Janvier 23, 2023
Par Lundi matin
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L’opĂ©ration a Ă©tĂ© un succĂšs. Le cĂ©lĂšbre PaPou, magnat du crack parisien aux airs bonhommes, est enfin en garde-Ă -vue. Avec lui, l’un de ses bras-droits, le gĂ©rant de la plaque tournante d’Occitanie et quelques petites mains, chouffeurs et livreurs un peu paumĂ©s.

L’interrogatoire commence, et les dealers de crack tentent de se justifier, avec des arguments bien rodĂ©s. « Je ne vois pas ce que vous me reprochez, dit l’un,on ne fait que rĂ©pondre Ă  la demande ! Les gens veulent du crack, nous on les fournit ! Â». Mais le crack, c’est dangereux, souligne un policier. « Vous rigolez ? C’est d’arrĂȘter le crack qui est dangereux ! Les gens sont complĂštement addicts. Si vous ne les fournissez plus, ils vont faire des crises de manque, en mourir mĂȘme ! Â». Les policiers sourient ironiquement : « A vous Ă©couter, vous ĂȘtes des bienfaiteurs en fait ! Â». « Vous ne comprenez pas, s’emporte le lieutenant occitan,c’est plus profond que ça : la vie des gens tourne autour du crack ici ; si vous enlevez ça, c’est tout lesystĂšme qui s’effondre !  Â». La sincĂ©ritĂ© est visible dans les yeux des chouffeur-livreurs : « on vous jure monsieur, on n’est pas desmĂ©chants, on fait juste notre boulot, et puis vous savez, si demain on arrĂȘte de livrer, c’est les autres qui vont prendre le business. Y’a les Ricains qui sont dans le game depuis longtemps, les Russes qui sont jamais trĂšs clairs mais qui ont une grosse production Ă  Ă©couler, les Arabes aussi qui ont de gros labos
 Bref si nous on arrĂȘte, on sera tout simplement remplacĂ©s etça changera rien ! Â». Devant la mauvaise volontĂ© des gardĂ©s Ă  vue qui se retranchent derriĂšre leur partition habituelle, les policiers s’apprĂȘtent Ă  mettre fin aux auditions. C’est alors que PaPou plante son regard de Parrain dans les yeux de l’un d’eux :« Vous ferez passer un message Ă  Monsieur le Maire de ma part. Vous lui rappellerez deux choses. Primo, que c’est moi qui fais tourner l’économie de son bled. Les guetteurs, les nourrices, les coupeurs, les chimistes. Si on arrĂȘte d’irriguer, tous ces gens sont Ă  la rue. Et les clients vont gueuler. Des crack protests sur les ronds-points tous les samedis, ça fera pas joli Ă  Courbevoie. Deuxio : qu’il n’oublie pas qu’on apassĂ© un deal. Si on arrĂȘte le crack, il faudra nous dĂ©dommager. Et ça, ça va coĂ»ter cher. TrĂšs cher. Â»

* * *

La comparaison du deal de crack avec la vente d’énergies fossiles prĂ©sente sans doute quelques limites, mais elle a l’intĂ©rĂȘt de faire voir le caractĂšre absurde, voire odieux, de certains arguments utilisĂ©s par les pĂ©troliers pour dĂ©fendre leur activitĂ©. Prenons maintenant le temps de les dĂ©construire plus prĂ©cisĂ©ment [1].

Le crack, c’est dangereux !

Premier Ă©lĂ©ment Ă  rappeler : le changement climatique est une catastrophe humanitaire sans prĂ©cĂ©dent. PrĂ©tendre ne faire que « rĂ©pondre Ă  la demande Â», c’est nĂ©gliger le fait que ce dont on fait commerce, Ă  savoir les Ă©nergies fossiles, est littĂ©ralement mortel. Cette simple remarque devrait engager Ă  pousser la rĂ©flexion et non Ă  rejeter la responsabilitĂ© sur « les consommateurs Â».

La sobriĂ©tĂ© implique le sevrage !

Il est vrai que l’on ne se passera pas de pĂ©trole du jour au lendemain tant notre sociĂ©tĂ© toute entiĂšre repose sur les Ă©nergies fossiles. C’est la raison pour laquelle nous aurions dĂ» depuis trĂšs longtemps prĂ©parer ce virage afin qu’il ne soit pas trop rude. La responsabilitĂ© historique des pĂ©troliers est d’ailleurs immense sur ce plan : il est aujourd’hui de notoriĂ©tĂ© publique que leur lobbying (dont la fameuse « fabrique du doute Â») a trĂšs largement participĂ© Ă  renforcer notre dĂ©pendance aux fossiles. Quoi qu’il en soit, l’alternative avec le pĂ©trole est la mĂȘme qu’avec le crack : le sevrage ou la mort. Les pĂ©troliers, et les États qui les accompagnent, doivent donc s’engager dans le sevrage gĂ©nĂ©ralisĂ© de notre sociĂ©tĂ©, et donc admettre de renoncer Ă  cette activitĂ© lucrative. Au vu du peu de ressources fossiles que nous pouvons encore utiliser si nous voulons respecter l’Accord de Paris, ce sevrage se doit d’ĂȘtre extraordinairement rapide, inventif et coordonnĂ©. Dans ce contexte, continuer Ă  extraire du pĂ©trole et du gaz du sol, pour contenter toujours plus de nouveaux clients, est parfaitement irresponsable. Agiter le spectre du chantage Ă  l’emploi ou de l’effondrement social n’est pas non plus Ă  la hauteur : tout l’enjeu est justement de participer Ă  une rĂ©flexion collective sur la maniĂšre de rĂ©aliser la transformation profonde de nos modĂšles d’activitĂ©s, en limitant au maximum la casse sociale.

