Février 7, 2021
Par Sans Nom
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Beau comme la mairie de Panguipulli (Chili) en flammes, 5 février 2021

Vendredi 5 février 2021 dans la petite ville de Panguipulli, 30.000 habitants située dans la province de Valdivia (région de Los Ríos), un jongleur a été abattu en pleine rue par les sbires de l’État. Francisco Martínez (27 ans), surnommé El Tíbet, était connu des habitants du coin pour tenter de survivre en faisant la manche dans la rue avec de petits spectacles, lorsque des carabiniers ont tenté d’effectuer un contrôle d’identité parce qu’il n’avait pas d’autorisation pour le faire (carnet de travail). Face à son refus, il d’abord reçu une première balle policière dans la jambe, avant que deux autres ne criblent le reste de son corps (dont une en plein torse) devant une foule ce chalands médusés un vendredi après-midi en plein centre-ville. Bien entendu, les carabiniers ont argué de la fameuse « légitime défense », mettant en avant les machettes de plastique provocatoires qu’il utilisait pour jongler et dont il s’est servi pour se défendre, tandis que les citoyens et le monde artistique indignés mettaient en avant son côté hippie tranquille*.

De toute façon, au sein de la guerre sociale où les flics chiliens comme leurs homologues de tous les Etats se livrent à une répression quotidienne et où on ne compte plus les actes de tabassages, tortures et assassinats dans la rue et les commissariats contre des manifestant.e.s, des jeunes des quartiers pauvres, des indésirables et des rebelles, n’importe quelle nouvelle de ce genre est une étincelle qui suffit à faire éclater la poudre de la rage accumulée contre les uniformes. Le soir même, des groupes de manifestants se sont ainsi spontanément regroupés devant la Quinta Comisaría de Carabineros de Panguipulli, où étaient affectés les uniformes concernés et qui n’en étaient pas à leurs première exactions, pour tenter de le prendre d’assaut et l’incendier. Après des affrontements où les renforts anti-émeute ont dégagé les barricades improvisées à coups de lacrymogènes et canon à eau, beaucoup de petits groupes émeutiers se sont dispersés en centre-ville et ont entrepris une démolition systématique de différents bâtiments liés aux institutions.

Ce sont ainsi près de dix édifices différents qui ont été sans pitié livrés aux flammes de la vengeance contre le pouvoir. Car dans ce cas-là, pas besoin d’être pour la victime du jour, il suffit largement d’être contre l’ordre qui nous écrase en comprenant que ce genre de contrôle d’identité ordinaire qui se conclut à coup de balles aurait pu tomber sur la gueule de n’importe quel réfractaire trop véhément qui ne se laisse pas faire. Au cours de cette nuit de rage à Panguipulli, ce sont donc le bâtiment principal de la mairie, comme ceux de ses services sociaux (Departamento Social Municipal) et de la gestion de ses employés (Recursos humanos de la Municipalidad), celui de la Poste, celui de l’Etat civil, celui du Tribunal de police, celui des administrations d’Etat (ChileAtiende), et celui de la compagnie régionale de l’eau (Essal) qui ont brûlé, tandis que plusieurs banques ont été saccagées (comme la BCI).

Le lendemain matin devant les ruines encore fumantes, le maire de la ville, Zúñiga, déplorait que les groupes émeutiers avaient fait preuve de conséquence, en lançant littéralement « des pluies de pierres » contre les sept corps de pompiers accourus de toute la région pour tenter d’éteindre les feux de la colère, et qu’ils avaient dû faire marche arrière à plusieurs reprises. Ceci pour expliquer non seulement que la plupart des bâtiments ont pu être rasés au sol par les flammes, mais aussi que les enragés en profitaient pour rajouter de nouveaux foyers de tous les côtés des édifices, comme celui de la mairie.

Dans le cadre de la proposition de réforme des forces de police, actuellement examinée par le Congrès chilien et alors que se bousculent au portillon les candidats à la Convención Constitucional chargée de réformer la Constitution, l’ensemble des politiciens se sont empressés de condamner « qu’un contrôle de police se termine par un drame humain », tout en déplorant bien entendu les actes inqualifiables des émeutiers qui ne se sont pas privés d’élargir leurs cibles des carabiniers à la mairie, et de cette dernière à l’ensemble des administrations et services municipaux ou étatiques. Samedi matin, le sous-officier des carabiniers à la gâchette facile a du coup été placé en détention au moins le temps du week-end pour essayer de calmer les esprits, et son cas sera rééxaminé par un juge de la détention lundi 8 février.

Le temps presse en effet pour le pouvoir, puisque plusieurs quartiers de la capitale Santiago, située à 850 kilomètres plus au nord se sont révoltés samedi en apprenant la nouvelle de cet énième assassinat policier. Dans celui de Maipú, une centaine de jeunes ont attaqué le 25e commissariat, montant des barricades tout autour, brisant ses vitres grâce à des volées d’objets de toutes sortes, et réussissant au passage à incendier une de ses guérites. Dans le quartier de Puente Alto, des affrontements de rue se sont produits avec la police lors d’une manifestation sauvage, tout comme dans une moindre mesure sur la Plaza Ñuñoa suite à un rassemblement basé sur le mot d’ordre plus pacifique « l’art de rue n’est pas un délit« .

Et enfin, comme cela s’était produit à une vaste échelle lors du soulèvement de l’automne 2019, mais se pratique aussi régulièrement en petits groupes auto-organisési, un bus du réseau métropolitain RED (ex-Transantiago) a été livré aux flammes du côté de la station de métro Protectora de la Infancia juste à côté de la mairie de Puente Alto.

Puente Alto, 6 février 2021

Certains, habitués à découper la réalité oppressive d’une même domination en petites tranches bien séparées, resteront peut-être perplexes sur la situation chilienne en se demandant quel peut bien être le rapport entre la méchante police et la mairie locale ou la compagnie de transport urbaine que des groupes de révoltés ont attaqué spontanément pour se venger et exprimer leur dégoût. Face à tous les réformateurs et autres dissolveurs de police qui oublient volontiers l’ensemble des intérêts qu’elle est chargée de défendre et de protéger, on pourrait alors peut-être se rappeler les mots d’un vieil anarchiste du début du siècle dernier : « La tyrannie la plus redoutable n’est pas celle qui prend figure d’arbitraire, c’est celle qui nous vient couverte du masque de la légalité ».
Une légalité qui emprunte bien des traits dans chaque aspect du quotidien, et tant pis pour celles et ceux qui rêveraient de s’emparer des structures de l’ennemi pour les retourner au service « du peuple » ou de n’importe quel bien commun, et n’auront plus les ruines du passé à autogérer après le passage des enragés…

[synthèse de la presse chilienne, 7 février 2021]

* Note. Pour le côté hippie tranquille, on repassera, puisque plusieurs jongleuses féministes de rue (dont « malabaristxs feministxs autoconvocadxs« ) ont tenu à préciser clairement afin que « nos compagnon.ne.s les plus radicales n’allument pas une bougie pour un violeur« , que El Tíbet avait agressé sexuellement plusieurs jeunes filles dans le milieu des galérien.ne.s de rue, et avait été à ce titre dégagé de plusieurs lieux occupés de Valdivia ces dernières années. Et que la question n’était en tout cas à présent « ni de se réjouir de l’acte des keufs, mais pas non plus de transformer en martyr celui qui a causé autant de dégâts« .




Source: Sansnom.noblogs.org