tout cela qu’a fait notre idĂ©ologue. Il le raconte lui-mĂȘme dans l’interview tĂ©lĂ©visĂ©e. Il a simplement demandĂ© : « Validez-vous mon hypothĂšse que c’est un conflit de civilisation ? Â». AprĂšs quoi il s’est empressĂ© d’instrumentaliser la rage (comprĂ©hensible) d’un prĂȘtre, qui vient de subir les assauts azĂ©ris et qui rĂ©pond que ses bourreaux ne sont pas « civilisĂ©s Â», pour conclure que la grande question politique mondiale est : « civilisation chrĂ©tienne contre barbarie musulmane Â». AprĂšs quoi il n’a plus parlĂ©, Ă  l’heure oĂč l’existence mĂȘme des ArmĂ©niens du Caucase Ă©tait menacĂ©e plus que jamais, que de ses fantasmes d’islamisation menaçant
 la France.

J’appelle cela de l’indĂ©cence. Je n’aime pas spĂ©cialement le rĂŽle du rabat-joie, je n’aime pas la posture de celui Ă  qui on ne la fait pas, et je comprends trĂšs bien le besoin de visibilitĂ©, de sensibilisation, et l’espoir que cela peut faire placer dans des « cĂ©lĂ©britĂ©s Â» qui « peut-ĂȘtre Â» vont « parler pour nous Â» et « ĂȘtre Ă©coutĂ©es Â». Je comprends qu’on joue cette carte, parmi toutes les autres, surtout quand il y a pĂ©ril en la demeure. Mais je sais reconnaĂźtre tout de mĂȘme une instrumentalisation cynique et extrĂ©miste, surtout quand elle l’est Ă  ce point.

Surtout quand elle cache aussi mal un dĂ©sintĂ©rĂȘt total pour les ArmĂ©nien.ne.s sur place, leurs besoins, leurs demandes.

Surtout, je le rĂ©pĂšte, quand, aprĂšs « quatre jours pour comprendre Â», ce qui ressort est la rĂ©pĂ©tition en boucle des vieilles obsessions hexagonales de notre philosophe cathodique : les gauchistes, les fĂ©ministes, les LGBT, les antiracistes, BHL et Jean-François Kahn.

Surtout quand, Ă  l’heure oĂč les ArmĂ©nien.ne.s pleurent des milliers de morts, et l’exil pour bien d’autres milliers, notre grand voyageur ose des phrases comme celle-ci : « Tout ce qui se passe chez vous, c’est trĂšs exactement ce qui se passe chez nous Â» (Ă  savoir : « l’incapacitĂ© Ă  affronter des problĂšmes de civilisation Â»).

Surtout quand, aprĂšs quatre jours de voyage, notre penseur ose prĂ©senter son groupuscule franchouillard, le mal nommĂ© « Front Populaire Â», comme une solution pour une ArmĂ©nie Ă©crasĂ©e par des puissances surarmĂ©es : « un Front Populaire qui vous permettrait de dire : “nous existons comme une entitĂ©, et cette entitĂ©, elle est Ă  l’avant-garde de la civilisation judĂ©o-chrĂ©tienne” Â»…

J’ai parlĂ© d’indĂ©cence, donc de morale. J’aimerais pour finir parler d’idĂ©ologie. J’aimerais revenir sur un des leitmotivs de Michel Onfray, du Michel Onfray idĂ©ologue et activiste politique, depuis un certain temps – en vĂ©ritĂ© depuis bien avant qu’éclate cette guerre du Haut Karabakh, en septembre 2020. Un leitmotiv qu’il a toutefois rĂ©pĂ©tĂ© lors de son interview armĂ©nienne : « Je suis athĂ©e mais je vois bien comment je suis chrĂ©tien Â» ; il faut « reconnaitre la spĂ©cificitĂ© chrĂ©tienne de la civilisation française, ou de la civilisation europĂ©enne Â», et le prĂ©sident Macron a donc eu tort de dire qu’il n’existe pas « une culture française Â».

Dans ce besoin obsessionnel d’« unifier Â», de crĂ©er une « entitĂ© Â», autour d’une « culture nationale Â», qui ne renverrait qu’à une seule religion, je vois, toutes proportions gardĂ©es, une orientation idĂ©ologique qui ressemble Ă  celle des Jeunes-Turcs de sinistre mĂ©moire. Je dis « toutes proportions gardĂ©es Â» car bien entendu, Michel Onfray n’est pas au pouvoir, il n’a pas la main sur un appareil d’État, pas mĂȘme sur un parti politique puissant (mĂȘme s’il a constituĂ© un groupuscule autour de sa personne, le dit « Front Populaire Â», ainsi qu’une omniprĂ©sence mĂ©diatique), et il demeure donc trĂšs loin de la capacitĂ© de nuisance du gouvernement Jeune-Turc. Mais sur le plan du discours, de la pensĂ©e, de l’idĂ©ologie, la posture de Michel Onfray ne ressemble-t-elle pas Ă  celle de ces Jeunes Turcs, qui Ă©taient comme lui des « occidentalistes Â», des athĂ©es, des modernistes revendiquant l’hĂ©ritage des LumiĂšres françaises, et qui par ailleurs, comme lui Ă©galement, Ă©taient aussi Ă©loignĂ©s de la croyance « en Dieu Â» qu’ils Ă©taient croyants, fanatiquement, « en la religion Â» â€“ vĂ©nĂ©rĂ©e en tant que machine politique, en tant que ferment identitaire ? N’étaient-ils pas des croyants, comme Onfray toujours, en l’homogĂ©nĂ©itĂ© ethnique et culturelle comme fondement d’une « nation forte Â» ?

C’est cela aussi qui me dĂ©sole quand je vois des ArmĂ©niens sensibles aux flatteries « armĂ©nophiles Â» de Michel Onfray, et peu regardants sur le venin organiciste, nationaliste, ethniciste, raciste qu’il passe en contrebande. Je me dis qu’en tant qu’ArmĂ©nien.ne.s, avec l’histoire dont nous hĂ©ritons, nous devrions ĂȘtre allergiques Ă  ce genre de sĂ©rĂ©nades.

L’heure, comme l’a trĂšs bien dit Araxavan il y a peu, n’est pas Ă  la flatterie. Les ArmĂ©nien.ne.s n’ont que faire d’ĂȘtre « formidables Â», ils et elles veulent juste ĂȘtre. Vivre. Survivre. Et pour cela ils et elles ont besoin de soutien humanitaire, financier, politique. Ils et elles auraient eu besoin de soutien militaire. Ils et elles auraient eu besoin, a minima, qu’on ne vende pas des tonnes d’armes Ă  des États qui veulent leur peau. Ils et elles auraient donc besoin que soient menĂ©es, en France et en Europe, des luttes politiques en ce sens. Mais sans doute tout cela est-il trop « gauchiste Â».

Tout soutien est le bienvenu. Il est mĂȘme ardemment souhaitĂ©, demandĂ©. Depuis des semaines. Y compris celui des cĂ©lĂ©britĂ©s. À condition, simplement, qu’il s’agisse d’un soutien. Et pas d’autre chose.

« Agis de façon telle que tu traites l’humanitĂ©, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en mĂȘme temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. Â» [1]




Source: Lmsi.net