Pas de nouveau PaPou dans un monde sans crack

L’idĂ©e selon laquelle l’arrĂȘt des activitĂ©s fossiles d’une entreprise entraĂźnerait automatiquement la reprise par une autre est Ă©galement Ă  courte vue. Évidemment, sans rĂ©gulation du marchĂ©, affaiblir un acteur n’aboutit qu’à son remplacement. Mais tout comme le marchĂ© de la drogue est rĂ©gulĂ© (par une prohibition partielle), celui des Ă©nergies fossiles pourrait l’ĂȘtre. Bien entendu, comme pour le sevrage, cela implique une coordination internationale et mixte entre États et entreprises, mais lĂ  encore le choix de communication des pĂ©troliers n’est pas Ă  la hauteur des enjeux : plutĂŽt que de se dĂ©fausser de toute responsabilitĂ©, ils devraient poser sur le devant de la scĂšne publique la question desavoir comment faire pour organiser collectivement la sortie des fossiles. On souligne souvent combien les entreprises manquent de marge de manƓuvre pour changer elles-mĂȘmes leurs pratiques dans un marchĂ© concurrentiel et fĂ©roce. C’est vrai, mais les pluspuissantes entreprises ont des leviers que les plus petites n’ont pas pour transformer les pratiques sectorielles. La question est de savoir si un groupe comme Total Energies essaie vraiment de les activer, ou si le dealer dĂ©fend simplement son business.

Les mafias ont le bras long mais elles se démantÚlent

Les groupes les plus puissants parviennent Ă  conserver leur position de pouvoir parce qu’ils arrivent Ă  mĂȘler leurs intĂ©rĂȘts Ă  ceux d’autres acteurs. Il en va ainsi des mafias, qui, entre autres pratiques, savent infiltrer ou mouiller les dĂ©cideurs politiques afin de les enrĂŽler. Il en va Ă©galement de mĂȘme des grands groupes industriels, qui peuvent pousser les Ă©lus Ă  s’aligner avec leurs intĂ©rĂȘts privĂ©s plutĂŽt qu’avec la dĂ©fense du bien commun. Le chantage Ă  l’emploi ou Ă  la prospĂ©ritĂ© Ă©conomique dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© est un de ces moyens, mais il y a plus puissant encore, et bien moins connu du grand public : les lois ou accords qui imposent aux structures publiques (des municipalitĂ©s jusqu’aux États) de verser des dommages et intĂ©rĂȘts aux entreprises si les rĂ©gulations qu’elles leurs imposent impactent leurbusiness. Il en existe de plusieurs types. Le traitĂ© sur la charte de l’énergie est un de ces contrats opposables par les entreprises. Les tribunaux arbitraux internationaux peuvent Ă©galement imposer aux Etats de dĂ©frayer des multinationalessi leurs politiques climatiques sont trop contraignantes. Au Texas, une loi signĂ©e par le gouverneur de l’ÉtatempĂȘche touteinterdictionde la fracturation hydraulique pour l’exploitation du gaz de schiste. Bref : agir pour le bien commun se heurte parfois Ă  des lois, qui ont bien sĂ»r Ă©tĂ© mises en place sur fond de lobbying des multinationales. On voit combien le problĂšme est profond, et il est clair qu’il n’y a pas de solution simple Ă  un tel niveau de verrouillage de la trajectoire de nos sociĂ©tĂ©s. Sortir du traitĂ© de la charte de l’énergie, par exemple, comme le souhaitent actuellement plusieurs pays europĂ©ens dont la France, n’empĂȘche pasd’y ĂȘtre encore engagĂ© pour 20 ans. Mais l’enjeu est justement de ne pas prendre cette situation pour acquise, et d’Ɠuvrer activement Ă  la transformer, et surtout pas Ă  la conserver. L’hypocrisie du discours du parrain du crack PaPou saute aux yeux Ă  ce sujet. Il devrait en ĂȘtre de mĂȘme pour ceux des magnats des Ă©nergies fossiles.

Souligner ces quelques Ă©lĂ©ments ne lĂšve bien sĂ»r pas toutes les difficultĂ©s liĂ©es Ă  la sortie de notre dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles. NĂ©anmoins, cela permet de montrer combienles discours publics des pĂ©troliers manquent, au mieux, de hauteur de vue, au pire, d’honnĂȘtetĂ©. Dans tous les cas, au regard de l’enjeu, qui est ni plus ni moins vital pour l’humanitĂ©, il apparaĂźt parfaitement irresponsable d’éluder systĂ©matiquement la seule question qui compte, Ă  savoir comment sortir de notre dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles de maniĂšre coordonnĂ©e et solidaire.

Ce texte est issu des rĂ©flexions de l’AtĂ©copol de Toulouse, groupe de scientifiques spĂ©cialisĂ© dans l’analyse des enjeux Ă©cologiques contemporains. Il a Ă©tĂ© Ă©crit par Guillaume Carbou, MaĂźtre de ConfĂ©rences en Sciences de l’Information et de la Communication.




Source: Lundi.am